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LE ROI DE SERBIE A PETERSBOURG

24 mars 1910.

La réception de Pierre I^'^ à la Cour de Russie a une double signification. Elle inaugure les rapports personnels du chef de la dynastie Karageorgevitch avec les chefs d'Etats étrangers. Elle signale par des manifestations publiques l'orientation traditionnelle et naturelle de la Serbie au point de xoie politique. Le premier résultat n'est point négligeable. Les circonstances tragiques de l'avènement de Pierre I^^ ont longtemps été exploitées contre le peuple serbe et n'ont pas été l'une des armes les moins dangereuses dont l'Autriche s'est servie pour détourner de lui les sympathies de l'Europe au cours de la crise orientale. Sans doute le roi Pierre n'avait pas besoin d'une nouvelle consécration. Mais il n'est indifférent ni pour son prestige personnel, ni pour l'avenir de sa dynastie, ni pour les intérêts de la Serbie, qu'il reçoive enfin dans les grandes familles souveraines l'accueil auquel il a droit. Sa visite à Pétersbourg sera suivie d'autres. Pierre I^'" en reviendra avec une autorité accrue qui profitera également à sa personne et à son pays.

Le second résultat est d'ordre plus général. Il intéresse toute l'Europe. Les personnes qui ont suivi avec attention la genèse et le développement de la crise orientale ne peuvent pas douter que, dans l'intention des hommes politiques et des militaires autrichiens, l'annexion de la Bosnie-Herzégovine était le i^rélude d'une opération plus

vaste et plus rémunératrice. Sous une forme ou sous une autre, M. d'^Ehrenthal avait projeté de mettre la Serbie sous la dépendance autrichienne. Pour l'exécution du grand plan qui comprenait la descente à Salonique, il lu^ fallait une Serbie résignée à un protectorat plus ou moins déguisé, ou matée par la force. Il n'admettait pas qu'elle se dérobât à la sujétion de fait acceptée par le roi Milan. On sait comment fut déjoué ce plan dont certains officieux ne faisaient point mystère. Le gouvernement serbe sut résister à la fois aux pressions brutales et aux entraînements de l'indignation. Il ne donna aucune prise à l'adversaire. L'Europe, d'abord mal informée et sans soupçons, ouvrit les yeux, les puissances de la Triple-Entente s'entremirent, la proie convoitée échappa aux serres de l'aigle. Depuis cette période troublée, aucun danger patent n'avait surgi. Toutefois, on attendait avec curiosité de savoir si les hommes reponsables de Belgrade, après avoir résisté aux menaces, se laisseraient aller avec le temps à céder à la fascination viennoise, si puissante sur certains esprits, et engageraient pour ainsi dire inconsciemment les destinées de leur pays par des arrangements inoffensifs d'apparence, ou s'ils persisteraient sans dévier dans la politique de recueillement, de dignité et de travail intérieur qui venait de ^les sauver d'une situation critique. Le voyage à Pétersbourg et les négociations qui l'ont précédé ne permettent pas de douter que le gouvernement serbe soit résolu à rester fidèle à sa mission historique.

Les toasts échangés mardi soir à Tsarskoié-Sélo disent tout le nécessaire. Nicolas II a rappelé les liens étroits de race et la solidité des rapports d'amitié qui unissent la Russie et la Serbie. Il a déclaré que ces rapports contribueraient " au développement pacifique du royaume serbe au milieu des Etats indépendants de la péninsule balka- II 21

nique. » C'était dire à la fois que la Serbie ne troublerait point la paix et que son indépendance était intangible. C'était inviter le peuple serbe à poursuivre tranquillement son travail d'organisation intérieure avec la garantie que, s'il ne se livrait à aucune provocation, il était couvert par la Russie. De son côté, Pierre I*"^ a exprimé toute sa confiance en la puissante amitié du tsar pour assurer le développement de la Serbie dans la paix et l'indépendance. Il n'y a là pas un mot de nature à exciter les susceptibilités de qui que ce soit. Les toasts de Tsarskoié-Sélo sont une nouvelle manifestation en faveur du maintien de la paix et du droit des nations à la vie.

Il convient de ne point se méprendre sur la situation respective de la Russie et de la Serbie. Ce serait une profonde erreur dj croire que, revenant à d'anciens errements, le gouvernement russe cherche à prendre à Belgrade — ou ailleurs dans la péninsule balkanique — une influence prépondérante. Il n'y songe point. Il a seulement l'ambition légitima de voir prospérer librement dis peuples de même race et il trouve la récompense de ses sacrifices anciens dans les progrès et raffermissement de l'indépendance de ces peuples. C'est à la fois pour lui une satisfaction nationale et une garantie de l'équilibre balkanique nécessaire à sa propre sécurité comme à la nôtre. Tous les amis de la paix respectueux de l'indépendance des peuples ne peuvent que se réj(mir des assurances mutuelles que viennent de se donner solennellement Nicolas II et Pierre I^^.

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