M. DE HOLSTEIN
9 mai 1909.
M. de Holstein vient de mourir à Berlin, à l'âge de soixante et onze ans. Entré dans la carrière diplomatique en 1860, il en était sorti, malgré lui, en avril 1906. Toute sa vie politique, ou, comme l'on dit dans son pays, sa Taeii^keit^ a été dirigée contre la France. Peut-être n'était-ce point par haine de la France. Réaliste dépourvu de sentimentalité, calculateur diplomatique, patriote exclusif, avide d'autorité, dénué d'ambition personnelle, il vivait dans l'unique préoccupation de l'hégémonie allemande. Peu lui importaient les moyens. L'un de ces moyens, suivant lui, était l'abaissement continu, délinitif, de VErbjeind, de la nation qui avait eu Louis XIV et Napoléon I^^. Il a travaillé méthodiquement, sans interruption, sans scrupule, à notre ruine politique. Inflexible dans la poursuite de ses desseins, il était assez souple pour masquer, par de bons procédés dans certaines petites
affaires, son hostilité irréductible dans les grandes. Il a réussi à donner ainsi le change à quelques agents dont l'observation superficielle s'était laissé prendre à de bonnes paroles. En vérité, nous n'avons pas eu, après Bismarck, d'ennemi plus dangereux.
M. de Holsteinétait,eneffet, un admirateur, un disciple, un instrument, un continuateur de Bismarck. Même après la disgrâce du chancelier, même après s'être brouillé avec lui, il persista dans le système. Il le poussa jusqu'aux extrêmes limites. Ses fonctions officielles, il est vrai, ne semblaient pas le mettre à même d'exercer sur la politique extérieure de l'Allemagne une influence prépondérante. Conseiller-rapporteur à l'Office impérial des affaires étrangères, il était le subordonné du ministre qui était lui-même, en fait, sinon hiérarchiquement, le subordonné du chancelier. Effectivement, il représentait au ministère la tradition, qui était bismarckienne. Dédaigneux de postes plus honorifiques, il remplissait les fonctions de directeur politique. C'était lui qui recevait la correspondance des représentants de l'empire à l'étranger, qui rédigeait ou faisait rédiger les instructions à leur tisage. C'était avec lui, fonctionnaire pour ainsi dire inamovible, que les ambassadeurs allemands devaient traiter les affaires. Dans la hiérarchie de la carrière, il était leur inférieur ; dans la pratique, il était leur inspirateur, leur conseiller impérieux. Contre une action quotidienne, tenace, jamais en défaut pendant plus de trente ans, l'autorité d'un ministre qui passe peut difficilement lutter. La lutte est d'autant plus difficile contre un homme absolument désintéressé, qu^ ne demande jamais rien pour lui, cju'on sent pénétré jusque dans les moelles de l'idée de la grandeur nationale. Il était impossible de ne pas prendre en très sérieuse considération les conseils d'un j^aieil homme.
Malheureusement pour nous et la tranquillité de l'Kurope, c'est ce qui arriva en 1905. Quand la guerre de Mandchourie, secrètement encouragée à Berlin, eut désarmé la Russie en Europe, M. de Holstein crut le moment venu d'écraser la France pour toujours. Le coup avait été manqué en 1875. Le tsar Alexandre II et la reine Victoria avaient empêché l'exécution des combinaisons de Bismarck, inquiet de notre relèvement militaire. En 1905, la partie parut plus belle à jouer. La Russie, affaiblie par ses défaites, la France, désorganisée par le combisme, devaient être des proies faciles. Il fallait les réduire avant qu'elles eussent le temps de se ressaisir, avant qu'elles fussent engagées avec l'Angleterre. Le Maroc fut l'occasion. Le voyage de Guillaume II à Tanger, la proposition de la conférence marocaine furent, dans cette combinaison, le pendant de la candidature Hohenzollern en 1870- Comme alors, la pensée du souverain ne concordait pas exactement avec celle du ministre. Comme Guillaume P^' Guillaume II ne cherchait pas la guerre avec préméditation. Comme Bismarck, M. de Holstein, entraînant M. de Bùlow, croyait pouvoir entraîner le souverain. Il comptait sur les événements, sur nos dissensions intérieures, sur une maladresse ou^^ne imprudence de notre part, pour faire surgir la provocation d'où sortirait le conflit. Mais, malgré toutes les tristesses de notre politique intérieure, il y a en France assez d'hommes qui ont le sentiment de la politique extérieure pour que le gouvernement ne retombe pas dans les pièges bismarckiens. Instruites aussi par l'expérience, les autres puissances n'étaient pas disposées à fournir à l'Allemagne l'occasion d'un triomphe qui eût détruit l'équilibre européen. M. de Holstein avait mal pesé les chances. On connaît le résultat de la campagne : rAllcmagne eut seulement un prince de plus.
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Après Algésiras, M. de Holstein n'avait plus de raison d'être. Il se cramponna pourtant au ministère avec une énergie redoublée. Il fallut M. de Tchirschky et le prince d'Eulenbourg pour forcer à la retraite cet homme qui eût mis le feu aux quatre coins de l'Europe pour satisfaire son idée fixe. M. de Holstein se vengea à sa manière. De concert avec M. Maximilien Harden, un autre ancien confident de Bismarck, il déchaîna les scandales qui aboutirent au procès Eulenbourg.il fut sans ménagement pour ses ennemis de l'intérieur comme pour ceux de l'extérieur. En somme, son pays en a plus souffert que le nôtre- C'est l'enseignement de cette longue existence. Dans l'intérêt de l'Allemagne comme dans celui de l'Europe, il faut souhaiter qu'avec M. de Holstein disparaisse le dernier partisan d'une politique qui est un anachronisme.