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LES TOASTS DE RACCONIGI. — LA POLITIQUE DE PAIX

25 octobre 1909.

L'empereur Nicolas II quitte aujourd'hui le château de Racconigi. Son séjour s'est passé suivant les rites ordinaires, sans être troublé par aucun incident. De tous les exaltés de la péninsule, M. Morgari est resté le seul à protester contre la visite russe. Encore n'a-t-il manifesté ses sentiments que par sa présence à Racconigi et une réunion à huis-clos. Le peuple italien tout entier a senti que les vieilles chansons socialistes contre le tsarisme ne sont plus de mode. Il est trop patriote et trop fin pour ne pas reconnaître qu'un rapprochement avec la Russie présente pour lui de nombreux et sérieux avantages sans aucun inconvénient. L'intérêt est évident. Le cœur de la population n'est peut-être pas encore gagné à ce nouveau système, mais il ne peut tarder à suivre la raison. Depuis son avènement au trône, Victor-Emmanuel III a témoigné de façon non équivoque, en différentes occasions, son désir de vivre en excellents termes avec Pétersbourg. Le développement de la crise orientale n'a pu que le confirmer dans ces intentions. L'explosion de mécontentement provoquée l'an dernier dans la péninsule par les circonstances dans lesquelles s'est accomplie l'annexion de la Bosnie Herzégovine a bien prouvé que la résistance du gouvernement russe aux empiétements austro-hongrois était approuvée par l'immense majorité de l'opinion. Si la position de M. Tittoni fut un instant ébranlée, c'est précisé-

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ment parce que ses compatriotes le soupçonnaient de trop grande complaisance à l'égard de M. d'/Ehrenthal.

Les toasts portés hier soir au dîner de gala de Racconigi ne sont point des allocutions banales. Ils disent avec une parfaite clarté ce que les deux souverains veulent faire entendre à l'Europe. Victor-Emmanuel III ne s'est pas borné à des compliments de circonstance et à des protestations générales d'amitié. Il a affirmé « la conformité des vues unissant nos maisons, nos gouvernements et nos pays ». Fidèle à la parole donnée, il a fait une allusion à la Triplice, mais c'est pour dire que l'œuvre entreprise avec les autres puissances a seulement pour objet la conservation de la paLx et pour exprimer la ferme confiance de pouvoir « coopérer » avec son hôte au maintien de la paix. Comment dire plus nettement que l'Italie ne s'associera à aucun des vastes projets relatifs à un remaniement balkanique et que le Cabinet de Pétersbourg est assuré de l'appui de celui de Rome pour contenir certaines ambitions ?

Dans sa réponse, Nicolas II a repris, en les accentuant, les mots mêmes dont s'était seni Victor-Emmanuel. Il a relevé « la communauté de \Ties et d'intérêts qui unissent nos maisons, nos gouvernements, nos pays ». Il a insisté sur la tâche des deux gouvernements de s'employer efficacement à cultiver les sympathies entre les deux peuples et de contribuer « par une constante et confiante coopération, non seulement au rapprochement entre l'Italie et la Russie, si conforme aux intérêts réciproques des deux pays, mais encore à r(L*uvre de" la paix générale ». Communauté de vues et d'intérêts, coojiération constante, ce sont là des expressions caractéristiques dont le sens n'échappera point à Vienne. Nous ne pouvons pas savoir quelle décision le gouvernement italien croira devoir prendre quand

viendra pour lui le moment de renouveler ou de laisser tomber ses engagements actuels vis-à-vis des deux grandes puissances de l'Europe centrale. Mais il semble désormais acquis que le pacte actuel ou le nouveau ne pourra en aucun cas être utilisé par celles-ci dans un sens hostile à la Russie. Il dépend maintenant de la Russie de ne se laisser attirer, sous aucun prétexte, dans un de ces marchés occultes dont elle a toujours été le mauvais marchand. Sûre déjà de l'alliance de la France et de l'amitié de l'Angleterre, sûre maintenant de la coopération de l'Italie dans l'œuvre de paix, pourquoi se compromettrait-elle de nouveau, en vue d'avantages illusoires, avec des puissances habituées à manger les marrons qu'elle a tirés du feu } Ni elle, ni nous ne devons jamais céder aux suggestions des tentateurs.

La collation de la grand-croix de Saint- André à M. Giolitti et du collier de l'Annonciade au général Fredericsz fait encore ressortir l'importance de l'entrevue de Racconigi. Ce sont les plus hautes décorations dont disposent la Russie et l'Italie, celles qui sont en principe réservées aux chefs d'Etat. Elles ne sont conférées aux hommes politiques que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles.

LE COMMUNIQUE ITALIEN SUR L ENTREVUE DE RACCONIGI. — L' « IDENTITÉ )) DE VUES ET d' INTERETS DE L 'ITALIE ET DE LA RUSSIE.

26 octobre 1909.

La note officieuse communiquée à la presse par M. Tittoni précise l'objet et les résultats de l'entrevue de Rac-

conigi. Elle va plus loin que les deux souverains dans l'expression des intentions de leurs gouvernements. Nicolas Il et Victor-Emmanuel III avaient affirmé leur « communauté '^ de vues et d'intérêts, le communiqué insiste sur u l'identité » de vues et d'intérêts des deux gouvernements. Les toasts mentionnaient la résolution de maintenir en même temps la paix et le statu quo européen. Le communiqué définit ce stotu quo : la consolidation de l'état de choses politique actuel en Turquie et le développement normal et pacifique des Etats balkaniques. C'est-à-dire que l'Italie et la Russie ont décidé de s'opposer, par tous les movens, à la rupture de l'équilibre oriental. Nous l'avions fait prévoir la veille de l'entrevue ; nous sommes heureux de constater que les Cabinets de Pétersbourg et de Rome sont définitivement tombés d'accord sur une politique qui ne répond pas seulement à des souhaits particuliers, mais aux intérêts généraux et au besoin de l'Europe de travailler en paix à son développement sans être troublée par les velléités d'hégémonie, localisée ou non, d'hommes d'Etat ambitieux.

C'est un grand résultat. Il convient toutefois de ne pas aller au delà de la pensée des diplomates russes et italiens et de ne pas conclure des toasts de Racconigi à la dissolution de la Triplice. Quand MAI. Giolitti et Tittoni ont parlé hier à quelques-uns de nos confrères du renouvellement possible ou probable de l'alliance avec les deux grandes puissances de l'Europe centrale, ils n'ont pas été le moins du monde infidèles au système que leurs souverains venaient de proclamer solennellement. En effet, en se rapprochant de la Russie, l'Italie use d'un droit naturel que ses deux alliées ne lui contestent pas. Elle ne se rend même pas coupable d'un simple mauvais procédé, ou d'une interprétation abusive du pacte d'alliance. L'Allemagne

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ne dissimule point ses coquetteries avec la Russie ; l'Autriche n'éprouve qu'un regret, celui de ne plus retrouver àPétersbourg d'anciennes complicités. D'autre part, l'objet officiel de la Triplice est le maintien de la paix. Dès lors que Nicolas II et Victor-Emmanuel III se concertent uniquement en vue d'assurer ce maintien par la consolidation du statu quo, ni l'Allemagne ni l 'Autriche-Hongrie ne peuvent s'en offusquer. L'irritation ou la déception se comprendraient seulement chez les hommes qui dissimuleraient sous les clauses écrites du traité d'alliance des ambitions spéciales. C'est ce qu'a très bien compris la Gazette de la Croix : u Ce n'est que si l'Autriche poussait vers le Sud sa politique d'expansion que le danger d'une collision surgirait. » Le Cabinet de Vienne est donc obligé de ne montrer aucune mauvaise humeur des toasts de Racconigi sous peine de découvrir des intentions inavouables. M. Tittoni sera parfaitement à l'aise pour justifier près du comte d'.^hrenthal la politique de son gouvernement telle qu'elle vient d'être définie.

La presse autrichienne semble en avoir pris son parti. Les interprètes habituels de' la chancellerie du Ballplatz ne manifestent ni inquiétude, ni colère. Nous souhaitons que leur sincérité soit sans réserves. Dans ces derniers temps la diplomatie austro-hongroise avait tenté de gros efforts pour remettre sur pied les anciens plans de 1876- 1878. Ils consistaient en substance à faire deux parts de la péninsule balkanique : la monarchie dualiste serait libre de ses actions, économiquement et militairement, à l'ouest de Viddin ; elle abandonnerait l'est à ses complices. Les prédécesseurs de M. Isvolsky ont été trop accessibles à ce genre de combinaisons. Le communiqué d'hier prouve que le temps des hésitations est heureusement passé. 11 n'v aura plus de conventions de Muersz!eg. Tous bs par-

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tisans de la paix et d'une certaine moralité politique s'en féliciteront, M. Pichon tout le premier. Il se gardera de se laisser entraîner par des voies indirectes, africaines par exemple, sur les chemins où les anciens chanceliers russes ont subi tant de mécomptes. Il reste à désirer que les petits États qui ont eu la tentation de lier partie avec les promoteurs de la grande politique viennoise se rendent nettement compte de la vanité et du danger de l'entreprise.

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