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L ENTREVUE DE POTSDAM

6 novembre 1910.

Le tsar est reparti hier de Potsdam pour le château de Wolfsgarten saris qu'aucune déclaration officielle ou officieuse ait été faite au sujet de la portée de son entrevue avec Guillaume II. Aux deux dîners offerts en son honneur au Nouveau Palais, aucun toast n'a été prononcé. Aucun communiqué des chancelleries de Berlin et de Pétersbourg n'a été publié. Extérieurement, l'entrevue a conservé jusqu'au bout le caractère familial que Nicolas II tenait à lui donner. Cela ne veut pas dire qu'elle n'ait pas été l'occasion de conversations politiques. Mais il convient d'accueillir avec réserve les informations ou les confidences plus ou moins sensationnelles qui commencent de se répandre. En réalité, on en est réduit aux conjectures.

Il serait oiseux de démentir les bruits de conclusion d'une nouvelle alliance des trois empereurs. Ce sont là des fantasmagories qui hantent seulement le cerveau des Jiuiker prussiens et des ultra-réactionnaires russes qui vivent encore sur les souvenirs de la Sainte- Alliance. 11 est plus utile d'insister sur ce cju'on appelle le rappro-

chement austro-russe. Nous disions avant-hier que ce rapprochement est le but poursuivi avec une inlassable persévérance par les Cabinets de Vienne et de Berlin depuis le dénouement de la crise de 1908- 1909. Il ne semble pas douteux que la question ait été abordée à Potsdam. On parle déjà de la possibilité d'une visite de Nicolas II à François-Joseph. Une pareille démarche, à si peu d'intervalle de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et de la sommation comminatoire du comte d-i Pourtalès, constituerait bien, en eflFet, un rapprochement dans toute la force du terme. Elle est ardemment désirée à Vienne, Le comte d'.Ehrenthal ambitionne de la voir s'accomplir comme la consécration de la première partie de sa grande politique. En justifiant sa première entreprise vis-à-vis de l'opinion austro-hongroise encore mal remise des émotions de l'hiver dernier, et en rassurant l'opinion européenne, elle lui permettrait de préparer l'exécution de la deuxième partie du plan. Se croyant abandonnées de Pétersbourg, les populations slaves des Balkans se résigneraient à se tourner vers Vienne. Et puis, si Nicolas II allait embrasser François-Joseph à Schœnbrun entre deux haies de soldats bosniaques, si aucun obstacle ne séparait plus le Pont aux Chantres du Ballhausplatz, les affaires deviendraient sans doute plus faciles à Paris, les portes du temple grec de la rue Vivienne se rouvriraient pour les courtiers d'emprunts. A coups mesurés, le bas de laine français se dégonflerait entre les mains des constructeurs de matériel d'artillerie et de Dreadnoughts. Alors, quand surviendrait une nouvelle crise orientale, M. d'Aehrcnthal serait en mesure de causer. Nous doutons fort que Nicolas II envisage cette perspective avec sérénité. Son goût pour la conversation ne va pas jusque là.

Il est plus probable qu'il a été question de la Perse. En cette matière, la position prise par le Cabinet de Berlin est bien connue. Il admet la situation créée par l'accord anglo-russe, à condition que le principe de la porte ouverte ne souffre point d'atteinte et que d'autres puissances ne prennent point pied en Perse à côté des deux grands voisins du chah. 11 ne veut ni démembrement, ni partage. Sous ce dernier rapport, nous sommes entièrement de son avis. Dans l'intérêt général comme dans l'intérêt particulier de la Russie et de la Grande- Bretagne, il est au plus haut degré désirable que les Persans restent maîtres de leurs propres destinées. Le rôle de leurs voisins iimnédiats doit se borner à prendre les précautions indispensables au maintien de la sécurité des frontières et à prêter au gouvernement régulier persan, sur sa demande, une aide aussi discrète que possible pour l'organisation du nouveau régime. La révolution persane a mis en branle un monde encore plus compliqué, plus loin de la civilisation, que le monde ottoman. Pendant très longtemps encore, ses oscillations troubleront l'équilibre local. Il importe que des mains européennes ne détraquent pas une machine qu'elles ne sont pas aptes à manier. L'intervention européenne doit se cantonner sur le terrain économique. Là, la Russie et l'Angleterre peuvent travailler en parfait accord sans risque de se brouiller ou de compromettre leur influence dans le reste du monde. Leurs rivaux communs ont seuls intérêt à voir ces deux puissances s'engager dans une voie où les chances de se heurter sont nombreuses et où peuvent s'cnlizcr des forces plus utiles ailleurs.

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