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LA CHUTE DU CABINET MORET. — LE CABINET CANALEJAS

10 février 19 10.

Une crise ministérielle vient brusquement d'éclater en Espagne. Ouverte hier matin, elle a été dénouée le soir même. Sa cause immédiate est l'attitude hostile prise par le comte de Romanonès, chef du comité libéral provincial. Avant-hier mardi, au cercle libéral de Madrid, M. de Romanonès a prononcé un discours très II 17

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vif contre Je Cabinet Moret auquel il a reproché d'avoir laissé les républicains prendre trop d'influence à la suite des élections municipales. Aussitôt après il a donné sa démission de président et les dix membres du comité ont suivi son exemple. Devant cette manifestation équivalant à une scission, M. Moret est allé porter au roi la démission du Cabinet. Après avoir consulté les principaux hommes politiques libéraux, Alphonse XIII a chargé M. Canaléjas, chef de l'aile gauche du parti libéral, de constituer le nouveau ministère. M. Canaléjas l'a formé dans le cours de la journée. Avant même sept heures du soir, il a prêté, lui et ses collègues, serment entre les mains du roi.

Depuis longtemps, M. Moret se trouvait dans une situation précaire qu'il essayait en vain de raffermir. Il avait pris le pouvoir trop tôt, à un moment où les diverses fractions libérales étaient encore travaillées par des dissensions. Personnellement, pour des raisons privées et publiques, il ne désirait pas renverser les conservateurs. Ce furent les événements qui l'y contraignirent au mois d'octobre dernier, après l'exécution de Ferrer. Il avait tout d'abord attaqué M. Maura à cette occasion, plutôt pour la forme et sans passion. Mais, au milieu de l'excitation générale, la discussion avait bientôt dévié. M. Moret avait publiquement rompu le pacte tacite traditionnel aux termes duquel l'opposition était tenue de ne pas mettre le ministère dans l'impossibilité de gouverner aussi longtemps qu'elle ne serait pas en mesure de revenir aux afl^aires dans des conditions normales. En présence de cette déclaration de guerre qui l'empêchait de continuer utilement tout travail parlementaire M. Maura s'était retiré pour faire place à son adversaire. Mais à son tour il lui avait juré guerre à mort. Il avait saisi toutes les occasions de proclamer que, tant que M. Moret resterait au pouvoir, les conservateurs

combattraient à fond le Cabinet. M. Maiira ne prétendait point revenir lui-même aux affaires ; il ne croyait pas le moment propice, mais il voulait sa revanche contre M. Moret. Il l'a aujourd'hui. ¥A\c a été hâtée par les querelles intérieures du parti libéral divisé en plusieurs fractions sous la direction de MM. Moret, Montero-Rios et Lopez Dominguez. L'un des principaux sujets de désaccord entre elles était la dissolution des Cortès. En effet, les Cortès actuelles avaient été élues sous le ministère conservateur qui, suivant l'usage, s'était assuré une forte majorité. Les libéraux ne pouvaient gouverner avec elles. Mais avant que le roi accordât le décret de dissolution, il était nécesdaire que les libéraux s'entendissent entre eux sur la part à faire à chaque fraction, ainsi qu'aux républicains et aux conservateurs, dans la nouvelle Chambre. Or, la grande majorité du parti libéral estimait que M. Moret favorisait trop les républicains. D'autre part, l'hostilité irréductible de M. Maura pouvait donner un tour fâcheux aux élections au point de vue général. Les membres du Cabinet n'arrivaient pas à s'entendre sur le choix du ministre de l'intérieur. Malgré tous les communiqués officieux disant que la situation ministérielle était consolidée par les succès remportés au Rif et par la solution donnée ces jours derniers à la question des écoles, il était visible qu'elle était fort ébranlée.

M. Canaléjas n'a pas procédé à un simple remaniement. Le nouveau ministère ne comprend pas un seul membre de l'ancien. Le président du Conseil est un homme de la gauche radicale. Après lui, le principal personnage du Cabinet est le comte de Romanonès qui prend le portefeuille de l'instruction publique. Il est caractéristique que tous deux sont nettement anticléricaux. Ce sont précisément leurs projets anticléricaux qui avaient été l'une des princi-

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pales causes de la chute du précédent ministère libéral. C'est leur politique qui est combattue par les évêques. Il faut s'attendre à voir prochainement s'élever entre Madrid et le Vatican un conflit aigu. Il est infiniment probable que le programme Canaléjas comprendra la modification du Concordat, la réduction du nombre des Ordres religieux, la laïcisation des actes de l'état-civil. Le conflit risque d'être d'autant plus grave que INI. Moret, tout en étant partisan de ces réformes, était disposé à les exécuter dans un esprit bienveillant envers l'Eglise, tandis que MM. Canaléjas et de Romanonès passent pour s'inspirer d'idées hostiles. Déjà M. Moret avait engagé des négociations avec le Vatican dans l'espoir que le Saint-Siège comprendrait l'opportunité de régler avec lui les questions litigieuses. Mais ces ouvertures, paraît-il, ont été mal accueillies. D'après les informations les plus récentes, le nonce pontifical à Madrid aurait refusé d'entrer en conversation sur la modification du Concordat. Si M. Canaléjas se heurte au même refus, il est très probable qu'il procédera unilatéralement aux réformes projetées. On verrait alors surgir un conflit aussi grave que celui provoqué chez nous par M. Combes. En France, la rupture injustifiée avec le Saint-Siège a produit les résultats déplorables que l'on sait. En Espagne, où les passions religieuses sont autrement vives, une rupture entre le gouvernement et l'Eglise entraînerait des conséquences difficiles à prévoir. Ce serait pour le carlismc l'occasion de reparaître. Don Jayme est plus actif, plus ardent, plus ambitieux que Don Carlos. S'il prenait ouvertement la défense de l'Eglise menacée, qui sait si l'on ne reviendrait pas aux mauvais jours de la seconde moitié du siècle dernier .''

Et pourtant, en conscience, Alphonse XIII ne pourra guère se refuser à approuver une jiartie des réformes dites

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religieuses. Les plus fermes catholiques reconnaissent qu'en Espagne subsistent des traditions peu c(jmpatibles avec l'administration moderne. Elles sont d'ailleurs sans aucun rapport avec le dogme et d'ordre exclusivement temporel. Nous souhaitons très vivement que l'esprit de conciliation l'emporte à Madrid et à Rome. Avec la responsabilité du pouvoir, MM. Canaléjas et de Romanonès comprendront, sans doute, que l'intérêt vital de l'Espagne exige que les questions religieuses soient traitées avec le Vatican en toute bonne foi, avec sang-froid et modération, d'accord avec tous les partis. Ils donneraient un grand exemple de sagesse en ne s'engageant à fond sur ce terrain scabreux qu'après s'être concertés avec M. Maura. En Espagne, ces négociations entre adversaires n'ont rien de choquant. Dans le cas particulier, elles seraient à l'honneur des deux partis.

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