LE « LIBRE DEVELOPPEMENT » DES ETATS BALKANIQUES
5 mars 1910.
Les communiqués officieux publiés à la suite des voyages du comte d'iî^hrenthal et du roi de Bulgarie ne révèlent rien de nouveau. En lisant à travers les lignes, on peut en déduire seulement que le rapprochement austro-russe n'est pas chose faite, qu'il y a simple reprise de contact entre Vienne et Pétersbourg, et que, si tout le monde admet en principe la formule générale : maintien du statu quo en Orient, reconnaissance du nouveau régime turc, on ne s'entend pas parfaitement sur le troisième desideratum russe : libre développement des Etats balkaniques. En effet, cette expression peut être comprise de bien des manières. Sous ce rapport, elle n'est pas heureuse. Elle a besoin d'être complétée. C'est ce qu'a fait en partie le communiqué russe sur la visite de Ferdinand L'^ en affirmant la nécessité de la consolidation des rapports
amicaux de la Bulgarie avec la Turquie et ses autres voisins et en encourageant le jeune rovaume à poursuivre « le développement pacifique de ses ressources intellectuelles et économiques ». Le voyage du roi de Serbie sera certainement l'occasion d'assurances solennelles du même genre, probablement plus chaleureuses. Mais on ne saurait trop préciser à Pétersbourg. Les esprits sont si facilement surexcitables dans les Balkans, la confusion des derniers temps a été si grande, on y est si enclin à découvrir dans des formules vagues la source de vastes espoirs, qu'il serait imprudent, sinon criminel, de ne pas décourager catégoriquement toutes les convoitises.
Le « libre développement « des États balkaniques est, en effet, une condition essentielle du statu quo oriental. Il est indispensable que ces Etats jouissent d'une entière liberté de mouvement dans leur politique intérieure. Il ne doit y avoir aucune répartition de l'Orient en sphères d'influences, rien qui ressemble de près ou de loin au pacte de Miirzsteg. La Bulgarie doit rester aussi libre vis-à-vis de la Russie que la Serbie vis-à-vis de TAutriche- Hongrie. D'autre part, le respect de l'indépendance et de l'intégrité des Etats balkaniques a pour contrepartie le respect de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman. A un moment où le tassement balkanique est encore mal assuré, il ne faut encourager ni tolérer d'agitation qui remette toute la masse en mouvement. Et il faut le dire nettement à tout le monde. Aucune équivoque ne doit exister chez les intéressés. Si de certains remaniements territoriaux doivent jamais axoir lieu en Orient, ce ne doit être que du consentement mutuel, spontané, des intéressés, dans un esprit amical.
Mais il y a beaucoup de façons de pratiquer cette politique. L'une des moins bonnes, suivant nous, serait de
pousser les États balkaniques à s'unir en confédération. La confédération balkanique est peut-être la solution de l'avenir. Ce n'est pas celle du présent. Une union de ce genre, pour produire les effets bienfaisants qu'on en attend, doit consacrer un état de fait résultant de bonnes relations préexistantes. En forçant le consentement de quelquesunes des parties, en provoquant entre elles une union prématurée, on ferait éclater les incompatibilités d'humeur, les conflits d'intérêts. C'est seulement après un long apprentissage d'une vie de bon voisinage que l'on pourra songer à la vie en commun. Jusque-là, toute union ressemblerait à une provocation. Elle serait non un gage de paix, mais un risque de guerre.
Ces observations générales nous semblent justifiées par l'état des négociations en cours. Tous les négociateurs ne paraissent pas bien savoir ce qu'ils veulent. Il y a des velléités qui vont au delà des volontés exprimées. On traite une question en songeant à une autre. On devine trop de réserves mentales. Après la confusion générale de ces derniers dix-huit mois, il serait besoin d'un peu de clarté, de loyauté et de fermeté. Le gouvernement français a les mains libres et la conscience nette. Il lui appartient de veiller à ce que les pourparlers actuels ne soient pas l'origine de nouvelles complications.
LE- RAPPROCHEMENT AUSTRO-RUSSE. — LES METHODES ET LES REGRETS DES AUTRICHIENS.
20 mars 1910.
Les Nestors des Balkans ont coutume de dire aux jeunes hommes : quand l'Autriche et la Russie ne s'entendent pas,
nous pouvons cultiver paisiblement nos champs ; quand elles sont d'accord, tenons-nous sur nos gardes : c'est toujours à nos dépens que l'accord se fait. Jusqu'ici cet apophtegme était demeuré l'exacte expression d'une vérité historique.
Depuis Thugut et Kaunitz jusqu'à M. d'.^hrenthal, les ministres autrichiens ont constamment manœuvré de manière à s'assurer le concours ou la bienveillante neutralité de la Russie afin de s'arrondir au delà des Carpathes et sur la rive droite du Danube. L'annexion de la Bukovine est une des plus célèbres opérations du genre. Mais les événements ne se sont pas toujours prêtés à l'heureuse réalisation de ces combinaisons. La guerre et même la diplomatie n'ont pas aussi bien réussi que les mariages à l'Autriche, Les hommes d'Etat de Vienne sont souvent restés sur leur appétit. Les échos de leurs regrets se font encore entendre de temps en temps au Theresianum où l'on enseigne aux futurs diplomates comment autrefois on aurait pu s'emparer de pays aujourd'hui indépendants, et comment on peut ressaisir par les moyens modernes d'influence les contrées échappées à l'emprise des Habsbourg. C'est de ces ambitions et de ces regrets qu'est faite l'opinion des diplomates austro-hongrois sur leurs voisins du sud. La sévérité commune de leurs jugements sur les Serbes et les Roumains vient beaucoup du dépit de les voir constitués en peuples libres. Que de louanges ne trouveraient-ils point pour les solides qualités de ces peuples si ceux-ci avaient été englobés au cours des siècles dans la monarchie austro-hongroise ! Il faut se rendre compte de cet état d'esprit et se rappeler les précédents pour apprécier la portée des événements qui se déroulent sous nos yeux.
Le rapprochement dont on a annoncé hier la conclusion
ne semble pas de ceux qui puissent inquiéter le patriotisme des Nestors de nos jours. La révolution turque a changé la face de l'Orient. De masse éternellement partageable, la Turquie est devenue un Etat conscient de sa vie propre. De leur coup d'œil exercé, les hommes du Ballplatz avaient immédiatement saisi l'importance du changement de situation. Aussi n'avaient-ils point hésité : ils avaient repris résolument le système du partage avant que l'affermissement de l'ottomanisme en rendît impossible l'application fructueuse dans l'avenir. Les fiançailles de Buchlau devaient préparer une grande opération où les familles unies trouveraient chacune une dot opulente. Malheureusement, les nouveaux fiancés s'étaient mal compris. A peine séparés, ils se reconnurent une invincible incompatibilité d'humeur. Quand M. d'iî^hrenthal, qui avait cru comprendre à demi-mot, commença par mettre la main sur la Bosnie et l'Herzégovine, M. Isvolsky protesta qu'il n'y avait pas eu de contrat signé, qu'il n'avait consenti à aucun partage, qu'il ne voulait rien pour sa part et que l'appropriation de la dot promise en 1876 à Reichenbach devait être précédée du consentement de la famille européenne. La suite démontra son entière bonne foi. On sait que l'Autriche prétendit se passer de la ratification traditionnelle. Après avoir refusé toute transaction, elle préféra s'arranger en tête à tête, moyennant indemnité, avec le propriétaire frustré. Elle a payé très cher, directement et indirectement, la satisfaction d'amour-propre de ne point paraître dans la grande assemblée de famille. En outre, elle n'a pu empocher ses deux provinces qu'après s'être entendu dire que le système des agrandissements était définitivement clos.
Le rapprochement d'aujourd'hui ne change rien à cela. On affirme à Pétersbourg, et nous le croyons sans réserve,
3l6 L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
qu'il ne ressemble en rien à la convention de Mùrszteg, qu'il n'a en vue aucun partage d'influence ou autre. Il continue, au contraire, le principe nettement posé par les faraudes puissances au moment de la reconnaissance de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, défini ensuite par M. Isvolsky,au cours des négociations qui viennent d'aboutir, sur les trois points suivants : maintien du statu qiio en Orient, encouragement au nouveau régime ottoman, libre développement intérieur, politique et économique, des Etats balkaniques. 11 ne s'agit donc point d'une politique nouvelle, d'un revirement dans les affaires d'Orient, mais de la consécration du système d'équilibre et de moralité que la Triple-Entente n'a cessé de prendre pour programme depuis l'ouverture de la crise orientale et auquel aucune considération ne la déterminerait à renoncer. Les dépêches exagèrent sans doute quand elles proclament l'accord le plus parfait entre la Russie et l'Autriche en ce qui concerne toutes les questions de la politique courante. Le superlatif dans la perfection est de trop. Il faut comprendre seulement que ces deux puissances renouent entre elles des relations normales, après que la Russie s'est assurée que l'Autriche adiiérait aux principes du respect desquels elle faisait dépendre la réconciliation. Depuis le mois d'octobre 1908, les deux chancelleries étaient brouillées et ne communiquaient plus que par écrit. Les ambassadeurs étaient remplacés par des chargés d'affaires ou ne voyaient pas les souverains. Les conversations vont reprendre. C'est la fin d'une (juerelle, ce n'est pas la conclusion d'un marché