LA POLITIQUE GENERALE ENTREVUES ET DECLARATIONS
GUILLAUME II A VIENNE. — L ALLEMAGNE ET L AUTRICHE- HONGRIE APRÈS LA CRISE ORIENTALE.
15 mai 1909.
DEPUIS quelques années, les entrevues de printemps se sont ajoutées aux entrevues traditionnelles d'été entre souverains en villégiature. L'habitude de l'empereur d'Allemagne et du roi d'Angleterre d'aller goûter sous un ciel plus clément les joies du renouveau devient l'occasion de rencontres plus ou moins officielles. Cette fois, Edouard VII et Victor-Emmanuel III viennent de se voir à Baïa, Victor-Emmanuel III et Guillaume II à Brindisi. Hier, Françoii'- Joseph a reçu en grande pompe, à Vienne, l'empereur et l'impératrice d'Allemagne, qui revenaient de Corfou. Cette dernière entrevue est de beaucoup la plus solennelle, sinon la plus importante. Primitivement, elle devait avoir un caractère plus intime, dans le cadre tranquille de Schœnbriinn. Mais Guillarm? II
a fait connaître son désir de donner à Tévénement un éclat correspondant à l'ardeur de ses sympathies pour son fidèle allié. Il y a donc eu réception suivant les rites consacrés. Au dîner de gala, des toasts politiques ont été portés. Dans les conditions où elle se présente, rentre\nae de Vienne a pour double objet d'attester de nouveau, à la face du monde, la solidité de l'alliance aus'ro-allemande et de célébrer les brillants succès obtenus par les alliés au cours de la crise orientale. Le premier point n'avait pas besoin d'être mis en évidence. Seuls des hommes sans contact avec le monde extérieur et sans expérience personnelle ont pu s'imaginer que l'Autriche pouvait être détachée de l'Allemagne et que l'une de ces deux puissances serait éventuellement disposée à exercer sur l'autre une pression gênante. La vérité est que toutes deux suivent une politique concertée, qu'elles ont en vue le même but. Si, parfois, elles ont l'air de marcher séparément, c'est qu'il est de l'intérêt de leurs combinaisons que l'une soit en avant ; mais on peut être certain que, le moment venu^ l'autre apparaîtra derrière. Leurs ambitions ne concordent pas toutes, elles se fondent pourtant et se concilient dans un tout provisoirement harmonieux. Ce n'est que dans un lointain avenir que surgiront les sources de véritables dissentiments. Pendant longtemps encore, l'Europe devra tenir pour certain que, dans tous les grands conflits possibles, l'Allemagne et l'Autriche feront bloc. Les sourires rendront cette perspective plus ou moins agréable ; ils ne changeront rien à la situation. Guillaume II, d'ailleurs, met le plus grand soin à entretenir lui-même et à faire nouer au kronprinz des relations de parfaite confiance avec l'archiduc héritier François-Ferdinand. La disparition de François-Joseph ne troublera nullement les rapjiorts entre les deux maisons souveraines.
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La glorification du triomphe autrichien dans les Balkans est une entreprise plus risquée. Depuis que la Russie a cru devoir céder aux instances comminatoires de Vienne et de Berlin .combinées, la presse austro-allemande a chanté la grande victoire de la Triplice. La presse de la Triple-Entente a suivi le mouvement- avec une surprenante docilité. En réalité, ni dans le résultat acquis, ni dans la façon dont il a, été obtenu, il n'y a lieu de tant se réjouir dans les deux monarchies du centre, L'Autriche- Hongrie a obtenu la reconnaissance de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, mais aucune des grandes puissances ne lui contestait cette acquisition. On différait seulement d'avis sur la manière de procéder à la reconnaissance. Le Cabinet de Vienne a prétendu échapper à la formalité de la conférence, et elle a réussi. Mais elle a payé ce succès plus de 200 millions, peut-être 300. Elle a créé un précédent qui peut se retourner contre elle. En outre, elle s'est aliéné les Etats balkaniques, dont l'appoint, dans les luttes futures, peut faire pencher la balance. Enfin ses ambitions balkaniques sont apparues dans tout leur cynisme ; un moment déchaînées, elles ont été réfrénées. La Serbie a été sauvée. Le sandjak de Novi-Bazar a été évacué. Les servitudes du Monténégro ont été levées. Tout compte fait, le bilan n'est pas si brillant.
Quant à la capitulation de la Russie, on en a parlé bien légèrement. Comment le Cabinet de Pétersbourg pouvaitil ne pas céder dès lors que M. Isvolsky avait déclaré au baron d'.^hrenthal que la Russie ne mobiliserait pas et ne ferait pas la guerre.^ Dès le début de l'affaire, il était certain qu'on ne recourrait pas à la force pour faire reculer l'empereur François-Joseph. Sous ce rapport, la partie était perdue d'avance. Dès que ^L Isvolskv a été mis en demeure de faire honneur à sa parole, il a fallu s'in-
clincr. L'histoire dira comment les choses se sont passées exactement à cet instant critique. Nous doutons fort qu'on y trouve un sujet de grand orgueil pour la Triplice. Il n'y a pas lieu de gémir sur l'impuissance de la Triple- Entente. De même que les puissances occidentales unies à la Russie ont retenu l'Autriche-Hongrie contre la Serbie, de même elles s'opposeraient à des empiétements de nature à menacer l'équilibre.
On remarquera, d'ailleurs, que les toasts prononcés hier à la Hot"burg célèbrent beaucoup plus le maintien de la paix cher à toute l'Europe que la victoire orientale. On a senti le danger, peut-être le ridicule, d'insister sur celle-ci. On a plutôt voulu donner aux deux pays alliés, par la solennité de l'entrevue, une impression de force et de satisfaction mutuelles. Les Austro-Hongrois auront besoin de cette consolation quand on leur présentera a note de frais de l'opération orientale. Pour Guillaume II, la fête aura été une réconfortante diversion aux pénibles souvenirs du mois de novembre. C'est un des résultats les moins contestables de l'entrevue.
Il V en a encore un autre. Dans leurs toasts, François- Joseph et Guillaume II ont tous deux associé l'Italie et son roi à leurs congratulations. De plus, des télégrammes ont été échangés entre les trois monarques. M. Tittoni pourra donc facilement répondre aux députés qui ont annoncé l'intention de l'interpeller à la Chambre sur la prétérition dont l'Italie a été l'objet de la part de ses deux alliés dans des occasions précédentes. Les rapports entre les trois gouvernements restent les mêmes. S'ils ont paru pendant queUjue temps troublés par la crise orientale, c'était plutôt le fait des peuples que des Cabinets. M. Tittoni n'avait pas donné de sujet de plainte à Vienne.
l'entrevue de BJŒRKŒ entre GUILLAUME II ET NICOLAS II.
19 juin 1909.
L'empereur Guillaume II vient de se séparer du tsar Nicolas après avoir passé deux jours dans les eaux de Bjœrkœ. Au dîner qui a eu lieu jeudi soir à bord du Sta?idart, les deux souverains ont porté des toasts empreints de cordialité et dénués d'importance politique. Le tsar a parlé des relations traditionnelles d'amitié et de confiance entre les Romanof et les Hohenzollern, des bonnes relations entre les deux pays et du maintien de la paix générale. En termes symétriques l'empereur allemand a déclaré voir dans sa réception par Nicolas II la confirmation de l'amitié étroite et sincère qui unit leurs personnes et leurs maisons, ainsi que des relations traditionnelles existant entre les deux gouvernements et répondant « aux multiples intérêts et aux sentiments entièrement pacifiques des deux pays ».
Il n'y a là rien qui puisse inquiéter les alliés et amis de la Russie. Il serait même désobligeant de leur part de chercher dans l'cntrcvuc de Bjœrkœ des combinaisons secrètes dirigées contre eux. Les gouvernements se sont gardés de tomber dans cette erreur. Mais trop de journaux ont exprimé des appréhensions à cet égard. Le gouvernement russe ne nous a donné aucun sujet de méfiance ; il est peu poli et peu habile d'exprimer des doutes sur la solidité des liens qui nous rattachent à lui. Les Etats ne changent pas leur politique à chaque renouvellement II 18
de lune. Celle de la Russie reste la même. Si la rencontre des deux souverains dans les eaux finlandaises a suscité quelque émotion, c'est seulement parce que le public, incomplètement renseigné sur les circonstances du dénouement de la crise orientale, supposait que le règlement de la question bosniaque avait creusé un abîme entre les deux gouvernements. Nous a\ons déjà dit que cette supposition était mal fondée. C'est entre les deux peuples que la sommation du Cabinet de Berlin a élargi le fossé. Le peuple russe n'a rien compris aux roueries des chancelleries. Avec raison, il n'a ma que les faits et les résultats. 11 ne pardonne pas à l'Austro-Allemagne l'annexion de deux pays slaves. Mais le Cabinet de Pétersbourg n'est pas dans le même cas. Pris dans l'engrenage d'engagements antérieurs, il a cédé quand on l'a mis en demeure de tenir parole. Il n'a même pas cru devoir en référer aux alliés et amis. On ne peut pas accuser ceux-ci d'avoir manqué de courage ou de fidélité. Ils étaient prêts à faire tout leur devoir. Le grand triomphe diplomatique de l'Allemagne dont on a tant parlé est donc de pure apparence. D'ailleurs, le résultat une fois obtenu, le gouvernement allemand s'est constamment préoccupé de ménager l'amour-propre russe ; il s'est hâté de mettre une sourdine aux chants de victoire entonés par la presse. L'entrevue de Bjœrkœ a eu précisément pour objet de montrer que les relations des deux gouvernements n'avaient pas été atteintes par l'événement.
La trace de cette préoccupation est évidente dans les toasts de jeudi. Elle est accentuée par le fait que les souverains n'ont pas fait la moindre mention de leurs peuples. Us sentaient bien que cette allusion eût détoné. Nicolas II connaît assez son peuple pour savoir qu'il reste profondément blessé par l'abandon de la Bosnie-Herzégovine.
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Guillaume II espère sans doute que cette blessure peut se cicatriser et il compte sur les manifestations d'amitié personnelle avec le souverain pour regagner peu à peu les sympathies de la nation. L 'entrevoie des 17 et 18 juin est une première tentative en ce sens. Cette intention est précisée d'une façon caractéristique dans la dernière phrase du toast du monarque allemand. « Je bois, a-t-il dit, à la prospérité de l'empire russe dans la voie que la haute sagesse de Votre Majesté lui a tracée.» Cet hommage au nouveau régime inauguré par Nicolas II est à l'adresse du peuple russe et de M. Stolypine. Guillaume II a dû mettre de la coquetterie' à faire la conquête de cet homme d'État qu'il ne connaissait pas encore.
En somme, ces entrevoies de souverains n'ont qu'une importance bien secondaire, quand elles ne constituent pas la consécration extérieure d'engagements préalables ignorés du public. Telle l'entrevue de Kronstadt. Dans le cas actuel, il n'y a rien de semblable. Après la première entrevue de Bjœrkœ en 1905, la Russie ne nous a pas moins loyalement secondé à Algésiras. Après l'entrevue de Swinemunde, en août 1907, la Russie a conclu son accord avec l'Angleterre. Tout ce que Guillaume II peut espérer de cette nouvelle rencontre, c'est que la tension des rapports entre l'Autriche et la Russie disparaisse ou s'atténue. Mais l'espoir est bien léger. La politique autrichienne dans* les Balkans a été orientée de telle façon qu'elle ne peut plus se concilier avec la politique russe.
LE CINQUANTENAIRE DE SOLFaRINO. — LA POLITIQUE DE NAPOLEON III.
23 juin 1909.
Demain 24 juin, il y aura cinquante ans que l'armée française, unie à l'armée sarde, a fondé l'indépendance italienne sur les hauteurs de Solférino. L'anniversaire de cette victoire décisive va être célébré, sur le champ de bataille même, avec un grand éclat. Déjà, à Milan, à Turin, à Rome, les anniversaires des premiers succès de la guerre de 1859 ont été l'occasion de fêtes extrêmement brillantes où les représentants du gouvernement français ont reçu un accueil chaleureux. A Milan surtout, où l'entrée de Napoléon III, vainqueur à Magenta, libérateur de la Lombardie, a laissé des souvenirs impérissables, les démonstrations populaires ont été particulièrement enthousiastes. A Rome, le ministre des affaires étrangères assistait au banquet offert aux délégués français. Mais le grand anniversaire est celui de demain. Le roi Victor-Emmanuel présidera à la commémoration qui aura lieu sur le théâtre même des opérations militaires où se joua le sort de la péninsule, où son grand-père lutta jusqu'au soir contre les troupes de Benedek, massées sur la colline de San Martine. En revoyant l'ossuaire cù reposent les restes des braves troupiers français qui décidèrent la victoire sur le sommet couronné par la fameuse Spia d'Italia, le roi de l'Italie unifiée ne manquera pas de reporter sa pensée sur notre pays. Il se rappellera le sang répandu, les risques courus, les malentendus qui divisèrent les alliés victorieux,
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les malheurs qui suivirent pour nous, la brouille attisée par Crispi, la réconciliation d'hier et l'amitié d'aujourd'hui. A cet instant solennel, faisant la part du rôle de chacun, des services rendus et des résultats si différents obtenus, ils nous rendra sans doute justice et se fera le serment de conserver désormais intacte cette amitié qui n'aurait jamais dû être troublée.
En remontant à cette époque où l'Europe présentait un aspect si différent de celui d'aujourd'hui, on ne peut s'empêcher de rechercher les causes des conflits contenus en germes dans les événements d'alors. Elles sont simples. Napoléon III poursuivait une politique dont il ne préparait pas l'exécution matérielle. Il était entré en campagne sans avoir pré\ai avec Victor-Emmanuel II les diverses éventualités qui surgiraient de la guerre. Politiquement et militairement, rien n'était vraiment préparé. Le programme était « l'Italie libre des Alpes à l'Adriatique ». Alors, comme plus tard, comme toujours, Napoléon III s'en remettait au hasard. Il arriva qu'il ne put faire l'effort militaire suffisant pour remplir le programme, qu'il dut s'arrêter devant les forteresses du quadrilatère et les menaces de la Confédération germanique, que les Italiens déçus dans l'espoir dont on les avait bercés maudirent le souverain qui avait compromis les destinées de son propre pays pour Icln- donner la liberté. Au lieu de lier indissolublement les deux peuples qui venaient de combattre ensemble, la paix conclue le lendemain de la victoire commune les divisa au point de les rendre plus hostiles l'un à l'autre qu'au vaincu. Et de fait, plus tard, c'est avec le vaincu de 1(859 et le vainqueur de 1870 que l'Italie, devenue royaume, s'est alliée. Et cependant c'était cette même Confédération germanique dont la mobilisation avait empêché la libération de la Vénétic.
Alors les Italiens furent injustes. Enfiévrés par la volonté de réaliser leur rêve à tout prix, ils méconnurent la France. Aujourd'hui, ils sont revenus à la justice et à la réalité. Ils reconnaissent que nous ne pouvions aller au delà de ce que nous avons fait. Ils ne nous prêtent plus l'idée grotesque, soigneusement entretenue par Crispi, que nous voulons leur arracher Rome capitale. Ils se sentent solidaires de nous dans le monde latin. Leur alliance avec l'Austro-Allemagne n'est plus une menace pour nous. Ils n'y voient plus qu'une garantie de la paix, une précaution contre leur propre alliée. Entre la France et l'Italie, les manifestations cordiales se succèdent depuis plusieurs années. Celles de ce mois de juin 1909 mettront le sceau au nouvel état de choses. C'est une consolation de voir qu'après cinquante ans de malentendus les fils des combattants de Solférino se retrouvent la main dans la main près de l'ossuaire des pères tombés côte à côte.
Cet heureux résultat, qui s'est fait si longtemps attendre, ne doit pas être compromis. La leçon de 1859 doit porter ses fruits. C'est de la raison seulement que doivent s'inspirer les rapports politiques de la France et de l'Italie. On sait où mènent les combinaisons vagues, les pactes secrets, la diplomatie occulte. L^ne amitié sincère, fondée sur des sympathies réciproques et des intérêts communs, voilà le lien le plus solide qui puisse unir les deux nations. Nous avons le ferme espoir que rien ne viendra plus le desserrer.
LA POLITIQUE EXTERIEURE ITALIENNE. — DISCOURS DE M. TITTONI A LA CHAMBRE. — LA QUESTION DU RENOU- VELLEMENT DE LA TRIPLICE.
24 juin 1909.
Hier, à la Chambre des députés, au cours de la discussion du budget du ministère des affaires étrangères, M. Tittoni a répondu à diverses questions relatives à la politique extérieure. Il a tout d'abord relevé les attaques inconvenantes d'un député socialiste contre le tsar. Une fois déjà, Nicolas II n'a pas donné suite à son projet de visite à Victor-Emmanuel II en raison de l'attitude des socialistes italiens. Le Cabinet de Rome a toujours prétendu, très probablement avec raison, que les appréhensions du Cabinet de Pétersbourg n'étaient pas justifiées et qu'aucun incident fâcheux ne se serait produit si la visite avait eu lieu. 11 n'en est pas moins vrai que les conseillers du tsar n'avaient pas cru devoir alors insister près de lui pour qu'il fît la visite annoncée. C'est précisément ce que désiraient les socialistes. Une certaine tension en était résultée dans les rapports entre les deux pays. Cette fois, M. Tittoni a voulu prévenir un nouveau malentendu. Il a déclaré de la façon la plus énergique que le gouvernement ne se laisserait pas intimider par les menaces et qu'il prendrait toutes les mesures nécessaires pour empêcher les agitateurs de troubler l'ordre pendant le séjour du tsar sur le sol italien. Il a ajouté que non seulement l'Italie entretenait d'excellents rapports avec la Russie, mais qu'elle était décidée à les développer de plus en plus. Cette
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déclaration sera accueillie en France avec une satisfaction particulière.
En même temps, M. Tittoni a combattu un ordre du jour émanant de députés socialistes, aux termes duquel le gouvernement était invité à prendre l'initiative d'une Conférence internationale pour l'arbitrage et le désarmement. Il n'a pas examiné si la réunion d'une Conférence de ce genre était désirable ou opportune. Il s'est contenté de dire que les paroles prononcées par les auteurs de Tordre du jour ne lui permettaient pas de l'accepter. L'ordre du jour, en effet, n'était qu'un prétexte pour attaquer le gouvernement russe. Il a été repoussé par 205 voix contre 27 et 3 abstentions.
M. Tittoni s'est ensuite exprimé de la manière suivante sur les récentes entrevues des souverains et les fêtes du cinquantenaire de la guerre de 1859 :
L'entrevue de Baïa et les manifestations patriotiques provoquées par le cinquantenaire glorieux de notre résurrection nationale sont les nouvelles preuves de nos excellents rapports avec les nations amies, l'Angleterre et la France ; de même l'entrevue de Brindisi et les cordiales dépêches échangées entre les empereurs d'Allemagne et d'Autriche avec le roi d'Italie ont démontré l'inébranlable solidité de la Triple- Alliance. Quelques-uns ont parlé de ces événements comme devant se neutraliser et détruire réciproquement leurs effets. Rien n'est plus faux que cela ; ces événements ne se neutralisent pas, mais ils se juxtaposent et se complètent.
Il est étrange que la politique des alliances et des amitiés qui est appréciée à l'étranger par les alliés et par les amis comme un élément de paix soit critiquée seulement en Italie par des personnes qui s'efforcent d'insinuer à nos alliés et à nos amis des méfiances, des soupçons ou des jalousies qu'ils n'ont pas soulevés pour les armements que le Parlement vient de voter avec un élan patriotique et que, dans tous mes discours, je ne me suis jamais lassé de répéter ou de considérer comme indispensables pour faire de la politique étrangère en présence de la situation européenne actuelle.
A l'étranger, tout le monde en a compris la signification et la nécessité et personne n'a songé à y trouver matière à critique .• c'est seule-
ment en Italie qu'on a affirmé que nos procédés pouvaient offenser quelqu'un ; au contraire, ils n'offensent personne parce qu'ils ne sont dirigés contre personne, parce que la politique que nous poursuivons est une politique de paix, parce que nous persévérons fermement dans la politique de paix, étant profondément convaincus que c'est celle qui répond le mieux aux vrais intérêts du pays. On ne doit pas attacher trop d'importance à certaines manifestations passagères de la presse ou de l'opinion publique soit en Italie, soit à l'étranger.
Le ministre des affaires étrangères a dû répondre ensuite à une question délicate se rattachant étroitement aux explications précédentes. M. Barzilaï lui avait demandé si la Triple-Alliance avait été renouvelée par anticipation ou si des démarches avaient été faites à cet effet. En Italie et à l'étranger, à la suite de l'entrevue de Brindisi, beaucoup de personnes s'étaient posé la même question, certainement la plus intéressante de toutes celles qui pouvaient être agitées entre les deux [souverains. M. Tittoni a répondu de la façon la plus claire, la plus précise. « Non seulement, a-t-il dit en substance, la Triplice n'a pas été renouvelée par anticipation, mais aucune des parties contractantes n'a jamais songé, ni ne songe à un renouvellement anticipé. Il n'y a aucun motif pour ne pas attendre l'échéance fixée. L'anticipation ne pourrait être provoquée que par des craintes ou des doutes. Or, ces sentiments n'existent pas ; au contraire, les Etats alliés sont animés les uns vis-à-vis des autres d'une entière confiance réciproque. »
Ces paroles concordent absolument avec celles que Guillaume II prononçait la veille à Hambourg. El'es donnent le sens exact des entrevues de Baïa, de Brindisi, de Bjœrkœ, de Cherbourg, de Cowes et de Rome. Dans ces rencontres entre les chefs des Etats constitués en deux groupes différents, il n'a pas été, il ne sera pas question de renverser ces svstèmes, de provoquer des défections
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d'une part ou de l'autre. Plusieurs années s'écouleront avant l'expiration de la Triplicc actuelle. L'Italie n'a aucun intérêt à s'engager si longtemps à l'avance pour une nouvelle période Le moment venu, elle appréciera la situation. En attendant, elle n'a qu'un désir : rester fidèle au pacte conclu tout en vivant en excellents termes avec les membres de l'autre groupe. En ce qui nous concerne, nous non plus n'avons aucun intérêt à brusquer une décision de notre voisine. Maîtresse de ses destinées, elle les dirigera dans la voie qui lui paraîtra la meilleure. Si les autres membres de la Triplicc ne cherchent pas à débaucher nos alliés et amis, nous ne nous livrerons de notre côté à aucune manœuvre de ce genre. A s'en tenir aux déclarations des souverains et des ministres, on ne devrait donc avoir aucune crainte au sujet du maintien de l'équilibre et de la paix. Malheureusement, les affaires d'Orient restent encore inquiétantes. Il ne suffit pas d'affirmer le désir de la paix. Il faut savoir assurer la paix et, au besoin, pouvoir l'imposer.
M. Tittoni a remporté un vif succès personnel. Très attaqué, très menacé pendant l'automne et l'hiver, il semble maintenant hors de danger. Quand il a protesté, en terminant son discours, qu'il avait toujours eu le ferme sentiment du devoir, la vision des intérêts de la patrie et la foi dans ses destinées, il a été salué par de chaleureux applaudissements. Ce sont les premiers qu'il recueille depuis l'ouverture de la crise orientale.
ENTREVUE ENTRK M. lALLIERES ET NICOLAS II A CHERBOURG.
31 juillet 1909.
Le président de la République reçoit aujourd'hui le tsar Nicolas dans les eaux de Cherbourg. Les deux chefs d'État s'étaient déjà rencontrés, au mois de juillet de l'an dernier, dans les eaux russes, à Reval. Ils continuent l'heureuse tradition inaugurée avec éclat en 1896 par Nicolas IL Depuis cette époque, malgré tous les efforts tentés de divers côtés pour briser ou relâcher leurs liens, les deux pays se sont restés inaltérablement fidèles. Les gouvernements se sont constamment prêté un mutuel appui. En vain a-t-on cherché tout dernièrement encore, au cours de la crise orientale, à les mettre en opposition et à faire croire au public russe que la France, toute au « patriotisme européen ', avait poussé l'esprit de conciliation jusqu'à fausser compagnie à son alliée au moment décisif. Ces propos, absolument contraires à la vérité, n'ont pu faire nulle impression sur le Cabinet de Pétersbourg qui n'a jamais eu de doute sur la sincérité de nos promesses formelles. Mais, repris à toute occasion par les adversaires de la Triple-Entente, qui ont plus de ténacité que de scrupules, ils trouvent de temps en temps accueil dans certains journaux russes. Ces jours-ci même, nous en voyions la trace dans le Golos Prard\\,ct la Gazette de Cologne se hâtait de s'en faire l'écho. L'entrevue de Cherbourg coupera court définitivement à ces manœuvres ; les assurances que vont échanger Nicolas II et M. Fal-
Hères dissiperont, aux yeux de tous, tous les malentendus.
Pendant toute la crise orientale, la France et la Russie n'ont cessé de s'inspirer des déclarations contenues dans les toasts prononcés à Reval le 27 juillet 1908, c'est-àdire u de la ferme volonté des deux pays amis et alliés de concourir au maintien et à la consolidation de la paix du monde ». Dans Tintervalle, il est vrai, cette volonté a été mise à une rude épreuve par le gouvernement austrohongrois. Tandis que les puissances de la Triple-Entente se préoccupaient de créer en Europe « l'unité morale » au moyen de l'observation des traités, le baron d'^'Ehrenthal employait tous ses efforts à instituer « l'unité immorale « en cherchant des complices et en proposant des marchés. Nous avons alors dénoncé comme il convenait ces combinaisons, qui rappelaient les méthodes bismarckiennes. Nous avons inlassablement rappelé les perturbateurs de l'ordre européen au respect des traités et du droit des peuples. Le Cabinet de Paris a n^arché entièrement d'accord avec celui de Pétersbourg. Si ce dernier, à l'instant critique, a cru devoir subordonner au désir de la paix sa légitime prétention de ne laisser porter aucune atteinte au traité de Berlin sans l'assentiment préalable des puissances signataires, il a pris cette décision sans nous en référer, sans invoquer nos engagements vis-à-vis de lui. Il n'a consulté que ses propres intérêts. Aucun grief ne peut donc être relevé de ce chef contre nous. Et l'opinion russe n'aurait sans doute pas songé à nous en faire un, si la presse austro-allemande, soucieuse de donner le change et de rejeter sur nous l'impopularité d'une résolution due à la pression de Berlin, n'avait affecté de nous remercier de notre gracieux concours.
La mauvaise foi a été poussée si loin de ce côté que, plusieurs mois après l'événement, dans son numéro du
22 juin, la Gazette de Cologne osait imprimer que, lors de la crise balkanique, le Journal des Débats « avait fait comprendre à l'allié russe, avec la plus honnête franchise, qu'il n'avait pas à compter sur l'appui des armes françaises >k Cette insinuation fera sourire nos lecteurs. Ils se rappellent que, du commencement à la fin de la crise, nous avons assuré à la Russie que la France était derrière elle. Xous avons même dit aux gens de Vienne et de Berlin quelques vérités dont nous remercions l'organe officieux allemand de ne pas nous garder rancune. Mais, puisqu'il parle d'honnête franchise, il ferait bien d'en montrer davantage pour son propre compte. Les libertés de la polémique ont des bornes. Le grand organe rhénan les a franchies avec une désinvolture indigne d'un journal qui reçoit les confidences de la Wilhelmstrasse.
On a voulu encore faire naître d'autres soupçons à l'occasion de l'entrevue de Cherbourg. On a prétendu que si le nouveau président du Conseil des ministres français n'accompagnait pas le président de la République, c'est que ses sentiments personnels et les opinions du parti dont il a été membre ne lui permettaient pas de se présenter dans ces circonstances devant l'empereur de Russie. C'est pure invention. Toutefois, comme ces fables, colportées à travers le monde, peuvent faire impression sur la masse des esprits simples, il n'est pas inutile de les détruire. Le fait est que AL Clemenceau devait faire partie du voyage et que ]\L Briand, qui lui a succédé, se conforme simplement au programme arrêté d'avance. Et si ]\L Clemenceau n'allait pas à Cherbourg, c'est que AL Stolypine n'accompagnait pas son souverain. Il en a été exactement de même l'an dernier à Reval. Les deux chefs d'Etat sont accompagnés chacun de leur ministre des affaires étrangères et non de leur président du Conseil. Il est sûr que si
M. Stoh-pine avart été à Cherbourg, M. Briand y eût été aussi et v aurait tenu l'attitude qui convient au chef du gouvernement. Le nouveau Cabinet, comme l'ancien, est inébranlablcment attaché à notre système d'alliances et d'amitiés. Il l'a déclaré à la Chambre en prenant le pouvoir, et M. Pichon, qui continue de diriger les affaires étrangères, assurera certainement la continuité de notre politique de manière à inspirer en nous un redoublement de confiance