LE CINQUANTENAIRE ITALIEN
27 mars 1911.
Un coup de canon tiré du Janicule, cette nuit, à minuit, a annoncé aux habitants de Rome que commençaient les fêtes de la célébration du cinquantenaire de la redenzione de l'Italie. A dix heures, ce matin, au Capijtole, dans la grande salle des séances du Conseil municipal transformée pour la circonstance en salle du trône, Victor-Emmanuel III a reçu les hommages des grands personnages de l'Etat et du corps diplomatique. Dans l'après-midi, les souverains inaugureront solennellement l'Exposition internationale des beaux-arts. Demain 28 mars, aura lieu l'inauguration de l'Exposition d'art rétrospectif au château Saint- Ange. Puis successivement, jusqu'au 30 avril, se dérouleront des fêtes à l'occasion de l'inauguration de? autres sections de l'Exposition de Rome ou de l'ouverture de divers Congrès internationaux.
Le gouvernement italien a choisi la date du cinquantième anniversaire du 27 mars 1861 pour la commémoration solennelle de sa libération. C'est l'anniversaire du jour où le Parlement subalpin, réuni à Turin, a voté l'ordre du jour suivant ; « La Chambre, après avoir en-
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tendu les déclarations du ministère, ayant la confiance que l'indépendance, la dignité et le prestige du Pontife et la pleine liberté de l'Eglise une fois assurés, aura lieu, de concert avec la France, l'application du principe de non inter\^ention, et que Rome, capitale acclamée par l'opinion nationale, sera réunie à l'Italie, passe à l'ordre du jour. » Il s'agit donc là d'une manifestr'ion parlementaire, correspondant à des aspirations nationales, et non du fait réalisant ces aspirations. Au mois de mars 1861, l'unité de l'Italie était bien loin d'être accomplie. Le royaume des Deux-Siciles n'était pas conquis tout entier. François II venait à peine de s'embarquer sur la Mouette, quittant Gaëte réduite en cendres. Le matin même du 27 mars, Civitella del Tronto résistait encore ; son commandant ne capitulait ce jour-là que sur un ordre écrit de François IL La Vénétie était toujours autrichienne. Rome, enfin, restait placée sous la protection des troupes françaises, et Pie IX sous la sauvegarde de la parole de Napoléon III. Il fallut encore deux guerres pour consommer l'unité de l'Italie. Mais, dès le 14 mars 1861, le Parlement subalpin, comprenant les députés des régions récemment réunies au royaume de Sardaigne du consentement des populations, avait voté à Turin un projet de loi contenant cet article unique ." H Victor-Emmanuel II assume pour lui et ses successeurs le titre de roi d'Italie. » C'est sous cette forme détournée, adaptée aux nécessités politiques de l'époque, que le royaume d'Italie avait été proclamé. L'idée première de Cavour, formulée dans la première rédaction soumise au Parlement, s'inspirait encore davantage des convenances diplomatiques. Le projet de loi primitif était ainsi conçu ; « Tous les actes qui doivent être intitulés au nom du roi le seront dans l;i lonuule sui\ante ; (Le nom du
roi), par la grâce de Dieu et la volfmté de la Nation, Roi d'Italie. » Au cours de la discussion, le membre de phrase « par la grâce de Dieu » avait été critiqué et la rédaction remaniée. Le texte définitif fut voté par 174 voix contre 58. Il fut promulgué le 17 mars. C'est cet anniversaire que fêtaient l'autre semaine à Turin les représentants des municipalités piémontaises. Ce jour-là, Victor-Emmanuel II de Sardaigne devint, en conser\'ant à son nom le chiffre qu'il portait dans la dynastie de Savoie, Victor- Emmanuel II d'Italie, Mais que d'événements il fallut encore pour qu'il vînt régner dans Rome !
On sait trop combien ces événements sont mêlés à notre propre histoire. Toutefois ce serait une profonde injustice de notre part d'en conserv^er la moindre amertume à l'égard des Italiens. Si, de 1861 à 1871, toute la politique française fut troublée par les affaires italiennes, si finalement Victor-Emmanuel II entra dans VUrbs quand Napoléon III sortait de France déchu et prisonnier, la faute n'en est point imputable à notre allié de 1859 et à ses sujets. Lî» responsabilité retombe presque tout entière sur le souverain indécis qui médita toujours de grandes conceptions, saisit les occasions de les réaliser, mais négligea d'en prévoir les conséquences et s'abstint pour ainsi dire méthodiquement d'en préparer les movens d'exécution. C'est ainsi que la libération de l'Italie, idée grandiose et généreuse, sinon prudente, dont la réalisation par les forces des deux pays eût dû sceller l'amitié inébranlable des deux nations latines, provoqua entre elles une crise aiguë dès la signature des préliminaires de paix avec l'Autriche. Jamais entreprise ne fut plus concertée politiquement, et moins préparée militairement. Alors que Napoléon III avait de longue date résolu la guerre et fixé le moment de la rupture, il n'avait prévu
aucune des mesures les plus élémentaires pour l'entrée en campagne de l'armée. Heureusement les Autrichiens avaient été également imprévoyants, quoique prévenus. Mais si le bonheur favorisa nos armes, notre état militaire nous interdit de pousser à fond nos avantages. Napoléon III dut s'arrêter à Villafranca,laisssnt l'Italie — l'Italie toute vibrante encore de la proclamation impériale lui promettant qu'elle allait être libre de la Méditerranée à l'Adriatique — stupéfaite, à demi-libérée seulement, irritée, frémissante. Pourtant les destins s'accomplirent. Mais ils s'accomplirent contre nous, parce que l'homme qui s'était emparé de la France l'avait livrée au hasard. Quelques jours de gloire nous ont valu un héritage de douleurs.
Ces réflexions ne nous empêchent point de nous joindre du fond du cœur à nos frères d'armes de 1859 pour la célébration de leurs fêtes jubilaires. C'est sur les champs de Magenta et de Solferino qu'a été fondée en réalité l'unité italienne, c'est en cette année décisive qu'elle aurait dû être pleinement réalisée. Au cours des anniversaires qui vont se succéder, nous n'examinerons point l'événement particulier que chacun d'eux rappelle. Nous ne les verrons qu'à travers les souvenirs des plaines de Lombardie où, versé pour la même cause, notre sang s'est mêlé.
LE CABINET GIOLITTI.
31 mars 191 1,
M. (iiolitti s'est enfin résolu à prendre le pouvoir. Chef inconstesté de la majorité, il ne pou\ait décemment s'obstiner à rester dans la coulisse tandis que les comparses à (]ui il laissait jouer les {premiers rôles disparaissaient de
la scène les uns après les autres. Le souci du maintien de son autorité, les sollicitations pressantes de ses partisans et les instances du roi l'ont décidé à recueillir la succession de A'I.Luzzatti. Son premier mouvement a été de donner un coup de barre à gauche. C'était assez naturel, dès lors que M. Luzzatti s'était cru obligé de se retirer parce que ses deux collègues radicaux refusaient de se solidariser plus longtemps avec une politique d'attente. Mais M. Giolitti, qui pratique le « transformisme » avec la même maestria que Depretis,le père du système, a donné le coup de barre jusqu'au bout. Après s'être appuyé pendant des années sur les éléments de droite, après avoir favorisé l'accord des catholiques et des libéraux et gouverné avec le concours de M. Tittoni, il a fait appel aux socialistes dans la personne de M. Léonidas Bissolati. Il a offert le portefeuille de l'agriculture à cet adepte des réformes les plus radicales. M. Bissolati a été évidemment séduit. Après une courte hésitation, il a accepté. On sait qu'il est ensuite revenu sur son acceptation et qu'il a finalement refusé. Il a prétexté que, toute réflexion faite, il s'était convaincu qu'il ne pourrait jamais s'habituer à porter le frac et le chapeau de soie. Ne doutons pas toutefois que, comme tant d'autres socialistes de divers pays, il se fût résigné aux élégances constitutionnelles. Son refus a été déterminé par d'autres motifs. Il n'a pas tardé à constater qu'il ne serait pas suivi par son parti dans la Cocagne ministérielle. Il se serait peut-être consolé de cette tristesse en songeant aux grands services qu'un homme de sa valeur devait rendre à son pays. Mais, quand il a su qu'il serait accueilli par des manifestations antipathiques des groupes socialistes lors de l'inauguration de l'Exposition de Turin, il a préféré ne pas courir le risque d'être publiquement traité en renégat. D'autre part, le langage de la presse de 11 14
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droite et de gauche avait éclairé M. Giolitti dans l'intervalle. Il était devenu certain que l'entrée de M. Bissolati dans le Cabinet n'apporterait pas au président du Conseil les voix des socialistes et lui ferait perdre une partie de celles des modérés. M. Giolitti n'a donc pas insisté pour faire renoncer M. Bissolati au veston et au feutre mou ; il l'a remplacé par M. Nitti, député de l'extrême gauche radicale.
Le nouveau Cabinet ressemble fort à l'ancien. Il comprend sept des onze membres du ministère Luzzatti : M. de San-Giuliano reste aux Affaires étrangères, le général Spingardi à la Guerre, l'amiral Leonardi Cattolica à la Marine, M. Sacchi aux Travaux publics, M. Credaro à l'Instruction publique, M. Tedesco au Trésor, M.Facta aux Finances. M. Giolitti remplace M, Luzzatti à la présidence du Conseil et à l'Intérieur ; M. Finocchiaro-Aprile prend la Justice, M. Nitti l'Agriculture, et M. Calissano les Postes. En somme, comme deux des nouveaux ministres, M. Finocchiaro-Aprile, de la gauche démocratique, et M. Calissano, de la gauche giolittiste, remplacent deux députés de même nuance, MM. Raineri et Ciufelli, la différence entre les deux Cabinets consiste en ce que deux membres de la droite Ubérale, MM. Luzzatti et Fani, sont remplacés par un homme de gauche, M. Giolitti, et un homme d'extrême-gauche, M. Nitti. Le Cabinet comprend ainsi trois députés de gauche, un du centre gauche, un de la gauche démcKTatique, trois radicaux d'extrême gauche et trois sénateurs, MM. de San Giuliano, Spingardi et Cattolica.
Quant au programme de M. (iiolitti, il est encore trop tôt pour en parler, 'l'out ce qu'on en peut dire pour l'instant, c'est qu'il comprendra l'élargissement du droit de suffrage.
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