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LE RAPPORT DESCH.\NEL ET LES EMPRUNTS ETR.\NGERS

8 décembre 191 0.

Le rapport de M. Paul Deschanel sur le budget du ministère des affaires étrangères contient une revue, pays par pays, des principaux événements politiques de l'année auxquels la France a été mêlée. Comme il convient dans un document de ce genre, l'exposé des faits est objectif. Mais il y a manière de présenter les faits, et l'on était curieux de voir comment l'éminent rapporteur parlerait de l'une des questions les plus importantes, la plus importante peut-être, de l'année diplomatique : la question des emprunts d'Etats étrangers.

Sur l'emprunt turc, M. Paul Deschanel est bref. Une seule phrase : « Il nous est impossible, à l'heure où nous déposons notre rapport (15 octobre) de donner une relation des négociations sur l'emprunt ottoman ; elles sont toujours en cours et c'est le ministre des finances qui a la parole. - En effet, c'est une semaine après le 15 octobre, le 22 octobre, que M. Bompard a été en mesure de faire connaître au cjuai d'Orsay le refus des conditions françaises par le Cabinet de Constantinople, et c'est le 24 octobre (jirune note Ilavas a signalé la rupture au public. Toutefois,

le 15 octobre, la question était posée depuis assez longtemps pour que le rapporteur du budget du ministère des affaires étrangères pût en retracer les grands traits dans un document destiné à être présenté en fait à la Chambre au commencement de décembre. Mais M. Paul Deschanel n'a point voulu paraître intervenir dans une négociation en cours. Respectons sa réserve et cherchons ailleurs ses opinions en matière d'emprunts étrangers.

Dès la page suivante, notre curiosité est mise en éveil. Nous y trouvons sur l'emprunt hongrois une abondance et une précision de détails auxquels le public est rarement initié. Il en résulte qu'aux ouvertures du gouvernement hongrois relatives à un appel au concours du marché français pour le placement d'un emprunt de 560 millions de couronnes, M. Cochery et M. Pichon répondirent, après s'être concertés, que l'admission de cet emprunt sur la marché français serait subordonnée à une double condition : 1° satisfaction donnée aux réclamations que poursuivaient à Vienne les obligataires français des chemins de fer de la Sûdbahn (chemins de fer dits Lombards) ; 2° garanties au sujet de l'utilisation, dans des desseins pacifiques,des fonds provenant de l'emprunt. En outre, il devait être entendu que le gouvernement de la République, même s'il obtenait satisfaction sur ces points, aurait encore à apprécier si, à l'époque qui serait choisie par la Hongrie pour l'émission projetée, la situation du marché financier français et les conditions de la politique générale seraient de nature à permettre la réalisation de l'emprunt. A se référer aux polémiques de presse de l'époque, cette énumération n'est peut-être pas complète et peut-être aussi le rapport cristallise-t-il en quelque sorte des conditions posées en fait avec moins de netteté. Nous ne nous en félicitons pas moins de les voir ainsi posées, car cela constitue un pré-

cèdent précieux et cela circonscrit le terrain de discussion. Dans cette ati'aire, les intérêts privés, ceux de la Sudbahu ou d'autres sociétés à capital français jouent un rôle accessoire. Tout en s 'effaçant cependant devant les grands intérêts généraux, ceux-là n'étaient point méprisables. Non pas qu'il fallût faire dépendre une grande opération financière de la satisfaction de tel ou tel groupe d'obligataires ou d'actionnaires dont la situation méritait plus ou moins de sympathie. Mais, à l'occasion de l'appel projeté à l'épargne française, le gouvernement de la République était en droit d'examiner si la part de cette épargne antérieurement engagée dans la monarchie austro-hongroise était traitée équitablement, conformément au droit public et privé. Or, en ce qui concerne la Siidbahn, l'opinion était accréditée depuis longtemps que, en vue de poursuivre sa politique de rachat dans les conditions les moins onéreuses, l'administration impériale et royale s'attachait à gêner, à discréditer le plus possible l'exploitation de cette ligne de chemins de fer. Nous avons vu ces procédés pratiqués ailleurs aussi. Sans s'immiscer dans des affaires privées, le Cabinet de Paris pouvait donc attirer l'attention de celui de Vienne sur cette situation spéciale. Cependant, ce n'était là que l'accessoire. La condition principale était d'ordre politique. C'est la seule, d'ailleurs, dont nous nous soyons occupés ici pendant les négociations. Nous le disions alors : la plus grande partie du futur emprunt devait être consacrée à la liquidation de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, entreprise politique dirigée contre la Triple-Kntente, et à la construction de cuirassés et d'un nouveau matériel d'artillerie. Il était inadmissible que l'épargne française fût li\réc aux financiers de la Triple- .Mliance et soldât le rapt de deux provinces. En vain les hancjuiers preneurs prétcndaicnt-ils (ju'il s'agissait là scu-

lement d'un prêt contre intérêt et (^ue toute objection devait disparaître dès lors que le prêteur devait toucher régulièrement l'intérêt jugé par lui suffisant. Nous répondions et répondrons toujours en pareille circonstance que les banquiers preneurs prêtaient non leur propre argent, mais celui du public, le nôtre, et que le public, le contribuable, devait être mis en garde contre l'usage qu'on se disposait à faire de ses économies. Cet usage devait immanquablement tourner en fin de compte contre le travail national, contre la sécurité française. Si un débat s'engage à la Chambre à ce sujet, nous espérons que l'approbation de l'immense majorité des députés consacrera le principe posé à l'occasion de l'emprunt hongrois.

En poursuivant notre lecture du rapport de M. Paul Deschanel, on arrive à un passage destiné à soulever plus de contradiction. C'est celui où, à propos de l'admission à la cote officielle de la Bourse de Paris de certaines valeurs américaines, il est dit que le ministère des afi"aires étrangères « a fait procéder à des enquêtes approfondies afin de renseigner le ministère des finances sur les garanties assurées effectivement sur place aux emprunts projetés et spécialement afin d'apprécier, au point de vue politique, l'opportunité de notre concours financier ». La fin du passage ne prête point à la critique. C'est le membre de phrase concernant les garanties qui provoque une certaine émotion dans le monde financier. Les financiers, que l'attitude récente du gouvernement dans les aflPaires d'emprunt a légèrement déconcertés, protestent contre une ingérence injustifiée dans les afi"aires purement commerciales. Ils auraient raison si les agents français à l'étranger entraient dans des appréciations de fond, communiquées au public, sur les affaires mises en train dans leur ressort. Mais le monde du commerce soutiendrait \mc thèse pa-

radoxale en refusant à nos agents à l'étranger le droit de procéder à des enquêtes sur les emprunts pour lesquels on doit faire appel à l'épargne française. C'est précisément lui qui s'est plaint avec persistance de l'indifférence — présumée, à tort suivant nous — de ces agents à l'égard du commerce national ; c'est lui qui a exigé qu'on fît dans le concours d'entrée dans la carrière diplomatique et consulaire une place très grande — exagérée à notre avis — aux matières purement commerciales, et c'est lui qui se plaindrait que nos représentants dans le monde renseignassent le quai d'Orsay sur le commerce de l'argent, qui prend tous les jours une importance de plus en plus grande ! Un agent manquerait à son devoir le plus strict en négligeant d'informer ses chefs sur les affaires de ce genre qui se traitent sous ses yeux. En certains cas, le silence équivaudrait à de la collusion. Il appartient au ministre des affaires étrangères de faire des renseignements, communiqués spontanément ou demandés, l'usage qu'il juge conforme à l'intérêt national. 11 peut en conférer avec son collègue des finances ou en saisir le Conseil des ministres. En tout cas, il a le droit et le devoir d'avoir un avis et de l'exprimer dans la mesure où des intérêts généraux sont engagés. Il ne s'agit pas là d'interventionnisme — nous sommes, on le sait, des adversaires déclarés de l'étatisme — il s'agit non pas du contrôle financier des affaires, mais d'une sauvegarde patriotique.

LA POLITIQUE G t N É R A L E 363

LES SUITES DE L ENTREVUE DE POTSDAM. — LES SUCCES DIPLOMATIQUES. — LES AFFAIRES DE PERSE.

22 janvier 1911.

La conversation commencée à Potsdam entre M. Sazonof et M. de Kiderlen-Waechter continue entre le Pont-aux- Chantres et la Wilhelmstrasse. Le seul fait qu'elle se poursuit sans avoir encore abouti à un résultat précis est la meilleure preuve que les Cabinets de Paris et de Londres n'ont pas été, comme on l'a prétendu, mis en face d'un fait accompli et tenus par leur partenaire à l'écart d'une négociation où les intérêts de la Triple-Entente se trouvaient plus ou moins directement en jeu. L'émotion inconsidérée que les bruits de rapprochement russo-allemand ont soulevée en France n'aurait pas eu l'occasion de se manifester si la presse berlinoise n'avait cru habile, par patriotisme ou par déférence pour des instructions généralement respectées, d'interpréter les assurances pacifiques de Nicolas II comme une victoire sur la Triple-Entente. En forçant le sens des paroles échangées, en prétendant prendre acte comme d'engagements formels de paroles de courtoisie, en affectant de regarder comme conclu un pacte dont la première phrase était encore à rédiger, les interprètes de la pensée gouvernementale allemande ont réussi à jeter le trouble dans le camp rival. C'est un résultat. Par contre, ils ont réveillé en même temps la vigilance de la diplomatie russe. De retour à Pétersbourg, M. Sazonof s'est aperçu que son interlocuteur voulait l'entraîner au delà des limites qu'il s'était fixées. D'ailleurs,

il n'avait qu'à se rappeler les conditions dans lesquelles l'entrevue de Postdam avait été préparée pour se convaincre de l'intention de son collègue allemand de marquer un point dans la partie qui se jouait. Nicolas II et son ministre sont sur leurs gardes. Nul doute qu'ils ne signeront riçn de nature à ébranler le plus légèrement le système de politique européenne auquel ils restent tous deux inébranlablement attachés.

• Ce qui a contribué à déconcerter l'opinion occidentale, à l'induire momentanément en erreur sur les véritables visées du gouvernement russe, c'est l'idée trop en faveur dans certains milieux politiques pétersbourgeois qu'il convenait pour la Russie de remporter un « succès diplomatique )• afin de compenser l'échec du dénouement de la crise orientale. Depuis le xix^ siècle, les hommes d'Etat russes ont paru hantés de la manie des « succès diplomatiques »). La carrière du prince Gortschakof en offre des exemples célèbres. Si singulier que cela paraisse, ces Itommes, détenteurs d'un pouvoir effectif immense, aux-^ quels le développement normal de l'empire suivant ses destinées traditionnelles réservait toutes les satisfactions dignes de grands patriotes, se sont maintes fois laissé détourner de leur vocation naturelle par des rêves, par des combinaisons « de magnificence », par l'ambition des grands succès d'apparence. A ce jeu, l'évolution de la Russie a été retardée de plusieurs générations. Rien n'est vain, dangereux, comme un succès diplomatique. Il vaut à ses auteurs des distinctions, des grades, des éloges dans les journaux, l'admiration des snobs, et c'est tout. Plus tard, le pays paye tout cela en déboires, sinon en humiliations. Les règnes de Nicolas I»'" et d'Alexandre II ont connu ces déceptions. Plus récemment, la chimère mandchourienne a causé les ravages que l'on sait. L'Allemagne

l'avait soigneusement entretenue à Pétersbourg ainsi que les idées de croisade contre le péril jaune. Elle se prévalait comme d'un service rendu de la liberté d'action qu'elle laissait à la Russie. Elle garantissait sa voisine contre toute atteinte à sa frontière d'Europe et lui ouvrait toutes grandes les portes de l'Extrême-Orient. De fort bonne foi, certes. L'engagement fut tenu. La chimère mandchourienne suffit à décimer les armées du tsar. Les Japonais avaient bien travaillé pour le roi de Prusse. La Russie voudrait-elle entreprendre une seconde expérience des garanties allemandes ?

Nous sommes persuadés du contraire. La première expérience suffit. Ni M. Isvolsky, ni M. Sazonof n'ont eu un instant l'idée de recommencer en Perse l'aventure extrême-orientale. Aiais, ailleurs, le plan subsiste de détourner la Russie de l'Europe pour l'occuper chez les peuples d'Asie en voie de transformation ou en révolution. De là les séductions persistantes exercées sur elle pour l'attirer sur un terrain où l'on espère qu'elle s'enlizera. Cette fois, c'est le chemin de fer transpersan qui sert de prétexte. Rien de plus naturel de la part du gouvernement du tsar que la pensée de créer une grande ligne internationale de l'Europe aux Indes. La nouvelle voie, plus courte, plus rapide, plus sûre, meilleur marché que toutes les voies existantes et même celle de Bagdad, emprunterait une grande partie de son parcours au territoire russe et procurerait aux marchandises russes un débouché précieux. Elle présenterait un intérêt national certain en même temps qu'un avantage incontesté pour le transport des voyageurs de tous pays. En dehors des conditions matérielles d'exécution, il restait à savoir quelles seraient les conditions politiques

Dans l'esprit des auteurs du plan, le transpersan n'était

certainement pas destiné à servir d'affluent au Bagdad ou de rançon à un désintéressement européen C'est à Potsdam seulement que la question s'est subrepticement posée. Seule l'ombre de Bismarck sait à quels sortilèges ont eu recours les tentateurs de la Wilhelmstrasse, quel succès diplomatique, quelle belle convention ils ont fait miroiter devant leurs hôtes. Mais les réalités prévaudront contre les sortilèges. Utile et désirable en soi, le transpersan ne mériterait plus d'être pris en sérieuse considération si les conditions mises à la faculté de le construire sans risque de conflit ruinaient d'ores et déjà les avantages qu'on espère en tirer. M. Sazonof se souvient de Reichstadt et de Buchlau.Pour avoir les mains libres — provisoirement — afin de délivrer les Slaves des Balkans, Alexandre II a abandonné à leur ennemi naturel deux des provinces slaves qu'il s'agissait de libérer, et perdu d'avance tout le bénéfice de sa grande entreprise. Les conversations scabreuses de Buchlau ont immobilisé la Russie pendant toute la crise orientale. Il est ainsi arrivé que des hommes d'Etat russes, hallucinés par un but lointain, ont sacrifié le présent sûr à l'avenir douteux. Heureusement ces temps sont passés.

L ITALIE ET SES ALLIÉES. — LES AUGMENTATIONS DE CRÉDITS MILITAIRES ET NAVALS EN AUTRICHE-HONGRIE.

26 janvier 1911.

Visiblement l'inquiétude de l'opinion italienne, touours en éveil sur les afl^aires méditerranéennes et les rap-

ports avec l'Autriche-Hongrie, s'accentue depuis quelque temps. A ses anciennes raisons d'être vigilante de nouvelles semblent s'être ajoutées. Quoique le marquis de San Giuliano, dans son grand exposé du 2 décembre dernier à la Chambre des députés, ait parlé des relations de l'Italie avec ses deux alliées dans des termes d'une cordialité que M.Sonnino lui-même avait hésité à employer, les nuages qui chargent l'horizon triplicien du côté de l'Adriatique et du Tyrol se sont plutôt assombris.

Entre les gouvernements il n'y a rien ou peu de .chose. Peut-être la Consulta aurait-elle sujet de s'étonner de n'avoir point été mise au courant des conversations de, Potsdam et des négociations qui ont suivi. Elle eût été heureuse de recevoir de la Wilhelmstrasse l'assurance que l'entrevue de Guillaume II et du tsar et les entretiens de leurs ministres venaient de consolider la paix. Elle ne peut sans doute être froissée de n'avoir pas été prise pour confidente puisque rien n'a été changé au système politique européen. Toutefois, comme les journaux bénéficiaires des communications de l'Office impérial des afl^aires étrangères ont chanté sur le mode lyrique le grand succès de M. de Kiderlen-Waechter, la fidèle alliée de Rome eût été bien aise de savoir dans quelle mesure il y avait lieu pour elle de se réjouir d'une victoire qui devait être commune. La presse officieuse allemande n'a pas tout prévu. En donnant à entendre qu'un grand changement venait de se produire, sinon dans le texte, du moins dans l'esprit des traités — affirmation qui échappe naturellement à tout contrôle et qui défie tout démenti s 'appuyant sur des preuves matérielles — elle a bien rehaussé le prestige national. Mais elle a mis en défiance les Italiens qui se sont demandé pourquoi on les avait tenus à l'écart, si vraiment le pacte où ils sont aussi partie venait d'être brillamment

renforcé. M. de San Giuliano voudra certainement s'expliquer à ce sujet dans son prochain discours.

Du côté de l'Autriche, les préoccupations sont plus sérieuses. Le comte d'.Ehrenthal prend évidemment soin de ménager les susceptibilités de son alliée de l'Ouest. S'il n'eût dépendu que de lui, on eût donné satisfaction aux vœux italiens relatifs à la création d'une Université de langue italienne à Trieste. Au cours de la crise orientale, il avait même donné à Rome presque une promesse, dont M. Tittoni avait cru pouvoir se prévaloir publiquement au moment où l'opinion de la péninsule était surexcitée par l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Seulement la promesse n'a pu être tenue jusqu'ici. Les Slovènes d'Istrie persistent à s'opposer à la création projetée et AL de Bienerth a besoin d'eux. Ils vont jusqu'à dire aujourd'hui que ce n'est pas la peine de dépenser tant d'argent pour l'armée, pour la flotte surtout, si le gouvernement autrichien livre Trieste, c'est-à-dire l'Adriatique, à l'influence italienne. Et les ministres communs de la monarchie dualiste demandent de plus en plus d'argent avec une insistance de plus en plus marquée. Il y a manifestement contradiction, en effet, entre les augmentations croissantes des crédits de la marine et l'assurance qu'aucun péril ne menace l'équilibre dans l'Adriatique. Dans le budget qui va être soumis aux Délégations sur le point de se réunir à Pest, le ministre de la guerre, le baron de wSchœnaich, demande quarante et quelques millions de plus que l'an passé, et le chef de la marine, l'amiral comte Montecuccoli, environ cinquante millions de plus, soit une centaine de millions pour l'armée de terre et de mer. Ce chiffre devrait peut-être même être grossi si l'on y faisait rentrer divers crédits présentés sous une forme particulière. Telle qu'elle est, l'augmentation officielle s'élève au quart du montant

du budget commun de l'an dernier, qui se trouvera porté cette année à plus de 500 millions.

Les crédits peuvent se justifier en eux-mêmes par l'introduction projetée du service de deux ans, par l'augmentation des contingents soumise aux Délégations, par les nouvelles constructions navales. Mais ce sont les motifs avoués de ces transformations qui donnent à réfléchir en Italie. Il y a quelques semaines, l'amiral Montecuccoli, commandant de la marine en activité de service, déclarait ingénument à un journaliste que les quatre " Dreadnoughts" projetés, pour lesquels il demande un crédit de 300 à 310 millions, étaient destinés à protéger les côtes de Dalmatie et d'Istrie contre la flotte italienne. Tout récemment, le vice-amiral autrichien Chiari disait à un rédacteur de la Stampa : « Il ne faut pas se faire illusion : on suit un mauvais chemin... A la Chambre italienne, le ministre a fait une déclaration officielle sympathique, mais ses paroles ont été accueillies par un silence de mort et elles ont été c'dûavouées depuis d'une manière tacite par les députés eux-mêmes. Trois jours après les déclarations du ministre, le Congrès nationaliste s'est tenu à Florence et a répondu par un coup de poing aux solennelles déclarations d'amitié... On fait fausse route. Pour arriver à un modus zivendi, une franchise rude, brutale même, s'impose. Vous autres. Italiens, dites souvent qu'il existe en Autriche un parti qui veut la guerre, une camarilla militaire comme vous l'appelez. En Autriche, aucun parti ne veut la guerre. Celui auquel j'appartiens, et dont font partie beaucoup de vieux généraux, de vieux amiraux et des diplomates, serait le premier à tendre la main à l'Italie, si l'Italie réussissait à nous inspirer un peu de confiance. Je dirais plus volontiers qu'il existe en Italie un parti de la guerre. A Florence, M. de Frenzi n'a-t-il pas dit qu'il fallait encore II 24

entretenir l'agitation durant quelques années, parce qu'en 1912 les Italiens seront prêts ? Je vous le dis, quand en Italie les derniers embarras qui retardent encore le parti radical auront disparu, quand l'organisation nécessaire sera définitivement accomplie après 191 3, n'importe quel gouvernement sera irrésistiblement entraîné par le parti, je ne dis pas irrédentiste, mais national. »

Les marins ne sont pas les seuls à éprouver des appréhensions de ce genre. A Vienne, au ministère de la guerre, les partisans de la manière forte deviennent de plus en plus pressants. Le ministre, il est vrai, résiste au courant. Mais le chef de l'Ëtat-major général, le général Conrad de Hoetzendorf , est extrêmement ardent en faveur d'armements renforcés, et les mesures qu'il préconise visent aussi bien la frontière italienne que la frontière orientale. Parmi celles qu'il a réussi à faire adopter, plusieurs impliquent une défiance évidente à l'égard de l'alliée de l'Ouest : par exemple l'exclusion des douaniers italiens des gares internationales de la frontière alpestre et la création d'une Société de navigation autrichienne sur le lac de Garde. Ces mesures sont significatives par ellesmêmes. Elles deviennent plus caractéristiques encore lorsqu'on sait que le général Conrad de Hoetzendorf passe pour représenter les idées de l'archiduc François-Ferdinand, et que la presse du parti chrétien-social, qui passe également pour posséder les sympathies de l'héritier du trône, tient fréquemment sur l'Italie et les ItaHcns des propos d'une rudesse des plus désobligeantes.

DECLAFLVnONS AUX DELEGATIONS DU COMTE D .HHRENTHAL. LES SUITES DE POTSDAM.

31 janvier 191 1.

Le comte d'iî^lirenthal a fait hier, àPest,à la Commission des affaires étrangères de la Délégation autrichienne, l'exposé d'usage sur la politique extérieure. Il s'est attaché à faire ressortir l'amélioration survenue depuis le dénouement de la crise orientale dans les rapports de l 'Autriche - Hongrie avec les grandes puissances. Il a insisté aussi sur la volonté du gouvernement austro-hongrois de respecter, d'aider à consolider le statti qiio oriental, l'intégrité de l'empire ottoman et des États balkaniques. Les deux questions sont liées. L'annexion de la Bosnie-Herzégovine s'est opérée dans de telles conditions que l'on a eu les plus fortes raisons de craindre qu'elle impliquât la réalisation de plus vastes entreprises. Le comte d'/Ehrenthal s'est toujours défendu de nourrir de noirs desseins contre la Turquie et la Serbie. Mais tous ses amis ou admirateurs n'étaient point aussi prudents dans leur langage. Certains ne dissimulent encore qu'à moitié leur regret que la résignation de la Serbie et l'acquiescement final de la Turquie aient enlevé à la monarchie l'occasion de remplir ses destinées dans les Balkans. Lors de la reconnaissance de l'annexion des deux provinces au printemps de 1909, M. d'iï^hrenthal lui-même a mis beaucoup de mauvaise grâce à prendre acte des déclarations des représentants de la Triple-Entente sur le respect du statu qtio dans l'avenir. Il tient aujourd'hui à dissiper tous les soupçons.

372 L'EUROPE Al' JOUR LE JOUR

Soit que le coût de Topération bosniaque ait refroidi certaines ardeurs, soit que la paisible digestion de la Bosnie- Herzégovine demande encore quelque temps, soit que l'influence apaisante de l'empereur François-Joseph prévale en ce moment, soit enfin que le Ballplatz ne puisse pas compter sur la Wilhelmstrasse pour partager la responsabilité d'une nouvelle entreprise, M. d'.Ehrenthal veut que l'on sache, en Occident et en Orient, que ses intentions sont pures.

C'est, en effet, la condition nécessaire de la reprise de bons rapports avec la Russie, but avéré de la politique de Vienne comme de celle de Berlin depuis le printemps de 1^09. Il s'agit de revenir aux relations diplomatiques d'avant Buchlau, de passer l'éponge sur les froissements qui ont suivi cette mémorable entrevue. Il n'est pas douteux que, pour l'accomplissement de ce désir, le Cabinet de Berlin seconde de toutes ses forces celui de Vienne. C'est évidemment en vue d'un rapprochement entre Pétersbourg et Vienne que la question balkanique a été introduite dans les conversations de Potsdam. Aussi M. d'iïhrenthal a-t-il signalé hier, avec une complaisance marquée, les résultats de la visite du tsar à Potsdam. Afin de bien montrer qu'il était en tiers invisible à ces entretiens où la politique autrichienne était tacitement en jeu, il a relevé que « conformément à ses relations pleines de confiance ■ avec le chancelier allemand, il fut informé d'une manière détaillée par celui-ci ^ de ces pourparlers ». Il a ajouté : « Je ne puis prendre acte de cette communication qu'avec satisfaction en déclarant dans ma réponse cjue les principes affirmés à Potsdam et à Berlin au sujet de la politique strictement conservatrice à observer en Orient correspondent parfaitement à notre programme bien connu. " Cela confimic j^kineimnt la supposition que nous

énoncions au lendemain de Potsdam. Nous n'avons jamais douté des « relations pleines de confiance » entre les deux ministres, ni de la solidarité de leur politique. Le discours d'hier en est une preuve de plus. Pour l'Autriche, l'affaire persane était de médiocre intérêt. Si M. de Kiderlen- Waechter a tenu M. d'/Ehrenthal si exactement au courant des propos tenus à Potsdam et à Berlin, c'est évidemment qu'il avait accepté de se charger d'une tentative de réconciliation.

Il s'agit maintenant précisément de savoir où en est cette réconciliation. Après Potsdam, les journaux allemands et autrichiens, sur la foi de l'agence Wolff, répandirent le bruit d'un très prochain rendez-vous de chasse au château de Skierniewice, où l'archiduc héritier rejoindrait plusieurs grands-ducs. Était-ce un simple ballon d'essai ? La rencontre n'eut pas lieu à la date indiquée, on n'en parle plus. Serait-ce qu'à Vienne comme à Berlin on crut trop tôt avoir partie gagnée et que l'empressement à « prendre acte » fut jugé excessif à Pétersbourg ? Le « coup de Potsdam » n'a pas rendu tout ce qu'on en attendait. Le « succès diplomatique » n'a pas l'envergure qu'on souhaitait. La joie exubérante témoignée sans retenue à Berlin pendant quelques semaines va en s'alîaiblissant. AL d'.-Ehrenthal a dit hier que la « concordance de son point de vue » sur les affaires balkaniques avec celui de son collègue russe lui donnait « le droit d'attendre que les relations avec la Russie, qui sont aujourd'hui bonnes, prendront aussi à l'avenir une forme satisfaisante. » Jusqu'à hier, M. d'/Ehrenthal ne pouvait donc prendre acte que « de son droit d'attendre ». D'autre part, s'il a exprimé l'espoir que les relations avec la Russie prennent à l'avenir « une forme satisfaisante », c'est que le présent ne lui donne pas encore satisfaction.

Il est extrêmement vraisemblable que les rapports de la Russie redeviendront normaux avec l'Autriche comme avec l'Allemagne et il eût été difficile qu'il en fût autrement. L'état de paix ne comporte point des tensions indéfinies. Il n'y a lieu en France ni de s'étonner, ni de s'alarmer d'une évolution confomie aux nécessités de la vie internationale. Nous aurions eu sujet de concevoir des appréhensions ou de la surprise si les choses s'étaient passées à Potsdam comme la presse berlinoise a essayé de le faire croire et s'il eût fallu conclure d'un rapprochement, qu'il eut été plus exact de qualifier de « reprise de relations», à un relâchement de nos liens avec la Russie, à un triomphe de l'influence austro-allemande. Or, il n'en est rien. Si l'espoir de M. d'/Ehrenthal se réalise, on reviendra simplement à la situation de septembre 1908. On ne reviendra même pas au pacte de Muerszteg qui est de 1897, bien postérieur par conséquent à l'alliance russe. Nos raisons d'avoir entièrement confiance dans le tsar Nicolas restent donc absolument intactes. M. Pichon l'a solennellement affirmé samedi au banquet de la Chambre de commerce russe de Paris ; les événements ne le démentiront point.

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