DECLARATIONS DU MARQUIS DE SAN GIULIANO A MONTECITORIO
3 décembre 1910.
Depuis la reprise de ses travaux, le 29 novembre, la Chambre des députés italienne discute le budget du ministère des affaires étrangères. Successivement, jMM. de Marinis, Brunialti, Galli, Cabrini, Cavagnani, Pantano, Brugnano ont exprimé leur opinion sur la direction des affaires extérieures et formulé un certain nombre de desiderata. Aucun d'eux n'a livré d'assaut au ministre. Membres de la majorité et membres de l'opposition n'ont rien dit de nature à mettre M. de San Giuliano sérieusement dans l'embarras. A lais ils ont touché à toutes les questions dont a été saisie l'opinion publique au cours de ces derniers mois, et le ministre a dû répondre à chacune d'elles. Il s'est acquitté de cette tâche dans un très long discours qui a dû être coupé par une suspension de séance et dont on trouvera plus loin une analyse détaillée. Nous ne pouvons en signaler ici que les points principaux.
Après les déclarations pacifiques d'usage, le ministre a rendu l'hommage aujourd'hui traditionnel à la Triple- Alliance. Il n'en pouvait être autrement. Au travers des incidents quotidiens qui provoquent périodiquement entre l'opinion italienne et l'opinion austro-hongroise des mouvements d'humeur plus ou moins prononcés, la politique des Cabinets ne subit point de changements appréciables. Il en est ainsi spécialement des récents incidents sur la frontière lombardo-vénitienne. AI.de San Giuliano a indi-
que les mesures prises en vue d'en prévenir le retour. En ee qui concerne les manifestations de caractère plus scabreux, se rattachant à l'irrédentisme, il a rappelé naturellement le principe de droit international interdisant à un Etat de s'immiscer dans les affaires intérieures d'un autre État. 11 est allé un peu plus loin en critiquant les auteurs des manifestations et en leur reprochant d'empêcher l'Italie de tirer de l'alliance tous les profits qu'elle comporte. La question des armements des deux côtés de la frontière des Alpes était plus délicate. Il est de notoriété publique que les deux alliés procèdent chacun de leur côté sur leur frontière commune à des travaux de fortification et à des renforcements de troupes comme s'ils étaient destinés à en venir aux mains au lieu d'être appelés à marcher coude à coude contre un adversaire commun. La situation est bien connue et tous les discours n'y changeront rien. Les deux gouvernements sont pleinement édifiés. Le ministre ne s'est pas mis l'esprit à la torture pour expliquer ce phénomène. Il a déclaré qu'il était de l'intérêt de l'Italie que l 'Autriche-Hongrie fût forte et de l'intérêt de l'Autricheliongrie que l'Italie fût également forte. C'est le langage d'un bon allié!
Le bruit avait couru dans ces derniers temps que la Triple-Alliance avait été renouvelée ou du moins qu'on avait discuté son renouvellement durant les derniers entretiens de Florence, de Berlin, de Salzbourg, d'Ischl, de Turin et de Racconigi. AL de San Giuliano a remis les choses au point en affirmant que, dans aucun de ces entretiens, il n'avait été question du renouvellement ou de la modification de la Triplice. Le long intervalle qui nous sépare encore de l'échéance du traité actuel justifie suffisamment ce silence, abstraction faite des intentions des trois parties.
Le ministre s'est allègrement dispensé de répondre longuement aux questions sur les démonstrations ouvertement hostiles des chrétiens-sociaux autrichiens, du vice-bourgmestre de Vienne en particulier, à l'occasion du fameux discours du maire de Rome, en disant que ce serait de la part du Parlement faire trop d'honneur à leurs auteurs que de s'en occuper. On ne peut contester politiquement la justesse de cette remarque qui s'applique aussi bien à M. Nathan (') qu'à M. Porzer(^). Mais l'effet des deux discours n'en subsiste pas moins dans les esprits.
La partie la plus intéressante du long exposé ministériel est peut-être celle qui vise l'Orient et la Turquie. M. de San Giuliano s'est exprimé à ce sujet en termes excellents dont AL Pichon aurait pu se servir sans inconvénient si l'occasion s'en était présentée. Il s'est prononcé aussi formellement que possible, sans aucune réserve, en faveur de l'intégrité de l'empire ottoman, y compris la Tripolitaine, en faveur du maintien du statu quo balkanique, en faveur de la Jeune Turquie. Toutefois, il n'a pu se retenir de signaler certaines tendances préoccupantes sinon du gouvernement ottoman, du moins du parti politique dont il est l'émanation directe : tentatives pour éluder les effets des capitulations avant que la question de leur suppression ou de leur modification ait été soumise à l'examen des puissances intéressées ; défiance envers les concours étrangers, nationalisme exclusif. La crise intérieure occuHe qui se déroule actuellement à Constantinople et à Saloniquc prouve que bon nombre de Turcs au courant des affaires ne sont pas loin de partager ces inquiétudes.
Pour la France, M. de San Giuliano n'a eu que des pa-
(^) Maire de Rome.
(*) Bourgmestre de Vienne.
rôles amicales et courtoises. Il s'est félicité de l'accord inter\'enu au sujet des écoles tunisiennes et des facilités douanières votées par le Sénat français. Rien ne permet de supposer que ces excellentes relations entre les deux pays viennent à être troublées.