‹ L'Europe au Moyen ÂgeChapitre 20 sur 27 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Situation de Italie après l'extinction de la maison de Souabe. — Conquête de Naples par Charles d'Anjou. — Les républiques de Lombardie se soumettent à des princes onu à des usurpateurs. — Les Visconti de Milan; — accroissement de leur puissance. — Décadence du pouvoir des empereurs en Italie. — Etat intérieur de Rome. — Rienzi. — Florence; — précis historique de son gouvernement jusqu'à la fin du quatorzième siècle. — Conquête de Pise. — Pise; — son commerce, ses guerres maritimes avec Gênes, et sa décadence. — Gênes ; — ses guerres contre Venise. — Guerre de Chiozza. — Gouvernement de Gênes. — Venise ; — son origine et sa prospérité. — Gouvernement de Venise; — ses vices. — Conquêtes de Venise. — Système militaire d'Italie. — Compagnies d'aventure : — 4° étrangères : Guarnieri, Hawkwoed : —- 8° indigènes : Braccio, Sforce, — Progrès de l’art militaire. — Armes offensives et défensives. — Invention de la poudre, — Naples. — Première dynastie d'Anjou. — Jeanne I'*.— Ladislas. — Jeanne If. — François Sforce devient duc de Milan. — Alphonse, roi de Naples. — Etat de l'Italie pendant le quinzième siècle. — Florence. — Elévation des Médicis , et chute de leurs adversaires. — Prétentions de Charles VIII au trône de Naples.

Les temps qui s’écoulérent depuis la mort de Frédéric, en 1250, jusqu'à l'invasion de Charles VII], en 1494, forment une période longue, confuse, et dans laquelle il est impossible d'établir des. divisions naturelles. C'est une époque extrémement brillante sous plusieurs rapports ; l'époque de la poésie , des lettres, des arts, des progrès continuels en tout genre. L'Italie obtint alors sur les nations transalpines une supériorité intellectuelle qu’elle n’avait pas encore déployée depuis la chute de l'empire romain. Meis son histoire politique présente un dédale de petits’faits tellement obscurs et dénués d’importance, qu'ils ne peuvent captiver l'attention; tellement embrouillés et peu susceptibles de classification, qu'ils ne laissent que confusion dans la mémoire. Les événements généraux plus dignes de remarque, qui signalent cette longue période, sont t’établissement de petites tyrannies sur les ruines du gouvernement répablicaln dans ja plupart des villes, l'élévation progressive de trois grands Etats, Milan, Florence et Venise ; la rivalité maritime et commerciale de cette dernière ville et de Gênes, l'établissement

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définitif des papes dans la souveraineté texritariale dent ila joaissent maintenant, et les révolutions du royaume de -Naples sous k dynastie d'Anjou, puis sous celle d'Aragon.

Après Ia mort de Frédéric II, les dénominations de Guelfes et de Gibelins n'avaient plus de sens raisonnable, On continuait de commettre les crimes les plus affreux , d'endurer tous les maux , pow un vain son, pour une ombre qui faisait encore illusion à des hommes fanatiques et abusés. Les Guelfes reconnaissaient Ja souveraineté nominale de l’empire, et lui contestaient seulement une souveraineté jindéfinie, que les Gibelins eux-mêmes auraient él peu disposés à soutenir. Mais les haines violentes attachées à ces motss’eavenimèrent de plus ea plus, jusqu'à ce que des siècles d’ignominie et d’oppression eussent étouffé toutes les passions énergiques dans les ceurs.d’un peuple avili.

‘La.chute de la maison de Souabe parut achever le triomphe de Rome. Le parti Gibelin se soutint, il est vrai, encore quelque temps, et remporta même des avantages dans le nord de I’Italie, mais deux événements qui survinrent bientôt rendirent à la faction contraire tout son ascendant. Le premier fut la mort d'Eccelin da Romano, dont les rapides succès en Lombardie menaçaieat l'Italie d'un épouvantable despotisme (1259 ) : les Guelfes et les ‘Gibelins onblièrent un moment leurs haines, et s'unirent pour le renverser. L'autre événement, bien plus important, fut le changement de dynastie qui eut lieu à Naples. Après la mort de Conrad, Maiafroi,.son frère naturel, s'était misen possession de ce royaume (1254). I} avait d’abord prétendu agir dans l'intérêt du jeune Conradia, mais il ne travaillait en effet que pour lui-mème. Actif et ferme, capable d'occüper un poste aussi difficile, les Gibelins le eenjsidéraient comme leur chef et comme le représentant de son père. Les papes, indépendamment de leurs dispositions hostiles à Fégard d'un fils de Frédéric II, désiraient voir un trône aussi voisia du leur: occupé.pac un seuveraia dans lequel ils pussent avoir plus de confiance. Ils excitèrent Charles, comte d'Anjou, frère êe Louis IX; 4 entreprendre une croisadé ( on considérait. alors comme croisade -toute guerre faite dans l'intérêt de Rome) contre l'usurpateur de Naples. (1266) Une bataille détida:da sortde'ce soyaume, et les résultats de cette bataflle infludrent pendant plusieurs siècles sur les destinées de [ Europe : Mainfcoi périt dana.la mélée ; mais

Phéritier légitime. des Frédérics vivait encore. Agé seulement db dix-sept ans, Couradin, fils de Conrad, essaya de reconquérir .son héritage ; entreprise téméraire , du moins-suivant.le jugement qu'on én a porté après l'événement. Il tomba entre les mains de Charles ; et la voix de ees siècles grossiers s’est unie à epllke d'une postérité plus éclairée pour flétrir d'une éternelle infamie le nom d’un prince qui, pour s'assurer la jouissance paisible de sa conquête, ae balanca pas à faire couler sur l'échafaud le sang d'un rival honorable, ou plutôt de l'héritier légitime d’un trône dont il n'était, lui, que l'usurpateur. La maison de Souabe s’éteignit avec Conradin ; mais Constance, fille de Mainfroi, en donnant sa main à Pierre III, avait transporté dans la maison d'Aragon ses droits au trône de Naples et de Sicile.

Le succès d’un monarque que les pontifes romains avaient choisi pour leur champion changes dans toute l'Italie la fortune des factions. Charles chassa les Gibelins de Florence, où ils possédaient un empire absolu depui la mémorable victoire qu ils avaient remportée quelques années auparavant sur la rivière Arbia. La chute de Conradin jeta le découragement dans tout le parti. L’Allemagne.ne pouvait offrir aux Gibelins que peu de ressources , lors même que le trône impérial, depuis longtemps vacant, aurait été occupé par un prince allemand. Dans presque toutes les villes la populace tenait à l'Église et au nom de Guelfe. Les armes du roi de Naples étaient soutenues par les excommunications des papes , et pendant le reste du treizième siècle, le nom de Gibelin fut un terme de proscription dans la plupart des républiques de la Lombardie et de la Toscane. Charles fut nommé par le pape vicaire-général de cette derniére province. C’était un nouveau droit que s’arrogeaient les papes, de nommer les lieutenants de l'empire pendant la vacaaceda trône, qui , à la vérité, ne pouvait être complétement occupé sans leur consentement. Mais on vit bientôt que ce prince aspirait à la souveraineté de toute l'Italie, Quelques-uns des papes eux-mêmes, Grégoire X'et Nicolas IV , devinrent jaloux de leur créature. On proposa, au congrès tenu à Crémone en 1269, d'accorder à Charlés la seigneurie de toutes les villes guelfes; mais la majorité, plus prudente, .aima mieux Pavoir pour ami que pour maître !.

1 Sismondi, t. LL, p. 417, Cependant, cette méme année, plusieurs villes, et, entre autres, Milan prétérent serment de Gdslité à Chartes. 1bid, En 4273, il

1 Les villes de Lombardie, guelfes ou gibelines, n'étaient plus animées de ce noble orgueil qui dédaigne le despotisme d’un homme, sentiment qui est aux gouvernements républicains ce que ja chasteté est aux femmes, un priacipe Conservateur sur lequel il ne-fant jamais raisonner, et qu'en ne doit jamais soumettre à des câlcals d'atilité. Soit force, soit ruse, soit par suite de leur libre choix, ta plupart des républiques lombardes étaient déja tombées sous te jong de quelqu'un de leurs principaux citoyens , qui deviat le seigneur (sgnore), ou, dans l'acception grecque du mot, le tyran de son pays. Le premier exemple d’une délégation volontaire du pouvoir souverain fat celui de Ferrare, qui, comme nous l'arons dit plus haut, se donna au seigneur d’Este. Eccelin fut, dans toute la force du terme, le tyran des villes au delà de l’Adige ; et l’expérience de ses cruautés aurait di propager dans toute l'Italie l’herreur du despotisme. Mais, aux yeux des factions furieuses, tous les dangers disparaissaient devant l’idée de voir dominer leurs adversaires. Fatiguée de ces vaines et éternelles discordes, dont chaque parti était tour à tour la vietime, la liberté se retira d’un peuple qui déshonorait son nom; etles Lombards, ces tarbulents, courageux, intraitables républicains, n’aspirérent plus qu'à la servitude, et supportèrent patiemment la plus dure oppression. Si quelquefois les excès de latyrannie parvenaient à lasser leur patience, et qu'une ville soulevée rejetât son souverain , elle ne faisait que changer de maitre, et ces efforts passagers d'un peuple impuissant ne servaient qu'à amener un despotisme différent, et quelquefois pire 1. Dans plusieurs villes, il ne se trama pas us seul était seigneur d'Alexandrie et de Plaisance et recevait des tributs de Milan, de Bologne et de la plupart des villes de la Lombardie (Muratori). Son intenties était évidemment de profiter de la vacance du trûne impérial pour y monter laimême, ou du moins pour se placer, à l'égard des Elats italiens, dans la même situation que les empereurs ; c’est-à-dire que, suivant l'usage des douzième à treizième siècles, il auraît laissé les villes en possession de tout ce que nous appetens indépendance, se réservant seulement une souverainelé neminale.

x Le-sert de Passerino Bonaceorsi, seigneur de Manteue ca 1328, offre ue exemple de ces changements d'un tyran pour un autre, Louis de Gonzague le surprit, parcourut la ville avec une troupe de cavaliers, criant : Viva il popolo, ¢ smaja Messer Passerino ¢ le sue gabelle ! twa Pusserino sur la place, mik sem le à mort de seny-froid, ¢ pot ai fece signere delia lerre, Villani, 1. 40, ¢, 90, où serve, en bon républicain, que Dieu avait accompli en ceci les paroles de soa Kvangile ( quel Evangile?): « Je détruiral mon ennemi RES esnemi, : Abbatiendo l'uno tranno per l'alro.

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complot, on ne laissa plus échapper un soupir en-feveur du gouvertement républicain, lordqu'une fois le despotisme d’ua seul eut été établi. Les peuples passèrent, par une transition graduelle, mais sûre, da pouvoir limité au pouvoir absole, du pouvoir temporaire au pouvoir héréditaire, d'un régime do justice et de modération à un régime d’extorsions et de cruäutés. Avant le milieu du quatorrième siècle au plus tard, toutes ces villes qui avaient dédaigneusement refnsé les plus légères marques de soumission aux empereurs, perdirent jusqu’au souvenir de leur indépendance, et se virent partagées comme un patrimoine incontestable entre. les en- ‘fants de leurs nouveaux maîtres. Telle est la marche progressive dé Fusurpation; tel est le châtiment que le ciel réserve à ceux qui dissipent dans la licence des factions le premier des biens sociaux, la Nberté 1.

La ville qui s'était le plus distingnée, dans les deux guerres contre la maison de Souabe, par son invincible attachement aux institutions républicaines, fut ka première à les sacrifier, quelques années après la mort de Frédéric IT. Milan était depuis longtemps agitée par des dissensions entre la noblesse et le peuple. Les forces de ces partis étant à peu près égales, leurs suceës étaient alternatifs. Chacun avait son podestat, distinct du magistrat légitime de la ville. L’archevéque: fra Léon Perego était à la tête de la moblesse. Le peuple choisit pour chef Martin della Torre, gentilhomme que l'ambition avait jeté dans le parti démocratique. Un noble ayant assassiné un de ses créanciers, les deux partis prirent les armes en 1257. Cette guerre civile, variée dans'ses succès, et interrompue par plasieurs traités qui, avec la malheureuse disposition des esprits, ne pouvaient prendre de consistance, se termina, au bout de deux ans, par l'entière défaite de l'aristocratie, et par l’élection de Martin della Torre à la dignité de chef et seigneur

4 Voir les observations de Sisemondi, t. IV, p. 242, sur la conduite des seigneurs ( signori) lombards pendant le premier période de leur puissance, Ils étaient, en général, choisis dans une assemblée du peuple, quelquefois pour un tempslimité, qu'on prorogeait de 1a même nranière. On consultait le peuple en cevtatnes occasions, Ily avait à Milan un conseil de meuf cents nobles : ca conseil n’était ni permanent ni représentatif; mais les membres en étaient choisis at convoqués à fa volonté du gouvernement pendant les règnes des Visconti. Corie, p. 5f9, 585. Ainsi, comme l'observe Sismondi, Hs Fee le RON ke peuple en détruisant sa liberté. os

(capitano e signore \ du peupte. Quoique les MHäriais n'eusseñt probablement pas l'intention de renoncer à la souveratteté inhbrente à leurs assemblées générales, its perdirent bientdt teur esprit républicain : cinq membres de la famifte della Torre pewvent être cossidérés comme ‘ayant régné successivement # Milan; chacan ‘dew, il est vrai, parvint'à la souveraineté en vertu d’une éleotion formelle, mais aussi par la reconnaissance tacite d'une espèce de droit héréditaire. Vingt ans après, la famille des Visconti, attachée on patti contraire, supplanta les Torriani; et la rivalité de ces dew ‘grandes maisons ne finit qu'à l'établissement de Mathieu Visconti, én 1313; mais le peuple n’était toujours considéré que comme l'instrument de l’un ou de l'antre parti, et tont au plus comme dt cidant sur tes prétentions de ses maitres.

La vigueur et l’ensemble que les succès de Charles d'Anjou avaient donnés au parti guelfe, ne durèrent pas longtemps. Ce prince se trouva bientôt engagé dans une tongue et malheureuse querelle avec les rois d’Aragon, sous la protection desquels s étafent mis les Siciliens révoltés. D'un autre côté, quelques hommes d'en caractère énergique soutenaient les intérêts des Gibelins en Lom bardie, ét jusque dans les villes de la Toscane. Les Visconti étaient ‘les chefs reconnus de cette faction. La famitke de la Scala, ‘qui ‘régnait depuis longtemps’ à Vérone, maintenait également la st ‘périorité des Gibelins dans le pays situé entre l’Adige et la me Adriatique. Castruccio Castracani, aventurier doué de grands‘ te lents, s'était fait prince de Lricques, et donnait aux Gäbelinsen puissant renfort au sein même du parti de l'Église en Toscane: mais sa mort y rétablit l’ancien ordre de chosés. Les petits tyres étaient tantôt Guelfes, tantôt Gibelins, suivant le cours des réro- ‘Tutions locales; mais, en général, ces derniers finirent insensiblement par prédominer. Ceux qui tenaient encore à l'indépendant de l'Italie, ou à la conservation de leur propre puissance, avaient, ilest vrai, bien moins à craindre du fantôme des prérogatives impériales, trop longtemps négligées pour qu'il fût possible de les re mettre en vigueur, que de cette nouvelle race de princes étranges que les papes avaient substituée à la maison de Sousbe. Les rois de Naples de la famille d’Anjou, maîtres dela Provence, pouvaient faclement envahir le Piémont et faire trembler les Milanats. Robert, | troisième souverain de cette dynastic, aspird presque ouvertomest,

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comme son afeul Chartes I*', à se rendre maître de l’Etalie, S'il offrait des secours aux villes guclfes engagées dans quelque guerre, ses offres étaient toujours accompagnées d’une demande de la souveraineté. Plusieurs d'entre elles cédèrent à son ambition; Florence elle-même Finvestit deux fois d’une dictature temporaire. Ea 1314, il était reconnu comme seigneur de Lucques, de Florence, de Pavie, d'Alexandrie, de Bergame et des villes de la Romagne. Ea 1318, les Guelfes de Génes ne trouvèrent pas d'autre ressource contre les émigrés gibelins qui étaient sous leurs mars, que de faire en faveur du roi de Naples un abandon de leurs libertés pendant l'espace de dix années, terme qu'il fit proroger pour six ans de plas. Les papes d'Avignon, et surtout Jean XXIF, aveugles pas ln

haine qu'ils portaient à Louis de Bavière et à la famille des Visconti, secondaient tous ces ambitieux projets. Mais la mort de Robert, et les troubles qui bientôt agitèrent son royaume, arréicrent

l'exéeution de ses plans.

A la fin du treisième siècle, on comptait dans le nord de l’Italie presque autant de princes qu’il y avait eu de villes libres dans le siècle précédent. L'égalité de leurs forces, et les révolutions domestiques qui souvent ébranlaient leurs trônes, les empéchérent pendant quelque temps d’empitter sur leurs voisins. Mais peu à peu leur nombre diminua : une foule de petits usurpateurs disparurent des villes du second ordre, et le peuple, sans désir ou sans espoir de liberté, se crut heureux d'échanger la honteuse domination de ces obscurs tyrans contre celle de quelques familles plus illustres et plus puissantes. Versl’an 1305, les Etats de la Lombardie centrale étaient soumis aux Visconti. Quatre autres familles se présentaient en seeonde ligne : Celle d’Este à Ferrare et à Modène ; à Vérone celle de la Scala, qui, sous Cane et Mastino de la Scala, avait paru vouloir disputer aux seigneurs de Milan l'empire de la Lombardie ; la maison de Carrare à Padoue, la dernière des villes de Lombardie qui eût sacrifié sa liberté ; enfin à Mantoue la famille de Gonzague, qui n’obtint jamais de grands accroissements de territoire, et qui, -pour cette raison sans doute, continua d'y régner paisiblement jusqu'au dix-huitième siècle. Mais leurs forces réunies, comme l'événement le prouva quelquefois, pouvaient à peine lutter contre ha paissaace dés Visconti.. Cette famille, objet de toutes les ligues qui se formèrent en Italie pendant plus de cinquante ans, constam-

ment opposée à l’Église, et familiarisée avec les interdits et les excommunications ; cette famille, qui ne produisit jamais un grand capitaine, mais qui fut féconde en tyrans justement abhorrés à cause de leur perfidie et de leurs cruautés; cette famille, favorisée par une suite presque continuelle de succès, put ajouter ville sur ville à la souveraineté de Milan, jusqu’à ce quelle eût absorbé tout le nord de l’Italie. Sous Jean-Galéas, qui commença à régner en 1385, la couleuvre {c'était l'emblème qui distinguait ses armes) prit une attitude vraiment menaçante 1. Ce prince renyersa la puissante famille de la Scala, dont les vastes Etats agrandirent son territoire. De Verceil en Piémont jusqu’à Feltre et Bellune, tout lui était soumis ; et les villes libres de la Toscane, Pise, Sienne, Perouse, et Bologne même, séduites par une espèce de charme, se donnèrent spontanément à ce tyran astucieux.

Quelque grande que fut la puissance des Visconti en Italie, ils ne purent de longtemps faire disparaître la tache de leur usurpation aux yeux des souverains légitimes de l’Europe. Au siége de Génes, en 1318, Robert, roi de Naples, rejeta avec dédain la proposition faite par Marc Visconti de décider leur querelle par un combat siogulier 2. Mais, chez les rois comme chez les autres hommes, l’intérèt fait facilement fléchir l'orgueil. Moyennant cent mille florins, Galéas Visconti acheta pour son fils la main d’une fille de France, traité que les historiens français signalent comme une humiliation pour leur couronne. Quelques années après, Lionel, duc de Carence, second fils d’Edouard LIT, épousa la fille de Galéas, et c'était sans doute un parti non moins brillant que l’autre. Ces deux alliances furent de courte durée; mais le mariage de Valentine, fille de Jean- Galéas, avec le duc d'Orléans, en 1389, eut des suites bien plas importantes, et transmit à Louis XIL et à François I°’, descendants de cette princesse, des droits qui furent la cause principale des Jongues calamités qui affligérent l'Italie au commencement du seizième siècle. Peu de temps après ce mariage, les Visconti se

4 On rencontre souvent dans les auteurs ilaliens des allusions héraldiques. Teas les historiens du quatorziéme siècle emploient habituellement la couleuvre, w biscione, pour désigner la puissance de Milan.

2 Della qual cosa tl rè molto sdegno ne prese. Villani, 1. 9, c. 93. La veuve de Nino di Galtara, noble de Pise, qui avait une sorte de principauté en Sardaigne.

“ayant épousé'un Visconti, te mariage, ainsi que nous l’apprend le Bante, fe! considéré comme une mésslliance. Purgatorio, cant. 6.

trouvèrent tacitementadmisau rangilesautres maisons souvéraines, per l'érection de Milan en duché, en vertu des lettres patentes de l'empereur Wenceslas 1 ( 1395).

Après la mort de Frédéric II, l'Italie fut presque entièrement affranchie de l'autorité impériale. Rodolphe de Hapsbourg, qui monta sur le trône d'Allemagne à la suite d’un long interrègae(1272), était trop prudent pour dissiper ses faibles ressources dans une entreprise où la puissante maison de Souabe avait échoué. Environ quarante ans après ( 1309), l'empereur Henri de Luxembourg, prince dont les Etats héréditaires étaient, comme ceux de Rodolphe, peu étendus, mais d'un esprit actif et sage, sut profiter de l'antique vénération éncore attachée au titre impérial, et des jalonsies mutuelles des Italiens, pour recouvrer, pendant quelque temps, une grande influence. Mais, quoiqu'il affectât une conduite impartiale et le désir d'opérer un rapprochement entre les Guelfes et les Gibelias, il ne put triompher de la méfiance des premiers : ses besoins l'obligèrent à faire des demandes d'argent considérables ; et quand les Italiens virent combien sa cavalerie allemande était peu nombreuse, ils reconnurent que l’obéissance était un acte purement volontaire de leur part. Henri mourut cependant assez tôt pour s'éparguer ua revers décisif. Louis de Bavière et Charles IV, ses successeurs, descendirent des Alpes avec les mêmes intentions; mais, après quelques succès momentanés, ils furent l’un et l’autre contraints de se retirer d’une manière peu honorable. Cependant les Italiens ne rompirent jamais ce fil presque imperceptible qui les attachait à l'Allemagne. Le vain titre d’empereur romain commandait encore leur obéissance, bien qu'il füt à la disposition de sept électeurs teutoniques, qui agissaient sans leur concours. Florence elle-même, la plus indépendante, la plus fière desrépubliques, fit, en 1355, avec Charles IV, un traité qui, en confirmant les libertés dont elle jouissait alors, portait par cela même une atteinte assez grave à sa souveraineté ?. Cette déférence qu’on témoignait pour

1 Corio, p. 538.

3 La république de Florence était alors menacée par une coalition que les villes de Toscane avaient formée contre elle, et Ja protection de l'empereur lui était utile; mais elle ne consentil qu'avec une grande répugnance à une simple reeonnaissance nominale de som autorité. La première fois que les enveyés de Florence haranguérent l'empereur, ilsne voulurent employer que les mots de Santa Corone,

les prétendues prérogatives de l'empire, au moment niême où ‘elles étaient le moins redoutables, provenait en partie de ta crainte jatouse qu'on avait de l'intervention de la France ou de Naples, en partie de la haine nationale contre les papes retirés à Avignon, et jusqu'à un certain point aussi d’un respect mal entendu pour l’antiquité, sentiment qu'avait enfanté la renaissance des lettres. Les grands jurisconsultes, et les poétes bien plus grands encore du qaatorzième siècle, apprirent aux Italiens à considérer l'empereur comme un souverain en expectative, auquel étaient subordonnées leurs différentes principautés et républiques, qui ne possédaient d'autorité légitime que pendant son absence.

Il était cependant une province de l'Italie à l'égard de laquelle l'empire avait, dès le commencement de cette période, renoncé a ses droits de souveraineté. Depuis la donation de Pepin, donation confirmée et étendue par une multitude de chartes postérieures, le saint-siége avait des prétentions assez justes sur la Romagne ou exarchat de Ravenne. Mais ces mêmes papes, dont les menaces portaient la terreur jusqu'aux extrémités de l’Eurepe, étaient encore -bien faibles comme princes temporels. Innocent III lui-même n'avait pu parvenir à se faire mettre en possession de cette partie du patrimoine de saint Pierre. Les circonstances qui accompaguèrent l’avénement de Rodolphe inspirèrent plus de confiance à Nicalas I1J. Rodolphe confirma en tout point les donations de Louis I", d’Othon et de ses autres prédécesseurs; mais il éprouvait

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“ou Serenissimo Principe; sanza ricordalo imperadore, o dimostrargli alcuna reverenza di suggezzione, domandando che il comune di Firenze volea, essen- .dogli ubbidiente, le colali e le cutali franchigie per mantenere il suo popolo nelf usala libertade. Malt. Villani, p. 274 (Seript. Rerum Ital., t. XIV). Ce ton de hauteur déplut à Charles; et la république s’empressa d’apaiser le courroux du monarque en acceptant son privilège. Il faut avouer que dans cet acte l'empereur parle en maitre. Le gonfalonier et les prieurs y sont déelarés ses lieutenants. Les députés de la ville lui firent hommage, et prétèrent serment de fidélité. Les eirconstances engagèrent les principaux citoyens à consentir à une soumission qu'ils savaient n'être que nominale ; mais le peuple, plus fier, moins indifférent à l'égard des noms, ne s’y prêta qu'avec une répugnance bien marquée. Le traité fut .sepl fois prupésé dans le consiglio del popolo, et sept fois rejelé avant qu'an pat calmer les passions soulevées. Sa publication n'excila aucune marque de joie. Les édifices publics seuls furent illuminés ; mais un morne silence indiquait assez que chaque citoyen sealait son orgueil blessé. Matt. Vill., p. 286, 290; Sismondi, t. VI, p. 238. |

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encore de la répugnance ou quelque honte à renoncer à ses droits impériaux. Aussi sa charte maintient expressément l'intégrakté de l'empire (sine demembrakione imperii) ; et les villes de la Romagne prêtèrent serment de fidélité entre les mains de son chancelier. Mais le pape ayant fait valoir ses titres avec beaucoup de fermeté, Rodolphe jugea qu’il était plus prudent de ne point s'engager dans une querelle qui pouvait lui être fatale, et fit, en 1278, un abandon absolu des droits de souveraineté que pouvait avoir l'empire sur tous les États précédemment donnés au saint-siège 1.

C'est ici une époque remarquable dans l'histoire de la puissance temporelle de Rome. Mais Rome ne faisait que remplacer I'empereur, et sa souveraineté n'était point incompatible avce l’indépendance réelle des villes libres, ou des usurpateurs qui s'étaient élevés parmi elles. Bologne, Faenza, Rimini, Ravenne, et une foule d’autres moins importantes, prétérent serment de fidélité au pape, mais n’en continuérent pas moins à régler à leur gré leur administration intérieure et leurs relations extérieures. La première-de ces villes était bien supérieure aux autres per sa population et sa eélébrité, et, à quelques intervalles près, elle conserva son gouvernement républicain jusqu’à la fin du quatorzième siècle. Les autres étaient esclaves de petits tyrans encore plus obscurs que ceux de la Lombardie. Il n'était pas très-facile aux papes d'Avignon de rentrer en possession d'une souveraineté à laquelle ils paraissaient avoir renoncé : ils firent cependant plusieurs efforts pour s’y rétablir, employant tantôt les armes spirituelles, tantôt l'appui plus efficace de troupes stipendiées. Les annales de cette partie de l’'Italie ne présentent aucun intérêt. a |

Rome elle-même se montra pendont tout le moyen âge peu disposée à reconnaître le gouvernement de son évêque. Les droits de ce dernier n'étaient ni définis ni confirmés par aucune loi positive : l’empereur y fut longtemps souverain ; le peuple voulut toujours être libre. Indépendamment des causes ordivaires d’insubordination et d’anarchie qui existaient dans les autres États d’Ltalie, et qui agissaient également dans la ville capitale, d'autres sentiments particuliers aux Romains conservèrent chez eux une influence qui, sans être uniforme, se fit néanmoins sentir pendant plusieurs siècles.

4 Muraiori, A. D. 1274, 1275, 1278; Sismondi, t. UI, p. 461, -

Les débris de ce vaste héritage étaient encore assez beaux peur inspirer aux citoyens de Rome le noble sentiment de leur dignité. Fiers du nom vénérable qu’ils portaient, entourés des monuments des arts et de l'empire, ils oubliaient, dans les illusions de l'orgueil national, que les dieux tutélaires de l'édifice avaieat disparu pour toujours. Vers le milieu du douzième siècle, ces souvenirs furent exaltés par l’éloquence d’Arnaud de Brescia, novateur politique qui préchait contre la juridiction temporelle de l'Église. Les Romains, dans un accès passager d'enthousiasme, crarent devoir faire un ridicule étalage de leur importance, lorsque Frédéric Barberousse vint pour recevoir la couronne impériale; mais l'Allemand, choqué de leur ostentation, en témoigna son mécontentement en termes fort durs, et punit leur résistance !. Ils avaient moins à craindre des papes. Dans le cours de ce même siècle, plusieurs d'entre eux furent chassés de Rome par les citoyens révoltés. Lucius II mourut des blessures qu'il avait reçues dans une émeute. Le gouvernement fut confié à cinquante-six sénateurs que le peuple choisissait tous les ans, par l'intermédiaire d’un corps électoral composé de dix députés de chacun des treize quartiers de la ville 3. Cette constitution ne subsista pas tout à fait cinquante ans. En 1192, Rome, à l’imitation des autres villes, nomma un magistrat étranger qui ne , devait rester qu'un an dans l'exercice de ses fonctions 3, Le sénateur de Rome paraît n'avoir différé du podestat que de nom. Ce magistrat remplaça le sénat représentatif, qui o’avait pu conteair l'aristocratie la plus turbulente de toute I’Italie. Je ne répéterai pes ce trait de la justice sévère et inflexible de Brancaléon, trait qu'us grand historien a déjà tiré de l’obscurité. Ce fait ne sert pas seulement à jeter du jour sur les annales de Rome, il indique encore l'état général de la société en Italie, la nature des devoirs da podestat, et les difficultés que présentait leur exécution. Plus de su cents ans se sont écoulés depuis cette époque, et la charge de séns-

4 Othon de Freisingen, 1. 2, c. 22, nous a conservé la harangue impertinenle d'un orateur romaia à Frédéric, et la réponse de ce prince; mais lear longueur pourrait faire suupçonner qu’elles ont subi des additions. Cet historien aime asset d'amplification. On peut lire ces mêmes discours dans Gibbon, c. 69.

2 Sismondi, t. HI, p. 36. Indépendamment de Sismondi et de Muratori, j'engage le lecteur à consulter, pour l’histoire de Rome pendant le moyen âge, les derniers chapitres de l'ouvrage de Gibbon.

3 Sismondi, t. Il, p. 308.

teur subsiste encore : un magistrat étrangef siége au Capitole; mais il ne tient plus la verge de fer de Brancaléon, et le peuple n'a plus de part à sa nomination, qui appartient naturellement au suprême pontife. Aux douzième et treizième siècles, le sénat, et le sénateur qui lui succéda, exerçaient une des prérogatives de la souveraineté, celle de battre monnaie d’or et d'argent. Quelquesunes de leurs pièces existent encore ; elles portent des inscriptions couçues dans un style trés-républicain ?. La puissance temporelle des papes varia sans doute comme leur caractère personnel. Innocent III eut beaucoup plus d'autorité que les papes qui l'avaient précédé depuis un siècle, et même que plusieurs de ses successeurs. Il se Gt prêter serment de fidélité par le sénateur ; et, bien que les obligations imposées par ce serment ne fussent pas trés-étendues, cet acte seul devait être alors considéré comme une reconnaissance de sa supériorité 2.

Quoiqu'on fût à Rome, même dans le treirième siècle, beaucoup moins soumis à l’antorité légitime, quelle qu’elle fit, que partout ailleurs en Italie, la retraite des papes à Avignon laissa Rome dans un état bien plus déplorable qu'auparavant. Des actes de violence, des vols, des désordres de toute espète, se commettaient dans les rues. Les nobles étaient entre eux dans un état de guerre continuel. Leurs palais fortifiés ne leur suflisaient pas; ils convertissaient en forteresses les monuments sacrés de l'antiquité, et achevaient les ravages du temps et de la conquète. Jamais cette ville n'éprouva de pertes plus irréparables, et la chute de l'empire d'Occident fut moins funeste à sa capitale que lés misérables querelles des Orsini et des Colonne. Ces barons puissants bravaiént Fautorité, soit qu'elle fût entre les mains d’un légat d'Avignon, ou dans celles du corps municipal. Ce fut au milieu de cet état de dégradation ét de misère qu’un homme obscur, Nicolas Rienzi, conçut le projet, non-seulement de ramener l'ordre dans sa patrie, mais encore de lui rendre son ancienne grandeur (1347). Il avait reçu une éducation supérieure à sa naissance, et nourri son esprit de l'étude des meilleurs écrivains. Après avoir souvent harangué le peuple, sans que la noblesse, endormie dans une vaine sécurité, prit aucune mesure pour

1 Gibbon, t. XIE, p. 288; Muratori, MAMIE Ilal., Diss. 27. 9 Sismondi, p. 300.

prévenir le danger, Rienzi excita tout à coup un soulèvement , et obtint un succès complet. [Il fut proclamé tribun, mis à la tête du nouveau gouvernement, et investi d’an pouvoir presque iHimité. Les premiers effets de cette révolution furent prodigieux. Tous les nobles se soumirent, malgré leur répugnanece ; les routes furent purgées des brigands qui les infestaient; la tranquillité se rétablit à Pintériear; quelques exemples sévères de justice effrayérent les malfaiteurs; et tout le peuple vit dans Rienzi l’homme destiné à être le restaurateur de Rome et de l'Italie. La coar d'Avignon, qui ne pouvait sanctionner une pareille usurpation, aima mieux temporiser que de s'opposer directement au nouvel ordre de choses. La plupart des républiques et quelques princes d'Italie envoyèrent des ambassadeurs au tribun, et parurent reconnaître la légitimité de ses prétentions assez fastueuses. Choisi pour arbitre par le roi de Hosgrie et la reine de Naples, il n’osa cependant point décider leur querelle. Mais cette élévation si subite: enivra sa raison, et mit ea évidence des défauts incompatibles avec la hauteur de son rang. Si Rienzi eût vécu de nos jours, ses grands talents eussent trouvé ke sphère qui leur convenait ; car il avait un de ces caractères qu'il n'est pas rare de rencontrer chez les écrivains politiques; c'était un mélange d’heureuses qualités et de défauts , d’érudition, d’éloquence, d'enthousiasme pour le beau idéal, de vanité, d’inexpérience des hommes, d’irrésolution et de timidité naturelle. Ses défauts, expo. sés au grand jour, éclipsèrent l'éclat de ses vertus, et frent oublier ses bienfaits : it fut forcé d'abandonner le gouvernement et de se retirer en exil. Après être resté éloigné des affaires pendant plusieurs années, et en avoir passé quelques-unes dans les prisons d'Avignon, Rienzi fut ramené à Rome avec le titre de sénateur, mais avec me autorité dépendante du légat. On s'était flatté que les Romains

qui étaient retombés dans leur ancienne insubordination , se sovmettraient avec plaisir à leur tribun favori : c'est ce qui out effectitement lieu pendant quelques mois; mais bientôt ils cessèrent de respecter ua homme qui s'était assez peu respecté lui-même pour accepter un poste où il ne pouvait plus être libre, et Rienzi fut teé dans une émeute 1.

4 Sismondi,t. V, 6. 37; t. VI, p. 901 ; Gibbon, c. 70; De Sade, Vie de Pe trarque, L. 1, passtm; Tiraboschi, t. VI,-p. 359. I est difficile de résister à l'aë-

". TYALIE. | 135

Peu de temps après la mort de Rienzi, la ditierté de Rome paraît avbir encore ure foi respiré sows des institutions républiculues, mais avec des noms moins propres à réveiller des souvenirs -chéris. Des bannerets, magistrats choisis dens les treize quartiers de la ville, et ayant sous leurs ordres une milice composée de-trois mille citoyens, furent mis.4 la tête de la république. L'objet principal de cette nouvelle organisation était d’intimider les nobles, dont les excès, en l'absence de toute espèce de gouvernement, étaient devenus tout à fait intolérables. Plusieurs furent pendus dès la premfère année par ordre des bannerets. Les citoyens n'avaient cependant aucune intention sérieuse de se soustraire à la demination des papes; mais la négligence, l'éloignement funeste de ces pontifes, qui réclamaient leur obéissance en même temps qu'ils leur refusaient leur protection, mirent-tes Romains dans la nécessité de pourvoir eux-mêmes à leur sûreté. Ils étaient néanmoins toujours prêts à reconnaître et à recevoir leur évêque comme leur souverain, aussitôt qu'il reviendrait parmi eux. Avant ce retour même, en 1362, Jes Romains abandonnèrent, on ne voit pas par quel motif, leur eonstitution républicaine, et remirent les rênes du gouvernement: su légat d'Innocent VI 4. Nous voyons cependant, quelques - années après, l'institution des bannerets remise en vigaeur et en pleine autorité. Mais l’histoire intérieure de Rome paraît obsoure, et je n'ai pas eu le loisir de l'étudier dans tous ses détails. La ‘ville-jouit sans doute de quelque liberté politique pendant le schisme de l'ÉL

miration que toutes les circonstances romanesques de l'histoire de Rienzi tendent à exciter, et à laquelle Pétrarque s’abandouna si eveuglément. Le simple:bon sens n'était pas la qualité dominante de ce grand poëte. Il était imbu de deux idées, entre lesquelles il serait difficile d'indiquer la plus absurde ; c'était d'abord, que Rome avait conservé des droits légitimes à l'empire du monde; ensuite, quo a révolution opérée par Rienzi devait la remettre en possession de ‘ces’ droits. dean' Villani, babilant:de Florence, et ferme républitain, avait, une aphojen .hion différente, et qui a plus de poids à nos yeux que l'enthousiasme ¢t les élpges de Pétrarque. Ladetta impresa del tribuno era un’ opera fantastica, e di poco durare, 1.12, c. 90. Une femme célèbre a peint d’un trait le caractère de’ Riénvf, de Crescentius et d’Arnaud de Brescia, ces:entireustastes restasraieuts do le tberté romaine, qui ont pris les souvenirs pour les espérances. Corinne, fet, p. 159. Tacite aurait-il mieux dit?

1 Malt. Villani, p. 576, 604, 709 ; Sismondi, t. V, p. 92. La première période du gouvernement des bannerets parait avoir échappé à cet historien, qui oe leur institution à l'an 1375. Sb

glise ; mais il n’est pas facile de distinguer ses véritables priviléges au milieu des troubles tour à tour excités par les barons et la populace. En 1435, les Romains étérent formellement le gouvernement à Eugène IV, et élurent sept seigneurs ou principaux magistrats, à l'instar des prieurs de Florence 1. Mais cette révolntion ne fut pas de longue durée. A la mort d'Eugène, on agita la question de savoir si l’on proposerait une charte constitutionelle au pape futur. Étienne Porcaro, citoyen distingué par sa naissance et pas un ardent amour de la liberté, était ua des chefs du parti démocratique; mais il ne put communiquer au peuple tout le feu qui l'animait. On n’adopta aucune mesure : Porcaro, emporté par la fougue de son imagination, et s’abusant sur l'issue inévitable de son entreprise, trempa dans une nouvelle conspiration, et fut mis à mort sous le pontificat de Nicolas V 2.

La Toscane resta plus longtemps que la Lombardie sous le gouvernement d'un lieutenant impérial. Ce fut vers le milieu du douzième siècle seulement que Florence, Pise, Sienne, Arezzo, Pistoie, et plusieprs villes moins considérables, qui peut-être avaient déjà des magistrats électifs, se constituèrent en républiques indépendantes. Leur histoire, à l'exception de celle de Pise, est très-aride jusqu’à la mort de Frédéric II. On ne trouve dans les annales de Florence aucun événement important avant l’an 1184, où il est dit que Barberousse enleva à cette ville, à cause de son attachement à Église, le droit de souveraineté qu’elle exerçait sur le district on comté, pour le rendre à la noblesse rurale 3. Ce fait mérite surtout d'être observé comme une preuve que le système des villes était de réduire sous leur domination les propriétaires terriens de leur voisinage. Sous le règne de Frédéric II, Florence devint, autant qu'il lui était possible, l’alliée des papes. Les Gibelins y avaient, à Ia vérité, un parti puissant, qui comptait dans ses rangs la plupart des grandes familles, et qui, à l’aide de l'empereur, obtint quelquefois le dessus; mais ce parti paraît avoir été à peu près concentré dans la noblesse : le peuple était entièrement guelfe. Après plusieurs révolutions, accompagnées de proscriptions réciproques et de démolitions de maisons, les Guelfes, soutenus par Charles d'Anjou,

1 Script. Rer. Ital., t. HI, pars 2, p. 4126.

2 Idem, p. 1151, 1134; Sismondi, t. X, p. 18, 3 Villani, 1. 6, c. 12.

ITALIB. 137

obtinrent, en 1266, une prépondérance marquée ; et, après une ou deux tentatives infructueuses d’accommodement, on établit, comme loi fondamentale de la constitution de Florence, qu'aacun descendant d’une famille gibeline ne serait admissible aux emplois qui supposaient la confiance publique; c’était, dans un pareil gouvernement, une véritable exclusion des privilèges attachés à la qualité de citoyen.

Les révolutions domestiques, et les vicissitades de succès entre les factions furent si fréquentes à Florence, longtemps mème après cette époque, que le grande poëte qu’elle avait exilé la compare à un malade qui, ne pouvant trouver de repos, se procure un soulagement momentané en changeant continuellement de position dans son lit 1. Cet état de désordre ne cessa pas après le Dante. Mais on ne doit peut-être considérer les révolutions de Florence que comme le prix nécessaire de sa liberté. Elle mettait sa gloire etson bonheur à n'avoir subi que pendant un espace de temps très-court le joug odieux de ces vils usurpateurs sous lequel tant d'autres villes libres avaient été écrasées. Je ne puis me dispenser de tracer ici une esquisse de la constitution de cette illustre répablique. 31 n’est rien dans l’histoire d'Italie, à partir du règne de Frédéric II, qui mérite autant de fixer notre attention 2.

La base de la constitution politique de Florence était la divisien des commerçants en compagnies ou arts. On en compta d'abord douze ; sept qu’on appelait les grands arts, et cinq arts inférieurs ; mais le nombre de ces derniers fut successivement porté à quatorze. Les sept grands arts comprenaient les gens de loi et les notaires, les négociants en étolfes étrangères, qu'on appelait quelquefois calimala, les banquiers ou changeurs, les drapiers, les médecins et pharmaciens, les morchands de soieries, et les fourreurs. Les arts inférieurs étaient ceux des détaillants de drap, des bouchers,

4 E se ben ti ricordi, e vedi lume, Vedrai le somigliante a quella inferma, Che non pud lrovar posa in su le piume, Ma con dar volla suo dolore scherma.

| Puncatonio, cant. 6.:

æ Cette partie de mon travail m’a présenté de grandes difficultés. Je. ne connais, à l'exception de Sismondi, aucun auteur qui ait décrit avec exactitude le gouvernement de Florence, et cet historien lui-méme n’est pas vanjesre satisfaisant.

des serruriers, des eordonniers et des maçons. Cetle division, de moins en ce qui regordait les grands arts, remontait au commencement du treizième siècle 1. Mais ce ne fut qu'en 1266 qu'elle fut pleinement établie et incorporée à la constitution. It fut arrêté eette année que les sept grands arts auraient chacun lear conseil, un principal magistrat ou consul chargé d’administrer la justice en matière civile à tous les membres de sa compagnie et un banneret (gonfaloniere) ou officier militaire, à l’étendard duquel ils devaient se rallier toutes les fois que la tranquillité publique était menacée.

L'administration de la justice criminelle appartenait à Florence, comme dansles autres villes, à un podestat étranger, ou plutôt à deux magistrats étrangers, le podestat et la capitano del popolo, qui paraissent avoir exercé concurremment leur juridiction 2. L'autorité du podestat a pu être plus étendue dans la première partie du treizième siècle qu’elle ne le fut par la suite. Ces charges subsistèrent jusqu aux innovations des Médicis. Les magistratures domestiques subi rent des changements plus fréquents. Les consuls, qui,dans l’origine, avaient été les principaux magistrats de Florence, furent remplacés, vers le milieu du treizième siècle, par un collége de douze ou quatorze personnes, nommées anziani ou buonuomint, dont le nombre et la dénemination varièrent suivant les révolutions des partis. Cet ordre de choses fut entièrement changé en 1282, et le collége des anziant remplacé à son tour par une nouvelle magistrature supréme qui subsista josqu’à Vextinction de la république. Six prieurs, élus tous les deux mois, et tirés de chacun des six quartiers de la ville, et de chacun des grandsarts, à l'exception de celui des gens de loi, composèrent le gouvernement exécutif. Ils résidaient, pendant la durée de leurs fonctions, dans un palaisappartenant à la ville, ouils étaient entretenusaut frais de l'État. Les prieurs en exercice, réunis aux chefs et aux conseils {la capitudine) des sept grands arts, et à certains adjoints (arrott), qu'ils nommaient eux-mêmes, élisaient leurs successeurs par la voie duscrutin. Cet usage subsista environ quarante ans après

4 Ammiralo, A. D. 1204 et 1235. Villani, 1. 7, c. 13, donne à entendre que tes arts existaient comme compagnies commerciales avant l'an 1266. Marchiavel et Sismondi s'expriment d'une manière peu précise. Il semblerait, d'après eux, qu'ils ont été créés à cetle époque, qui est celle de leur importance politique.

2 Matt. Villani, p.194. G. Villani piace l'institution du podestat en 1297 ; mais Ri en est fait mention dès l'an 4184. Ammirato.

8 G. Villani, 1. G,c. 39.

“'SVALe. +39

Vétablissement de ce gouvernement. Mais une innovation tutroduite en 1324, et complétéé quatre ans plus tard, donna an curæetère particulier à le constitütién dé Florence: Un peuple vif et ambition, jaloux de sa souveraineté, dont il considérait Yexercice comms un objet de jouissance personnelle, persuadé en même teuips que Ja volonté de la masse ne pouvait toujours être exprimée directement, ni même par des représentants éhas, sans qu'it v'eût'à craindre la violence ou ia partialité ; ce peuple, dis-je, adopta l'idée bt zarre d'admettre par rotation aux charges de la magistrature tous les citoyens qui n’en étaient pas indignes par lear rang ou par leur conduite. Les prieurs, les douze buonwomini, les ‘chefs et les: com seils des arts, les bannerets et autres notables, dressaient Ues:listds séparées de tous les citoyens, guelfes d’origine, âgés de trente ans révolus, et dignes, à leuts yeux, de la conflance publique. Ces tistes étaient ensuite rassemblées et ceux qui les avaient faites, se réunissant au nombre de quatre-vingt-dix-sept ,. ballotaient chaque nom. Tous ceux qui obtenafent soitante huit boules moires 1 étaient portés sur une nouvelle liste ; ces noms étaient inscrits sur des billets séparés, jetés dans un sac ou bourse (imborsuti} et tirés successivement à mesure qu'on renouvelsit les ‘charges. Commue il y en avait plus de cinquante, toutes limitées à quatre niets d’exercice, plusieurs centaines de citoyens se trouvaient, dans l'espace de deux ans, appelés par rotation à participer au gouvernement. Mais, tots les deux ans, l'opération da scrutin était renouvelée ;'0n môlait de nouteaux noms à ceux qui n'étaient point encore sortis: de sort que le hasard pouvait priver un eoyen pendant toute sa vie oe sa portion de souveraineté 2.

La constitution de 1396 avait be quatre consells, à déc

1 Ceci diffère un peu de l'usage suivi dans nos clubs, et du eretd an carbone nolandi d'Horate. J'en attribuais autrefois la cause aa triomphe remporté en 1384 per la faction noire, qui signala les blancs comme Gibelins; mais j'ai depuis sexcontré ce même mode d'élection par boules noires dans une autre ville de Toscane dont le nom m’échappe.

2 Villani, J. 9,c. 27; 1. 40, c. 110; 1. 41, c. 408; Sismondi, t. V, p. 174. Cette espèce de loterfe, qui se recommande par une apperence d’équil¢, et: some écarler toute influence injuste, fut bientôt adoplée dans toutes les républiques voisines, et a toujours subsislé, suivant Sismondi, à Lucques et dans les villes de l'État de l'Église qui conservérent le privilége d'élire leurs Sn nie

peux; p. 98.

sion desquels les magistrats chargés du pouvoir exéentif deraignt soumettre toutes les propositions de loi et celles relatives à l'administration publique. Ces conseils furent supprimés : on les rempleca par deux autres : l’un, composé de trois cents membres tous plébéiens , appelé consiglio di popolo ; l'autre, de deux cent cinquante, appelé consigko di comune, où les nobles pouvaient être admis. Ils se renouvelaient tous les quatre mois , suivant le même mode de rotation qu'on avait appliqué eux charges de magistrature ?. Le parlement, ou assemblée générale du peuple de Florence, était rerement convoqué ; mais on n’oubliait pas le grand principe de tout gouvernement démocratique , la souveraineté suprême de la multitude. Cette constitution de 1324 fut arrêtée par tous les citoyens réunis en parlement : et lorsqu'il arriva de déléguer temporairement la seigneurie à un prince, ce fut en vertu de la même sanction. Ce que les historiens de Florence appellent en langage technique farci popoh , était l'assemblée du parlement , ou l'exercice immédiat de la souveraineté par le peuple, en qui tous les pouvoirs dérivés se trouvaient alors absorbés.

L'ancien gouvernement de cette république paraît avoir été en grande partie entre les mains des nobles. Ils étaient très-nombreux, et possédaient de grandes propriétés. Mais la constitution de 1266, qui correspondit à-peu près avec le triomphe de la faction guelfe, livea aux plébéiens le pouvoir législatif. et exécutif presque en entier. Les colléges des arts, dont les fonctions devinrent si importantes , n'étaient composés que de commerçants. Beaucoup de nebles s'enrôlèrent dans ces compagnies, et se placèrent au rang des négociants les plus distingués de Florence. Ils ne furent point exclus du collège exécutif des prieurs lors de sa fondation en 1282 : mais il fallait appartenir à l’un des grands arts pour parvenir à cette magistrature. C’est ainsi que la plupart des anciennes familles se virent écartées du timon de l’État, qui fut confié à une classe, objet naturel de leur mépris.

On ne voit pas que les nobles se soient ouvertement opposés a ces institutions démocratiques. Pleins de confiance dans leur force supérieure aux lois, ils s’inquiétaient peu de la sévérité des leis à leur égard. Ils conservaient encore cet orgueitieux sentiment d’in-

4 Sismondi, t. V, p. 95.

. BEALE. :: 141 dépendènte personmeibe qué avait caractérisé leurs anedizes-retran~ chés dans les Apennias. Les lois de Flerence et le chnaagement des meurs en Italie leur avaient fait transporter leur résidence a-le ville; mais ils y-habitaient des maisons fortes et élevées ; ils étaient entourés de leurs perents, de leurs alliés, des autres nobles. Maigré sa constitution, Florence ne put, pendant les premières années qui suivirent l'établissement des prieurs, résister à la violonce de ses nobles. Tous ses historiens, sans exception, attestent les eutrages, les assassinats qu’ils commettaient sar les individus des classes inférieures. En vain le podestat et le capitano del popolo offraient de faire justice : aucun témoin n’osait déposer contre un noble coupable; ou si le magistrat, faisant droit à une plainte, arrétait Faecusé, tous les parents.de celui-ci faisaient cause commune pour le délivrer; la populace se soulevait pour défendre les lois, et la ville n’était plus qu'un théâtre de désordre et de sang. J'ai déjà parlé de cette insubordination des classes supérieures comme d'un mal commun à teutes les républiques d'Italie : mais les historiens de Florence ; plus étendus que les autres, nous offrent les meilleurs témoignages que nous ayons sur ce sujet 1.

(1995) Les dissensions entre les petriciens et les plébéiens étaient dans toute leur force, lorsque Jean della Bella, descendant d'une ancienne famille, attaché au parti du peuple sans motifs apparents d'ambition, mais non sans passion, fit convertir en leis une série de dispesitions extrêmement préjudiciablesà l'ancienne aristocratie. La première avait pour objet la nomination d’un gonfalonier de la justice , officier chargé de faire exécuter les sentences du podestet et du capstano del pepolo, dans les cas où les officiers ordinaires ne poarraient y parvenir. Un corps de mille citoyens, qui fut ensuite porté à quatre mille, était sous ses ordres. Ces citoyens furent distribués par compagnies, et les gonfaloniers ou capitaines de chacune de ces compagnies formèrent une espèce de corporation ou de col lége, et une partie constituante du gouvernement. Cette nouvelle milice paraît avoir remplacé celle des compagnies d’arts, dont je n'ai trouvé de mention à aueune époque postérieure. Le gonfalonier de la justice faisait partie de la seigneurie avec les prieurs; il était considéré comme leur président, et, comme eux, renouvelé tous

4 Villani, 1.7, c. 115; 1.8, c. 8; Ammirato, Storia Fiorentina, 1. 4.

les deux .mois. C'était le premier magiatsat de Florence *. Si Jean delle Bella eût assez.compté sur l'efficacité de cette institatien: pour assurer l'exécution de la justice, son nom sesait à l'abri de tent reprovhe ; mais il crut devoirs la fortifier par des mesures plus rigoureases. Les nobles furent déclarés inéligibles à la digaité de prieur. Si-un neble commestait un. délit, sa famille était responsable, et passible d'une amende de trois mille livres; et pour que désormais le silence des témoins, à qui la crainte fermait trop souvent le bouche, n’arréiât pas le cours de la jestice, il fut décrété que le bouit public, attesté par deux personnes dignes de foi, serait considéré comme wpe preuve suffisante pour condamser un noble 2. Telles sont les: fameuses ordonnances de justice qu’on regarda à Florente comme la grande charte de la démocratie. Plus tard, elles ont été frappées de réprobation, comme des monuments d'une scandaleuse iniquité, et je suis pen disposé A les défendre. La deraière disposition surtout était une violation de.ces principes éterneds. qui:nous défendent de nous exposer, par de vains calculs d’utilité, au risque:de verser Je sang innocent. Mais il est impossible de ne pas voir que, sous ce même prétexte de nécessité, on a quelque- $ois déployé, à Fégard des classes inférieures, une sévérité aussi injuste que celle qu'elles pores alors exercer contre leurs supérieurs naturels. ..

. La soblesse sentit bientôt be les dangers-de se pesstion. Pendent un.demi-si¢de:elle ne cessa de.faire. des efforts pour ektenir quelques modificaitens aux ordonnances de justice ;. mais elle ne put toucker. un:ennemi fier de sou triomphe. Au.bout de trois amnées, fi est vrei, Jean della Bella, l’auteur de. ces institutions, fut enhs exil; sal ae mais peu rare, de l'ingratitude

1 Test à regretter que l’estimable éosivain à qui nous devens la Vie de Laurent de Médicis pe se sait pas donné la poine d'étudier les détails les plus connus de la constitution de Florence. Entre autres erreurs, et il en a commis un grand nombre, fl dit, t. IT, p. 51 (5e édit.), que le gonfalonier de Ja justice était Subordovind aus députés: des artisans, delegated: mechanics texpresston incorrecte), on priori. dell axtt, dont il porte le.nombre à dix. Le protocole des actes de 2a vépeblique paraît avoir été conçu ainsi qu'il suit : I priori dell’ arti e gonfaloméere di giustizia, il popolo e'l comune della eitta di Firenze. G: Villani, 1.49, c. 4@.

aVilldni |. 8,6. 4; Ammirate, p.488 (édit. 4647). On noma, aves lettre d'eseculor della giusitsia et une autorité égale à celle du podestat, un magistrat spécialement chargé de veillera l'exécution des ordonnances de justice. Ammir:, p.666.

as ‘ORALIB. -~ st : 145 des Florentins 4. Les richesses et la force physique des noblesn’avaient eependant reçu aucune atteinte, et ils dûrent toujewrs exerœr:uns influence considérable. Les anciennes familles furent celles qui se distingué¢rent le plus dans les fameuses querelles des Bianc/n et.des Neri. Personne ne joue un plus grand rôle dans les annales de Florence, au commencement du quatorzième siècle, que Corso Donati, chef de cette dernière faction, et qu'on peut regarder comme le modèle deces nobles-citoyens, turbulents, intrépides et ambitieux, qui peuplaient les républiques d'Italie 2. Mais les lois aequéraient de jour en jour plus de force. L’espece de proscription aaa poarsuivait les anciens nobles humilia leur orgueil : wee nouvelle aristocratie s'élevait ; c'était l'aristocratie de ces familles qui, après avoir occupé, peadant le cours de deux ou trois générations, les plus hautes magistratures, acquéreiont une importance héréditaire qui leur tenait lieu d'une noblesse moins équivoque, C'est ainei que dass Pancienne Rome les familles plébéiennes, admises ax changes earules, obtenaient'le rang et le titre de nobles, et n'étaient distinguées,des familles patriciennes d'origine que par leur généalogie 3, Comme. Rome; Florsnee eut ses nobles plébéiens (popelans grandi); les Perurzi,.Jes Ricci, les Albisi, les Médicis, correspondent aux Caton, aux.Pompée, aux Brutus, aux Antoine, Mais.à Beme les deux ordres, après s'être également partagé les plus hautes dignités de l'État, surent respecter. leurs priviléges mutuels., tandis qu’à Florence les plébéiens firent un monopole rigoureux des charges ; et la seule distinction attachée à une haute naissance était l'exclusion des droits politiques et de la justice civile 4. «© +»:

. Cette seconde aristocratie ne sut guère mieux que celle qu'elle avait remplacée se cencilier la faverr du peuple. Les:attentats publics, la violation des bis, devinrent plus rares; mais on re-

à Villani, L 8,c.S. ,

2 Dino Compagni, Villani. |

8 La nobilid civile, se bene non ha baronaggi, é capace di grandissimi honori, percioche eserciando à eupremi magistrati della sua patria, vlewt ispeseo a-comendare a capiant d'esercii, e ella sisssa:per se à in mare. à in lereg, molte aplia i.supremi carichi adopera. F tale é la Fiorentina mane: Ammiralo, deile famiglie Fiorenline. Firenze, 1615, p.25. —

4 Quelle, che all alive cilta suble écurt splendore, ir Firerise aie dittnbs6, 0 veramenie vanoe inalile, dit Ammirato cn parlant de la noblesse, Bore Fiorentina, p. 164. ce

proche aux nouveaux chefs de Florence des fautes continueltes dens leur administration, tant à l’intérieur qu’au dehors; its sont même quelquefois accusés de péculat. Il existait nécessairement une antipathie violente entre les principaux plébéiens et les anciens nobles : le peuple les haissait également. Pour mieux tenir les nobles dans l’obéissance, le parti gouvernant appela plusieurs fois un magistrat étranger, à qui on donnait le titre de capitaine de garde (della querdia), et qu'on investissait d’une juridiction criminelle presque iHimitée. (1336-1340) Deux fois on fit venir Gabriel d’Agobbio pour le revêtir de cette dignité, et chaque fois sa conduite tyrannique souleva les citoyens 1. Cette charge cependent était de courte durée, et le nom du moins n’emportait pas l’idée d’une autorité souveraine. Mais Florence devait bientôt après goûter à son tour la coupe que ses voisins avaient bue jusqu’à la lie, et retremper son généreux amour de la liberté dans l'expérience des maux de la tyrannie.

' Une guerre contre Pise, qui fut, sinon mal dirigée, du se malheureuse dans ses résultats, excita tant de mécontement dsas la ville, que les plébéiens qui étaient à la tête du gouvernement, earent recours à la création d'une charge assez semblable à celle de Gabriel, et qu’ils conférèrent dans les mêmes vues à Walter de Brienne, duc d’Athènes. Celui-ci descendait d'un de ces croisés français qui, dans le siècle précédent, avaient démembré l'empire grec; mais son père, défait dans une bataille, avait perdu à la fois sa principauté et la vie, et le duc titulaire n’était plus qu'un simple aventurier à la cour de France. H s'était cependant acquis déjà quelque réputation à Florence. C'était un principe uniformément adopté dans les républiques italiennes, de ne confier les pouvoirs extraordinaires qu’à des étrangers. On conféra donc au duc d’Athènes le commandement des armées, et une juridiction suprême. Cette mesure paraît avoir été provoquée par le parti gouvernant, qui voulait abaisser la noblesse : mais son attente fut trompée. Le premier acte d'autorité du duc d'Athènes fut de faire puair de mort pour délits militaires quatre des plébéiens les plus distingués. Ces sentences, quel que fut l’esprit qui les eût dictées, donnèrent beaucoup de joie aux nobles, qui avaient été si souvent exposés à de

à Villani, 1.44, c. 39 et 417.

ITALIE. 145 semblables rigneurs, et à ld populace, qui aime à voir ses shpérieurs humiliés. Le duc flattait ces deux partis; et l’un et l’autre, aveuglés par la passion, conspiraient à seconder ses vues ambitieuses. Il fat proposé et résolu, dans un plein parlement ou assemblée du peuple, de lui accorder la seigneurie à vie (1842). Cette résolution n’effraya pas moins les vrais patriotes que l’oligarchie plébéienne. Jusque:là, au milieu de toutes les vicissitudes des factions, Florence n’avait jamais abandonné les institutions républicaines. Elle s'était, il est vrai, quelquefois pliée aux circonstances, en nommant un seigneur. Charles d'Anjou avait été revêtu de eette dignité pendant dix ans; Robert, roi de Naples, pendant cing ; et le duc de Calebre, son fils, était mort seigneur de Florence. Ces princes nommaient, sinon les prieurs, du moins le podestat, et exereaient un pouvoir exécutif assez ‘absolu, quoique eagagés par serment à ne point changer les statuts de la ville 1; mais leur dignité avait toujours été temporaire. Comme la dictature à Rome, c'éteit un mal reconnu, mais inévitable; une suspension des droits, et non pas leur abolition. Comme la dictature aussi, c'était un dangereux précédent, à la faveur duquel l’ambition secondée par la ruse, et l'audace soutenue par Ja popularité, pouvaient reaverser la république. Si Walter de Brienne avait déployé l’adroite politique d'un Matthieu Visconli, d’un Cane dela Scala, Florenee eat sans doute subi le sort des autres villes, et son histoire n’eût offert, comme celles de Mantoue ou de Vérone, qu'un inutile récit de trahisons et d’assassinats ?. | :

Mais, heureusement pour Florence, le règne de la tyrannie fut court. Le duc d'Athènes n'avait ni le jugement pi l’activité nécessaires dans des conjonctures aussi difficiles. 11 se livra tout d’abord à des excès par lesquels il serait à désirer que le pouvoir arbitraire commençât toujours sa carrière. Les impôts furent considérablement augmentés, et leur produit dissipé. L’houneur national fut sacrifié dans up honteux traité conclu avec Pise, et le territoire de - J'État se trouva démembré par la révolte de plusieurs villes qui secouèrent le jeug. Des chatiments sévèses et multipliés répandirent la terreur dans Florence. Les familles nobles qui, lors de l'élection

8 Villani, 1.9, c. 55, 60, 155, 328. 2 Idem, 1. 12, c. 1,2, 3. ; | ui. 1

deu ‘duc, avaient aboli les ordonnaness de justice,se visent expdsées au caprice plus partial encore d'un despote. Il remplit les changes dela magistrature de viles créatures, d'obscurs artisans; car il rentinuait à flatter les classes inférieures 1. Dix-mois s’étaieat écoulés de la sorte, lorsque treis conspirations différentes, dans lesqualles étaient entrés la plupart des nobles et les principaux plébéiens, se tramèrent pour la cause de la liberté. Le duc était gardé par on corps nombreux de cavalerie mercenaire. Dans les villes d'Italie, tes révolutions se faisaient ordinairement par surprise. Les. rues étaient tellement étroites, et il était si facile de les barricader, que, pour peu que le peuple eit le temps de se mettre ca défense, la:cavalerie ne pouvait agir. D’ua autre côté, un corps de lanciers-ouirassiers pouvait dissiper touteune populace tamultueuse. Aussi, lorsqu'un prince ou un usurpateur vowlait s'emparer d'ene vilde.par surprise, il courait la ville, c'est-à-dire qu'il galopait par las rues avec sa cavalerie de manière à empêcher le peuple de s'améuter et de dresser des barricades. Cette expression se rencoatse souvent dans les historiens du quatorzième siècle *. Les conspirateurs de Florence furent trop prompts pour le duc d'Athènes. La ville fut -barricadée en tout sens; et, après avoir résisté quelque temps, le duc eonsentit à abdiquer sa seigneurie.

Gest ainsi que Florence recouvra sa liberté. Ses lois constitutiennalles semblaient devoir revivre d’eHes-mêmes. Mais tes noble, qui avaient puissamment contribué à l’affranchissement @e leer pays, trouvaient dur d'être encore soumis à la rigueur des ordoenances de justice. La plupart des riches plébéiens consentirent à ce que les charges de magistrature fussent réparties dans une juste proportion, et l’évêque contribua par son influence à faire adopter eette mesure. Mais la populacé de Florence, toujours ingrate, voulait le maintien de ces lois de proscription. De leur côté, les nobles, enflés de leur succès, recommencèrent à insulter et à mak traiter les citoyens des classes inférieures. Les rues de la ville devinrent le théâtre d’une nouvelle gnerre civile qui décida la querelle. Aprésune résistance opiniâtre, un grand nombre des principales maisons furent pillées et brûlées, et l’exclusion perpétuelfe de fa

4 Villani, c. 8.

2 Idem, 1. 10, c. 81. Castruccio..... corse la cittd di Pisa due volte. Siamondi, t. V, p. 405. ae

YPALIE. 1a7

noblesse fut confirmés par de nouvelles lois. Cette fois, cependant, le peuple, désormais:sir de son triomphe, adoucit un peu la rigueur des ordonnances de justice; et, pour établir quelque distinetion ea faveur du mérite ou de l'innocence, certaines familles furent rayées de la liste de la noblesse. Cinq cent trente personnes se virent ainsi élevées (c'est l’expression propre ) au rang de plébéiens 4. Comme la république de Florence a’avait pas le pouvoir de changer les ancêtres d’un individu, ce changement nominal laisr sait subsister tous les avantages réels de la naissance, et était par le fait un accroissement de dignité, quoiqu’en apparence fort extraordinaire. Réciproquement, plusieurs plébéiens mal vas da peuple furent anoblis, et par là dépouillés de leurs priviléges. Rien ne fut phas commun par la suite que ces changementsarbitraires de rang, à titre de récompense ou de punitio 2. Les nobles faits plébéiens étaient obligés de changer de nom et d’armoiries 3. La constitution sabit alors quelques modifications. Le nombre des prieurs, qui était de:six, fut porté à huit; et, au lieu d’être tirés de chacun des grands arts, ils le furent des quatre quartiers de la ville, et les membres des arts inférieurs furent, je l’imagine, admissibles à cette dignité. Le nombre des gonfaloniers des compagnies fut réduit à seize. Réunis à la seigneurie et aux douze buonuomint, ils formaient le collége où se discutaient toutes les propositions avant d’être présentées aux conseils pour y recevoir la sanction législative. Mais ces propositions ne pouvaient, à la rigueur, prendre naiwance que dans la seigneurie, qui se composait du gonfalonier de la justice et des huit prieurs ; les fonctions des autres membres du collège se bornaient à servir de conseillers et d'auxiliaires 4.

a Villani, 1.42, c. 18-23. Sismondi a dit par inadvertance cing cent (rente ramises, t. V, p. 577. On ne comptait à Florence que trente-sept familles nobles : c’est M. Sismondi Jui-même qui nous l’apprend, t. IV, p. 66. Villani cependant porte le nombre des individus à quinze cents. Les nobles ou grandi, pour nous servir d'une expression plus précise, étaient ceux qui avaient été inscrits, ou plutôt proscrits, comme tels dans les ordonnances de justice; du moins j'ignore quelle autre définition on pourrait en donner.

2 Messer Antonio di Baldinaccio degli Adimari, tutto che fosse de più grandi e nobéli, per yrasia era messo {ral popolo. Villani, 1. 12, ¢. 108.

s Ammirato p. 748.11 y eut ensuite plusieurs exceptions à cette règle. Les Pazzi furent faits plébéiens (popolani) par l'influence de Côme de Médicis. (Machiavrel.)

4 Nardi, Storia di Firenze, p. 7 (édit. 1584); Villani, loco cit.

' Plusfèwrs années s’écoulèrent avant que:Fiorence fet de neateeu agitée par des troubles sérieux. A la vérité, l'historien contempo: rain de cette époque se plaint de ce qu'on élevait-à la dignité de prieut des individus sans nroyens et sans connaissances, et i} attribue à'cette cause quelques fautes commises dans la politique extérieure de l'État 1. Indépendamment de l’efet naturel du mode dé rotation établi, flexistait encore une loi particulière, appelée le diviet, qui tendait à exclure les meilleures familles des charges publiques. D'après cette loi, deux personnes du même nom ne pouvaient être eppelées en mème temps à remplir les fonctions de la magistrature : or, comme les anciennes familles étaient extrêmement nombreuses, il était difficile à leurs membres de parvenir aax places; d'autant plus qu'un nom ane fois sorti n’était plus remis dans ta bourse : de sotte qu'un mdividu qui se trouvait dans le cas prévu par le vie était exclu jusqu’au prochain renouvellement du scratia, t'est-idire pour deux ans ?. Ce règlement excita du mécontenterment parmi les principales familles. Files étaient aussi divisées en de noubellés factions, division qui paraît n'avoir eu d'autre motif: que les haines particulières dé deux mañsoris puissantes, les Albiri et es Ricci. La ville cependant fut tranquille jasqu'en 1887. Crest à cette époque qu'un nouveat ressort fat mis en action, etque l'histoire domestique de Florence Be une PIRE tout à fait différente.

‘ Lorsque les Guelfes, soutenus par Chartes d'Anjou, s'ersparètent exclusivement du gouvernement de la république, fes biens des &belinis furent confisqués. Un tiers du produit de ces cénfiscations fat réservé à. l’État ; un autre tiers fat destiné à indemniser les citoyess guelfes de leurs pertes; le reste devint la propriété d’une nouvelle société régulièrement organisée sous le nom de parti guetfe { parte guelfa). Cette société avait deux conseils, l'un de quatorze, l’autre de soixante membres; trois, et ensuite quatre capitaines élus tous les deux mois par scrutin; une trésorerie et uh sceau converte : | c'était une petite république dans la république de Florence. Le | premier devoir de ses membres était de veiller aux intéréte des Guelfes ; et à cet effet ifs avaient un officier particatier chargé de

1 Mat. Villani, dans Script. Rer. Ilal., t. XIV, p. 98,244. Sis mondi, t. VI, p. 358.

poursuivre les Gibelins suspects !, Capeadant. il est rarement questien de Le société guelfe dans le premier siècle de son établissement. Les.Gibelins esaient à peine se montrer depuis l’an 1304, époque de la défaite des Guelfes blancs, avec lesquels ils étaient unis, et les conGscations avaient presque anéanti cette malheureuse faction. Mais le divesto et le système de loterie, en enlevant à l'oligarchie des grandes familles guelfes une partie de son influence, permirent à quelques individus d’extraction gibeline de parvenir aux emplois. Cette espèce d'empiètement irrita leshommes violents du parti contaire, qui effectèrent de le présenter comme une atteinte grave portée. à. la constitution de l'État. | Dès l'an 1346 la société guelfe avait commencé à manifester des inquiétudes au sujet des artisans étrangers qui s’établissaient à Florence, et-qui, après. être entrés dans l’une des compagnies de cammercants, prétendaient aux charges supérieures. Elle ft donc passer wae loi qui déclarait inhabile à remplir des fanctions civiles ou judi- ¢iaires toute personae qui ne serait pas. née à Florence ou sur le territoire de la république. L'année suivante elle fit un pas de plus; et, dans la vue de prévenir les troubles qui paraissaient menacer la vie, on rendit une loi portant que tout individu dont les anedtres avaient été connus comme Gibelins, à une époque quelconque depuis l’an 1300, ou qui ne professait pas les vrais principes guelfes, était incapable d'être promu aux charges publiques par la voie du sort ou par élection 2. Hl est évident, d’après le langage de l’historien qui rapporte ces circonstances, et dont le témoignage est d’aufant plus remarquable qu'il mourut quelques années avant que la politique de la société guelfe se fat montrée au grand jour, il est évident, dis-je, que les progrès du gibelinisme n'étaient qu'un prétexte spécieux dont elle couvrait sa jalousie : la véritable cause, c'était le caractère démocratique qu'avait pris le gouvernement depuis la révolution de 1343, et qui avait élevé les quatorze arts inférieurs au niveau de ceux qui comprenaient le haut commerce de Florence. Comme les lois d'exception n’avaient jamais été appliquées à la société guelfe, l’ancienne noblesse y conservait beaucoup d'influence. Deux des capitaines étaient toujours nobles, et les deux

. 4 G. Villani, L 7. c. 46.

2 Idem, |. 12, c. 72, 79.

autres plébéiens: Le peuple, qui avait dépouillé les nobles des priviléges ordinaires, ne soupçonnait pas qu’une voie plus dangereuse restait ouverte à leur ambition. Quelques-uns des grands plébéiens, et notamment la famille et Ja faction des Albiri, agirent de concert avec la noblesse. D'obscurs individus continuaient à s'élever ama charges, et la société guelfe jugea qu’il fallait des mesures plus rigoureuses que la loi de 1347 pour rétablir l'influence de son aristocratie. Elle proposa done, et, malgré la répugnance des prieurs, emporta de vive force, dans les délibérations préliminaires de ka seigneurie et dans les deux conseils, une loi par laquelle toute personne qui, après avoir accepté une charge, serait, sur le témoignage de ta notoriété publique, convaincue d’être gibeline ou d’extraction gibeline, encourrait la peine capitale ou une amende, à la discrétion des prieurs. On donna un effet rétroactif à cette loi, et elle parait, à la vérité, n’avoir été pour ainsi dire qu'un renouvellement des dispositions portées en lan 1347, et quai avaient probablement été négligées. Beaucoup de citoyens ‘qui avaient, depuis quelques années, exercé des charges de magistrature, furent condanmés, sar cette vague accusation, à payer de fortes amendes. Mais l'usage le plus ordinaire était d’avertir (ammonire) les citoyens suspects de n’accepter aucune charge; s'ils négligeaient cet avis, ils étaient infailliblement convaincus de gibelintsme, et traités comme tels. Aissi se forma, sous la dénomination d’evertis (ammoma), une classe nombreuse composée de proscrits et de mécontents, tous impatients de secouer le joug intolérable de la société guelfe : car l’accusation de gibelinisme n'était en général qu'un vain préterte dent se servait la faction dominante pour écraser ses ennemis {. Chaque jour des-hommes connus pour avoir des principes et une origine guelfes étaient avertis, et par là exclus de leur privilége naturel de participer aux fonctions de la magistrature. L’alarme se répandit par

1 Indépendamment de l'effet des anciens préjugés, le gibelinisme était coast déré à Florence, au quatorzième siècle, comme intimement lié à la cause deb tyrannie. « Le parti guelfe, dit Matthieu Villani, est le roc sur lequel est fondée » Ja liberté de l'Italie ; de sorte que si un Goelfe devient tyran, fl faut nécessai- «-rment qu'il se fasse Gibelia; el mousen avons eu une foule d'exemples, » P.481 Jean Villani dit, en parlant de Passerino, seigneur de Mantoue, que ses ancêtres étaient Guelfes, ma per essere signore el liranno st fece Ghibellino, 1. 10, e. 99. Matthicu Villani dit aussi, au sujet des Pepoli de Bologne, essendo dé mature Guclfi, per la lirannia erano quasi allienali della parte, p. 69.

tonte. la ville; mais-la société guelfe, qui avait pour elle le, grand avantage d'une ligee secrète et l'appui de la loi, triomphait de ses adversaires. Cependant l'honneur national était respecté au dehors ; Bloreace n'avait jamais eu autant d’éelat que sous le règne de cette oligarehie 1, |

Hy avait prèsde vingt ans que la société guelfe gonvernait ayec.un pouvoir plus ou moins absolu, lorsque la république .se trouva, par suite de la conduite perfide du légat du pape, engagée dans.une guerre contre le saint-siége. Les Florentins n'étaient rico moins que superstitieux, et cependant cet état d'hostilité à l'égard de l'Église paraissait une espèce de contre-sens aux Guelfes déterminés, et heurtait ces préjugés attachés aux noms, qui forment la politique des esprits vulgaires. La société guelfe ne pouvait résister ouvertement à l’indignation du peuple contre Grégoire XI; mais elle ne voulait pas franchement la guerre : aussi la direction en fat confiée à beit commissaires, dont quelques-uns n'étaient pas en bonne intelligence-avec la société. Les succès de leur administration , et la popularité qu'ils aequirent, excitérent toute la jalousie des Guelfes.: on vit reparaitre les avertissements, et quatre-vingts. citoyens furent exches dans l’espace de huit mois 2. |

La tyrannie d’une cour peut durer des siècles : .celle d’une factiou se soutient rarement. Au mois de juin 1378, la charge de ganfalonier de la justice était oceupée par Sylvestre de Médicis. C'était wa homme d'un patriotisme éprouvé, et sa famille avait professé trap woteirement les principes guelfes pour que la société pit décemment l'expulser de ses fonctions par un avertissement, 11 proposa d'adoucir la rigueur de la loi-existante. Cette proposilion ne passa point : mais son rejet fut le signal d’une émeute , qui n’était elle-même que le prélude de troubles plus alarmaats. La populace de Florence, comme eelle des: grandes villes en général, était terrible dans un mouvement d’insurrection ; et le parti si longtemps redouté dut céder devant la force physique de la multitude. On démolit les maisons de plusieurs chefs de la société guelfe, et quelques-uns s’enfuirent de la ville. Mais, au lieu d'annuler leurs.actes, le comité de magistrats chargés d'opérer une réforme dans l’État, adopta un terme

LM: Villani, p. 481, 637, 734; Ammirato, Machiavel, Sismondi. 2 Ammirato, p. 769.

moyen; les avertis furent encore écartés des emplois pour freis ens, et la société guelfe maintenue moyennant quelques restrictions. Cet arrangement ne satisfit ni les avertis, ni la populace. Les grands arts étaient, pour la plupart, attachés à la saciété guelfe. Hi existait une violente jalousie entre eux et les petits arts, composés des détaillants et de ceux qui éxétçaient des professions mécaniques. Ceux-ci étaient les ennémis de l'oligarchié dominante et de la seciété guelfe, dont l’influence goutenait cette oligacchie. Il leur tarsait d'établir à Florence un gouvernement démocratique de fait comme de nom; ils voulaient participer au pouvoir exécutif. —

Toute institution politique paraît établie sur une base trop étroite aux yeux de ceux qui n'y ont point part, et qui voient Les choses d'en bas. Tandis que les petits arts se plaignaient des privilèges exclusifs de l'aristocratie commerciale, il y avait une classe de citeyens encore inférieure, qui croyait avoir des draits incontestables à la jouissance de ces mêmes priviléges. Plusieurs genres d'industrie u'evaient pas été compris dans l’organisation des vingt et un corps de métiers, et ceux qui les exerçaient, n'étant point constitués en corporations, étaient conséquemment sans privileges. Ils se trouvaient dans une sorte de dépendance de ceux des arts auxquels leur industrie avait le plus de rapport. Par exemple, à la compagnie des arapiers, la plus riche de toutes, étaient attachés les différents ouveiess employés à la fabrication des draps, tels que les eardeurs, les teiaturiers, les tisserands 1. Indépendamment de l'incapacité politique dont ils étaient frappés, ces artisans alléguaient qu'ils étaient epprimés par les commerçants qui les employaient, et que, s'ils portaient plainte devant le consul, leur juge ea matière civile, Us se pouyaient obtenir justice. Après ces artisans venait encore la popalace proprement dite, composée de gens sans profession déterminée, ou de simples journaliers. On lés pes comps, par corraption, dit-on, du francais compére.

« Que celui, dit ici Machiavel, qui commence une ianovatien » dans un Etat, ne s'imagine pas qu’il pourra l’arréter à son geé en » la diriger suivant ses intentions. » Un mois environ après lagee mière sédition, i} en éclata une seconde, à laquelle les ciomge eqns

4 Avant l'an 1340, le commerce des Jaines SH suivent Villani; Greate mille personnes, I. 11, c. 93. 4

prirent part. Favotisés par la surprise, la ldcheté ou le mécontentemeet des classes supérieüres, ils ’emportérent , ef pendant trois jours la ville fut à Ta merci d’une populace tumultueuse. Il eût été impossible de rejeter les propositions des révoltés, lors même qu'elles eussent été plus déraisonnables qu'elles ne l’étaienten elfet. Ils se confentérent de demander qu’on créât deux nouvelles compagnies pour les métiers qui avaient été jusqu'alors dépendants, et une pour la dernière classe du peuple ; que trois des prieurs fussent choisis dans les grands arts, trois dans les quatorze arts inférieurs, et deux dans les compagnies nouvèllement créées. La sanction de ces innovations par les conseils éprouvant quelque returd, un nouvel accès de fureur s’empara de la populace: on enfonça les portes du palais de la seigneutie; les prieurs furent forcés de prendre la fuite, et

il ne resta pas mêtine l’apparence d’une magistrature constitution-

nelle pour jeter le vuile de la loi sur les excès de l'anarchie. La ré-

pablique semblait ébranlée dans ses fondements, et la circonstance

à laquelle les historiens attribuent son salut n’est pas la moins ex-

traordinaire de cette époque critique. Le hasard voulut que l'éten-

dard de la justice, arraché des mains de l'officier qui le portait, lorsque la populace se précipita dans le palais, tombât eutre les mains d’an certain Michel de Lando, cardeur de laine, à demi-vétu et sans souliérs. On ne dit pas que cet individu se fût déjà fait remarquer dans le tumulte; mais cette populace, violente dans ses passions et bizarre dans ses caprices, qui venail de renverser un

édifice sans savoir comment élle le reconstruirait, s'écria tout à coup qu'il' fallait faire Lando gonfalonier ou seigneur , et qu'il réformerait l’État comme il lui plairait.

- ‘Ce choix fat sans doute l’ouvrage du caprice et du hasard ; Ia sagesse m'aurait pas mieux fait. Lando était un homme courageux, intégre et modéré. Il le prouva aussitôt en faisant respecter sa digaité. Les huit commissaires de la guerre, qui, sans avoir atlisé te feu de la révolte, étaient satisfaits de voir le parti, guelfe aussi profondément humilié, se figurèrent qu'ils étaient les maîtres, et cetrmencèrent à nommer des prieurs. Mais Lando leur signifia par un message qu'il était élu par le peuple et pouvait se dispenser de leurs services. I] procéda ensuite au choix des prieurs : trois furent pris dans les grands arts, trois dans les arts inférieurs, et trois dans

les deux nouveaux arts et dans le bas peuple. Ce singulier collège

s'empressa de rétablir l’ordre, et parvint, à l’aîde de menaces, à faire retourner la populace à ses occupations. Mais les oiompi ne se sentaient point disposés à renoncer aussi facilement aux plsisin de l'anarchie. Ils trouvaient trop petite la part qu’on leur avait frite dans la nouvelle distribution des hautes dignités de FÉtat, et ik accusaient leur gonfalonier d’avoir trahi la cause du peuple. Lande savait qu’une insurrection se préparait; il se concerta avec les pit cipaux citoyens. Lorsque les révoltés parurent, ils furent dissipés par la force, et le gonfalonier se démit de sa charge, honoré de l'approbation de ses concitoyens, dont tous les historiens de Florence se sont plu à se rendre les interprètes. Une partie de ces éloges fat sans doute fondée sur la considération da mal qu'it pouvait faire. Les ciompi, une fois arrêtés dans leur entreprise, furent bientét soumis. Le successeur de Lando fut un cardeur de laine comme lui, mais il n'avait pas hérité de son mérite, et la bassesse de sa condition excita le mépris universel. Tous les corps de métiers étaient dégoûtés de cette populace qui avait prétendu s'associer à eux. Bie fit quelque résistance , mais elle fut bientôt écrasée ; on en fit m grand carnage, et les fonctions publiques furent réparties dans noe proportion à peu près égale entre les sept grands arts et les seize arts inférieurs.

Ainsi, le parti des petits arts, ou les commerçants des classes inférieures, qui avaient commencé le désordre, en recueillirent lt fruit lorsque le calme fut rétabli. Trois hommes qui appartessiest à de grandes familles, et qui avaient été les moteurs de Ia révelition, devinrent les chefs de Florence: c’étaiént Benoit ‘Alberti, Thomas Strozzi, et Georges Scali. Ils eurent d'abord à lutter contre les ciompt, irrités par les pertes et les revers qu'ils venaient d¢suyer. Mais il est facile à un gouvernement sage, et qui a une milice bien organisée à sa disposition, de tenir en respect la populate inférieure aux artisans de la dernière classe. L’aristecratie gaeft était bien plus à craindre. Quelques-uns de ses membres avañent de bannis, d’autres condamnés à des amendes, d'autres anoblis; cotséquence ordinaire des révolutions, dont ils avaient trop souvet

abusé pouravoir le droit de se plaindre. Un acte d'une iniqaité pes —

révoitante déshonora la nouvelle administration. Le chef de la maison des Albizi, et plusieurs de ses associés les plas distingués, furent jetés en prison sous prétexte de conspiration. Les charges alléguées

contre eux étefent tellement dénuées de preuves, que le podestat refusa de les condamner : mais le peuple demandait à grands cris de sang ; on passa par-dessus la moitié des formes de la justice, et ces nobles citoyens furent conduits au supplice. Benoit Alberti s'était montré dass le reste de sa conduite plus fermement attaché aux principes de justice que la plupart de ses contemporams: la part qu'il prit à ce mreurtre est une tache à sa mémoire. Strozzi et Scali, qui avaient la méme influence que lui dans le nouveau gouverne ment, abusérent de leur pouvoir pour opprimer leurs ennemis, ef se comportèrent avec insolence à l'égard de tous les citoyens. Aussi leur popularité fut courte. Alberti, ami sincère de la liberté, se dé tacha de ces hommes qui paraissaiant vouloir renouveler les excès du gouvernement arbitraire qu’ils avaient renversé. Scali ayant osé arracher un criminel des mains de la justice, cet attentat &t éclater la mécontentement général: Scali fut arrêté, et porta sa.téte sur l'échafaud ; son collègue Strozzi prit la fuite. Mais cet événement fat aussitôt. suivi d’une réaction qu’Alberti n’avait peut-être pas prévee. Les rues se remplirent d'hommes armés; le cri de mivent les Guelfea! sefitentendre.. Après une disgrâce de trois années, le parti aristocratique recouvra son ascendant. Oo ne renauvela pas les rigueurs jadis déployées à l'égard des avertis: mais les deux nouveaux asts créés en: faveur des petits métiers furent abolis, et les arts inférieurs, qui avaient eatre les mains un peu plus de Ja moitié des charges, n'en conservèrent plus que le tiers. Plusieurs personnes qui avaient favorisé les plébéiens furent bannies;. de ce nombre était Michel de Lando, qui méritait la protection de tous les gouvernemmenis. par les services éminents qu’il avait rendus en subjpgnant l'aperchie. Benoit Alberti, tour à tour ennemi de chaque faction, parce que chaque faction tyrannisait à son tour , éprouva le même sort quelques années après. Il n’y eut aucune révolution à Florence pendant les ciaquante années qui suivirent cette époque. L’aristocratie guelfe, forte de sonopulence et de sonancienneté, etinstruite par l'expérience, conserva, saus la direction dela famille des Albizi, wae, jnfluence dominante, sans trop s’éçarter, eu égard aux temps, des. priacipes de la modération et du respect dû aux lois 1.

s Pour ce qui concerne cette partie de l'hisloire de Florence, indépendamment d’Ammirato, de Machiavel et de Sismondi, j'ai lu un récit intéressant de la si-

' Cétte esquisse de l'histoire domestique ‘dé Florence soffit pour faire’ voir que lé gouvérnèment de cette fameuse république était Join d'offfir'urte garantie parfaite aux droits civis ow à la tranquillité publique. Ses dissensions mtestines, comme celles d'Athènes eu de Rome, peuvent être un sujet de triemphe pour les ennemis des constitutions libérales. Mais le philosophe impessible n'ira pes chercher son terme de compdraison dans la perfection idéale, ni même dans-le bien réel atquél:on est parvene dans notre ineomparable constitution et dans quelques-unes des répabliques de l’Europe moderne. Il faut juger lés hommes et les institutions du quatorziéme siètle d'après lés hommes et les institutions de la même époque. Qui n'eût mieux aimé être citoyen de Florence que sujet des Visconti? Il'arrive quelquefois qu’en jetant an coup d'œil rapide sur l'histoire, on se fait une idée exagétée des vices des tuts libres, ‘et qu'on perd de vue les meux inséparables du pouvoir tyransique. ‘La franchise hardie des historiens républicains, et la craintive ser- -vHité des écrivains qui vivent sous une monarchie absetne, tesdent “également à nous induire en erreur sur la prospérité relative des nations. Les actes de violence et de désordre qui peuvent troubler an Etat libre sont recueillis avec soin, et transmis à la postérité dans tous leuts détails; on met le mème soin à ensevelir à jamais dans l’ombre les excès de la tyrannie. Les historiens même qui n'ont point de motifs particuliers pour cacher la vérité, détournent leurs regards de la dégoütante monotonie des crimes du despotisme. « De pareils traits de cruauté, » observe justement Matthies Villani, après avoir rapporté un des forfaits de Bernebo Visocosti, « de pareils traits de cruauté méritent à peine d’être recueillis. » Qu'on me pardoane cependant d'en avoir choisi un catre wile, » pour donner une idée des dangers auxquels on est exposé sous » le joug d'une tyrannie effrénée 1. » Le règne de Berwabe en fournissait de nombreuses preuves. Le plus cruel des tyrans de

‘dition des ciompi, par Gino Capponi, dans le dix-huilième volume de Ja coffection de Muratori. Celle narration plait singulièrement par sa vivacité ot som air de vérité; on regreite qu'elle s'arrête trop Lôt, au moment eù Lande est revêts dela dignité de banneret. Il y a un autre écrivain contemporain, Melchione de Refeni, qui pareît avoir fourni des matériaux aux trois historiess que j'ai nom-

més plus haut; mais je n'ai pas été à même de le consulter. à P. 434.

Vitelie ‘après. Eeeelin ,.il éreyait ne pouvoir assurer:sa puissance que par les tortures at les supplices, et ses lois mêmes portent que la péine de mort sera précédée de quarante. jours de souffrances 1, Oa rapporte que son neyeu, Jean-Marie, dans des accès de démence pareils à ceux des. Néron ou des. Commode, parcourait la nuit les rucs de Milan avec des limiars, prêt à chasser et à faire mettre en pièces le malhoureux qui se trouverait sur son passage 2, Les autres priacipautés d'Italie eurent aussi leurs tyrans; mais aucun d'eux ue. fat; je crois, aussi odieux que les Visconti. L'histoire privée de plusieurs familles, telles que celles de la Scala et de Gonpegue,. n'est qu'use sulte d’assassinats. Les passions ordinaires des hommes prenaient dans les palais des princes italiens-les couleurs les plus hideuses du crime. Leur vengeance, c'était le fratricide : eur amour, c'était l'inceste.

L'État de Florence, proprement dit, était fertile et. Fe ; mais peu étendu. Des châtesux bâtis dans les Apennins de la Taseane étaient occupés par une noblesse indépendante. Les plus illus- Ares de ces nobles étaient les comtes Guidi, famille nombreuse et -puissante qui exerça une grande influence dans les affaires de Florence et de toute la Toscane jusqu’au milieu du quatosziéme siècte, et dont. quelques membres conservèrent beaucoup plus tard deur indépendance 3. Le territoire de Florence était borné au midi par les républiques d’Arezzo, de Pérouse et de Sienne ; à l’ouest, par celles de Volterra, de lise et de Lucques; au nord, par les vikes de Prato et de Pistoie. Elle fut longtemps avant de reculer ces limites. Pendant l’usurpation d’Uguccione à Pise, et celle de Castruccia à Lucques, Florence fut toujours malheureuse en guerre. Après la mort de Castruccic, elle commença à dégloyer plus de vigueur ; elle prit part à plusieurs confédérations des puissances de la Lombardie, et se ligua notamment avec Venise contre Mastino de la Scala; mais elle ne commença à s'agrandir qu'en 1351, épo- ‘que où elle réunit à son territoire la petite ville de Prato, qui

n’était pas à dix milles de ses murs 4. Pistoie, tout en conservant

t area t. VI, p. 516; Corio, Ist. di Milano, p. 486.

r 2 Gosto, p. 895 5 6. Villani, |. 5, e. 57, M; ot ailleurs. Le dernier des conites . Guidi, s'étant ieusnes ongagé dans ome Ligue formée-contre Forces, eet

donner son ancien patrimoine em 4440.

4 Matth. Villani, p. 72 Cette mesure n'était au fond qu'un acte deserpotios : ;

son indépendance nemiaale, regut vers le méme temps une garnison florentine. On agrandit ce territoire des propriétés légitimement acquises des nobles des Apenains, et quelquefois aussi par des actes de violence. Son étendue était cependant encore bien disproportionnée à la célébrité et à la puissance de Florence. Cette puissance était fondée sur les richesses immenses qu'y versait le commerce. Tous les États d'Italie se servaient de troupes mercenaires, et le plus riche était le plus puissant. Villasi caleule qu'ea 1336, époque de la guerre contre Mastino de la Scala, les revenus de Florence s’élevaient à trois cent mille florins; ceux des rois. de Naples et d'Aragon étaient, comme il l’observe, moins considérables *. La recette était alors loin de subvenir aux dépenses. On couvrit le déficit par des emprunts qu’on fit aux principales maisons de commerce sous la garantie des fonds publics; c’est, je crois, la première fois qu'on ait employé cette ressource de fnances 2. On évaluait Ja population de Florence à quatre-vingt-dix mille âmes. Villani donne quatre-vingt mille hommes pour le territeire : je présume qu'il entend parler des individus en Age de porter les armes; mais cette estimatiun devait être exagérée, bors même qu'il aurait compris, comme il a sans doute fait, la ville dans son calcul 3. La Toscane, bien cultivée et florissante comme elle l’est aujourd'hui, est loin de présenter sur la même superficie une aussi nombreuse population.

mais la république craignait avec quelque raison que Prato ne tombât au pouvoir des Visconti. Le même motif détermina sa conduite à l'égard de Pistoie; mais, dans ce dernier cas, elle s’écarla encore plus des principes de la justice. P. 91.

a G, Viüllani, |. 41, c. 90-95. Ces chapitres contiennent un exposé Lres-détaillé et fort intéressant des revenus, des dépeuses, de la population et de l'état iatérieur de Florence à cette époque. M. Sismondi en a extrait une partie, t V, p. 565. Le florin d'or valait environ dix de nos shillings (franes 12 30). L'Etat de “Florence n'élait pas alors beaucoup plus grand que Middiesex *. Aujourd'hui les revenus de tout le duché de Toscane sont loin de s'élever à cent ciaquante mille livres sterling (fr. 3,730,000), et cependaat la valeur de l’argent a varié dans la proportion d'au moins six vu sept à un.

2 G, Villani, |. 41, c. 49.

s C. 95. Troviamo diligenlemente, che in questi tempi avea in Firenze eiros vondi-cinque mila uomini da poriare arme.da quindici in septania aunt. — Kslamevasi avere in Firenze de nonenta mila bocche ire uomini a femine ¢ fan

* Le comté de Middlesex a environ sept lignes de long'sus cing de large a Tn)

f ITALIE : : 459

La première conquête éclatante que firent les Florentins fut celle de Pise, au commencement du quinzième siècle. Depuis le temps des Othons, Pise était célèbre par son commerce. Ce fut de ses ports et de ceux de Gênes que sortirent les premières flottes que Fes peuples de l'Occident armèrent contre les corsaires sarrasias qui infestaient les côtes de la Méditerranée. Au onzième siècle, elle entreprit, et, après une assez longue résistance, acheva la conquête importante, ou du moins brillante, de la Sardaigue. Cette ie était depuis longtemps sous la domination des Maures. Plusieurs famillgs

etulli, per l'avviso det pane bisognava al continavo alla ciltd. Cet aperçu, qui fixe la population de Florence à quatre-vingt-dix mille Ames, dont vingt-cinq mille hommes égés de quinze à soixante-dix ans, se rapproche aulant qu'il est possible de Ja nouvelle évaluation ; celle-ci ne pouvait être connue de Villani , et elle prouve son exactitude. On lit dans Sismondi, p. 369, que la ville contenait cent cinquante mille habitants; mais il ne paraît pas avoir à cet égard de maitleure autorilé que celle de Boccace, qui dit qu’il périt cent mille personnes dans la grande peste de 1348, qu'on supposait cn général avoir enlevé les deux tiers de la population. Il n'est sans doute pas permis de réunir deux suppositions va- gues pour rejeter le témoignage d'un écrivain tel que Villani, qui parall avoir capaulté tous les registres et autres documents authentiqugs auxquels il put avoir accès. | Nouspouvons, d'après ce que dit Villani, évaluer la population du territoire& environ cent quatre-vingt mille âmes, en supposant qu’elle soil, avec les baptémes, dans la proportion de trenle à un. Ragionavasi in questi tempi ancre nel contado, e distretto di Firenze de oltenle milauomint. Troviamo dal piovano, che batlezzava i fanciulli, imperoche per ogni maschio, che batlezzava in San Giovanni, per avere il novero, mettea una fava nera, e per ognt femina una bianca, trovd, ch'erano Fanno in questi tempi dalle cinque mila olto cento in sei mila, avanzando le pis volle il sesso masculino da bre cento in cinque cento per anno. A Florence, à Pise, et dans quelques autres villes, les baptêmes ne pouvaient avoir lieu que dans up seul endroit public. L'édifice qui renfermait les fonts s'appelait le baphistère. Les baptistéres de Florence et de Pise subsistent encore , et sont bien connus. Du Cange; v. Baplisterium. On comptait cependant dans la ville seule cinquante-sept paroisses et cent dix églises. Villani, thid. On trouve dans up manuscrit publié par M. Roscoe, et composé évidemment apres la prise de Pise, en 1496, et, je présume, peu de temps après cet événement, une prope~ sition tendant à établir dans tout le territoire de Florence un impôt de dix pour cent sur le revenu. Entre autres calculs, la population est évaluée à quatre cent mille âmes, en supposant ce nombre propertionnel à celui de quatre-vingt mille hommes en âge de porter les armes; mais cette évalustion est assurément fort éxagérée. Il est singulier que Villani ait éralaé au même chiffre Ja population de Florence én 1343, avant la réunion de Pise, de Volterra, ou même celle de Prato ct a Pistoie. C'est ce qui prouve l'incertitude des calculs statistiques, de ceux surtout que l’on trouve dans les anciens historiens, sans avoir d'autres don-

nées pour les vérifier. Roscee, Life of Lorenco, appendix, n° 16.

nobles de Pise, qai avaient fait les principaux frais de cette expédition , partagérent l'ile en différents districts , qu’elles tinrent de ta république à titre de fief ?. Plus tard, Pise soumit les îles Baléares, mais elle ne les conserva pas longtemps. C'était son commerce qui soutenait sa grandeur maritime. Un Gerivain du dourième siècle fui reproché d’avoir ses rues pleines de juifs, d’Arabes, et autres « monstrés de la mer 2. » Les croisades versèrent de nouvelles richesses au sein: des villes matitimes de l'Italie. Dans quetques-unes de evs expéditions, une grande partie de l’armement fut traisportée par mer en Palestine sur les vaisseaux de Pise, de Gênes et de Vemise. Lorsque les chrétiens eurent acquis au prix de leur sang le possession des’ côtes de la Syrie, ces républiques se réservèrent tes plus amples priviléges dans les nouveaux Etats qu'on forma de ces fréles conquêtes, et devinrent les canaux par où les productions de l'Orient se répandirent dans l'Europe encore grossière. Pise continua de faire une grande partie de ce commerce, et soutint sa puissance maritime jusque vers la fin du treizième siècle. Villani noas apprend qu'en 1282 elle était très-puissante, puisqu'elle possédait la Sardaigne, la Corse et l'île d'Elbe, « d'où la répubtique , ainsi » que de simples particuliers, tiraient de grands revenus; que les » Pisans étaient pour ainsi dire maîtres de la mer par leers vais- » seaux et par leur commerce; qu’outre-mer, ils étaient très-puis- » sauts dans la ville d’Acre, où ils étaient en relation intime avec » les principaux habitants 3. » Les édifices publics de Pise attestent l’époque de ses prospérités. Effe fut la première des villes de PItatie qui se distingua par la magnificence de son architecture. Sa cathé drale.est du onzième siècle ; le baptistère, la fameuse tour inclinée ou-beffroi, les arcades qui entourent le Campo-Santo ou cimetière de Pise, sont des monuments du douzième, ou au plus du treizième 4,

C’eût été un phénomène bien extraordinaire dans les annales de

1 Sismandi, t. I, p. 345, 372.

a Qui pergit Pisas, videt illic monstra marina: Hœc urbs Paganis, Turchis, Libycis quoque, Parthis, - Sordtia; Chaldei sua lustrant mania totri.

‘ Bomze, Vile Comilieta Mathiidie, apud Muratori, Dissert. Si.

-3 Villeni, IL. 6, ce. 85.

4 Sismondi, t. IV, p. 178; Tiraboscbi, t, Il, p. 406.

ITALAR. + 161

Pitalie, on peut même dire dans celles du geure humain, que deux villes voisiues, rivales dens toutes les branches de l'industrie com~ merciale et dans toutes ‘leurs entreprises maritimes, n’eusgent pas vécu dans une inimitié perpétuelle. Ce qui doit nons syrprondre davantage, c'est que la première guerre entre Pise et Gânes, si toutefois c'était bien la première, n’ait eu lieu qu’en l’année 11191; A partir de cette époque du moins ces guerres se suceédérent sans interruption. L’égalité de forces et de courage balança les succds pendent près de deux siècles. Les deux républiques se livrèrent dep batailles nombreuses, et quelquefois , à les prendre isolément, décisives ; mais une défaite réveillait dans chacune de ces villes l’es+ prit public; on déployait de nouvelles ressources, et un nouvel armement ne tardait pas à réparer les désastres d'un combat malheureux. Sous ce rapport, la rivalité maritime de Pise et de Gênes, quoique beaucoup plus longue, rappelle celle de Rome et de Certhage dans la première guerre punique. Mais Pise devait avoir ses Ægades. Un combat fatal, livré en 1284 à la hauteur de la petite ile de Méloria, anéantit toute sa marine. Plusieurs armements fu nestes et dispendieux avaient presque épuisé l'État: on avait fait un dernier effort pour équiper cette flotte, et elle était due ea grande partie aux sacrifices des particuliers. Après cette défaite., Pise.ne put disputer aux Génois l'empire de la mer. Onze mille de ses habitants languirent dans la captivité pendant de longues années. Il était passé en proverbe de dire que pour voir Pise, il fallait aller à Gênes. Un chef perfide, ce comte Ugolin dont le crime fut puni d'une manière si terrible, perdit, dit-on, la bataille à dessein, et s'opposa au rachat des prisonniers, dans la vue d'assurer son pouvoir; accusations qui s’accréditent facilement chez un gue la fortune a trahi.

Pise cessa dès lors d'être une puissance maritime. Quarante ans après, elle se vit dépouillée de son ancienne colonie, la Sardaigne. Les quatre familles pisanes qui avaient été mises en possession de cette conquète s’en étaient bientôt regardées comme les maîtres absolus ; leur titre de juges semblait indiquer un pouvoir délégué; mais elles s’arrogeaient quelquefois celui de rots; et ellés avaient fait plusieurs tentatives pour se mettre sous la dépendance immé-

4 Muratori, A. D. 1149.

diate de l'empire, ou même du pape. Un nouveau souverain avait paru sur la scène. Les vassaux de Sardaigne mécontents adresséreat des propositions au roi d'Aragon, qui ne se fit aucun scrupule d'envahir la propriété légitime d'une république affaiblie. Pise tenta quelques vains efforts pour défendre la Sardaigne ; mais la souveraineté nominale de cette ile valait à peine une guerre ; et bientôt elle céda ses droits au roi d'Aragon. Le commerce de Pise tomba avee sa grandeur. Dans le cours du quatorzième siècle, elle renença presque entièrement à l'Océan, et porta son attention principale sur les affaires de la Toscane. Gibeline par l'effet d’une invariable prédilection , elle fut constamment en opposition avec les villes guelfes alliées de Florence : mais, au quatorzième siècle, il était difficile de réunir les titres de citoyen libre et de Gibelin , et ane ville gibeline se trouvait comme isolée entre les républiques da parti opposé et les tyrans de son propre parti. Pise tomba sous le joug de plusieurs usurpateurs; elle se trouva enveloppée dans les vastes conquêtes de Jean-Galéas Visconti. A sa mort, un de ses parents s’empara de cet Etat, et enfin Florence acheta, pour 400,000 floring, une ville sa rivale , et jadis son égale. Les Pisans firent une résistance digne de ce qu’ils avaient été, et qu'on aurait à peine attendue d'eux dans l’état où ils étaient alors.

. Les commencements de l’histoire de Génes, considérée dans ses relations extérieures, sont intimement liés avec l'histoire de Pise. Liguées contre les Sarrasins d'Afrique, d'Espagne et des iles de la Méditerranée, en rivalité de commerce avec ces mêmes Sarrasins ou avec les chrétiens de l'Orient, coopérant également aux grandes expéditions entreprises sous la baunière de la croix, ou engagées l'une contre l'autre dans des guerres à outrance, ces deux républiques se trouvent continuellement en parallèle. A partir du commescement du treizième siècle, Gènes fut, je crois, la plus célèbre et la plus florissante des deux. Elle avait conquis la Corse dans le même temps que Pise soumettait la Sardaigne ; sa conquête était moins importante, mais elle la conserva plus longtemps. Son territoire proprement dit, formé de l’ancienne Ligurie, était beaucoup plus vaste que celui de Pise, et (ce qui était plus essentiel) présentait une plus grande étendue de côtes. On peut fixer l'ère de La prospérité commerciale et maritime de Gènes à la reprise de Constantinople par les Grecs, en 1261. Jaloux des Vénitiens, dont les ar-

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