LA DEMISSION DU CABINET LUZZATTI
19 mars 1911.
Au moment où la Chambre des députés se préparait à partir en vacances, une crise ministérielle vient d'éclater brusquement en Italie. Hier soir samedi, à la suite d'un vote sur une proposition présentée par les socialistes et les radicaux en vue de faire déclarer l'urgence de la discussion de la réforme électorale, les deux représentants du groupe radical dans le Cahinet Luzzatti, ]\L Sacchi, ministre des travaux publics, et ^L Credaro, ministre de l'instruction publique, ont remis leur démission au président du Conseil. L'ordre du jour présenté par l'opposition de gauche avait été rejeté par 265 voix contre 70. Le gouvernement actuel avait donc une majorité considérable et n'était nullement mis en échec. Mais la majorité des députés radicaux ayant voté avec la minorité, MM. Sacchi et Credaro ont voulu se solidariser avec eux. Au Conseil des ministres tenu après la séance, ils ont fait part à leurs collègues de leur intention de se retirer. Comme la combinaison Luzzatti était fondée sur Li collaboration du groupe radical, les ministres ont décidé à l'unanimité que le ministère devait démissionner tout
aca LEUROPE AU JOUR LE JOUR
entier. En conséquence, vers la fin de la soirée, M. Luzzatti est allé au Quirinal présenter au roi la démission du Cabinet. Victor-Emmanuel III a réservé sa décision en priant les ministres de continuer d'expédier les affaires courantes. Demain lundi, le ministère communiquera officiellement aux deux Chambres la nouvelle de sa démission.
Tout le monde sait que le Cabinet qui vient ainsi de se désagréger ne vivait que par la grâce de M. Giolitti. La majorité de la Chambre des députés est incontestablement giolittiste. Le giolittisme ne correspond point à un programme de gouvernement, à un parti politique ; il représente seulement l'attachement à un homme doué d'une persomialité puissante, à un manœuvrier parlementaire consommé, au Grand Electeur de l'Italie. Or, cet homme dédaigne le pouvoir — provisoirement. 11 était tombé volontairement au mois de décembre 1909 pour ne pas avoir à régler l'inextricable question des conventions maritimes postales. Quand AI. Sonnino, son successeur, est tombé à son tour au mois de mars 1910, après un ministère de cent jours, il ne consentit pas à revenir aux affaires. Il se disait Fatigué, souffrant. Au grand désespoir de beaucoup de ses partisans pour qui les réalités du pouvoir ne sont point sans charme, il favorisa de toutes ses forces la constitution d'un Cabinet Luzzatti. Il se contenta d'y laisser entrer trois de ses amis dévoués, MM. Tedesco, Facta et Ciufelli. La présence de ces trois giolittistes dans le ministère était une garantie que le président du Conseil ne profiterait point de son pouvoir, simplement toléré, pour modifier à son profit la situation électorale. Par contre, elle garantissait M. Luzzatti contre un retour offensif de l'ancienne majorité. A dillérentes reprises, les giolittistes impatients avaient manifesté le désir de rcn-
verser le Cabinet, mais leur zèle intempestif avait été réprimé par le IVIaître qui, chaque fois, avait rétabli l'harmonie parmi ses fidèles. Cette fois encore, il a prêté loyalement son concours à M. Luzzatti. Il a voté et fait voter pour lui. Rien certainement ne lui est plus désagréable que la crise qui vient de s'ouvrir. Sa santé d'apparence florissante lui donne moins d'inquiétude que les ennuis présumés du cinquantenaire.
L'incident qui a provoqué la dislocation de la combinaison Luzzatti a les origines que voici. M. Luzzatti, homme de droite, n'avait pu constituer son Cabinet qu'en s'appuyant sur les groupes avancés de la Chambre. 11 avait été amené à leur faire certaines promesses et avait compris la réforme électorale dans le programme lu aux Chambres le 28 avril 19 10. La dernière réforme électorale datait du mois de janvier 1882. Son élaboration avait duré deux ans. Sans enthousiasme, pour tenir parole aux groupes avancés, J\L Luzzatti présenta un projet de réforme élargissant notablement le droit de suffrage et comportant une augmentation d'environ un million et demi du nombre des électeurs grâce aux facilités d'inscription sur les listes des persormes sachant lire et écrire. Seulement, pour satisfaire l'aile droite ministérielle, il introduisit dans le projet une disposition stipulant le vote obligatoire. Dans d'autres pays, l'obligation du vote est réclamée par les partis avancés. En Italie, pour des raisons locales, elle est combattue par la gauche et considérée comme favorable aux partis de droite. Aussi, au mois de décembre dernier, quand cette clause du projet fut connue, le groupe socialiste et quelques radicaux se séparèrent-ils bruyamment du ministère pour passer à l'opposition. Dans ces conditions, la Commission parlementaire chargée d'étudier le projet n'était pas pressée d'aboutir. Ses conclusions devaient
204 l'europl: au jour le jour
fatalement indisposer soit la droite, soit la gauehe, et provoquer une crise. Comme M. Giolilti ne voulait point de crise et que M. Luzzatti ne ressentait point de hâte de quitter le pouvoir, les travaux de la Commission avançaient lentement. Toutefois, comme les vacances approchaient, la Commission ne pouvait se dispenser de communiquer à la Chambre le résultat de ses délibérations. Elle se décida donc l'autre jour, sur la proposition de M. Bertolini, à voter un ordre du jour portant qu'en raison de la complexité et de la grandeur du problème, de l'inopportunité de presser la Chambre actuelle de discuter la question et de l'intention du gouvernement d'ajourner l'application de la loi après 191 3, il n'y avait pas lieu de déposer des conclusions pour l'instant. Le lendemain 16 mars, l'impression produite par ce vote ayant été fort mauvaise dans les groupes avancés, la Commission adopta un ordre du jour complémentaire, dans lequel elle déclara que, consciente de ses devoirs, elle mettrait la Chambre en mesure de délibérer sur le projet de loi. Elle exprima en même temps la confiance que la Chambre ne lui assignerait aucun délai pour l'achèvement de ses travaux.
C'est ce dernier membre de phrase qui a soulevé la tempête. Les socialistes et les radicaux y ont vu l'intention d'ajourner la discussion de la réforme aux calendes grecques. Ils ont voulu démasquer la majorité. C'est pourquoi, à la séance d'hier, ils ont déposé une proposition tendant à fixer une date précise pour la présentation du rapport de la Commission parlementaire d'étude. C'est leur ordre du jour en ce sens qui a été repoussé par 265 voix, mais qui a recueilli les voix d'une importante fraction du groupe radical. ^L Giolitti, qui avait fait récemment sa réapparition à la Chambre après un très long séjour dans sa circonscription, a combattu l'ordre du jour socialiste.'
Avec sa dextérité ordinaire, il a parlé en faveur de l'élargissement du droit de suffrage et contre la fixation d'une date pour la discussion. Ses bonnes paroles ont rallié la majorité sans conjurer la crise. De nouveau, ce grand ciinctator va se trouver en face du pouvoir. Il est peu vraisemblable qu'il se résigne à l'accepter. Il l'emploiera sans doute toute son influence à faciliter à M. Luzzatti la mise sur pied d'une nouvelle combinaison destinée à vivre jusqu'à la fin des fêtes du cinquantenaire.