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LE VOYAGE DE M. DE BETHMANN-HOLLWEG A ROME

25 mars 1910.

M. de Bethmann-Hollweg passe la semaine sainte à Rome. Il y fait un carême qu'il ne prévoyait pas au moment où il fixait l'époque de son voyage d'accord avec la Consulta. Venu pour faire connaissance avec les nouveaux ministres italiens, il a trouvé un Cabinet démissionnaire. On ne lui a présenté que des intérimaires. C'est un menu un peu maigre pour un chancelier d'empire. La déception a dû être d'autant plus vive que le principal numéro du programme primitif était M. Sonnino, l'homme politique d'Italie qui passe pour être le plus attaché à la Triplice, et que ce ferme soutien de l'alliance austroallemande est aujourd'hui par terre. M. de Bethmann- Hollweg a fait contre mauvaise fortune bon cœur et s'est entretenu avec le comte Guicciardini et M. Sonnino comme s'ils détenaient encore toute la réalité du pouvoir. Ils se sont témoigné leur satisfaction mutuelle de cet échange de vues en rédigeant le communiqué suivant publié par l'agence Stefani :

La visite faite à Rome par le chancelier de l'empire allemand a fourni une nouvelle preuve des liens empreints de cordialité et de confiance réciproques qui unissent l'Allemagne et l'Italie.

Dans les conversations qui ont eu lieu à Rome à cette occasion, on a été heureux de constater que la politique basée sur la Triplice, politique qui depuis si longtemps constitue une garantie de la paix générale, a des racines plus solides et qu'elle est désormais h l'abri des changements de personnes qui pourraient se produire dans les deux pays.

Les Cabinets de Rome et de Berlin, d'accord avec celui de Vienne,

tiennent d'une façon particulière au maintien de la paix en Orient. Ils accompagnent de leurs sympathies le développement du régime constitutionnel de l'empire ottoman et de la prospérité des États balkaniques, en s'associant aux efforts faits par toutes les puissances pour assurer aux peuples les bénéfices de la paix.

A première vue, la dernière phrase du second paragraphe revêt une importance spéciale. On pourrait en conclure que la Triplice a été renouvelée pour un temps indéfini. Mais cette interprétation nous semble téméraire. Dans sa teneur actuelle, la Triplice reste encore en vigueur pour de longues années, et il est infiniment peu probable qu'il ait été question de son renouvellement entre INI. de Bethmann-Hollweg et les ministres italiens chargés de l'expédition des affaires courantes. Notre interprétation sera plus philosophique : les illustres interlocuteurs ont simplement constaté la vanité du pouvoir éphémère des hommes et placé la Triplice au-dessus et en dehors de leurs personnes. Cette réflexion est aussi exacte qu'opportune. La Triplice est entrée dans la vie politique de l'Italie. Seulement il y a bien des manières de la pratiquer, et c'est cette manière qui nous intéresse. Celle de M. Sonnino n'était pas tout à fait la même que celle de M. Giolitti. Mais elle ne pouvait, effectivement, différer beaucoup de celle de son prédécesseur ou de son successeur. Actuellement, l'opinion publique italienne ne tolérerait pas qu'elle eût un caractère agressif ou simplement malveillant contre la France. Le dernier paragraphe du communiqué de l'agence Stefani, d'ailleurs, contient des assurances conformes aux principes de la Triple-Entente sur les questions d'Orient, les seules de nature à mettre aujourd'hui la paix en jx'ril. Avec plus de circonlocutions, ces assurances reproduisent celles de Racconigi. L'Autriche V est associée d'une façon générale dans la première phrase. Il n'en pouvait pas être autrement. L'omission de

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l'autre alliée dans le communiqué eût pris une signification troublante.

La visite de M. de Bethmann-Hollweg aux alliés de Rome n'a donc, suivant toute vraisemblance, qu'une importance anecdotique. Différée pour certaines raisons cet été, quand Victor-Emmanuel III résidait à Racconigi, puis cet hiver, quand M. Giolitti quitta le ministère, elle ne pouvait être retardée plus longtemps. Elle n'aura rien changé aux rapports entre l'Allemagne et l'Italie, qui sont toujours excellents. Ce n'est pas à Berlin, c'est à Vienne que le ménage triplicien se dérange.

Le nouveau chancelier de l'empire a rendu également visite au Pape. Il a suivi en cela l'exemple de M. de Bùlow. Conformément au rite traditionnel respectueux de la fiction, il est parti de la légation de Prusse près le Saint-Siège pour aller au Vatican. Son entretien avec Pie X a duré une vingtaine de minutes, celui avec le cardinal secrétaire d'Ëtat un peu moins. Evidemment, de graves questions n'ont pu être discutées en si peu de temps. Il était même tacitement convenu qu'on ne parlerait pas de la seule qui mit en conflit les deux gouvernements : la nomination au siège archiépiscopal de Posen, vacant depuis trois ans par suite du refus de la Prusse d'accepter un archevêque polonais et de la répugnance du Saint-Siège à chagriner les Polonais en choisissant un prélat allemand. Mais la démarche courtoise du chancelier n'en a pas moins d'importance. Elle facilitera certainement le règlement des affaires catholiques de la Prusse et de l'empire. C'est une raison de plus pour nous de déplorer que la stupidité de la politique combiste ait privé la France du moyen le plus naturel et le plus efficace de défendre ses intérêts permanents dans les affaires religieuses du monde.

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LE ROI DE SERBIE A CONSTANTINOPLE. — LE PROGRAMME SERBE. — NOMINATION d'uN É\TQUE SERBE A DIBRA.

4 avril 1910.

De Saint-Pétersbourg, en passant par Moscou et Kief, ces métropoles du tsarisme et de l'orthodoxie où il a trouvé le même accueil enthousiaste que dans la capitale de Pierrele-Grand, le roi de Serbie s'est rendu à Constantinople par la Bessarabie, le Danube et la Bulgarie. Salué sur le Danube par les représentants du roi Charles I^^, à Sofia par les autorités bulgares, il s'est rencontré à Philippopoli avec Ferdinand I^'". Dans l'après-midi d'hier dimanche, il est arrivé à Constantinople, où il a été reçu par le sultan avec le même cérémonial que le roi des Bulgares la semaine précédente. Comme ce dernier, il réside avec sa suite dans le kiosque de Mérassim, à Yildiz. Hier soir, un dîner lui a été offert par Mahomet V au palais impérial de Dolma-Bagtché ; des décorations ont été échangées entre les souverains.

Si la visite du roi des Bulgares à Constantinople a été entourée de quelque mystère, celle du roi de Serbie se présente de la façon la plus naturelle et la plus normale. La grande crise de l'hiver 1908- 1909 n'a mis sérieusement en péril à aucun moment les relations entre la Sublime Porte et le Cabinet de Belgrade. Le coup autrichien sur la Bosnie-Herzégovine a plutôt rapproché la Turquie et la Serbie, solidaires dans la défense de l'indépendance balkanique. De graves difTcrcnds n'auraient surgi entre

elles que si le gouvernement serbe, cédant à de perfides conseils, avait succombé à la tentation de profiter des embarras du nouveau régime ottoman pour essayer d'annexer aussi quelque chose. De pareilles prétentions eussent à la fois ruiné l'indépendance de la Serbie, que sa complicité eût livrée au bon plaisir de Vienne, et compromis irréméeliablement la paix balkanique. Nous n'avons cessé, durant toute la crise, de dénoncer le danger et de proclamer la nécessité pour les grandes puissances honnêtes de prévenir à tout prix une rupture entre les Etats balkaniques. En même temps, nous exprimions fortement l'opinion que des intérêts communs vitaux commandaient à la Serbie et à la Turquie d'entretenir des rapports d'une parfaite loyauté et d'une entière confiance. Nous sommes heureux aujourd'hui de constater le succès de cette politique.

Il est évident, en effet, pour tout Serbe dont la fascination viennoise ne trouble point la vue, que le remaniement territorial des Balkans ne peut point profiter à la Serbie. Le premier besoin du jeune royaume est de se consolider à l'intérieur, de développer ses ressources naturelles et son commerce, de donner à la nouvelle génération une forte éducation morale avec une solide culture scientifique. Cœur et centre de la nation serbe, Belgrade trahirait sa mission historique en s'abandonnant à de vagues a.spirations, à des alternatives el 'exaltation et de dépression, aux convoitises de l'imagination. Son ambition légitime et féconde doit consister à donner autour d'elle *un exemple d'ordre matériel, de travail opiniâtre, de haute culture, de probité, ele fermeté de conscience. Les jeunes Orientaux qui viennent achever leurs études à l'étranger ont quelquefois une tendance à s'assimiler trop facilement les germes ele décomposition cultivés élans les têtes chaueles

— OU. creuses — de l'Occident. Ce que les Serbes, comme les Turcs, qui fréquentent nos écoles, par exemple, doivent chercher chez nous, ce ne sont point les théories destructives des docteurs socialistes, mais les enseignements traditionnels qui ont soutenu la France à travers les siècles. Les nations en formation ou en évolution doivent plus compter sur les fruits d'un travail positif et méthodique que sur les chances problématiques de combinaisons idéales. Pamii celles-ci, il est permis de faire rentrer les projets de confédération balkanique. Nous l'avons déjà dit plusieurs fois, toute tentative de réaliser actuellement ces projets aboutirait fatalement à une conflagration. Non pas seulement parce que l 'Autriche-Hongrie pourrait y voir une provocation, mais aussi et surtout parce que les intérêts en présence sont encore en telle opposition sous tant de rapports qu'à vouloir les unir prématurément, on les mettrait en conflit aigu. Avant d'aborder la solution d'un problème aussi ardu, il est indispensable qu'un profond tassement se soit efi'ectué dans la péninsule. Chacun des Etats intéressés a déjà bien assez à faire chez lui. Il faut se féliciter de toutes les preuves de confiance ou d'amitié qu'ils se donnent, comme hier et aujourd'hui. Ce serait folie de croire que cette confiance est près d'être assez grande pour qu'ils mettent leur existence en commun. Aussi sommesjnous persuadés que, ni à Pétersbourg, ni à Constantinople» ce sujet scabreux n'a été abordé lors des récentes entrevues et qu'il ne le sera pas davantage cette fois-ci. M.Isvolsky et M. Milovanovitch ont démenti catégoriquement les intentions que certains publicistes leur avaient prêtées à cet égard ; tous deux ont contesté dans les termes les plus significatifs l'opportunité de mettre sur le tapis diplomatique une question aussi facilement transformable en brandon de discorde.

C'est déjà beaucoup que le seul fait de la visite des. souverains de Bulgarie et de Serbie à Constantinople. Le roi Ferdinand, que peut-être la curiosité poussait sur les rives du Bosphore, a pu se convaincre de ses yeux que le nouveau régime vivait assez bien en dépit des prophéties de malheur des touristes et des clients de l'ancien régime. Il a vu défiler l'armée ottomane où sont maintenant incorporés les chrétiens. Ses ministres ont dû recevoir de cette revue une impression assez forte pour qu'à leur retour ils découragent les amateurs de grandes entreprises. Les ministres serbes n'avaient pas besoin de ce spectacle réconfortant. Alais ils auront certainement éprouvé une sincère satisfaction en voyant que l'état militaire de la Jeune Turquie met désormais la péninsule à l'abri d'un coup de main.

Parmi les fêtes données en l'honneur du roi Pierre à Constantinople, la moins caractéristique n'est certes pas la solennelle réception du souverain orthodoxe par le patriarche œcuménique au Phanar. Cette cérémonie extraordinaire doit avoir lieu aujourd'hui. Elle a été précédée par la nomination d'un évêque serbe à Dibra. Jusqu'ici, l'Eglise autocéphale serbe ne possédait que deux prélats en Macédoine, les métropolitains de Prizrend et d'L'skub. Le 31 mars, le patriarcat a nommé un évêque serbe coadjuteur du métropolitain grec de Dibra- Vélés. Entre tous les sujets de satisfaction que le roi Pierre rapportera à Belgrade, celui-là ne sera pas le moindre.

TENTATIVES d'ÉMISSION d'uN EMPRUNT HONGROIS EN

france. — la politique française et les emprunts d'États étrangers.

17 septembre 19 10.

Après l'échec de remprunt turc, voici celui de l'emprunt hongrois. Il y a quatre jours, sans que le public ait été mis au courant de l'état précis de la question, les journaux officieux de Pest et de Vienne ont déclaré que le gouvernement hongrois renonçait définitivement à conclure sur le marché de Paris l'emprimt de 560 millions de couronnes qui faisait l'objet de pourparlers depuis plus d'un an. Ils accompagnaient cette nouvelle de commentaires désobligeants. La Nouvelle Presse Libre a été suffoquée : trois articles dans deux numéros successifs ont à peine suffi à épancher sa bile. Encore aujourd'hui, elle n'est pas revenue de sa surprise. Elle signale à l'indignation d? l'Autriche-Hongrie une grande nouveauté : la France a mêlé la politique à la question d'emprunt. Voilà qui est intolérable et dont on se souviendra, s'écrie le champion du germanisme dans la monarchie dualiste. Et la Nouvelle Presse Libre affirme que, jusqu'à ces tout derniers temps, c'est-à-dire jusqu'à la grande victoire électorale du comte Khuenrl lédervary, personne — kein Mensch — ne pensait que des considérations politiques pussent se mettre en travers des négociations de l'emprunt. Notre confrère, qui a pourtant tant de moyens d'informations à sa disposition, a été bien mal informé dans la circonstance. S'il avait

LA POLITIQUF-: GÉNIiRALE 33 1

pris la peine de lire les Débats, il y aurait vu que, depuis l'ouverture de la crise orientale, nous dénoncions les intentions de l'une et l'autre partie de la monarchie austrohongroise de faire appel à l'épargne française pour payer les frais de la grande politique du Ballplatz. Nous n'avons cessé de mettre en garde le public et les hommes responsables contre une combinaison destinée à nous ruiner matériellement et politiquement.

Dès le début des difficultés qui suivirent la proclamation de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, il devint évident que les disponibilités des ministères communs austrohongrois étaient insuffisantes pour couvrir les dépenses de mobilisation, d'armements, d'approvisionnements, de transports et de fortifications nécessitées par la volonté du Cabinet de Vienne de mater li Serbie et d'imposer à l'Europe la reconnaissance de sa spoliation.il fallut puiser dans les ressources ordinaires du budget des divers départements pour faire face aux besoins urgents. D'une part, on consacra aux dépenses militaires une partie des ressources affectées régulièrement à d'autres départements ; d'autre part, on eut recours à des opérations de trésorerie avec certaines banques. La crise terminée, on se trouva dans l'obligation de rendre aux divers départements tout ou partie des sommes détournées de leur aff"ectation budgétaire, et de rembourser les avances consenties par les prêteurs. Après des coups de sonde en France, l'Autriche se décida à contracter un emprunt intérieur pour lequel les Caisses d'épargne furent mises à contribution. En Hongrie, le gâchis intérieur, défini officiellement état ex lex, l'interrègne parlementaire retardèrent toute solution.

Pourtant une solution s'imposait à très bref délai. Les bons du trésor venaient à échéance, des travaux publics de première importance restaient en suspens. Le comte

Khuen-Hédcrvaiv trancha dans lu vif. Chargé de constituer un Cabinet qui rétablît un ordre de choses légal et renouât solidement entre la Cisleithanie et la Transleithanie les liens distendus pendant le ministère Wékerlé, il procéda aux élections générales. Ayant promis le succès, il ne négligea rien pour l'obtenir. En comparaison des moyens qu'il employa, nos candidatures officielles sembleraient presque décentes. On vota militairement. Sous couleur de prévenir des troubles, on mobilisa l'armée, on fit même venir des troupes de l'autre côté de la Leitha. L'amour-propre magyar, si susceptible en temps ordinaire, ne s'émut point de cet empiétement. Nous avons alors indiqué le fait, dit nos doutes sur la sincérité des résultats du vote. Depuis, nos doutes se sont changés en certitudes. De témoignages irrécusables émanant de spectateurs parfaitement désintéressés, il appert que la liberté du vote a été nulle. Comme le scrutin a lieu dans les chefs-lieux des circonscriptions et que la plupart des électeurs doivent accomplir un long trajet pour se rendre au bureau de vote, comme ils y vont par groupes, comme le vote est oral et public, il est facile à une autorité centrale sans scrupules de ne laisser passer que les groupes sympathiques. C'est à cette besogne que fut employée l'armée. Des cordons militaires entourèrent les bureaux de vote. Certains préfets allèrent jusqu'à invoquer d'opportunes épidémies ou épizooties pour interdire la circulation le jour du scrutin dans les circonscriptions acquises au parti de l'indépendance. C'est dans ces conditions que le parti national du travail, créé de toutes pièces par le comte Khuen au lendemain de son arrivée au pouvoir, conquit une majorité énorme, invraisemblable.

Un des premiers soins du vainqueur fut de présenter aux élus la note à payer. La nouvelle Chambre s'empressa

d'autoriser le gouvernement à émettre un emprunt de 560 millions de couronnes. Dans le détail de la note, la part de la Hongrie dans les frais d'annexion de la Bosnie- Herzégovine fut évaluée à un peu moins de loo millions. Les autres articles furent baptisés dépenses pour grands travaux publics, achat de matériel de chemin de fer, constitution d'une réserve métallique. Pourtant, la vérité sautait aux yeux : la plus grande partie du futur emprunt devait être consacrée à la liquidation d'une entreprise politique dirigée contre la paix et la Triple-Entente, le reste à la construction de cuirassés et d'un nouveau matériel d'artillerie. Quelle puérilité de prétendre que l'argent même versé par les souscripteurs devait être employé à des dépenses pacifiques et normales, si l'argent affecté à celles-ci avait précédemment soldé des comptes militaires! Et quelle simplicité d'esprit nous supposait-on quand on nous disait qu'il ne s'agissait là que d'aflFaires hongroises! En ce qui conerne la préparation militaire et la grande politique, Pest et Vienne ne font qu'un. Sous ce rapport, nous ne distinguons point entre les hommes au pouvoir. Mais depuis que le comte Khuen est le maître à Pest avec le comte Etienne Tisza, toute distinction est interdite même aux personnes les moins clairvoyantes. Ces deux hommes d'Etat possèdent de grandes qualités que nous ne songeons ni à contester, ni à diminuer. Mais ils sont entièFcment acquis à un système de politique générale qui constitue actuellement le plus grave danger pour la paix.

Dans ces conditions, quel accueil devait faire la France à la demande d'emprunt de 560 millions ? La presse officieuse de la monarchie danubienne nous dit : nous nous étions presque arrangés avec les banquiers de Paris ; ils nous prêtaient de l'argent dont nous leur payions un

bon intérêt ; que voulez-vous de plus ? Nos confrères de Pest, de Vierme, de Constantinople et d'ailleurs semblent prendre la France pour une boutique de changeurs. Les banquiers dont ils parlent — ou d'autres, peu importe — ne -prêtent pas leur argent, mais le nôtre. Leur rôle se borne à ouvrir leurs guichets aux souscripteurs et à percevoir des commissions. On comprend que lès bénéfices de l'opération les fassent passer par dessus les considérations politiques. Mais il y a un gouvernement et une opinion. Comme nous l'avons expliqué en détail pour l'emprunt turc, notre gouvernement a le devoir impérieux de donner un avis décisif en matière d'émission d'emprunts quand un Etat étranger fait appel à l'épargne française, partie du patrimoine national et non propriété des banques servant d'intermédiaires. Le Cabinet Briand eût commis une faute impardonnable en livrant l'épargne française aux fournisseurs de la Triplc-AUiance. Ce n'était à aucun degré une question de sympathie pour le pays emprunteur : les Hongrois nous sont extrêmement sympathiques et nous souhaitons qu'il s'établisse entre eux et nous des rapports de plus en plus amicaux. C'est une question politique et gouvernementale. Nous ne savons si le gouvernement français a été officiellement consulté dans le cas particulier. Il a suffi que sa décision fût pressentie pour que ^L de Lukacs retirât son projet,

A défaut du gouvernement, il y a l'opinion. Au cours de la crise orientale, M. d'/Ehrcnthal en a déjà éprouvé la puissance. Le comte Khuen et M. de Lukacs l'éprouvent à leur tour. C'est un défaut commun à la plupart des hommes politiques des deux parties de la monarchie dualiste de s'imaginer qu'on peut tout faire en France avec de bonnes paroles et des courtages. Nous n'en sommes pas encore là. On se réserve il est vrai de recourir à l'intimi-

dation ou aux savantes pressions. Les nouvelles d'Orient de ces derniers jours sont des indices significatifs : on met en circulation de troublantes nouvelles sur l'accession de la Turquie à la Triplice, sur l'alliance de la Roumanie et de la Turquie, sur la prépondérance irrésistible d'une nouvelle combinaison diplomatique. Il n'y a pas là de quoi nous déconcerter. Nous devons nous attendre à ce que, tôt ou tard, les Etats ambitieux et obérés nous demandent la bourse ou la vie. 11 faut nous préparer à défendre l'une et l'autre. Car, la bourse, ce n'est pas, comme seraient tentés de le dire les socialistes, le capital des oisifs ; c'est l'instrument du travail national, c'est l'aliment de la prospérité générale, c'est le pain quotidien du travailleur, c'est le taux des salaires. Si morceau par morceau nous l'abandonnions à nos rivaux et concurrents, nous ne tarderions pas à perdre aussi la vie.

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