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LES ELECTIONS GENERALES. — LA COMPOSITION DE LA NOUVELLE CHAMBRE

10 mai 1910.

Des élections générales aux Cortès espagnoles ont eu lieu avant-hier dimanche conformément au décret royal de dissolution du 14 avril. Pour la première fois a été mise en vigueur la nouvelle loi électorale votée par les Cortès dissoutes. Dans les circonscriptions où un seul candidat s'était présenté dans le délai légal, le candidat unique avait été déjà proclamé élu. Cette application d'une disposition parfaitement naturelle et édictée en dehors de tout esprit de parti a surpris un peu le public

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qui, sur le premier moment, a témoigné quelque mauvaise humeur. Mais, comme aucun parti n'avait sujet de se plaindre, l'émotion est restée superficielle. Les résultats des élections contestées ne sont pas encore tous connus. Néanmoins, on peut dès aujourd'hui se faire une idée à peu près exacte de la composition de la nou^'elle Chambre des députés.

L'ancienne CluuTibre avait été élue en 1907, sous le ministère conservateur de M. Maura, où AL La Cierva détenait le portefeuille de l'intérieur. Elle comprenait environ 240 conservateurs, une douzaine de carlistes, quelques ultramontains dits u intégristes », un petit groupe de catalanistes dits ** solidaires » votant avec la gauche, 30 républicains et un peu plus de cent libéraux. La majorité ministérielle était très compacte. Elle aurait facilement résisté aux assauts d'une opposition morcelée et hétérogène sans les incidents tumultueux provoqués en octobre 1909 par l'expédition de Melilla et l'exécution de Ferrer. Le chef des libéraux, M. Moret, ayant alors déclaré, au cours d'une séance orageuse, rompre le pacte tacite traditionnel suivant lequel l'opposition s'engage à ne pas mettre le gouvernement dans l'impossibilité de gouverner, M. Maura avait cru devoir se retirer, et M. Moret lui avait succédé. Mais, au mois de février, à sa profonde stupéfaction, M. Moret avait été subitement > débarqué » par les libéraux eux-mêmes à la suite de conciliabules confidentiels entre les groupes. M, Maura, en effet, gardait à son successeur une rancune inexpiable de son attitude du mois d'octobre. Il avait juré qu'il userait envers lui du même procédé s'il restait au pouvoir. Dans ces conditions, avec les mœurs électorales et parlementaires en usage en Espagne. M. Moret ne pouvait faire les élections. Aussi le roi ne voulut-il point lui accorder le

décret de dissolution nécessaire pour constituer aux Cortès une majorité gouvernementale. M. Aloret dut céder la place à AI. Canaléjas, chef de la gauche libérale.

M. Canaléjas a mis une certaine coquetterie à faire des élections loyales. Jusqu'ici, le fonctionnement du suffrage populaire laissait beaucoup à désirer. Le gouvernement et l'opposition s'entendaient préalablement et dosaient de concert la part approximative afférente à chaque parti. Il n'y avait guère d'aléa que dans les grandes villes, oij lès électeurs républicains sont en nombre relativement considérable. Ce serait une illusion de croire que les petites combinaisons coutumières n'ont pas joué cette fois-ci. Mais les influences gouvernementales se sont fait beaucoup moins sentir. M. Canaléjas n'a changé qu'un petit nombre de maires, une quarantaine, dit-on, alors que ses prédécesseurs en changeaient plusieurs centaines. Il n'a exercé aucune pression apparente. Tous les partis rendent hommage à son impartialité. Cela ne veut pas dire que les électeurs se soient laissé déterminer uniquement par leurs opinions : dans la plupart des circonscriptions, ils sont gouvernementaux par principe, ou, si l'on veut, par intérêt. Si l'opposition, quelle qu'elle soit, obtient toujours un nombre appréciable de représentants, c'est parce que le parti au pouvoir le veut bien et ne pose pas ou ne soutient pas sérieusement de candidatures pour son propre compte. Comme les partis espagnols, en raison de leurs divisions intestines, ne sont jamais à même de rester très longtemps au pouvoir, cet échange de bons procédés est de bonne politique. Il a en outre le mérite de contribuer grandement au maintien de la tranquillité dans le pays.

Les élections de dimanche dernier se sont effectuées dans le plus grand calme presque partout. On ne signale de désordres qu'à Bilbao,à Ciudadela dans les Baléares, et

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à Madrid. Tous les pincipaux personnages des différents partis ont été réélus, sauf M. Cambo, chef de la solidarité catalane. A Madrid, les républicains ont gagné trois sièges ; ils en ont perdu un à Valence. A Barcelone, le groupe radical Lerroux obtient cinq sièges sur sept ; les deux autres sont échus aux républicains catalans. D'après les prévisions les plus dignes de foi, les 404 membres de la nouvelle Chambre des députés seraient ainsi répartis : 225 à 230 ministériels, libéraux et démocrates ; 98 à 104 conservateurs, 45 ou 46 républicains, 8 à 10 carlistes, 8 catalanistes, 2 intégristes, 10 à 15 indépendants. Abstraction faite du changement inévitable de la majorité, les républicains seraient donc seuls à gagner des sièges. Toutefois, leur succès à Madrid ne tient pas uniquement à l'accroissement de leurs forces. Il est dû en partie à un groupe d'électeurs libéraux, des moretistes probablement, qui ont voté pour eux en manière de protestation contre l'accord de MM. Canaléjas et Maura sur certaines candidatures dans la capitale. Il ne faut donc pas attribuer une importance exagérée à ce progrès des républicains. Il convient seulement de remarquer que parmi eux figure pour la première fois un socialiste, M. Pablo Iglesias

CRISE DANS LE CABINET CANALEJAS. -- DISCUSSIONS AU SUJET DE l'affaire FERRER.

2 août 191 1.

Voici encore une crise ministérielle. Hier samedi, à l'issue d'un Conseil de Cabinet, M. Canaléjas a télégraphié au roi, en ce moment à Séville, pour le prier d'accepter sa démission et celle de tous ses collègues. Alphonse XIII est revenu ajourd'hui à Madrid. Il se trouve en présence d'une situation bien délicate.

C'est l'affaire Ferrer qui est la cause déterminante de la crise. Depuis plusieurs jours, la Chambre des députés discutait les interpellations sur le procès Ferrer. Des députés républicains et d'extrême-gauche attaquaient avec violence le Conseil de guerre qui a condamné le révolutionnaire espagnol, et le Cabinet conservateur d'alors qui a fait exécuter la condamnation à mort. M. Canaléjas et ses collègues n'étaient pas au pouvoir au moment du procès, en octobre 1909. Ils n'avaient assumé à cette occasion aucune responsabilité. Ils avaient seulement à prendre position sur les ordres du jour des intcrpellateurs réclamant la revision du procès pour injustice et illégalité. M. Canaléjas avait répondu fort justement qu'il serait inconstitutionnel que le Parlement s'érigeât en Convention et prît l'initiative d'une revision. Il a\ait, en même temps, défendu en termes énergiques la loyauté du tribunal militaire qui avait prononcé la condamnation. Le sentiment de la grande majorité de la Chambre n'était point douteux. Tous les députés conservateurs se solidarisaient avec les membres

de l'ancien Cabinet conservateur, tous les militaires faisaient front avec eux, la plupart des libéraux ne désiraient que la reprise des travaux utiles et la cessation d'une discussion qui ne pouvait que servir les intérêts révolutionnaires et soulever l'irritation dans les cercles militaires. L'affaire Ferrer n'a rien de mystérieux. Elle n'a judiciairement rien de commun avec celle qui a bouleversé notre propre pays pendant des années. Ferrer, agitateur anarchiste, arrêté à Barcelone oii il se cachait à la suite des abominations dont cette ville fut le théâtre au mois de juillet 1909, a été traduit devant un tribunal militaire conformément à la loi dite des juridictions votée pendant le ministère libéral de 1905-1906 présidé par M. Moret. Le crime était patent ; des horreurs inouïes avaient été commises. Il s'agissait seulement de savoir si Ferrer en était l'auteur, le complice ou l'instigateur, ou bien s'il s'était borné à en être le témoin. C'était une question de fait. Le tribunal militaire l'a tranchée contre Ferrer. Il a rendu sa décision en se conformant strictement à la loi en vigueur. Les débats ont été publics, les pièces du procès publiées. Il n'y a rien eu de clandestin, d'anormal, d'illégal. On peut soutenir qu'il n'y avait pas de preuve décisive contre l'accusé, que les présomptions étaient insuffisantes. C'est affaire d'appréciation. Mais les juges ont jugé régulièrement, suivant leur conscience. Aucune justice criminelle ne serait plus possible si l'on incriminait leur bonne foi. Quant à l'exécution de la sentence, doit-on s'indigner que le gouvernement ait laissé la justice suivre son cours après la mise à sac de Barcelone ? Ferrer devait-il bénéficier de la grâce royale, parce qu'il était affilié à toutes les sociétés révolutionnaires d'Europe, parce que les anarchistes de tous pays, sans rien connaître du procès, manifestaienl furieusement en sa faveur? M. Maura ne

l'a pas cru. Il a revendique toute la responsabilité de sa décision. Les timides peuvent lui reprocher une imprudence politique, il est impossible de l'accuser d'ilié^alitc. Quant à des irrégularités de détails de procédure pouvant donner lieu à cassation, il n'en a été constaté aucune dans les délais légaux.

On comprend donc l'émotion des militaires en Espagne quand ils ont entendu remettre l'affaire en discussion aux Cortès, quand les orateurs de l'extrême gauche ont prétendu que les membres du Conseil de guerre et du Cabinet Maura avaient voulu faire fusiller F^errer coûte que coûte. M. La Cierva, l'ancien ministre de l'intérieur de M. Maura, a répliqué avec véhémence. Le général Aznar, ministre de la guerre dans le Cabinet Canaléjas, a défendu ses camarades de l'armée avec passion. Il paraît que ses protestations ont été sifflées par un certain nombre de députés libéraux. C'est de là qu'auraient surgi des dissentiments au sein du Cabinet. Tous les ministres n'auraient pas été d'accord pour tenir tête aux interpellateurs, pour relever les attaques contre l'armée. Il importe de se souvenir qu'aumois d'octobre 1909, au cours de débats sur l'exécution de Ferrer, M. Moret, alors chef du parti libéral, a fait tomber M. Maura en le menaçant d'obstruction parlementaire, contrairement au pacte tacite traditionnel de l'opposition avec la majorité. Et M. Maura s'est vengé quelques mois après en donnant un croc en jambe à M. Moret auquel s'est substitué M. Canaléjas, de conniven.ce avec les conservateurs.

La crise d'aujourd'hui est une nouvelle preuve de la division des libéraux. Mais, dans l'état actuel de l'Espagne, il est de toute impossibilité qu'eUe soit résolue en faveur des interpellateurs. Jamais Alphonse XIII ne permettra que son ministère mette en question la bonne foi des tri-

bunaux militaires. Ce serait un suicide monarchique. Visiblement, le roi cherche son principal point d'appui dans l'armée. Il ne laissera pas, sans motif extrêmement grave, porter atteinte à son prestige. Or, dans le cas particulier, les susceptibilités de l'armée semblent absolument légitimes. Il est donc logique que M. Canaléjas reprenne le pouvoir après s'être assuré de la solidarité de tous ses collègues. D'après les dernières dépêches, ce serait en effet, la solution probable : le roi aurait prié M. Canaléjas de conserver le pouvoir en reconstituant le Cabinet à sa convenance (').

(') M. Canaléjas resta en effet au pouvoir.

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