CHUTE DU CABINET MAURA. — LE MINISTÈRE MORET
22 octobre 1909.
M. Maiira a donné sa démission, AI. Aloret lui a succédé. En un jour, la crise ministérielle a été posée et résolue. Le parti conservateur n'a pas été chassé du pouvoir par un vote de la Chambre, par un mouvement irrésistible d'opinion ou par la volonté du roi. Il disposait de plus de 250 voix à la Chambre des députés qui compte 406 membres, et cette majorité ne paraissait nullement ébranlée par les débats de ces trois derniers jours. Autant qu'elle avait eu l'occasion de s'exprimer, l'opinion espagnole ne s'était point prononcée contre le ministère. Le roi cnhn n'avait pas, constitutionnellement, à prendre position. S'il est vrai que M. Maura ne lui ait pas soumis la cjucstion de la grâce de Ferrer, Alphonse XIII ne pouvait guère lui en vouloir. En effet, la loi disposant qu'il appartient au gouvernement de proposer au souverain d'user du droit de grâce, le président du Conseil devait tenir à garder pour lui toute la
responsabilité de rcxccution de la sentence du Conseil de guerre, dès lors qu'il était résolu à laisser la justice suivre son cours. Il eût compromis inutilement le souverain en prenant son avis. Tous les partis dynastiques doivent se féliciter que la personne du roi ne soit pas en cause dans cette affaire.
Le Cabinet Maura a dû céder devant la décision de l'opposition de ne plus avoir de relations avec lui, de lui refuser son concours pour le travail législatif. En tout autre pays parlementaire, cela paraîtrait étrange. Il en va autrement en Espagne où les élections donnent toujours la majorité au gouvernement qui les fait, où les ministères ne sont jamais renversés par un vote de majorité, ou ils cèdent volontairement la place parce que leurs propres divisions ou le poids de fautes accumulées les mettent dans l'impossibilité de gouverner. C'est ainsi que les conservateurs étaient arrivés au pouvoir le 24 janvier 1907 après que cinq ministères libéraux successifs avaient épuisé en dix-huit mois le crédit de leur parti. On ne saurait dire que les conservateurs étaient aussi bas lors de la rentrée des Cortès. On pouvait reprocher à M. Maura de la présomption dans l'affaire marocaine, de la maladresse ou de la dureté dans l'affaire Ferrer, mais ses adversaires eux-mêmes ne prétendaient point que son parti fût discrédité au point d'être obligé, suivant l'usage, d'abandonner la place. Le premier jour de la discussion aux Cortès, M. Moret avait même donné clairement à entendre que l'objet de son attaque était seulement le remplacement du Cabinet Maura par un autre Cabinet conser\'ateur. Son langage, quoique ferme, avait été modéré. C'est avant-hier seulement que les choses ont pris une autre tournure. D'ime part, INL Moret s'est montré plus agressif; d'autre part, le gouverne-
ment s'est montré plus nerveux. Le ministre de l'intérieur s'est laissé emporter à des paroles irréparables. 11 11 ronipu le pacte tacite traditionnel avec l'opposition en lui reprochant d'avoir suivi une politique qui avait conduit h l'attentat du 31 mai 1906 contre Alphonse XIII à Madrid. Le chef des libéraux a répliqué que la présence de M. La Cierva dans tout ministère devenait impossible et il s'est tourné vers M. Maura pour lui demander s'il désavouait son collègue. Le président du Conseil s 'étant tu, M. Moret a déclaré que la démission immédiate du ministère était nécessaire et que les minorités du Parlement useraient de tous les moyens pour faire sentir cette nécessité. C'était dire qu'aucun des projets de loi, même les plus urgents, même celui qlii concerne les crédits destinés aux. dépenses militaires, ne pourrait être voté en temps utile.
M. Maura n'avait plus à choisir, il l'a reconnu luimême, qu'entre la dictature et la démission. N'ayant aucun goût pour la dictature, il s'est retiré avec tous ses collègues. M. La Cierva avait bien mis son portefeuille à sa disposition pour lui faciliter la mise sur pied d'une nouvelle combinaison. Mais le président du Conseil a conjpris que tout replâtrage serait détestable dans les circonstances ; il a préféré une solution franche. Le roi s'est inspiré des mêmes considérations en appelant tout de suite M. Moret au pouvoir sans passer par un ministère Dato ou Azcarraga. Le nouveau président du Conseil a immédiatement constitué son Cabinet. Il convient de remarquer parmi ses membres la présence de M. Ferez Caballero, l'ancien délégué de l'Espagne à la conférence d'Algésiras, qui aura le portefeuille des affaires étrangères, ainsi (]uc l'absence du comte de Romanonès et de M. Canaléjas dont la politique anti-
cléricale a soulevé autrefois de très graves difficultés. Il est encore trop tôt pour parler du programme du nouveau gouvernement. Il faut attendre que M. Moret l'ait exposé aux Cortès. Il est bon, néanmoins, de faire deux constatations. En premier lieu, c'est M. Moret, pendant son ministère de 1905- 1906, qui a fait voter la loi dite des juridictions aux termes de laquelle la connaissance des délits de presse contre l'armée et l'intégrité de la patrie a été enlevée aux juges civils et transférée aux tribunaux militaires. C'est conformément à cette loi, paraît-il, que M. Ferrer a été jugé. Ensuite M. Maura, mettant l'intérêt général au-dessus de l'esprit de représailles, s'est déclaré disposé à faciliter à son successeur le vote des projets de loi urgents. On peut en conclure que les deux partis qui se succèdent régulièrement au pouvoir continueront de vivre suivant le pacte traditionnel et que les libéraux auront surtout à lutter avec leurs propres dissentiments.