LE VOYAGE DE M. MILOVANOVITCH. — LES PREOCCUPATIONS DE LA SERBIE
15 novembre 1909.
Pour la seconde fois, depuis que la crise orientale provoquée par l'annexion de la Bosnie-Herzégovine a ébranlé l'Europe, M. Milovanovitch vient rendre visite à ses collègues des Etats occidentaux. Heureusement, ce second voyage a lieu dans des circonstances moins critiques que le premier. Si douloureuse qu'ait été pour elle la solution de la crise, la Serbie n'en témoigne plus de colère ; il n'y a plus trace d'agitation. La population est calme et s'est remise au labeur quotidien. Avec une dignité parfaite dans la résignation devant les faits accomplis par la force, le gouvernement se consacre au développement des forces intérieures du pays. Le recueillement est la seule attitude qui lui convienne. Mais ce recueillement doit être des plus attentifs. L'épreuve de cet hiver est une terrible leçon. Quoique un certain tassement ait suivi la rupture d'équilibre survenue l'an dernier, il suffît de la moindre im-
pulsion du dehors pour tout remettre en branle. A s'en tenir aux déclarations officielles, personne n'a l'intention de donner ce coup, mais certains symptômes permettent de supposer que chacun songe à ce qu'il aurait à faire s'il était donné. Seulement l'examen des futures éventualités se fait dans deux idées différentes : les uns prévoient pour prévenir, les autres pour profiter. Pour les uns, la consolidation du nouveau régime turc est une nécessité européenne. Pour les autres, elle est un expédient provisoire duquel il convient de s'accommoder jusqu'à ce que l'inévitable catastrophe se produise. De là à souhaiter cette catastrophe, il n'est qu'un pas, et quand on souhaite un malheur, on se laisse facilement aller à faciliter son accomplissement. De tous les Etats balkaniques, la Serbie est incontestablement celui qui a le plus à redouter un bouleversement. Personne ne peut donc s'étonner qu'elle se préoccupe de ^a situation et qu'elle ait à cœur de dissiper tous les malentendus sur sa politique. M. Milovanovitch a conduit avec une prudence et une fermeté admirée de tous les diplomates les négociations exceptionnellement délicates de la dernière crise. Il était naturel qu'il reprît lui-même contact avec les grandes puissances. Nous lui avons demandé de vouloir bien nous faire part de ses impressions et voici, en substance, ce qu'il nous a répondu : « La Serbie poursuit une politique absolument pacifique. Elle a été cruellement frappée cet hiver, mais elle ne nourrit aucune pensée de vengeance. Par affinité de race, par reconnaissance, elle entretient les relations les plus confiantes avec la Russie. Avec la Turquie, elle est décidée à vivre dans des termes très cordiaux ; loin de lui susciter des embarras, elle s'efforcera de collaborer avec elle au maintien d# la paix ; il faut considérer comme imaginaires ou mensongers les bruits contraires qui seraient mis en
circulation par les personnes intéressées à nous brouiller avec elle. Avec la Bulgarie, nous espérons également nouer des rapports de plus en plus amicaux. Il ne s'agit pas le moins du monde, comme on l'a dit, de conclure, de co^icert avec eUe, une fédération balkanique. Sans doute la fédération reste pour nous une combinaison idéale ; c'est elle qui assurerait définitivement notre indépendance. Mais nous connaissons trop les difficultés qui s'opposent à sa réalisation actuelle et les soupçons que feraient naître des pourparlers préparatoires, pour nous lancer aujourd'hui dans des négociations scabreuses. Pour l'instant, notre but est de resserrer avec nos voisins nos liens d'amitié et nos rapports économiques. La Bulgarie est animée du même esprit ; la récente démarche du roi Ferdinand est une nouvelle preuve de ses sentiments amicaux à notre égard.
» En ce qui conerne l'Autriche-Hongrie, nous observons et observerons une attitude irréprochable. Nos relations plus ou moins intimes avec nos autres voisins n'ont aucune pointe dirigée contre elle. Notre situation vis-à-vis d'elle est simple. Nous avons conclu avec elle un traité de commerce ratifié par la Skouptchtma. Elle n'a pas cru devoir le soumeUre à la ratification des Parlements de Vienne et de Pest. C'est affaire à elle de persister ou non dans cette attitude. Quant à nous, je l'ai dit à Vienne, nous sommes toujours disposés à tenir pour bon le projet de traité ratifié par nous, ou à négocier sur de nouvelles bases. Naturellement, si les bases sont changées, nous réglerons nos concessions en conséquence. Nous sommes prêts à discuter, avec l'intention loyale d'aboutir, mais ce n'est pas à nous de prendre l'initiative de nouvelles négociations ; c'est au gouvernem'jnt austro-hongrois de nous faire connaître ses intentions. L'état éconoinitiuc de la Serbie ne l'oblige
nullement à conclure le traité de commerce, à consentir des clauses onéreuses. Après la gêne qui a suivi la rupture, nous avons trouvé aujourd'hui de nouveaux débouchés par la voie de Salonique. Xos paysans vendent leurs produits à des prix satisfaisants. C'est ce qui leur importe le plus. Le seul avantage pour nous d'un traité avec notre grande voisine du Nord serait de fixer d'une façon stable les conditions de nos échanges et de nous prémunir contre certaines mesures de caractère arbitraire. Dans tous les cas, dans les négociations qui s'ouvriraient à ce sujet, il ne s'agirait pas des <i compensations économiques » dont il a été question durant la crise ; mise en avant en dehors de nous, cette combinaison des « compensations " n'existe pas pour nous. En somme, nous désirons entretenir avec l'Autriche-Hongrie des relations de bon voisinage ; si un modus viz'endi commercial ne s'établit pas entre nous, ce ne sera certainement pas de notre faute. On ne peut pas nous demander d'aller au delà des preuves de bonne volonté que nous avons déjà données.
» La question du chemin de fer Danube-Adriatique est en bonne voie. La Turquie a déjà officiellement accordé à la Société du chemin de fer de jonction Salonique-Constantinople l'autorisation d'étudier la partie du tracé située sur le territoire ottoman entre la frontière serbe, près de Merdar, et San Giovanni di Medua. La nouvelle voie se souderait à Pristina à la ligne Salonique-Mitrovitza. Près de l'Adriatique, un embranchement irait à /Vntivari. La partie serbe du tracé est déjà presque entièrement construite. Il restera donc à construire la partie ottomane sitôt que les études seront terminées et que la combinaison financière sera arrêtée. Nous sommes assurés que le gouvernement turc ne mettra aucun obstacle à l'exécution de ce grand travail conçu dans l'intérêt commun des deux II 20
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pays. En effet, si le Danube-Adriatique doit nous ouvrir un débouché sur l'Adriatique, il en ouvrira un également aux produits du vilàyet de Kossovo et il permettra à la Turquie d'asseoir solidement son autorité dans toute l'Albanie du Nord.
» Nousr nous préparons, vous le voyez, à développer pacifiquement les ressources de notre pays. Nous espérons qu'aucun événement extérieur ne viendra troubler notre vie intérieure. Mais si des projets hostiles venaient à compromettre notre existence nationale, nous devrions nécessairement aviser aux moyens de nous défendre. L'Europe connaît aujourd'hui nos intentions. Nous croyons être en droit de compter sur ses sympathies. »
Les sympathies de la France sont acquises à la Serbie, M, Milovanovitch peut en être sûr. L'indépendance serbe est liée à l'équilibre oriental dont dépend la paix du monde. Tous les amis de la paix doivent donc empêcher qu'il y soit porté la moindre atteinte. Nous ne sommes pas de ceux que séduisent les tentations du Ballplatz. Mais les tentateurs viennois sont tenaces. Ils poursuivent inlassablement des desseins qui tendent à revenir en Orient à l'ancien partage de sphères d'influence. Le succès de cette politique porterait un coup mortel à la Serbie. Tous les partis sans distinction doivent en être persuadés à Belgrade ; ceux qui se laisseraient induire en tentation commettraient un crime national.
BRUITS DE RAPPROCHEMENT AUSTRO-RUSSE. — LES CONDI- TIONS DU RAPPROCHEMENT.
15 février 1910.
Sous ce titre, la presse de tous les pays publie depuis une quinzaine de jours des informations sybillines et entortillées de nature à émouvoir le public. Le branle a été donné par la publication d'une interview du comte d'iî^hrenthal avec un correspondant du Novoie Vremia. On s'est étonné, on a même feint d'être choqué à Vienne que le ministre des affaires étrangères austro-hongrois ait choisi un journal russe pour épancher ses premières confidences depuis le dénouement de la crise orientale. En même temps cependant, toute la presse officieuse autrichienne se mettait à discuter les conditions d'un rapprochement austro-russe comme si des ouvertures venaient d'être faites de Pétersbourg. La Nouvelle Presse libre annonçait même un jour la prochaine visite de l'archiduc héritier au tsar. Elle le démentait le surlendemain en déclarant que les choses ne pouvaient aller aussi vite. Et la discussion continuait dans le vide jusqu'au jour où le correspondant du Tiines à Pétersbourg télégraphiait à Londres que les pourparlers entre les Cabinets de Vienne et de Pétersbourg avaient pour base les trois principes suivants : maintien du statu que dans les Balkans, soutien du nou\cau régime en Turquie, libre développement des Etats des Balkans. La dépêche ajoutait que la diplomatie française et anglaise prêtait un appui amical aux tentatives
de rapprochement. Cette information du Times n'a pas été démentie. Elle semble avoir été puisée à une excellente source. Quoique les négociations soient censées menées dans le plus profond secret, elles n'excluent pas des indiscrétions qui rappellent invinciblement le souvenir de la publication anticipée du projet de programme de conférence orientale au mois d'octobre 1908
LE COMTE d'.ïHRENTHAL A BERLIN. — FERDINAND I^^ A PÉTERSBOURG.
25 février 1910.
Le comte d'i^Ehrenthal vient de quitter Berlin après avoir conféré plusieurs jours avec l'empereur, le chancelier et le ministre des affaires étrangères d'Allemagne. Il rendait la visite que M. de Bethmann-Hollweg lui avait faite au mois de septembre à Vienne. Son voyage était donc parfaitement naturel et ne comporte pas d'explications particulières. Comme l'écrivait la Post au moment où elle a été annoncée, l'entrevue de Berlin ne changera rien à la situation. Nous n'avons jamais cru que l'alliance austro-allemande ait été ébranlée durant ces derniers temps et nous ne croyons pas davantage qu'elle le sera par les événements à venir. Il peut se produire de temps à autre des divergences de vues sur des points de détail entre les chancelleries de Vienne et de Berlin, les grandes lignes de leur politique restent immuables. Si, par impossible, des froissements venaient à modifier momentanément les relations personnelle^ entre les ministres diri-
géants et les ambassadeurs des deux Etats, les souverains auraient tôt fait d'y mettre bon ordre. Il convient de n'attacher aucune importance politique aux menus incidents rapportés par les chroniqueurs de cour.
La Gazette de V Allemagne du Nord publie le communiqué suivant sur le voyage de M. d'iîlhrenthal :
Depuis qu'il existe des rapports d'alliance étroite entre l'Allemagne et l'Autriche, les échanges de vues personnelles entre les principaux hommes d'État des deux empires font partie des traditions des Cabinets de Berlin et de Vienne. On doit considérer comme un renforcement de ce vieil usage le voyage du comte d'/Ehrenthal à Berlin et la visite que le ministre des affaires étrangères d'Autriche-Hongrie fait au chancelier d'empire en réponse à la visite que ce dernier a faite à Vienne l'année dernière.
Les deux hommes d'État ont eu l'occasion qu'ils souhaitaient pour exprimer leurs avis sur différentes questions politiques qui ont été soulevées ces temps derniers.
D'après leurs récents entretiens, ils étaient en mesure d'affirmer que l'Allemagne, aussi bien que l'Autriche-Hongrie, s'efforcent de maintenir le statu quo en Orient et que leurs sympathies vont à une reconsolidation de la situation intérieure de l'empire ottoman. Le comte d'/Ehrenthal et M. de Bethmann-IIolhveg ont continué à envisager avec tranquillité l'avenir immédiat, aussi bien en ce qui concerne la situation en Europe en général que la marche des affaires en Orient* Cette confiance repose avant tout sur l'alliance des deux États avec l'Italie, ainsi que sur le développement favorable des rapports de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie avec les autres puissances ; état de choses qui est tout à fait propre à déterminer entre les peuples le maintien d'une concorde dont on a tant besoin.
Ce communiqué donne la note juste. Il dispense de tout autre commentaire, sauf sur un point. Il s'inspire d'un optimisme remarquable sur les affaires d'Orient ; il spécifie la volonté commune de l'Allemagne et de l'Autriche- Hongrie de maintenir le statu quo en Orient et de favoriser la consolidation intérieure de l'empire ottoman. Cette affirmation officielle mérite d'être retenue, d'abord parce qu'elle permet de croire que la « grande politique » vien-
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noise subit en ce moment une éclipse et que j\I. d'.Ehrenthal sent de plus en plus vivement les difficultés de réalisation de ses plans primitifs, ensuite parce qu'elle fait bien augurer des résultats des négociations relatives au rapprochement austro-russe. En effet, dans une forme discrète, le communiqué de la Gazette de VAUemagne du Nord s'approprie deux des trois points du programme russe.
Le voyage du roi Ferdinand I*''^ à Pétersbourg est une autre raison dVspérer que l'agitation de certains groupes de politiciens dans les Etats balkaniques ne réussira pas à déchaîner un conflit. Au banquet ofl"ert hier soir au palais de Tsarskoïé-Selo en l'honneur du roi des Bulgares, l'empereur Nicolas a porté le toast suivant :
C'est avec un sentiment de joie toute particulière que je salue l'arrivée de Vos Majestés, après l'accomplissement de l'œuvre, si chère à mon cœur et à toute la Russie, de l'indépendance de la Bulgarie.
Cet événement mémorable est venu couronner les grands actes de mon grand-père, d'impérissable mémoire, qui a appelé à une vie indépendante le jeune État slave. Je suis sûr que la Bulgarie indépendante sera, sous la sage égide de Votre Majesté, un gage nouveau et solide de paix, de concorde et d'ordre dans les Balkans, et que nos deux gouvernements s'efforceront de consolider encore davantage les liens historiques de confraternité et d'union qui lient depuis longtemps déjà nos peuples.
Je lève mon verre à la santé de Votre Majesté, de Sa Majesté la reine, de mon filleul bien-aimé le prince Boris et de toute votre famille, et je bois au bonheur et à la prospérité de la Bulgarie.
Le toast est d'une chaleur, d'une confiance qui ne laissent rien à désirer. Jamais Nico'as II n'aurait employé des expressions si cordiales s'il n'avait reçu l'assurance que le gouvernement bulgare ne s'abandonnera pas aux conseils détestables des exaltés qui proclament la nécessité de la guerre avec la Turquie. C^'est en vain que ces énergumènes useront d'intimidation en essayant de faire croire (jue le maintien tlu roi sur le trône dépend de la
satisfaction des ambitions nationales bulgares. L'air est trop connu. Ces gens seront inofFensifs tant qu'ils ne rencontreront pas des encouragements, des complicités dans le gouvernement lui-même et à l'extérieur. Si des incidents comme celui de Lilkow venaient à échauffer les esprits et à compromettre la paix, il suffirait que certaines grandes puissances notifiassent à Sofia qu'elles ne permettront pas la guerre pour que la guerre n'éclatât pas. Au besoin, des mesures coercitives seraient prises. Une démonstration navale pourrait appuyer la note diplomatique.