‹ L'Europe au Moyen Age (volume 2)Chapitre 10 sur 24 · III · texte numérisé non relu

III

Côme mourut en i4^4> dans un âge a tancé. Pierre de Medicis, son fils, sans manquer de vertus ou de Païens, paraissait d'une trop faible santé pour être chargé de l'administration des affaires publiques. Dn moins il ne pouvait y être appelé que par une espèce de droit héréditaire , que lui contestaient les hommes du parti dont j'ai parlé plus haut* les uns par patriotisme, d'autres par des motifs moins désintéressés. Us élevèrent une forte opposition aux prétentions de la famille des Médiois; et, comme toutes les autres factions de Florence , ils eurent recours à la violence : la chance des armes ne leur fut pas favorable. On ne peut guère regretter la chute de cette oligarchie qui manifestait le même mépris pour les droits du peuple que les Médias, sans avoir leurs vertus héréditaires (1). C'est à cette révolution de 1466, où quelques-uns" des principaux citoyens furent bannis, qu'on peut fixer Père de la domination reconnue de la maison de Medicis , dont le chef nomma dès-lors à toutes les charges, et attira à lui tout le gouvernement de la république.

Laurent de ^es ^eux ^s ^ Pi6**6 1 Laurent et Julien , et le

premier surtout, quoique jeunes encore à la mort

4 9- de leur père , prirent , à la sollicitation de leurs amis .

les rênes du! gouvernement (2). Il était impossible

que chef un peuple qui avait tant de souvenirs à at-

(1) Ammirato, p. 93 ; Roscoe, Lorenzo de* Jlfedici, c. 2; Machiavel , Sismondi. Ces deux derniers écrivains sont toujours mes autorités pour cette partie de l'histoire > lorsque je n'eu indique pas d'autres.

(2) Laurent dit , pour s'excuser, qu'il n'était pas facile de vivre

Medicis.

taché* ait feônt de Kbéfrté , parmi tant de citoyens que l'ancienne Constitution dé Pétat appelait aiix chargea publiques, ta domination d'une seule famille h'èfccitât pa& quelcfUe mécontentement; l'absenéfe'd'iiii' pouvoir positif pouvait" même donner à son Influence utie plus grande apparence d'usurpation. Mais A te Voeu* d*tin peuple qui renonce à sa liberté êdt tîii iittfé suffisant pour accepter le gouverfaemetlt d*u*n pâjrà, les Médicis n'étaient point des usurpateurs. 11» èonserVèrent toujours Pamour du J^etlplë. Lé rjri dé pdllé, pallé ( c'était le signé distintftif de leurà armes) pouvait en tout temps rallier le* Flofehtiria pdùr la défense dés patrons adoptifs de la république. Si Pôri avait pu jusqu'alors élever quelques ddtites sur l'étendue de leur influence, la conjuration des PazZi, dans laquelle périt Julien, ertdita en lavent* de àon frère un enthousiasme qui île* ôë refroidit pââ 4aht qù*il vécut. Ce zélé ne doit point rtôtis àhrpïehdre, et nous aurions tort d'en fafrg iiii crime âtit Florentins. Autour d'eux, dans la Lonibardié et dans la ftomàgne , le feu sacré dé la liberté avait été depuis long-temps éteint dans des flots dé sang. Sienne et Gênes achetaient chèrement leur Indépendance par des proscriptions révolutionnaires i Venise* n'était libre que de nom. La république (Jul avait le plus long-temps conservé pur ce feu sacré , ne pouvait du moins craindre de se dégrader aux yëui des autres peuplés en se donnant à

à Florence sans (a gouverner, a Firenze mal si pub vivere se/iza lo statd. C'était assez vrai ; et aes ancêtres en avaient été en gratfde partie la cause. Hoscoe , appemlix , u.° 12.

Laurent de Médicis. Il est inutile de se livrer ici aux idées que ce nom seul fait naître , de représenter les sciences et les arts protégés, et cette brillante constellation de savans et de poètes, d'architectes et de peintres, dont la gloire se réfléchit sur lui, et couronne sa tète de rayons immortels. Sa réputation politique, bien moins durable que celle qu'il acquit dans l'histoire des lettres , n'était pas moins grande de son temps. Actif et prudent à-la-fois, il sut, au milieu des intrigues et des mobiles combinaisons de la politique italienne, parcourir une carrière toujours honorable, et en général marquée par des succès. Si Florence ne s'enrichit pas, elle s'agrandit du moins sous son administration , qui fut exposée aux. violentes attaques de Sixte IV et de Ferdinand de Naplés, deux ennemis peu scrupuleux, auxquels il fat forcé de résister. Lorsque l'on considère Laurent de Médicis sous le rapport du patriotisme, on ne peut , il est vrai , célébrer son désintéressement. U acheva la destruction de la république de Florence, qu'avaient si bien préparée son père et son aïeul. Le» deux conseils , qui formaient la législature régulière de Florence , furent remplacés par un sénat permanent , composé de soixante-dix membres (1). Les gonfaloniers et les prieurs , réduits à un vain rôle de parade , et conservés seulement

( 1) Ammirato , p. îQS. Machiavel dit, L 8, que cette mesure fut adoptée pour ristringerc il governo , e che le deliberazioni importerai si riducessero in minore numéro, M. Roscoe, t. a, p. 58 , ne sait comment expliquer cette atteinte portée par sou héros aux droits du peuple. Mais, quoiqu'on poisse croire, d'après

pour entretenir une illusion de liberté, apprirent qu'en exerçant une autorité légitime sans la sanction de leur prince ( terme tout nouveau à Florence ) , ils s'exposaient à recevoir le châtiment de leur audace (1). La fortune commerciale de Laurent de Médîcis était entièrement dilapidée : il fut indemnisé de ses pertes par la république, qui n'eut pas honte de faire banqueroute pour empêcher celle des Médicis (a). Mais, quand on compare Laurent aux autres hommes d'état de son temps , on ne peut lui reprocher de crime odieux. II avait beaucoup d'çnncrais j ses descendans en eurent encore plus 5 mais jamais on n'a pu flétrir sa mémoire par aucune accusation prouvée de perfidie ou d'assassinat. A eôté de

les expressions d'Ammirato, que les deux- conseils furent alors abolis, je serais porté a soupçonner, d'après M. Sismoudi , qui cite , t. ii, p. 186, uù auteur que je n'ai pas vu, et d'après Nardi, p. 7, qu'ils existaient encore quant à la forme.

(1) Cambi, goufalonicr de la justice , avait , de concert avec les prieurs , admonesté quelques fonctionnaires publics qui avaient manqué a leur devoir. Fu gindicato queeto atto molto soperbo\ dit .Ammisato , che senza participazione di Lorenzo de'Medici, principe del gevemo , fosse seguito , che in Pisa in quel tempe si ritrovava , p. 184. Le gonfalouier fut condamné à une amende pour avoir rempli ses fonctions constitutionnelles. C'était déclarer positivement que la république n'existait plus -, et toutes les réflexions de M. Sismondi à ce sujet ne sont que justes. T. 11,, p« 345«

(a} Depuis que les Médicis s'étaiont faits princes, ils ne savaient plus être négocians. Ils avaient eu l'imprudence de ne pax cesser leur commerce , et de confier leurs intérêt» à des agons infidèles , sur lesquels ils n'exerçaient aucune surveillance. La dilapidation complète de leur immense fortune en fut le résultat. Depuis quelques années les revenus publics avaient servi a couvrir leurs

Guléasou de Ludovic Sforcc, de Ferdinand Pu de son

fils Alphonse de IN api os, des papes fc>ixte IV et Injio-

cent VIII , Laurent de Mt'dicis; bvilje d'une gloire

sans tache. Il possédait k un tel degré l'estime de ses

contemporain*, qi^ç Pçn.a, sçuvent considéré sa mort

prématurée cotnpie la cause des malhpurçuqe* révo»

»49a* lutîons qui la suivirent de près et que §q prudence

aurait pu empêcher: cette opinion } fondée on non,

atteste du moins les sontimons communs à sop égard.

Prétentions S} Laurent de Médicis n'eût pu chapgçr lç$ des-

swWoyauma tinées de l'Italie, quelque pvéfftatuvvç que sa mort

de Nop «*. à0[ye paraître en raison de la durée ordinaire de la

partes*, mais les mesures qu'adopta U république , s'il est encore permis d'employer ce mot, feraient croire qu'elle se considérait comme chargée des âetteade Laurent. L'intérût de la dette \>u« idique fut réduit de moitié. Une foule de fondations cluiritubles furent supprimées. Le gouvernement ne reçut plus* ses espèces ru circulation qu'a un cinquième au-dessous de leur valeur nominale en paiement des impôts, et contiuuu de les émettre a leui pleine videur. C'est ainsi que Laurent fut indemnisé do ses pertes au* dépens do tous ses concitoyens. Sismondi, t. ti, p. 3.i-\ llachiavel n'indique que» légèrement ces circonstances.

Ltê dépenses énormes que faisaient les liédiois pour, soutenir leur influence politique auraient seules aufll pour absorber tous leurs bénéfices. Guichardin rapporte que Cômo dépensa quatre cent mille ducats en constructions d'églises et de monastère», cl à d'antres travaux publics, I. i* p. 91. Les dépensas de la Jnuùllr, depuis l'année 1&J4 jusqu'en 1471, en constructions, charité* et taxes seulement, s'élevaient à six cent soixante-trois mille sept ccn$ cinquante - cinq ilorins, somme éqiu>alen,te» suivant Sis moudi, a trente-deux millions de francs. T, 10, p. 17X II v>a ratt que les Médicis avancèrent asset imprudemment ote* ibud^ , par l'intermédiaire de leurs agens , à Edouard IV, qui n'était au> le meilleur dus délateurs. Commues, Aiànoircs 4e Cfarfa yill* 1. 7, c. 6.

( *47 ) vie humaine, a fout convenir que, pour son bon-' heur, et peut-être pour «a gloire, U avait assez vécu. Une ère nouvelle allait commencer, signalée par des révototipae extraordinaires, au nombre desquelles oo devait bientôt compter la chute momentanée de ta famille. La succession delSaples, si long-temps disputée , allait appeler de nouveau sur Wtalie tous le* fléaux d<r laguerre. L'ambition de l'étranger allait «more une fais désoler %e% campagnes. Ferdinand, roi de Napjes, apréala défaite de son rival, avait régné trente ana avec autant de talent que de succès ; mais il avait déployé une mauvaise foi , et exercé à l'égard de §e% sujets une tyrannie qui avait rendu ! «on gouvernement justement odieux. Son fils Alphonse, <pii paraissait devoir bientôt lui succéder, était encore plus fortement imprégné des mêmes vices (1). Cependant , après la mort du vieux Régnier, les droits de la maison d'Anjou avaient été légitimement dévolus à Régnier , duc dé Lorraine, Gh de sa fille : mais l'alliance de cette princesse avec la maison de Lorraine avait tellement irrité ion père 9 qu'il légua ses titres an royaume de Naples , ainsi que le comté de Provence 9 son patrimoine réel, à un comte du Maine, qui , à sou tour,/ les transmit par son testament 4 la couronne de France. Louis XI se mit eTi possession de la Provence, et s'inquiéta peu du royaume de Naplea.

(0 Cantines, qui parle assez mal du père , trace le portrait 4u M& d'une manière très-laconique. Nul homme n'a esté plus cruel que lui, ne plus mauvais, ne plus vicieux et plus infect, ne Plus gourmand que lui, l 7, c. i3.

Maie Charles VIII, héritier de l'ambition deson père sans avoir cette sagacité réfléchie qui le détournait en général de tonte entreprise impraticable , et se trouvant , par l'état intérieur de son royaume, dans une position beaucoup plus avantageuse que n'avait jamais été celle de Lotfis, était prêt à marcher pour faire valoir ses droits 6ur Naples, ou même pour exécuter de plu6 vastes desseins. Depuis deux siècles, les rois de France avaient déjà essayé, par intervalles, de faire des conquêtes en Italie. Philippe»le-Bel et ses successeurs se montrèrent jaloux d'entretenir des relations avec les Guelfes, et de se faire considérer comme chefs naturels de ce parti, de même que les empereurs d'Allemagne l'étaient des Gibelins. Les longues guerres avec les Anglais. forcèrent la cour de France à songer & sa défense. Mais au quinzième siècle, elle reprit ses projets de conquêtes au-delà des Alpes. Plusieurs fois, ainsi que je l'ai dit, la république de Gênes s'était placée sous la domination de la France. Les ducs de Savoie, maîtres de la plus grande partie du Piémont et des passages des Alpes, étaient par naissance, par mariages, par politique habituelle , entièrement dévoués aux intérêts de la France (1). Dans la précédente guerre de Ferdinand contre la maison d'Anjou , le pape Pie il,

(1) Denina, Istoria àelV lialia occidentale, t, 2, passim. Louis XI traita la Savoie comme' un fief de la France ; il s'immisça dans toutes ses- affaires , «t alla jusqu'à s'emparer de la régence après la mort de Philibert I, sous prétexte d'empêcher des troubles. P. 1 85. Le marquis de Saluées, qui possédait de grand* biens dans la partie méridionale du Piémont, avait fait hommage à la France depuis Tau i353 ( p. 40) , quoique le duc de

grand politique, vit combien était dangereuse pour l'Italie cette influence de la France, et s'efforça d'empêcher l'introduction de ses armées (i). Les provinces centrales delà Lombardie étaient alors entre les mains d'un homme également célèbre par ses talens* politiques et militaires, François Sforce. Sachant que la maison d'Orléans avait des prétentions sur ses propres états , il se lia étroitement avec la dynastie aragonaise qui occupait alors le trône de Naples, et qui avait avec lui un intérêt commun contre la France. Mais, à sa mort, l'union de Milan avec Naples se relâcha. Dans le nouveau système, Milan se ligua avec Florence, et quelquefois avec Venise , contre Ferdinand et Sixte IV, pontife turbulent et sans principes. Ludovic Sforce, qui avait usurpé la tutelle du duc de Milan , son neveu , vit , à mesure que ce jeune homme approchait de sa majorité,

Savoie fût son véritable suzerain. Cette circonstance présenta a la France an nouveau prétexte pour intervenir dans les affaires de l'Italie. P. 187.

(1) Côroe de Médicis ayant > dans une conférence avec Pie II à Florence , témoigné fa surprise de ce que le pape soutenait Ferdinand, Pontife x haud ferendum fuisse ait, regem à se constitutum armis ejici, neque id Italiœ libertatiï conducere; Gaifo.fj si regnum obtinuisscnl, Sérias haud dubià subacturos ; Florentirios advetsus lilia nihil acturos ; Borsium Mutina ducem, Gallis gallioremvideri; Flaminico regulos ad Francos inclinare; Genuam Francis subesse, et civitatem Asttnsem / sipontLfecc romanus aliquandà Francomm amicus*assumatur, nihil neliqui in Italiâ remanere quod non transeatin Gallorum nomen; tueri se Jtaliam , dùm Ferdinandum tueretur. Comment, PU secundi, 1. 4 , p. 99. Spondanus, où j'ai trouvé l'indication de ce patauge, en parait très- courroucé. Mais Tannée 1494 prouva que Pic JI était un profond politique.

qu'il fallait consommer un grime par un «rime. Déposer et assassiner son pupille était un projet qui n'effrayait pas sa conscience , mais que désavouait la prudence. Il s'était fait deux ennemi* déclarés dans Ferdinand cta JNaples, et Pierre de Médiois, héritier de Laurent, Son obstination à retenir un pouvoir usurpé amènerait probablement une révolution à i493. Milan. D'après ce»/ considération^ Ludovic Sforce excita le roi de France k entreprendre la conquête de Naples (*)»

Tant que les trois grandes puissances de l'Europe, occupées par des divisions intestine* ou par des guerres étrangères, ne purent déployer taira forces naturelles, les Italiens éprouvèrent si peu de crainte pour leur indépendance > qu'ils appliquèrent toute leur politique à régler entre eux l'équilibre de* for* cçs. Vers la fin du quinzième siècle, un coup-d'œil plus vaste sur l'ensemble de l'Europe leur aurait démontré la nécessité d'étouffer les petites haines, de sacriGer les petites ambitions pour maintenir l'indépendance de leurs gouvernemens ; non pas en cherchant à fondre en une seule *nonarchie Lombards et Napolitains, principautés et républiques, mais en adoptant le plan plus juste et plus raisonnable d'une fédération générale* Les politiques italiens ne manquaient ni de réflexion ni de pénétration pour distinguer les vrais intérêts de leur pays. Mais telle est la volonté de la Providence , que }a sagesse ' )a plus profonde et la plus certaine, en matière

(1) Guichardin , 1. 1.

même de politique, ne doit jamais être séparée de la vertu. En sç cjégagepnt cfup'peiril imminent, Ludovic Sforce oublia que l'héritier présomptif du roi de Ffaqçç gwt d'anciens tftro à cette principauté de Milan qu'il cherchait à retenir par l'usurpation et le meurtre. Mais d'autres puissances que la France élevaient aussi leurs prétentions sur Milan et sur

Naple», et elle m devait pa# jouir tranquillement des dépouillée de l'Italie- Le bruit confus des armes, de pips en plus formidable, va- retentir des bords du Danube -et du golfe de 1|l Médhecrepée. Le sombre etastueieux Ferdinand, le vif et impétueux Maximilien se préparent à entrer dans la lice ; les plans de l'ambition vont se compliquer et s'étendre, et la querelle de la succession de Naplès sera la source d'une longue rivalité entre la France et la maison d'Autriche, Mais ici , pendant que, l'IUjîe est encore intacte, et avant que \es premières lances de la France brillent dans les défilçs des Alpes, B<W terminerons l'histoire 4« Moyen Agfc.

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