‹ L'Europe au Moyen ÂgeChapitre 7 sur 27 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Guerre d'Édouard Ii en France. — Causes de ses succès. — Troubles civils. — Trailé de Brétigny. — Observations sur [a manière de l’interpréter. — Charles V. — La guerre recommence. — Charles VI; — Sa minorité et sa démence. — Discordes civiles des factions d'Orléans et de Bourgogne. — Assassinat de ces deux princes. — Iatrigues de leurs partis avec Angleterre, sous Henri IV. — Henri V entahit la France. — Trailé de Troyes. — Etat de La France pendant les premières années du règne de Charies VIE. — Succès et revers des Anglais. — Ils sont chassés de la France. — Changement dans be constitution politique de l'Etat. — Louis XI; — Son portrait ; — Lignes formées contre lui. — Charles, duc de Bourgogne ; — Sa prospérité et sa chute. — Louis s'empare de la Bourgogne ; — Sa mort. — Charles VIII. — La Bretagne réunie à la Couronne.

IL n'avait éclaté en Europe, depuis la chute de l'empire romain, aucune guerre aussi mémorable que celle d'Édouard III et de ses successeurs contre la France, soit quel’on considère sa durée, son objet, ou la grandeur et la variété de ses événements. Ce fut une lutte de cent vingt années, suspendue une fois seulement par une paix régulière. Le plus grand et le plus ancien royaume du monde civilisé, prix de la victoire, y fut deux fois perdu et deux fois reconquis, et le courage individuel y brilla de ce vif éclat qu’il a rarement eu l'occasion de déployer, depuis que la tactique moderne a régularisé son enthousiasme et nivelé ses distinctions. I] serait superflu de nous étendre ici sur les événements de cette guerre, qui sont généralement connus; mon but est plutôt de rapprocher et de développer des circonstances dont l'intelligence exacte peut servir à expliquer la fluctuation des succès entre les deux partis.

La France formait, dès le quatorzième siècle, un royaume si vaste et d’une forme si compacte, si peuplé, si fécond en ressources, rempli d’une noblesse si belliqueuse, que l’idée seule de la soumettre à une force étrangère devait paraître le rêve de l'ambition la plus extravagante {. Cependant vingt années de guerre s étaient à peine

1 Le pape Benoît XII écrivit à Edouard une lettre vigoureuse ( mars 1340 ) pour le dissuader de prendre le titre et les armes de roi de France, et lui démontrer

éeoulées, que cette nation si puissante était déjà épuisée, réduite à l'état le plus déplorable, et avait vu de grandes provinces démembrées de son tertitoire par une paix ignominieuse. Quelle fat la combiasison de causes politiques qui amena une révolution aussi étrange, et qui, sans réaliser complétement les espérances d'Édouard, le justifia du moins, aux yeux de son siècle et des siècles suivants, du reproche d’une coupable témérité ? |

Un des principaux avantages d'Édouard HIT, dans cette lutte, résultait de l'éclat de son caractère personnel, et des. vertus encore plus brillantes de son fils. Ces denx princes unissaient à une rare prudence et à de grands talents militaires des qualités qui convenaient merveilleusement au temps où ils vivaient. La chevalerie était alors à l’apogée de sa gloire ; et dans toutes les vertus qui faisaient l'ornement du caractére cheveleresque, en courtoisie, én munificence, en galanterie, enfm ,dans tous les sentiments nôbles et délicats, Edouard et le Prince Noir effacaient tous leurs contemporains. Si, plus tard, certains princes se sont fait gloire d'offrir à leurs snjets le modèle de la politesse, Édouard et son fils pouvaient se vanter d'être les plas preux chevaliers de l’Europe ; rôle qui, sans différer entièrement du premier, mérite cependant une plus haute considération. Leur cour était comme un foyer de lumière, au centre de ce système qui embrassait tout ce qu'il y avait de vaillant et de nor ble dans le monde chrétien ; et le respect qae commandait leur:supériorité leur attirait de nombreux partisans, en même temps qu'il tempérait de tous côtés la férocité des haines nationales. Cette guerre ressemblait à un grand tournoi, où les chevaliers combattaient à outrance, il est vrai, mais avec toute la politesse de. ces fêtes, et presque avec le mème dévouement pour l’hosneur de leurs dames. A l’école des Édouard se formèrent des hommes qui, par la noblesse des sentiments, ne le cédaient point à leurs maîtres ; Manni et le eaptal de Buch, Felton, Knollys et Calverley, Chandos et

l'inspossibitité du succès de son entreprise. Je n'ai nul doute que ce ne fat Poptnion générale. Mais les papes d’Avignon étaient sous l'influence de la France. Clément VI , à l'exempte de Benoît XIE, son prédécesseur, menaca Édouard des foudres poutificales. Rymer, t. V, p. 88 et 465. Il ne fallait rien moins que la flerté et la fermeté d’Edouard pour méprisér ces menaces. Mais le temps od elles pouvaient faire trembler les princes eommençaît à se passer; et le saint-siége n’osa jamais irriter le roi, qui, pendant tout le cours de son règne, en agit à l'égard de l'Église avec autant dé fermeté que dé modération.

Laneaster. Les Français, surtout après que Duguéschn eut paru sur la scène, purent offrir à ces guerriers des rivaux dignes d'eux. J'f était possible d'oublier cette triste vérité, que les hauts faits de l'héroisme sont toujours achetés trop cher au prix de la misère et de la désolation d’un grand royaume, on pourrait placer les guerres des Anglais en France au rang des époques les plus briflantes de l’histoire.

Philippe de Valois et Jean, son fils, étaient éctipsés par leurs ilastres rivaux. Ils avaient cependant l’un et l’autre de grandes vertus; ils étaient braves’, justes, libéraux , et le dernier surtout, d’une fidélité inébranlable à sa parole. Mais ils ne possédaient ni l’un ni l’autre l’amour de leurs sujets. La mauvaise administration de leurs prédécesseurs et les extorsions commises depuis un demisiècle avaient aliéné l'esprit public et mal disposé la nation à supporter les impôts qu’ils établirent, et l’altération qu’ils introduisirent dans les monnaies. La méfiance et l’austérité étaient, chez Philippe, l’effet du malheur ; chez Jean, un défaut de la nature ; et bien que leurs actes les plus violents ne paraissent pas avoir jamais été absolument dénués de justice, ils étaient cependant si mal combinés, ils avaient une couleur tellement arbitraire, qu’ils firent autant de tort à la réputation qu'aux intérêts de ces monarques. L’exécution de Clisson sous Philippe, du connétable d’Eu sous Jean, et plus encore celle d'Harcourt, l'emprisonnement même du roi de Navarre, présentaient, quoique chacun d'eux pit être coupable de. trahison, des circonstances suffisantes pour exaspérer les mécontents, et renforcer le parti d'un rival aussi politique que l'était Édouard.

Après avoir rendu hommage aux qualités personnelles du roi d'Angleterre, on doit aussi considérer les ressources qu'il ent dans

{ On ne peut contester la bravoure de Philippe; mais ua historien francais, en voulant, je l'imagine, relever encore cette qualité, a osé violer Ia vérité d'une étrange manière. On connaît le cartel eavoyé par Éduuard, offrant de décider la querelle par un combat singulier. Un ne peut assurément biânier le roi de France d'avoir rejeté cette injuste proposition. Mais Velly le représente-comme l'acceplant, sous condition qu'Édouard engagerait de son côté la couronne d'Angleterre contre celle de France; c’est une interpolation qu'on peut véritablement appeler audacieuse, puisqu'il n’en est pas dit un mot dans la lettre de Philippe, coaserxée par Rymer, lettre que l'historien avait sous les yeux, . en cite même à cette occasion. Misi, de France, t. VILE, p. $82. ;

cette guerre. Il hésita longtemps avant de prendre le titre et les armes de roi de France, sentant qu’il ne pourrait alors reculer sans déshonneur qu'aux conditions les plus avantageuses 1. Cependant il se fortifia par des traités avec l’empereur, avec les villes de Flandre, et avec la plupart des princes des Pays-Bas et du Rhin. Je ne vois pas toutefois que ces alliances lui aient été fort utiles, puisqu'il ne remporta aucun avantage jusqu’à l’époque où le théâtre de la guerre fut transporté des frontières de la Flandre aux plaines de la Normandie et du Poitou. Les troupes du Hainaut seules se distinguèrent constamment à son service.

Mais sa force réelle était dans ses États. L’Angleterre avait commencé à s'enrichir sous la sage administration de son grand-père, Édouard 1°", et son commerce avait pris un nouvel essor depuis que les villes manufacturières de la Flandre offraient un débouché à ses laines. Elle était tranquille à l’intérieur ; au nord, l'Écosse, sa rivale, était domptée. Le parlement, après avoir pris quelques faibles précautions pour prévenir la réduction de l’Angleterre en province, conséquence très-probable de la conquête de la France per Édouard, épousa la querelle de ce prince avec autant de chaleur que d’imprudence. La nation s'identifia avec sa cause, et s’enivra tellement des triomphes de cette guerre, que pendant plusieurs

s Le premier acte dans lequel Édouard refuse de reconnaître le titre de Philippe est son traité avec l’empereur Louis de Bavière, où il qualifie Philippe de nunc pro rege Francorum se gerentem. Ce traité porte la date du 26 août 1537 ; cependant un autre acte du 28 du même mois lui donne le titre de roi, et on le retrouve encore plus tard. Eafin il existe une procuration du 7 octobre 4337, autorisant le duc de Brabant A prendre possession de la couronne de France au nèm d'Édouard: attendentes inclilum regnum Francia ad nos fore jure successionis legitimè devolutum. Une autre pièce sous la même date nomme ce même duc son vicaire-général ot Heutenant de France. Le roi y prend le titre de rez Francia et Anglia; dans d’autres actes, il s'intitule rez Anglia of Francia. Il fallait prévenir la jalousie des Anglais, qui ne reconnaissaient pas alors la prééminence de La France. Aussi, Édouard avait deux grands sceaux sur lesquels les noms des deux royaumes étaient placés dans un ordre différent. Mais, dans les armes royales, celles de France occupaient toujours le premier quartier, et s'y maintinrent jusqu'à l'arénement de la maison de Brunswick.

Il est probable qu'Édouard n'aurait pas entrepris cette guerre sur le simple

te de ses prétentions à Ja couronne. Il était en contestation avec Philippe

au sujet de la Guienne, et ce prince avait souteau Robert Bruce en Écosse ; cep-

daite qu'on ne pouvait guère juslifier. Quaat aux instigsiions de Robert d'Artois, je me pense pas qu'on doive y altacher heaucaup d'impastance . i.

sièctes il ne paraît pas que l'injustice et la folie d'une pareille entreprise aient frappé les plus graves de nos compatriotes.

Les noms de Crécy, de Poitiers et @ Azincourt sont bien flatteurs, il est vrai, pour Porgueil national. L’inégalité de nombre était si grande dans ces fameuses journées, qu’il nous est impossible de partager l'opinion des historiens français, qui n’attribuent la déroute de leurs armées qu'à de fausses manœuvres et à l’ercès de leur impétuosité. Elles cédèrent plutôt à cet inébranlable sangfroid qui formait déjà le caractère distinctif du soldat anglais, et qui, pendant le cours de quatre siècles, lui a assuré le supériorité toutes les fois qu'il ne fut pas esclave du caprice ou victime de l’ignorance de ses chefs. Mais c’est à la liberté de notre constitution qu’il faut reporter le principal honneur de ces victoires ; c’est dans la condition supérieure du peuple anglais qu'on doit en rechercher les causes. Ce ne fut ni la noblesse d'Angleterre ni ses vassaux qui gagnèrent les batailles de Crécy et de Poitiers : ils avaient de dignes rivaux dans les rangs des Francais; mais ce furent les ycomen, qui tiraient l'arc d’un bras sûr et nerveux, qui en avaient appris l'usage dans leurs campagnes, et qui devaient leur intrépidité an sentiment de leur liberté civile et de leur indépendance personnelle. C'est un fait constant que ces trois grandes victoires furent dues à nos archers, tirés pour la plupart de la classe moyenne du peuple, . et attachés, suivant le système militaire du sièéle, aux chevatiers et aux écuyers qui combattaient avec la lance et sous une pesante armure. A la bataille même de Poitiers, à l’honneur de laquelle nous paraissons avoir les moindres titres, puisque les Gascons formaient la mejeure partie de l’armée da Prince Noir, Froissard rend justice au mérite des archers anglais 1.

Cependant les glorieux avantages qu’ Edouard put tirer de cette guerre, et sa suspension, du moins momentanée, furent plutôt l'ouvrage de la fortune que celui de la valeur et de la prudence. Jusqu’à la bataille de Poitiers, il n’avait fait encore aucun progrès dans sa conquête. La France était trop vaste, et l’'atmée d’Edouard trop peu considérable pour achever une semblable révolution. La

1 Au vray dire, les archers d'Angleterre fatsoient à leurs gens grant avantage. Car tts Hroyent tant espessement que les Francois ne sçavoyent de quel costé entendre, qu'ils ne fassent consteyvis de trays; Oe eee onde best Gi his ef pet à petit enqueroyent terra Part. 1, c. 102.

FRANCE. Go

vieleine de Crécy ne lui avait donné que Calais, place d’une grande importance en guerre comme. en paix, mais qui offrait plutôt les moyessd'inquiéter que de subjugues le royaume. Il obtiat à Poitiess ua trophée bien autrement précieux : il y fit le roi de France prisopnier.. Noa-senlement l'amour de la liberté porta ce prinee à faire les plus: grands sacrifices peur se racheter, mais sa captivité Inises le royaume sons défense, et parut anéantir la momarchie elle-même. Le gouvernement était déjà odieux : le peuple manifesta un espris qai semble à peine appartenir an quetorzième siècle ; et les convulsionsdenos jours présentent quelquefeisdesressemblances fsappantes avec celles qui suivirent la bafaëlle de Poitiers. Les états généraux avaient déjà posé comme principe fendansental qu'aucune résobution ne serait considérée comme le vœu de l'assemblée, qu'après avoir regu l'assentiment de chocan des trois ordres 1. On leur avait reconau le droit de Lever des impôts, et d'en régler le mode de perception. Mais l'assemblée qui se réunit à Paris aussitôt après la bataille, entra bien plus avant dans la réforme du gouvernement ct dens la direction des affaires. Depuis Philippe-le-Bel, les abus Returels au pouvoir arhitraire avaient pesé ser le peuple ; le moment paraissait favorable pour tes atfaquer; etquelque séditieuses, quelque purfdes même que pusent dtre:les intentions deceux qui dirigèrent cette assemilée des états, et notamment du fameux Marcel, il est évident qu'un grand nombre de ces réformes eurent pour but le biea public et la liberté nationale 2. Mais les scènes de désordre dent la capitale fut le thédtre, et qui prirent quelquefois le caracère de guerres civiles, frent nécessairement oublier qu’ Edouard était l'emnemi commun. Charles, surnommé le Mauvais, roi de Navarre, qe les historiens français ont représenté, peut-être avec quelque raison, comme un être d’une scélératesse profonde et invétérée, était l’instigateur de ces troubles et le brandon de la discorde. It était petit-fts de Louis Hutin, par Jeanne, fille de ce prince : etsile droit d’Édouard par les femmes était admissible, Charles était eacore plus proche héritier de la couronne; circonstance qui paraît s'être présentée à son esprit comme pouvant servir d’excuse

t Ovdounanaes des rote de France, t. IE,

3 Josuis cbligé de renvoyer le lecteur au chapitre suivant, pour plas de détails ons cy aujet. Cotte divigion est incommede, mais c'était une conséquance nétessise de l'ordre que j'ai adopté, ot elle: prévient, dus inconvigicals plus grates.

à toutes ses perfidies, quoiqu’il ne dat avoir qu’un trés-faille expoir de faire valoir ses droits contre la puissance des deux coneurrents. Jean lui avait accordé la main de sa fille; ce prince, malgré eette alliance, révéla bientôt son caractère, en faisant assassiner Charies de La Cerda, favori du roi. Ce crime fut le signal d’une haine irré: conciliable. Charles sentit qu’il ne pouvait espérer de pardon, et qu'il n’y avait point de lettres de grâce, point de prétendue réconciliation qui pussent le mettre à l’abri du ressentiment du roi. Ainsi poussé de crime en crime, il se lia avec Edouard, et fomenta dans Paris l'esprit de sédition. Adroit et éloquent, caressant avec art les chefs du peuple, dont il affectait de plaindre les maux, il en était devenue l’idole. Il possédait le comté d’Evreux en Normandie du chef de son père ; sa proximité de Paris opérait, en faveur d’Edouard HI, une diversion formidable, et établissait une ligne de comarunication entre les garnisons anglaises du Nord et celles.du Poitou et de la Guienne.

Il n’est point de calamités que n’ait éprouvées la France pendant cette malheureuse époque. L’étranger était au cœur du royaume, le roi dans les fers, la capitale révoltée, un prince du sang en armes contre l’autorité souveraine. La famine, compagne terrible et inévitable de la guetre, désola le pays pendant plusieurs années. En 1348, la peste la plus générale et la plus épouvantable dont l’histoire ait jamais fait mention, se répandit en France comme sur le reste de l’Europe, et acheva les ravages de la famine et de l'épée 4, Des bandes d’aventuriers, troupes mercenaires au service de Jean ou d’Edouard, n’ayant plus d'occupation après la trêve de 1357, se dispersèrent dans les campagnes, ne respirant que le pillage. H n'existait alors aucune force assez puissante pour arrêter ‘ces: brigands dans leur carrière. Inaccessibles à toute crainte supersti-

4 On trouvera un détail circonstancié des ravages de cette peste mémorable dang Matteo Villani, le second de cette famille qui écrivit l’histoire de Florence. Jean Villani, son frère et son prédécesseur, en fut lui-même une des victimes. Elle commença dans le Levant, vers l’an 1346; des marchands italiens l'apportèrent es Sicile, à Pise et à Gênes. En 1348, elle passa les Alpes, et se répandit en France et en Espagne; l'année suivante elle atteignit l'Angleterre, et en 1350 elle dévasta l'Allemagne et les autres Etats du Nord; elle s’arrétait à peu près cing mois dans chaque pays. A Florence, elle enleva plus des trois cinquièmes de la population. Muratori, Script. Rerum Italicarum, t. XIV, p. 12. Cette peste est, comme on sait, l'époque que Boccace a choisie pour son Décaméron. |

tieuse , ils forcèrent le pape dans Avignon à payer quarante mille écus pour sa rançon 1. La France fat en proie à leur licence, même après la conclusion de la paix avec l'Angleterre, jusqu’à ce que les ans eussent été entraînés en Italie, et les autres emmenés par Duguesclin à la guerre de Castille. Irrités par tous ces maux, indignés aussi de l’insolence et du luxe de leurs seigneurs, les paysans de plusieurs cantons se mirent en insurrection. C'est ce qu'on appela la Jacquerie, du nom vulgaire de Jacques Bonhomme, qu'on appliquait aux gens de cette classe; et cette révolte fut signalée par toutes les horreurs qui peuvent accompagner le soulèvement d'une populace ignorante et exaspérée 2.

s Froissard, p. 187. Cette troupe de bandits avait pour chef Arnaud de Cervole, surnommé l'archiprétre, à cause d'un bénéfice qu'il possédait, quoique laïque, suivant les usages peu réguliers du siècle. Voir un mémoire sur la vie d’Arnaud de Cervole, dans le vingt-cinquième volume de l'Académie des Inscriptions.

s Le second continuateur de Nangis, moine de peu de talent, mais qui mérite notre attention comme l'historien le plus contemporain, accuse la noblesse de dissiper aux dés ef alios indecentes jocos l'argent levé sur le peuple à l'aide de taxes oppressives. D'Achery, Spicilegium, t. Ill, p. 144, édit. in-folio. IL attibue tous les désastres qui suivirent la bataille de Poitiers aux vices d'un gouvernement qui pégligeait le bien public, et surtout au luxe et à l’orgueil de Ia noblésse. Je sais bien que cet écrivain montre de la partialité pour le roi de Navarre ; mais il était témoin oculaire de la misère du peuple, et son autorité est peut-être plus sûre que celle de Froissard, chez qui le goût de la magnificence et l'habitude d'être somptueusement trailé dans les chateaux des grands, paraissent avoir engendré une espèce d'insensibilité pour les souffrances des classes inférieures Le sort des habitants de Calais, plus iatéressants que les héros ordinaires de l’histoire, est bien digne de pilié. Froissard et le continuateur de Nangis nous attestent qu'ils ne reçurent aucune indemnité, et qu'ils furent réduits à promener leur misère et à mendier leur pain par toute la France. Villaret contredit ce fait, sur l'autorité d'une ordonnance qu'il a vue en leur faveur; mais à cette époque les ordonnances n'étaient pas toujours exécutées. Vill., t. IX, p. 470. J'ajouterai que le fameux trait des six hourgeois de Calais, qu'on a dernièrement révoqué en doute, est fortement confirmé par Jean Villani, qui mourut peu de temps après. L. 12, c. 96. Froissard en a présenté les détails à sa manière : dans tout le coloris de son histoire, il est aussi grand maître que Tite-Live, et respecte aussi peu que lui la vérité des détails. De Bréquigny, l’un des plus récents de ces savants antiquaires dont les travaux ont jeté tant d'éclat sur l'Académie des Inscriptions, s'est occupé de l'histoire de Calais, et de cette époque en particulier. Mém. de l'Acad. des inscriptions, t. L.

Pétrarque nous à laissé un tableau déplorable de l’état de la France en 1360, lorsqu”il visita Paris. Je ne pouvais croire, dit-il, que ce fût ce même royaume que j'avais vu si riche et si florissant ; rien ne s’offrait à mes yeux qu’une solitude effrayante, une misère extrême, des terres incultes, des maisons en ruines : les

‘Edouard n'avait encore fait aucun progrès sensible dans: sx conquête ; mais le régent de France, qui fat depuis Charles V, accablé pat tous ces malheurs, se soumit au traité de Brétigay (1360). Nees rappellerons, sans nous arrêter aux articles moias importants de ce traité, que la Guienne en entier, la Gascagne, le Poitou, ka Sxintonge, le Limousis, I Angoumeis, avec Calais’ et le comté de Pom thieu, furent cédés à Édouard en toute souveraineté : riche dédommagement de l'abandon de ses dreits à la couronae de France, qui fut: la seule concession stipulée em échenge. Il paraît qu'on prit toutes les dispositions nécessaires pour rendre la cession de ces provinces complète. Par les six premiers articles du traité, elles sont expressément abandonnées au roi d'Angleterre ; par le septième, Jean et son fils s'engagent à lui transférer, dans le courant dune année, à compter de la Saint-Michel suivante, tous leurs droits sur ces provinces, et nommément ceux de souveraineté et ‘d'appel féodal. Les mêmes expressions sont répétées avec encore plus de force dans le onzième article et daas quelques autres. Le douzième stipule l'échange des renonciations réciproquement faites, savoir : par Jean, de tous ses droits sur les pays cédés ; par Edouard, de ses prétentions au trône de France. A Calais, le traité de Brétigay fat renouvelé par Jean, qui, en sa qualité de prisonnier, n’avait pas participé au premier arrangement ; on omit seulement Yarticle douze, relatif à ’échange des renonciations. Mais plusieurs actes des deux rois, daus lesquels il est spécifé que cet échange sera fait à Bruges, à la Saint-André 1361, prouvent suffisamment qu'on ne prétendait point par cette omission éluder une clause aussi importante; et jusqu’à cette époque, Edouard s'engage à ne prendre ni le titre ni les armes de roi de France (promesse à laquelle it se conforma strictement) #; et Jean à suspendre l'exercice de ses droits de royauté ou de suzeraineté sur les provinces qu’il cède. Enfin, le 15 novembre 1361, Edouard nomme deux commissaires pour recevoir à Brages, à la Saint-André

environs même de Paris portaient partout l'empreinte du feu et de la destruction; les rues sont solitaires; les roules recouvertes d'herbes sauvages : en se croirait aw milieu d’un vaste désert. Mésn. de Pétrarque, t. Mi, p. D.

s Édouerd donne à Jean le titre de roi de France, dans ur acte daté de Calais be 22 octobre 1360. Rymer,t. VI, p, 247. Le twaité fut signé le 24 octobre. Idem, p> 249. |

suisaute, les renonciations da roi de France 4, et faire tout ce qui pourra fire requis de part et d'antre on vertu du traité. El parait cependasit que ces renoncéations ne furent pas présentées, et que l'article douze du traité de Brétigny ne fat jamais exéceté formellement. Par des actes réciproques passés à Calais le 24 octobre, À avait été stipulé que, jusqu’à l'échange des renonciations, la souveraineté des provinces cédées:et les droits d'Édousrd à la cowronne de France resteraient in statu quo, mais toutefois suspendus dans leur exercise, nonobstant toutes expressions de transport effectif on d'abandon immédiat qui pouvaient se trouver dans les traités de Britigny et de Calais. Deux autres lettres patentes, en date du 26 octobre, contienuent la formule des renoaciations, et il y est décleré de part et d'antre qu’elles auront effet en vertu desdites lettres, au cas où, l’une des parties étant prête à échanger ces mêmes renonciations aux temps et lieu indiqués, l’autre ne comparaitrait pas. Ces actes faits à Calais sont si prolixes et enveloppés, comme à dessein, dans une telle obscurité de style technique, qu’il est difficile d'en reconnaître le sens précis. Il paraît en résulter, néanmoms, que si l’une des deux parties contractantes était en mesure d'exécuter ses engagements à Bruges le 30 novembre 1361, et que l’autre fit défaut, la première acquérait non-seulement ce que nes jurisconsultes pourraient appeler un titre de droit, maïs encore un titre désormais exécutoire, en vertu de la clause insérée dans les lettres patentes du 26 octobre 1360. La nomination de commissaires faite par Édouard le 15 novembre 1361, semblerait lisser à la charge des Français de prouver que Jean envoya au lieu du rendez-vous des agents munis de pouvoirs aussi étendus, et que l'inéxécution de la clause relative à l'échange des renonciations fut la faute du gouvernement anglais. Mais, malgré l’assertion d’up historien qui écrivait soixante ans après ces événements {Jnvépal des, Ursias), et qui affirme que les commissaires français se rendirent à Bruges et que ceux d’Edouard ne s’y présentèrent pas, le fait paraît certainement improbable, lorsque l’on considère la nomination réelle de commissaires faite par le roi d'Angleterre le 15 novembre, le silence de Charles V après le renouvellement des hostilités, quoique ce prince eût dù saisir avec empressement

4 Rym., t. VI, p. 539.

un motif d’excuse aussi légitime, et enfin les plaintes qu’on trouve dans plusieurs actes anglais, de ce que les renonciations du roi de France ne furent pas présentées !. Les auteurs français donnent à entendre qu’Edouard ne voulait pas faire une renonciation formelle de ses droits à la couronne. Mais on a peine à croire que pour éluder cette obligation qu'il s'était volontairement imposée par les traités de Brétigny et de Calais, il eût voulu laisser imparfaits ses titres à la possession des provinces qui lui étaient concédées par ces mêmes traités. Il est évident qu'il considérait ses droits comme incontestables, et qu’il agit en maitre absolu de ces provinces, sans que la cour de France s’en plaignit. Il créa son fils prince d'Aquitaine, lui donnant les plus amples pouvoirs sur cette nouvelle principauté, qui fut considérée comme fief de la couronne

1 Il paraît qu'entre autres infractions au traité qui furent alléguées, le roi de France, peu de temps après la conclusion de la paix, avait reçu des appels d'Armagnac, d’Albret, et d'autres nobles d'Aquitaine. Car, en février 1362, un envoyé français, le comte de Tancarville, étant en Angleterre, le conseil privé présenta à Edouard un bill de remontrance, au sujet de la condulle de Ja France ; ef semble au conseil le roy d'Angleterre, que considéré la fourme de laditte paiz, qui tant estoit honourable et proffilable au royaume de France, et à loute chrélienté, que la receplion desditles appellacions, n'a mie esté bien faite, ne passée st ordenément, ne d si bon affection ef amour comme il doil avoir esté faite ds raison parmi l'effet ot l'intention de la paix, et alliances afermées et entr'ous semble estre moult préjudiciables ef contraires à l'onneur et à l'estat du roy et de son fils le prince, et de toute la maison d'Angleterre, et pourra estre evidente matiére de rebellion des subgiez, et aussi donner trés-grant occasion d'enfreindre la'paiz, si bon remède sur ce n'y soit mis plus hastivement. En définitive, le conseil conclut à ce que, si le roi de France consent à réparer celle transgression, et à envoyer sa renonciation de souveraineté, Edouard envoie sa renonciation à la couronne de France. Martenne, Thes. Anec., t. I, p. 1487.

Quatre princes du sang, ou, comme en les appelle, seigneurs des Fleurdelys, furent retenus comme ôtages pour l'exécution du traité de Brétigny, qui, sous quelque prétexte, fut différée très longtemps. Impatients d'obtenir leur liberté, ils signèrent à Londres, en novembre 1362, un traité dans lequel fl fut stiputé, entre autres choses, que le roi de France enverrait de nouvelles lettres scollées de son sceau, par lesquelles il transporterait et ahandonnerait les provinces cédées par le traité de paix, sans se réserver le ressort, comme on avait fait dans les premières lettres, ef que en ycelles lettres, soit expressement compris transport de la souveraineté et du ressert, etc. ; et le roi d'Angleterre et ses enfans feront semblablement autiels renoncialions sur ce qu'il doit faire de sa partie. Rymer, t. VI, p. 396. Ce traité de Londres ne fut jamais ratifié par le gouvernement francais; mais il me sert à prouver qu’Edouard imputait à la France le défaut de renonciations réciproques, et qu'il était lui-même pret à remplir les engagements qu'il avait contractés par les traités.

TRAN. Ti

d’ Angleterre, et soumise à la ‘redevance annuelle d’une once d'or { ; et ce grand prince tint pendant plusieurs années sa cour à Bordeaux.

.J'ai insisté particulièrement sur ces détails, parce que quelques historiens et savants français ont représenté l'affaire sous des couleurs spécienses, qui tendent à rejeter sur Édouard III le blamede la rupture de 1368 2. Quoique ses prétentions à la couronne de France fussent insoutenables, et que nous devions le considérer comme poussé par l'ambition la plus désastreuse, la mauvaise foi n'était pes un des vices de son caractère. Il n'existe aucune cause apparente pour impater à ses instigations les ravages exercés en France par des soldats licenciés du service de l’Angleterre, et aucune preuye qu'il ait entretenu des liaisons avec le roi de Navarre postérieurement à la paix de Brétigny ; mais le revers qu’il éprouva est une leçon pour les conquérants. Une longue guerre et des succès dont on n'avait point d’exemple, avaient fait tomber entre ses mains quelques-unes des plus riches proviaces de la France; il les perdit toutes en peu de temps, et dut ses pertes moins à sa faute qu’à la aifficulté de conserver de semblables conquêtes. Les Français étaient

1 Rym,, L. VI, p. 385-399. On remarquera la clause par laquetle Edouard se réserve le droit de constituer l'Aquitaine en royaume : telles élaient les hautes idées de ce prince dans un siècle où le privilége de créer de nouveaux royaumes était supposé n’appartenir qu’au pape et à l'empereur. Æliam st per nos hujusmodi provinciæ ad regalis honoris lülulum et fastigiumimposterwm sublimentur; quam ereciionem faciendam per nos ex tune snecialiler reservamus.

2 Indépendarament de Villaret et des autres historiens, le lecteur qui désire satisfaire sa curiosité, peut consulter trois Mémoires de Sécousse, Salier et Bonamy, dans le quinzième volume de l'Académie des Inscriptions. Ces illustres antiquaires s'accordent à impuier omission à Edouard; mais le dernier met dans son raisonnement moins d'assuramceet de passion que les deux autres. Les observations que j'ai faites dans mon texte serviront, je l'espère, à réfuter leurs arguments, auxquels je remarquerai qu'aucun auteur anglais n'a jesqu’à présent essayé de ré- . pondre, Je ne dis point ceci peur m'en faire un mérite; le fait est que j'ai été gnidé, on grande postie, pas un des avocats da parti opposé, Bonamy, qui me paraît azair sx posé les faite avec beaucoup de modération; ce qui me fait soupçonner qu'il santaitila faiblesse de sa cause.

L'autorité de Christine de Pisan, eotemporaine et panégyriste du roi de France, n'est. peut-être pas fort impertante en cette occasion; mais cette dame paraît igaorer-entièrement la prétendue omission d'Édovard, et elle fonde la justice des armes- de Charles V sur un motif bien différent: savoir que les traités qui ne tendent pas à l'intérêt pablie ne doivent pasétre observés. Collection des Mémoires, t. V, p. 137. C’est un principe plus souvent suivi qu'avoué.

défèdiés enters eux comme comps donation, e ceux mème qui, eu raison de 4eur-dépendance féodale, étaient quelquefois obligés de marcher contre leur souverain, ne pouvaient souffrir l’idée de se voir détachés de ta monarchie. Lorsqu'on fat sur le peint d’exéotiter le traité de Brétigry, les asbles du Midi firent des remontrances eu 70i.sur ce démembrement de sa ssuverdineté, et montrérent, dit-on, dns les chertes qui lowr avaient été accordées par Charlemagne, Ja promesse de ne jamais transférer à wn autre le droit de les prokégor. Les habitants de La Rochelle conjurèrent le roi de ne pas tes ebandonmer, et profestérent qu'ils étaient prêts à lui faire be sacri- @ee dela moitié de lears biens plutôt que de tamber au pouvoir de JlAngleterre. Jean, le ccour naeré d’ameréume, persueda à ses fidèles cojets de &:soumettre au-destin qu'il n'avait pu vaincre. ls cééèreai à regret : Nous .obéwons aux Anglais, dirent-ils, mate jamais nos oauts ne changeront 1. Un gouvernement adroit eût encore pu gaguer de tels 'sujels et triompher de leur aversion; mais le prince de Galles, dont le-caractère était sévère et trop enclin à farbitraire, ne sut pas se concilier leurs cœurs À. Après l'expédition de Castille, entreprise imprudente et fatale, il voulut lever un impét considérable sur la Guienne. Cet impôt devait s'étendre aux terres de la noblesse, qui prétendait avoir droit à ane exemption générale des taxes. Les principaux seigneurs dela Guienne et de la Gascogne portèrent leurs plaintes au pied du trône de Charles V, qui avait succédé à son père en 1364, et en appelèrent à lui comme souverain et'juge du prince. Après un an de délai, le roi somme le Prince Noir 4 comparaître devant les pairs de France pour répondre à ces charges, etaussitôt la guerre se ralluma entre les deux peuples 3 (1368). Queiqu'il soit impossible de concilier en cette occasion fa condaite de Charles avec ces principes sévères d'équité qui doivent

4 Froissard, part. I, chap. 214,

2 Voir une anecdote relative à sa querelle avec Le seigneur d’Albret, l'un des principaux barons de Gascogne ; c'est à cette circonstance que Froissard, qui était alors à Bordeaux, attribue le mécontentement de la noblesse du Midi, chap. 244. Peu de temps après la paix de. Brétigny, Édouard IIL sévoqua toutes.les donations qu'il avait faites en Guienne. Rymer, t. VJ, p. 59L

3 Le 20 novembre 1568, quelque temps avant la sommation faile au prince de Galles, Charles conclut un traité avec Henri, roi de Castille, par lequel ce dernier s'engage expressément à céder au roi de France toudes les parties de le Gnivane ou de l’Angleterre, dont lui, Henri, pourrait s'emparer, Ryæer,t. WI, p. 508

.RPAREE. : 73

toujours ferrpex la hese de mos actions, cependant l'injnstéce réval-. tante dont Edouard avait donaé des prouves dans la guerre précédente, et les calemités qu’il avait attirées sur un peuple innocsnt pour revendiquer des droits imeginaires, ne contribuent pas peu à eflecer le blâme qu'en pourrait attacher à la rupture du traité de Brétigny. Rapin observe avec quelque vérité que nous jugeons de la prudence de Charles par l'événement, et que, si le succès n’eût pas ceutonné ses armes, sa conduite aurait été universellement blâmée, méme par ces écrivains qui lui prodiguent aujourd’hui leurs éloges: mais il avait pris des mesures si sages, que son succès était presque infaillible, ou du moins qu’il ne pouvait échouer que par ces comps de la fortune qu'on ne saurait prévoir, surtout dans la guerre. Le vieil Edouard était affaibli par l’âge, le jeune succombait à une meladie cruelle. Les provinces cédées à l'ennemi n’aspiraient qu'à rétourner à leur roi naturel, et nous pouvons condure de leur soumission facile que les garnisons en étaient faibles et mal approvisionnées. D'un autre côté, la France, après ses pertes, avait repris haleine ; les enfants de ces mêmes hommes qui avaient trouvé la mort ou pris la fuite dans la journée de Poitiers, étaient en armés; un roi qui, sans être naturellement belliqueux, était éminemment sage et populaire, avait remplacé Jean, prinee fougueux et téméraire. La France dut son salut à la politique de Charles V et à l'épée de Duguesclin : ce héros, gentilhomme de Bretagne, sans fortune et sans grâces extérieures, fut, pendant cette époque, le plus bel ornement de son pays. Il parait inférieur à lord Chandos, sous le rapport de la science militaire et de la politesse des mœurs chevaleresques ; mais une activité infatigable, l’art d’inspirer la confiance, d’heureux succès, un caractère plein de franchise et de générosité, ont conservé à son nom la fraicheur d’un souvenir récent, éloge qu'on peut à peine appliquer à Chandos.

Quelques campagnes suffirent pour enlever aux Anglais la presque totalité de leurs conquêtes, et même une grande partie de leurs possessions primitives en Guienne. Ils étaient encore des ennemis formidables, noa-seulement par leur courage et par la vigueur de leurs opérations, mais parce que les clefs de la France étaient entre leurs mains : Bordeaux, Bayonne et Caléis, par héritage ou par conquête ; Brest et Cherbourg, donnés en gage par leurs alliés, le duc de Bretagne et le roi de Navarre. Mais Richard Hi avait sucoédé

à Edouard III : un règne faible et orageux ne permit pas de poursuivre des projets d’ambition. La guerre, prolongée pendant plusieurs années sans présenter beaucoup d'événements remarquables, fut enfin suspendue par des armistices réitérés ; mais ils ne furent pas rigoureusement observés, et les Anglais conservaient trop d’animosité pour consentir à un traité en forme. Il ne fallait rien moins que les avantages du traité de Brétigny, pompeusement appelé la grande paix, pour satisfaire un peuple loyal et courageux, qui se croyait trompé par la manière dont on en avait violé les conditions. Aussi cette guerre fut-elle toujours populaire en Angleterre; et Thomas, duc de Glocester, prince ambitieux, dut presque toute la faveur dont il jouissait à son opposition constante à toute alliance avec les Français. Mais Richard IJ adopta une autre politique, et Henri IV se montra également soigneux d'éviter tous actes d’hostilité envers la France. Avant done que l'état déplorable de ce royaume eût engagé son fils à faire revivre les prétentions d’Edouard sous des circonstances encore plus favorables, il y avait eu trente ans de repos, et même quelques intervalles de relations amicales outre les deux nations. Toutes deux étaient, il est vrai, affaiblies par des dissensions intestines, mais la France plus encore que l’Angleterre. Sans les calamités du règne de Charles VI, elle eût probablement chassé l'ennemi de son territoire : à l’aide de sa fertilité naturelle et d’une population nombreuse , elle recouvrait ses forces avec une étonnante rapidité. Sir Hugh Calverley, capitaine célèbre dans les guerres d’Edouard III, faisait la campagne de Flandre; un héraut l'ayant assuré que l'armée du roi de France, qui entrait alors dans lé pays, s'élevait à vingt-six mille lances, sir Hugh se moqua de lui, déclarant qu'il avait souvent vu toutes les forces des Francais assemblées, et qu'ils n'avaient jamais pu réunir le quart de cenombre ?. La seconde crise que ce grand royaume eut à essuyer sous Charles VI fut plus pénible et plus périlleuse que la première ; mais ses ressources inépuisables le firent encore triompher de tous ses malheurs. : |

(1380) Charles V, surnommé le Sage, enlevé par une mort prématurée, après un règne qu'on peut considérer comme un des plus honorables de l’histoire de France si l’on glisse légèrement sur les —

3 Froissard, p. 2, c. 442.

FRANCE, 75 circonstances relatives à la rupture du traité de Brétigny, laissa la couronne à son fils, âgé seulement de treize ans, sous la direction de trois oncles ambitieux, les ducs d'Anjou, de Berri et de Bourgogne. Charles, en rendant à sa patrie la gloire et le repos, avait ranimé l'esprit national ; les sévères épreuves auxquelles sa régence fut exposée après la bataille de Poitiers, avaient formé son caractère ; il devint sage politique, protecteur des lettres, législateur bienfaisant. I] commit sans doute une faute, que ses motifs rendent excusable, en amassant un trésor considérable, qui devint la proie du duc d'Anjou lorsque son frère était à peine déposé dans la tombe. Mais le règne suivant vit dissiper tous les fruits de sa sagesse, Dans un gouvernement essentiellement populaire, la jeunesse ou l'impuissance du souverain ne peuvent occasionner de grands désordres, Dans une monarchie, où tous les ressorts du système reposent sur une force centrale, ces accidents qui, dans le cours de quelques générations, doivent nécessairement se rencontrer, entrainent presque toujours la désorganisation totale de la machine. Pendant les quarante années que Charles VI porta le titre de roi, plutôt qu'il n’en exerça l'autorité, la France fut réduite à un état plus déplorable encore que pendant la captivité de Jean.

Il s'était opéré pendant le quatorziéme siècle un grand changement | dans son état politique. Lorsqu'il ne fut plus possible d'employer la milice féodale, la nécessité de soudoyer des troupes régulières augmenta les frais de guerre ; et en même temps que les raffinements du luxe multipliaient les occasions de dépense, les moyens d'y subvenir se trouvèrent diminués par d’imprudentes aliénations du domaine. II en résulta que des impôts, jusqu'alors presque inconnus, furent levés continuellement et avec toutes ces circonstances d'oppression qui accompagnent toujours les mesures fiscales d’un gouvernement arbitraire. Nous avons déjà dit que ces causes excitérent le mécontentement du peuple sous les deux premiers Valois, et faillirent amener une révolution compléte au milieu des convulsions qui suivirent la bataille de Poitiers. La confiance qu'on avait dans la sagesse et dans l’économie de Charles V maintint la tranquillité pendant son règne, quoique les taxes y fussent encore fort onéreuses. Mais le pillage de ses riches trésors par le duc d’Anjou, et la mauvaise foi avec laquelle le nouveau gouvernement imposa des subsides après avoir promis leur abolition , provoquèrent le peuple de Paris

et de quelques autres endroits à des séditions réitérées. Non-seulement les états généraux forcèrent le gouvernement à révoquer ces impôts et à réintégrer la nation, du moins suivant le style des édits, dans toutes ses libertés, mais ils montrèrent moins de sagesse en refusant d'accorder aucune somme. Un esprit remarquable d’indépendance démocratique se manifestait dans ces classés que la couronne et la noblesse avaient si longtemps foulées aux pieds. Les Flamands donnaient l'exemple : toujours jaloux de leurs priviléges, parce qu'ils se sentaient la force de Jes maintenir, ils étaient engagés dans une lutte sanglante contre Louis, comte de Flandre 1. La ceur de France prit part à cette guerre; et Charles VI, après avoir remporté une victoire décisive sur les citoyens de Gand, revint châtier ceux de Paris 2. Trop faible pour résister à l'armée royale, Paris fut traité en ville conquise ; ses priviléges furent mutilés, les chefs les plus actifs de la révolte furent mis à mort; on frappa une contribution trés-forte , et les impôts furent rétablis en vertu de la prérogative arbitraire du monarque. Le peuple réserva son indigna-

1 La révolte de Flandre fut oecasionnée par une tentative que fit le comte, trompé par dé mauvais conseils, pour imposer une taxe sur les Gantais sans leur consentement. Elle est rapportée d'une manière très-intéressante par Froissard, p- 2, c. 37, etc. ; cet écrivain égale Hérodote en simplicité, en vivacité et en patbétique. Je conseillerais à ceux qui étudient l’histoire de se pénétrer de ces événements, et des troubles qui éclatèrent à Paris vers le même temps, Ce sont 1a des leçons éternelles de l’histoire; les usurpalions injustes des cours, les passions violentes de la multitude, l'ambition des démagogues, la cruauté des factions triômpbäntes, nous offriront sans cesse des sujets de rapprochement et de cemparaison , tandis que les faits militaires de ces temps reculés sont, en général, peu instruclifs, et ne sauraient occuper trop peu de place dans nos études historiques. Les préfaces des cinquième et sixième volumes des Ordonnances des rois de France, renferment sur les troubles de Paris des détails plus exacts qu'on ne peut en trouver dans Froissard.

2 Si Charles VI eût été battu par les Flamands, l'insurrection des Parisiens, dit Froissard, se serait répandue par toute la France; toute gentillesse et noblesse eût élé morte et perdue en France, et la jacquerie n’eût jamais été si grande et si horrible, c. 420. C'est à l'exemple des Gantois qu’il attribue les troubles qui eurent lieu vers la même époque en Angleterre et en France, c. 84. Il est probable que l'insurrection des Flamands aurait eu des suites plus sérieuses, si le gouvernement anglais l'avait soutenue sincèrement. Mais le danger d’encuureger cet esprit démocratique qui dominait déjà parmi les communes d'Angleterre, put être considéré avec raison par Je conseil de Richard Il comme une compensation trop forte de l'avantage d'inquiéter la France. On fit quelques tentatives lorsqu’il ful trop tard, et les villes de Flandre reconnurent Richard comme roi de France, cn 1384. Rymer, t. VE, p. 48.

tion pour un moment plus favorable ; et, malheureusement, cette indignation l’entraina , lorsqu'il fut devenu l'instrument de l’ambition de quelques factieux, dans une série de crimes et dans un long oubli des intérêts de la patrie.

I] serait difficile de déterminer une limite au delà de laquelle on ne supporterait pas avec patience le fardeau des impôts, lorsqu'ils paraissent exigés par la nécessité et fidèlement appliqués; et il n’est pes impossible à un ministre adroit de tromper le peuple sous ces deux rapports. Mais la dilapidation rend les impôts odieux. Quel homme généreux pouvait voir sans indignation les fruits de son travail, qu'il sacriflait sans regret à la défense publique, devenir la proie d'une foule de parasites et d’administrateurs concussionnaires? Voilà ce qui paralyse la libéralité d’une nation et anéantit l'esprit public ; et ces hommes d’État, qui ne fondent la sécurité d’un gouvernement ni sur la bonté des lois ni sur la force des armes, mais sur la confiance publique et sur l'opinion, doivent se garantir avec le plus grand soin du soupçon même de prodigalité. Dans l’état actuel ‘de la société, il est impossible de se faire une idée des malversations qui existaient dans la trésorerie de France sous Charles VI, parce que les besoins réels de l’État ne seront jamais aussi peu considérables. On n’entretenait presque aucune force militaire; et le produit des impôts énormes qu’on levait alors était absorbé en grande partie par la maison du roi, ou pillé par les officiers du gouvernement !; c'était une conséquence naturelle des circonstances particulières et affligeantes de ce règne. Le duc d’Anjou prétendit être appelé par la nomination du feu roi, s’il ne l'était toutefois par la constitution française, à exercer la régence pendant la minorité 2; mais cet

t Les dépenses de la maison du roi, qui se montaient, sous Charles V, à quatrevingt-quatorze mille livres, s'élevèrent, en 1412, à quatre cent cinquante mille. Villaret, t. XII, p. 243. Le roi était cependant réduit à an tel état de pénurie, qu'il avait fail mettre sa vaisselle en gage. Lorsque Montagu, ministre des finances, fut arrêté en 1409, on trouva toute cette vaisselle cachée dans sa maison.

= On n'a jamais décidé si l'héritier présomptif de la couronne de France avait droit à la régence; et, en supposant l'affirmative, si ce droit s’étendait à la garde de la personne du mineur. Le cas particulier du duc d'Anjou paraît présenter de grandes difficultés. Deux actes de Charles V, sous la même date du mois d’oetobre 1374, et publiés par Dupuy, Traité de la majorité des Rots; p. 161, sont en coatradiction manifeste l'un avec l’autre. Le premier confère au duc d’Anjou fa régence seulement, réservant à d'autres seigneurs la garde de la personne du mi-

isftervalle qui devait être naturellement très-court, une loi de Charles V ayant fixé la majorité à treize ans, fut encore abrégé d’un commun accord; et le jaune monarque, après son couronnement, fut considéré comme exerçant pleinement et en personne l'autorité royale, Les ducs d'Anjou, de Berri et de Bourgogne, avec le duc de Bourbon, oncle. maternel du roi, se partagérent le gouvernement réel du royaume.

Bientdt le duc d'Anjou entreprit une expédition en Italie, dans le: dessein de s'emparer du trône de Naples, et il y périt. Le duc dé Berri, prodigue et voluptueux, n'avait pas de grands talents : mais son rang et sa conduite modérée au milieu des factions opposées la firant remarquer dans les révolutions de cette époque. Le plus respectable des oncles du roi, le duc de Bourbon, plus éloigné de la tige royale et d'un caractère paisible, prit une part moins active dans les affaires. Le duc de Bourgogne, prince habile et ambitieux, conserva son ascendant jusqu'à l'époque où Charles, fatigué. de la dépendance dans laquelle ses oncles l'avaient retenu jusqu'à l’âge de vingt et un ans, prit en main les rênes du gouvernement (1387). Les ducs de Bourgogne et de Berri quittérent alors la.ceur, et l'administration fut confiée à un autre parti, à La tête duquel on distinguait le connétable de Clisson, fameux dans les

neut ; le second confère non-seulement cette même tatelle, mais le gouvernement du royaume, à La reine et aux ducs de Bourgogne et de Bourbon, sans faire aucune mention du duc d'Anjou. Daniel appelle ces actes les Testaments de Charles V, tandis qu'ils sont réellement sous la forme de lettres patentes; et il suppose que le roi les avait supprimés l'an et l'autre, puisque aucun des partis me parah s’être prévalu de leur autorité dans les contestations qui s’élevèrent après sa mort. Hisé. de France, t. IH, p. 662, édit. 1720. Villaret, suivant une habitude qui lui est trop ordinaire, glisse sur la difficulté sans la faire remarquer. Mais de Bréquigay, Mém. de l'Académie des Inscriptions, t. L, p. 533, observe que le dernier de ces actes, tel qu'il a été publié par Sécousse, dans les Ordonnances des Rois, t. VI, p. 406, diffère essentiellement de celui que Dupuy a donné, et qu'il n'y est nullement question du gouvernement. Il est donc facile de le concilier avec le premier , qui donne la régence au duc d'Anjou. Comme Dupuy l’a tiré de la même source que Sécousse, du Trésor des Chartes, il en résulte contre le premier de .ces écrivains, ou contre l'éditeur de son ouvrage posthume, imprimé en 1655, un soupçon violent d'altération volontaire. Au reste, cette date indiquera facilement le motif d'une semblable interpolation, si l'on se rappelle la position de la France à cette époque, et quelques années auparavant : Anne d'Autriche s'était maintenue en possession de la régence, qui lui avait été conférée par testament au préjudice de l'hérilier présomptif.

guerres contre l'Angleterre. Le peapte, victime ‘des extorsions de ces princes, se réjouit de leur disgrâce ; mais les nouveaux ministres marchérent dans les mêmes voies, et s’atttrèrent bientôt la mème haine. La fortune de Clisson, après quelques années de faveur, 58 levait à un million sept cent mille livres, ce qui équivaüdrait at jourd’hui, poids de marc, au décuple de la même cum sans "no égard à la dépréciation des monnaies !.

(1393) Charles VI, cing ans après sa majorité, fut attaqué dine frénésie dont il ne guérit jamais, quoiqu'il edt parfors des inter valles lucides. H languit trente années dans un état déplorabld de souffrance, délaissé, d'une manière vraiment incroyable, pat sa fa mille, et en particulier par Isabelle de Bavière, son épouse, la plus infime des femmes. Les ministres furent aussitôt disgraciés :- lé princes ressaisirent leur autorité. Pendant plusieurs années, le dub de Bourgogne fut à la tête du gouvernement ; mais if avaît:à lutter contre un rival formidable, Louis, duc d'Orléans, frère du roi, Tt était impossible qu'un prince placé si près du trône, aiméde La reine avec une tendresse peut-être criminelle, et chéri du peuple à cause de ses grâces extérieures, n'obtint pas une portion du pow voir. I] parvint enfin à s'emparer des rênes du gouvernement ; mais sa conduite révoltante, et plus encore les impôts ériormes du'it établit, le rendirent tout à fait odieux. Les Parisiens comparèrent son administration à celle du duc de Bourgogne, et se rangérent dès lors du parti de ce dernier et de sa famille, dans tous tes troubles que suscita l’ambition de ces princes.

La mort du duc de Bourgogne, survenue en 1404, après diverses alternatives de succès entre lui et le duc d'Orléans, ne laïssa pas son parti sans chef. Aussi brave et aussi ambitieux, avec plus d’audace et moins de principes, son fils Jean, surnommé Sans-Peur, soutint la querelle de son père. On avait cependant opéré une réconciliation entre lui et le duc d'Orléans; ils s'étaient juré amitié réciproque ; et, suivant l'usage, pour que rien ne manquat à la solennité de leurs promesses, ils avaient communié ensemble. Au milieu de ces démonstrations de concorde, le duc d'Orléans fut assassiné dans les rues de Paris (1407). Après quelques légers efforts pour dissimuler, le duc de Bourgogne se proclama hautement l'auteur

4 Froissard, p. 4, c. 46.

d’un crime auqueél il avait été poussé, dit-on, par un motif plus puissant que la rivalité politique 1. A partir de ce fatal moment, les dissensions de la famille royale commencèrent à prendre le caractère d'une guerre civile. La reine, les enfants du duc d'Orléans, les ducs de Berri et de Bourbon se liguérent contre l'assassin ; mais il possédait, indépendamment de la Bourgogne, qui était son apanage personnel, le comté de Flandre, dont il avait hérité de sa mère; et le peuple de Paris, qui haissait le duc d'Orléans, pardonna sans peine, où plutôt applaudit à son meurtrier.

On peut se former une juste idée de la faiblesse du gouvernement, par la facilité avec laquelle le duc de Bourgogne obtint son pardon à Chartres, un an après cet audacieux attentat. Lorsqu'il entra dans la'salle où le monarque l’attendait, tout le monde se leva, à l’exception du roi, de la reine et du Dauphin. Le duc s'approcha du trône etse mità genoux. Alors un seigneur, remplissant pour lui les fonctions d'avocat, porta la parole en ces termes : Sire, 4 & été rapporté à manseigneur de Bourgogne que vous éhex indigné sur lui pour le fait qu'il a commis et fait faire en la personne de monseigneur le duc d'Orléans, votre frère, pour le bien de votre royaume et de votre personne, comme al est pret de vous dire, et faire véritablement savoir, quand il vous plaira ; ét pourtant vous prie, tant et st humblement comme il peut, qu'il vous plaise ler votre tre et indignation de votre cœur, et le tenir en votre bonne grdce 2.

Cette insolente apologie fut tout ce qu’on put obtenir en réparation du meurtre d’un premier prince du sang. (1410) On ne s’é6tonne plus de voir le duc de Bourgogne s'emparer bientôt après de la direction des affaires, et chasser ses ennemis de la capitale. Les princes, ayant à leur tête le beau-père du duc d'Orléans, le comte d’Armagnac, dont leur parti prit le nom, levérent leur étendard contre lui; et le nord de la France fut déchiré par une longue guerre civile, où chaque parti se livra sans scrupule à tous les excès du pillage, à toutes les horreurs du massacre. Il y eut plusiears raccommodements; mais chaque faction, agitée par le sentiment dé sa

4 On prétead que le duc d'Orléans s'était vanté d'avoir obtenu les faveurs de a duchesse de Bourgogne. Vill., t. XU, p. 474 Amelgard, qui écrivait environ quatre-vingts ans après, dit, Vim etiam inferre altenlare præsumpsil. Notices des manuscrits du Roi, t. I, p. M1.

Monstrelet, part. 1, f. 112. NM GE

madvaise foi, ne pouvait compter sur la sincérité de ses adversaires. Le roi, au nom de qui les deux partis combattaient, ne pouvait que dans quelques intervalles passagers de raison légitimer les actes de Pun ou de l’autre. Le Dauphin, convaincu de la tyrannie que chaque faction èxeæait tour à tour, se trouvait forcé, au risque même de perpétuer la guerre civile, de les maintenir dans une espèce d'équilibre, et de ne jamais laisser entièrement écraser l'une par l'autre. A Auxerre, il accorda la paix aux Armagnacs, malgré le duc de Bourgogne. S’étant ensuite ligué avec eux contre ce prince, et ayant obtenu des succès en Flandre, il déjoua leurs projets de vengeance en concluant un traité avec lui à Arras.

La mort du Dauphin, et celle de son frère puiné, qui arriva seize mois après, firent passer ce titre sur la Lôte de Charles, le dernier fils du roi. Le comte d’Armagnac, alors connétable de France, conserva les rênes du gouvernement : mais la sévérité de son caractère et le poids des impôts ranimèrent dans Paris la faction bourguignonne, qu’une proscription rigoureuse n'ayait pu Ctoulfer. El s‘attira en même temps la haine implacable de la reine, qu'il avait non seulement écartée des affaires publiques, mais déshonorée par la révélation de ses aventures galantes. (1417) Oubliant la vieille inimitié qu’elle portait au duc de Bourgogne, elle lui fit des propositions; et bientôt délivrée de sa captivité par les troupes de ce prince, elle se rangea ouvertement de son parti. Quelques personnes obscures enlevèrent les clefs de la ville, et introduisirent les Bourguignons dans Paris. L’émeute qui eut alors heu révéla tout à coup les sentiments des Parisiens : ils se manifestèrent quelques jours après d’une manière plus horrible ; la populace, se précipitant aux prisons, massacra le counétable d’Armagnac et ses partisans (1418). Quatre à cinq mille personnes périrent dans cette journée, dont il était reservé à la fin du siècle dernier seulement de voir renouveler les horreurs dans les massacres commis à Paris par cette même populace . féroce, dans des circonstances à peu près semblables. (1419) Pen de temps après, le duc de Bourgogne, maitre de la capitale et de la personne du rei, conclut un traité avec le Dauphin, dant la parti affaibli avait perdu presque tous ses chefs. Cette réconciliation, qu’un intérêt mutuel aurait dd perpétuer, était à peine conclue, que le duc de Bourgogne fut assassiné dans une entrevue avec Charles, en sa présence et par ses amis, quoique ce prino ne fit peut-être

pas instruit de leur dessein ?. Quel que fût l’auteur du crime, c'était ‘ut acte dé ‘démence qui replongea la France dans un abime de périls, dont Falliance de ces factions faisait entrevoir l'espérance de ‘la sauver.

‘Nous avons déjà dit que la guerre d'Angleterre avait été suspendue pendant les règnes de Richard II et de Henri IV. Le premier de ces princes était attaché par inclination à la cour de France, et ‘le fut ensuite par les liens da mariage. Le gouvernement français se: montra d'abord disposé à venger son expulsion du trône; mais le’saccès da nouveau roi, et des divisions intestines empéchérent de recommencer sérieusement la guerre. Des relations commer- ‘ciètes étaient établies depuis longtemps entre l’Angleterre et la Flandre ; les ducs de Bourgogne, souverains de cette province par la mort da comte Louis, arrivée en 1384, s’empressérent d'entre- ‘tenir ¢es liaisons par des traités séparés 2. Ils conservèrent cette

1 On peut établir trois hypothèses pour expliquer un fait aussi important dans histoire que l'assassinat de Jean-sans-Peur. 1° Les amis du Dauphin prétendirent alors, et om a soutenu depuis (Saint-Foix, Essais sur Paris, t. Ill, p. 200, édit. 1767), que le duc avait formé le projet d'assassiner Charles, et que sa mort fut un acte de légitime défense. Cette opinion ne me paraît nullement probable : Charles avait une forte armée sur les lieux, et le duc n'avait que cing cents howmes.Il est yrai que Villaret et Saint-Foix, pour jeter des soupçons sur les intealions de ce dernier, affirment que Henri V l'accusa de lui avoir fait des propositions qu'il ne pouvait accepter sans offenser Dieu, et conjecturent que ceci a rapport au projet d’assassiner le Dauphin. Cependant les expressions de Henri ne font point allusion à des propositions particulières du duc, mais aux demandes faites par ce deruier et la reine, comme fondés de pouvoirs de Charles VI, dans des conférences qui eurent lieu pour la paix, auxquelles demandes, dit-il, il ne pouvoil accèder sans offenser Dieu, et agir en contravention à ses leltres patentes. Rymer, t. IX, p. 790. Le sens de ce passage n'est cependant pas trés clair. 2° On a supposé, en second lieu, que cet assassinat fut un acte délibéré de la part de Charles ; mais sa jeunesse, la faiblesse de son caractère, et la consternation dans laquelle cet événement le jeta, au rapport de tous les témoins, sont autant de circonstances qui tendent à détruire cette opinion. 3 Il ne reste qu'à conclure que Tanneguy-Duchatel, et d’autres favoris du Dauphin, attachés depuis longtemps à la faction d'Orléans, regardant avec raison le duc comme un infâme assassin, et doutant de sa sincérité ou de leur propre salut, s’il vetiait à récouvrer son ascendant, profitèrent de cette occasion pour commettre'un acte de représaiftes moins criminel, mais non moins fatal par ses suites, que le forfait qui l'arait provoqué. Cependant Charles, par sa conduite postérieure, approuva ce qui avait été fait, el s'exposa ainsi au ressentiment du jeune duc as: Bour- Le ‘3 Pres VAL, p. Wii; Villaret, ¢. XH, p. 174 ~

benne intelligence avec l’Angleterre, lorsqu'ils furent à la.tèle des affaires de la France. Henri avait même entamé des négociations relatives au mariage de son fils aîné avec une princesse de Bourgogne !, lorsqu'une proposition inattendue du parti oppesd vint offrir à ses yeux une perspective plus séduisante. Les Armagners, vivement pressés par le duc de Bourgogne, offrirent au roi d'Angleterre de l'aider à reconquérir la Guienne et le Poitou, à eatte seule condition qu’il leur fournirait quatre mille hommes de troupes, qu'ils s'engageaient à payer et à entretenir (1412). Quatre princes du sang, les ducs de Berri, de Bourbon, d'Orléans et d’Alençou, dés honorérent leurs noms en signant ce traité 2. Henri rompit avec le duc de Bourgogne, et fit passer des troupes en France; elles apprirent à leur arrivée que les princes avaient fait un traité séparé, sang s'inquiéter de leurs alliés d'Angleterre. Henri V, son successeur, fut pendant quelque temps engagé dans une série de négociations avec le duc de Bourgogne et avec la cour de France, où dominait alors le parti d'Orléans. Il alla jusqu’à faire des propositions secrètes pour épouser la fille du due, au moment même où il hasar= dait une démarche semblable auprès de Catherine de France: du plicité qui ne fait pas honneur à sa mémoire 9. L'alliance qu'ft parvint à former avec cette dernière princesse paraît avoir été son projet favori. Mais des négociations ne pouvaient enchafner lengtemps l’ambition de Henri, qui aspirait à de plus vastes conquêtes > et la demande qu'il faisait de la main de Catherine était accompagnée de propositions si exorbitantes, que.la France, tout affaiblie qu'elle était, ne put y accéder ; elle eût cependant consenti à céder la Guienne et à donner à la princesse une dot considérable *: Henri envahit la Normandie, prit Harfleur, et dans sa marche sur Calais gagna la fameuse bataille d’Asincourt 5 (1415). 4 4 Rymer, t. VIII, p. 724.

2 Id., ib., p. 726, 737, 738.

3 Id,, t. IX, p. 156,

é Henri fit demander, en 1445, par ses ambsssodeurs, la couronne de Futé ou du moips, sous réserve de ses droits à ladite couronne, la Normandie, la Touraine, le Maine, la Guienne, avec hommage de la Bretagne et de la Flandre: Les Français offrirent la Guienne et la Saintonge, et la main de Catherine, avec une dot de huit cent mille écus d'or. Les Anglais en voulaient deux millions

LIX, p. 218,

5 Il est probable que l’armée anglaise, à Azineourt, i tenoédait pas quinse mille hommes; celle des Français s'élevait ay moins à sinquante mille, et suivank

L'élite de la chevalerie francaise périt dans cette fatale journée, où les chefs de la faction d'Orléans et les princes du sang royal furent presque tous tués ou faits prisonniers. Les Bourguignons n'evaient rien souffert ; une négociation secrète avait garanti la neutralité du duc, qui ne parait cependant avoir contracté d'alliance régulière qu'un an après la bataille d’Azincourt. Ce fut alors que, par un traité secret conclu à Calais, il reconnut les droits de Henri à la couronne de France, et s’engagea à lai faire hommage, suspendent toutefois l'exécution de ce traité jusqu'à ce que Henri se fat rendu maître d'une portion considérable de la France 4. Dans wne seconde invasion, les Anglais achevèrent la conquête de la Normandie, conquête que Henri ne voulut jamais abandonner dans toutes les négociations de paix qui eurent lieu pendant le cours de gan règne. Après diverses conférences qu'on fut obligé de rompre à cause de l’énormité de ses demandes, la cour de France consentit enfin à ajouter la Normandie aux concessions de la paix de Brétigny 7; et le traité, malgré quelques difficultés, paraissait sar le point d'être conclu, lorsque le duc de Bourgogne, poussé par des motifs qu'on n’a point encore expliqués, se réconcilia tout à coup avec le Dauphin (1419). Ce rapprochement, qui ne pourait s'être effectué que dans des inteations hostiles contre Henri, aurait probablement mis fin 4 toutes les négociations de paix, s’il h’edt été bientôt suivi d'un autre événement encore plus étonnant, l’assassinat du due de Bourgogne, à Montereau.

Ce trait de perfidie, commis sans aucune provocation apparente, irrita la fureur de la faction puissante qui considérait le duc comme son chef et son appui. La ville de Paris, entre autres, abjura tout respect pour l’anteur prétendu de ce meurtre, quoiqu'il fat Phéritier présomptif de la couronne. Toutes les classes du peuple s’enquelques auteurs, beaucoup plus haut. Ils eurent dix mille hommes de tués, dont neuf mille chevaliers ou gentilshommes; on fit presque autant de prisenniers, Les Anglais, suivant Monstrelet, perdirent seize cents hommes ; mais leurs historiens réduisent ce nombre de beaucoup. El est assez remarquable que te dec de Berri, qui avait conseillé d'éviter Ja bataille, avait assisté à celle de Poftiers, cinquante-neuf ans auparavant. Vili., t XIII, p. 355.

i Voyez Rymer, t. IX, p. 54, 138, 304, 504. Ce dernicr passege a rapport au trailé de Calais.

2 Rymer, t. IX, p. 628, 763. On ne peut concevoir rien de plus insolent que le

style dans lequel sént conçies les Pustruetions de Menri à ses comenisseires; p. 628.

PRANCE.' = | 85

gèpèrent par un serment solennel à venger ce crime; la féblesse, le chergé, le parlement, se confondirent avec la populace dans leurs invectives contre Charles, qu'on ne désigna plus que sous le nom du. ne-disuat Dawphin. Philippe, fils du duc assassiné, avait toute la popularité et presque tous les talents de son père, sans avoir hétité de sa suélératesse : enyporté par l'excès bien pardonnable d'un ressentiment naturel, it s‘wnit au roi d'Angleterre. Les dispositions au peuple et cette démarche du duc de Bourgogne, l’état d’imbéciflité ée Charles Vi et ta haine d'Isabelle pour son fils, tout concdurut à amener ie traité de Troyes. Ce traité fut signé (1420) par la reine et te due, comme fondés de pouvoirs du roi, qui était retombé én démence : il y fut stipulé que Henri V, en épousant Catherine, prendrait aussi¢ét la régence de royaume, et qu'à la mort de Chartes il sacoéderait à la couronne de France, à l'exclusion non-seutement du Dauphin, mais de toute Ja famille royale 1. Nest inutile de faire remarquer la nuñité absolue de ces clauses déshonorantés ; fais elles étaient alors appuyées par la force, et Henri pouvait se flatter avec quelque raison de l'eypoir de consolider son usarpatioh dé la France aussi fermement que celle de son père l’avait été en Angleterre. Par.une étrange bizarrerie de la fortune, ce que n'avaient pu obtenir ni la savante politique d’Edouard £11, mi la vigueur du Prince Noir, ni les exploits de leurs Knoltys et de leurs Chandos, ni les victoires de Henri lui-même, semblait alors s'offrir à son ambition. Pendant les deux armées qui s’écouférent entre le traité de Troyes et fa mort dé Henri, ce prince gouverna le nord de la France ea nom de Charles VI, avec uneautorité illimitée. Ce dernier me surrécut à son gendre que quelques semaines; et le jenne Henri V1 fat aussitôt proctamé roi de France et d'Angleterre, sous la regence de sen oncle, le duc de Bedford.

- s Comme sil'on eût été honteux de ce qui allait suivre, les premiers articles sent relatifs à des stipulitione de peu-d'imporlance, au sujet dela dole de Cathe- Fane. Par le sixième, on abasdonnele royaume de France, après lamortde Charles, & Henri et à ses hoirs; le septième tui confère la régence immédiale. Meari retint Ja Normandie par droft de conquête, et non en vertu d'aucune clause du trailé; #3 était trop fier pour souffrir qu'un pareil article y fil inséré. Le trailé de Troyes fut confirmé par les états généraux, ou plutôt par une assemblée inçomphRéte “qui prit ce titre, en décembre 1420, Rymer, t. X. p. 30. Le parlement d'Angioterrc: y denna aussi son adhésion, Zdem, p.110, On le trouve rapporté tout au long dans Viflaret, t. XV, p. 84.

{ 1422) Maigré les inconvénients inséperables d'une minorité, le parti anglais se trouva moins affaibli par la mort de Henri quon n’aurait pu s’y attendre. Le duc de Bedford avait à peu près le même caractère; il ressemblait à son frère par ses défauts comme par ses vertus, par son humeur altière et despotique comme par son énere gie et ses talents. Lors de l'avénement de Charles VII, l'usurpeteur était reconnu par tout le nord de la France, excepté dans quelques forteresses, par la majeure partie de la Guienne, et par lea États de Bourgogne. (1423) Le duc de Bretagne donna bientôt après son adhésion au traité de Troyes, mais il changea deux em trois fois de parti dans le cours de quelques années. Les provinces du centre, avec le Languedoc, le Poitou et le Dauphiné, restèrent fidèles au roi. La guerre continua pendant plusieurs années sane amener de résultats décisifs : mais la balance penchait évidemment en faveur,de l'Angleterre. Il est facile d’en assigner plusieurs raisons. Les Parisiens partageaient toujours la haine que le duc de Bourgogne portait à la faction d’Armagnac, et craignaient en même temps le retour du roi, qu'ils n’ignoraient pas avoir offensé au delà de tout espoir de pardon. La guerre avait formé dans l’armée ane glaise des capitaines accomplis ; ils surpassaient, sinon en bravoure et en hardiesse, au moins en science militaire, tous ceux que la France pouvait leur opposer. Les plus eélébres d’entre eux, sens parler du duc de Bedford lui-même, étaient Warwick, Salisbury et Talbot. Leurs troupes aussi l’emportaient sur celles de la Franea. Mais nous reconnaitrons avec franchise que cette supériorité provenait en grande partie du mode de reerutement de ces armées. Le guerre était si populaire en Angleterre, qu'il était facile de choisir les meilleurs soldats et les hommes les plus vigoureux 1; et La forte paie qu’on leur donnait engageait des personnes d'une condition honnête à prendre du service. On trouve dans Rymer un traité par lequel le comte de Salisbury s'engage à fournir un corps de troupes, qui doivent être payées à raison d'un shilling par jour pour chaque homme d'armes, et six deniers sterling ( pence) pour chaque archer ?; ce qui, au cours actuel de l'argent, équivaut peut-être à

1 Monstrelet, part. 4, f. 303.

3 Rymer, t. X, p, 392, Ce traité était pour six cents hommes d'armes, y compete . six bannerets et treale-quatre bachelicrs, et pour dix-sept coats arobers, digg. e6 : suffisamment montes, armes et arraicz comme à leurs estats appartient. La pais

FRANCE. SJ

quinze fois la même semme: il est vrai qu’ils étaient obligés de se monter et de s'équiper. La France, au contraire, était:entidrement épuisée par ses guerres civiles et étrangères, et ne pauyait même entretenir le peu de troupes qui défendaient les débris de la monarchie. Charies VII vivait à Bourges dans une extrême misère 1. La noblesse, depuis la sanglante défaite d’Azincourt, avait à peine réparé ses pertes ; l'infanterie, qui dans cette journée rendait l'an. mée si nombreuse, était composée de paysans et de bourgeois, qui ne furent plus jamais appelés en campagne, soit qu’on ne pat les contraindre au service, soit qu'on fit convaincu de leur iautilité. Cette guerre devint presque entièrement une guerre de partisans. Dans la Picardie, la Champagne, le Maine, et toute autre province où eile se portait, chaque ville était une forteresse, etl'attaque ou la défense de ces places mettait la valeur des deux nations dune épreure costinuelle. Ce genre de guerre était sans contredit celni qui convenait le mieux à l’état de la France; il formait peu à peu ses troupes, et les encourageait par de petits succès. Mais cequi contribua surtout à le faire adopter, fut la licence et l’insubordination des royalistes, qui, ne recevant pas de paie, ne reconnaissaient pas d'ordres, et s’imaginaient que, pourvu qu'ils se battissent contre les Anglais et les Bourguignons, ils étaient libres de choisir eux-mémes leurs points d'attaque. Rien ne démontre plus clairement la faiblesse de la France, que lesconditions onéreuses auxquelles Charles VII s'estima heureux d'acheter le secours de quelques seigneurs écossais. Le comte de Buchan fut fait connétable ; le comte de Douglas obtint le duché de Touraine, avec un nouveau titre, celui de lieutenant-général du royaume. Plus tard, Charles offrit à Jaeques Iv Ja Saintonge, pour un secours de six mille hommes. Ces Ecossais sé'battirent vaillamment pour la France dans les journées de Crévant et de Verneuil, où la fortane ne seconda pas leurs efforts ; mais il fœut avover qu'ils mettaient un prix assez élevé à leurs services. Quand l'on considère tous ces désavantages, il serait injuste d’ac- ‘caser les Français d’avoir été vaincus ea courage, aux époques

était de six shillings huit pence par jour pour le comte; quatre shillings pour un hanneret; deux shillings pour un bachelier ; un shilling pour tout autre homme d'armes, el six pence pour chaque archer. Il faut multiplier ces valeurs par quinze. Léptié des artificurs était pie fêtte: ave eéHe des hommes d’arm

Ubanely ts TAY, ps HO

mêmes les plus désastrewses de cette guerre. Sotvert frappés de terreurs paniques sur le champ de bataille, ils défendaient les mars de leurs villes assiégées avec une bravoure et une persévérance incroyables. Il serait possible de trouver quelques traits de ressemblance entre lé caractère que déploya le nation française pendant l'invasion des Anglais, et celui des Espagnols dans la dernière guerre de la Péninsule ; mais on chercherait en vain chez les Espagnols cette vaillante noblesse qui, par ses efforts, releva la monarchie de Chartes VII.

C'était cependant au caractère personnel de ce monarque que ses ennemis étaient redevables de leurs principaux avantages. Il est du petit nombre de ces princes qui ne se formèrent que dans la prospérité. Pendant les troubles qui agitérent le commencement de son règne, il craignit d’affronter l'orage, et s’efforça de s'oublier lui-méme au seia des plaisirs. Hi était brave, et ne parut jemais dans les combats ; intelligent, et se laissa gouverner par des flatteurs. Ces mêmes hommes qui avaient commis sous ses yeux l'assassinat de Montereau, furent ses premiers favoris; comme s’il eit résolu d’éviter la seule mesure qui pat lui faire espérer un metlleur succès, son raccommodement avec le duc de Bourgogne. Le comte de Richement, frère du duc de Bretagne, qui devint par la suite un des plus fermes appuis de son trône, consentit à se détacher des Anglais, et à accepter l'épée de connétable, à condition que ces favoris seraient éloignés de la cour (1424). Deux autres courtisans gagnérent successivement le même ascendant sur l'esprit de Charles : Richemont les fit assassiner publiquement, déclarant au roi qu'il n’agissait ainsi que dans son intérêt et dans celui de la nation. Telle était la corruption que vingt ans de guerre civile avaient istrodae dansles mœurs et dans le gouvernement | Un nouveaafavori, La Tremouille, s'empara de ce poste dangereux, et, comme on pouvait s'y attendre, employa son influence à renversor Richemont, qui se retira sur ges terres, où fl vécut quelques années, moins en état d'alliance que de neutralité armée, mais conservant toujours de l'attachement pour la cause du roi.

H'n’est pas étonnant qu'avec tous ces avantages le duc de Bedford se soit trouvé maître de presque toutes les forteresses au nord de la Loire, lorsqu'il iavest# Orléans en 1428, Si cette ville eat succombé, les provinces du centre, où se trouvaient moins de places

: PRANCE. | ‘S tenables, étaient ouvertes à l'ennemi : on assure méme que Charles VII désespéré se disposait à se retirer dans le Dauphiné. Sar ces entrefaites, une des révolutions ies plus étonnantes de l’histoire vint changer la face des affaires: une simple bergère renversa là puissance de l'Angleterre. Nous ne prétendons point expliquer l'histoire merveilleuse de la pucelle d'Orléans ; quelque facile qu'il soit de supposer que ses visions aient été enfantées par l’enthousiasme d’ane imagination échaulfée, un problème bien plus difficife est d'expliquer la confiance qu’elles obtinrent, et le succès qui accompagna ses armes. Ce n’est point par la supposition d’un stratagème coucerté qu'on pourrait résoudre la difficulté : un pareil artifice, à le juger abstraction faite des événements, paraît exposé à tant de chances contraires, que l’idée ne pouvait s’en présenter à un esprit raisounable. Il est certain néanmoins que l'apparition de Jeanne d’Arc changea la face de la guerre, qui depuis ce moment n’offrit plus à Charles qu’une suite non interrompue de succès. Une terreur superstitieuse poursuivait les Anglais. Lis n’osaient quitter leur pays, ou abandonnaient l'armée, épouvantés des sortiléges auxquels ils attribuaient des succès si extraordinaires 1. Comme les hommes se persuadent toujours que la Providence est dans leurs intérêts, tous ces revers qui paraissaient provenir de cæuses sutñaturekes étaient aussitôt attribués à des ennemis infernaux ; et quelque misérable que soit une pareille excuse, c'est la seule qu’on puisse aHéguer pour l’exécrable meurtre de cette héroïne 2. ‘:

Jeanne d’Arc n’avait point en vain réveillé l’esprit national. La

4 Rymer, t. X, p. 458-472. Ceci n'est cependant qu'une conjecture; les proelamations n’expliquent pas la cause de la désertion, quoique Rymer, qui fes rappurte, l'ait indiquée au commencement. Mais le duc de Bedford parie du charigement de fortune comme d'une chose étonnante, et l'attribue uniquement À l'efroi superstitieux qu'une sorcière inspirait aux Anglais. Rymer, t. X, p. 408.

2 De l’Averdy, qui nous a donné, dans le troisième volume des Notices des muswmsoriis du voi, une adaïyse détaflle de ja proeédure contre Jeanne d'Arc, ot de celle qui fut ordonnée ner Charles Vil pour annuler la première, a faft-cette judicieuss remarque, fondée sur le zèle que l'aniversité de Paris déploya dans cette affaire, et sur uhe circonstance trés-remarquable dans l'histoire ecclèsiastique de Frence : c’est que l'instruction en fut dirigée par ‘un inquisitetr. Cette

cémfine prasédure donne tiew à une aatre observation importante. La pucélle fut

ursutvie avec wn acharnement particulier par ceux de ses compatriotes qui

étaient de la faction angfaise ou plutôt bourguignonne; preure qu’ en ie ils nouree the viofente nimitfé contre vars Vi:

France, à la vue de ses forces, reprit cette confiance que de longs revers avaient glacée. Le monarque secoua son indolence 1, et per. mit à Richemont de chasser de la cour ses indignes favoris. Ce chan gement eut des suites très-importantes. Le duc de Bourgogne,

1 C'est un fait rapporté comme historique, qu’Agnés Sorel, maitresse de Charles VII, eut la gloire de dissuader ce monarque d'abandonner le royaume comme perdu, lorsque les Anglais mirentle siége devant Orléans en 1428. Mézeray, Daniel, Villaret, et tous les autres historiens modernes, ont, je crois, remarqué cette circonstance; et quelques-uns, entre autres Hume, ajoutent qu'Agnès menaçs d'abaudonner la cour de Charles pour celle de Henri, déclarant qu'elle était née pour être maîtresse d'un grand roi. La dernière partie de cette anecdote est évidemment faite à plaisir : Henri VI n'avait alors que sept ans. Mais j'ai de grands doutes, pour ne rien dire de plus, sur toute celte histoire. Les écrivains contemporains n’en parlent pas: ce qu'ils disent d’Agnés me porte au contraire à regarder les dates comme incompatibles. Agnès mourut (en couches, suivant l'opinion de quelques-uns) en 1450, vingt-deux ans après le siége d'Orléans. Monstreïet dit qu'elle était depuis environ cinq ans au service de la reine, et que Charles l’aimant pour les folies, esballemens, joyeuselés, et langaïge bien paly, qui estoient en elle;... il fut commune renommée que le roy la maintenoil en concubinaige. Bien est vray que la dicte Agnès eut une fille, laquelle elle disoit estre au roy, et la Tuy donna comme au plus apparent; mais le roy s'en est lousjoure excwed, at n'y clama oncques riens : elle le povoit bien avoir emprunté ailleurs. Part. 3, f, 25. Olivier de la Marche, autre contemporain, qui vivait à la cour de Bourgogne, dit que, vers l'an 4444, le roy avoil nouvellement eslevé une pauvre demoiselle, gentifemme, nommés Agnès Sorel, et mis en tel triumphe et tel pouvoir, que son estat estoit à comparer aux grandes princesses du royaume; el certes c'estoit une des plus belles femmes que je vey oncques, et fil en sa qualilé beaucoup au royaume de France. Elle avancoit devers leroy jeunes gens d'armes, el gentils compaignons dont le roy depuis fut bien servy. La Marche, Mém. Aîst., t. VIII, p. 145. Daclerca, dent les Mémoires parurent pour la première fois dans cette collection, dit qu’ 4gnas mourut par poison moull jeune. Ibidem, t. VIM, p. 440. Le continuateur da Monstrelet, probablement Jean Chartier, parle de la jeunesse et de la beauté d’Agnès, comme surpassant tout ce qu'on pouvait voir en France, et de la faveur dont elle jouissait auprès du roi, faveur qui déplut tellement au Dauphin, par rapport à sa mère, qu'on le soupconea de l'avoir fait empoisonner, f. 68: Le: même écrivain affirme, en parlant de Charles VII, qu'il était, avant la paix d'ârres, de moult belle vie el dévete; mais qu’ensuite il enlaidit sa vie de tenir malles femmes en son hostel, etc., fol. 86.

C'est au lecteur à juger jusqu'à quel point ces passages détruisent l'opinion de ceux qui veulent qu'Agnès Sorel ait été maitresse de Charles VIL à l’époque du siége d'Orléans en 1428, et conséquemment si elle a droit aux éloges qu'en Mi a prodigués pour avoir contribué à la délivrance de son pays. Cette tradition remonte cependant à François I+", qui compesa en sen honneur ua quatrais bier connu, Celte.circonstance peut avoir remis l'hisloire en végue, et engagé Mézeray, qui n'avait pas une critique sévère, à l'insérer dans son ouvrage, d'où elle.a passé chez les historiens qui l'ont suivi : elle paraîtrait fondée sur le caractère populaire d'Agnès. C'était la Nell Gwyn de la France (voyez Mém. .de- Gram-

farieux du meurtre de son père, s’était d’aberd alié aux Anglais; quand le premier mouvement de sa colère fut calmé, il revint à des sentiments plus dignes de sa naissance et plus conformes à ses in térêts. Un prince du sang des Capets ne pouvait voir avec plaisir l'héritage de ses ancêtres passer dans les mains d’un étranger. Il avait aussi à sé plaindre du régent, et du duc de Glocester, qui, au mépris de toute politique et de toute équité, avait tâché, à l’aide d'un mariage illégal avec Jacqueline, comtesse de Hainaut et de Hollande, d'obtenir des provinces que lui, duc de Bourgogne, se réservait. Cependant l’union de sa sœur avec Bedford, les obligations qu’il avait contractées, et par-dessus tout, la faveur dont les æsassins de son père jouissaient auprès de Charles VII, le retinrent pendant plusieurs années dans le parti des Anglais, quoique les secours qu’il leur donnait devinssent plus rares de jour en jour. Enfin il conclut à Arras (1435) un traité, dont il dicta les eonditions plutôt en vainqueur qu’en sujet qui négocie avec son souverain. Charles consentit à tout; et bientôt les Bourguigaons se rangèrent du côté des Français contre les Anglais, leurs anciens alliés.

Ni était temps que ceux-ci abandonnassent ces superbes projets de conquête, que des circonstances passagères avaient pu seules lear faire entrevoir la possibilité d'accomplir. Mais, au jeu de la guerre, l'effet naturel des faveurs de la fortune est de rendre an peuple insensible à son changement graduel ; les Anglais ne purent se persuader que leurs affaires étaient dans une décadence que rien ne pourait plus arrêter. Aussi rejetérent-ils l'offre qui leur fut faite au congrès d’Arras, de la Normandie et de la Guienne, soumises 4 la suzeraineté de la France 1; et, quelques années après, lorsque

mont); elle. était justement aimée, non-seulersent pour sa charité et la bonté de som caractère, mais parce qu'elle avancait des hommes de mérite, et faisait servir sen influence à l'intérêt publie, vertu rare chez les femmes de son espèce. Il en résulta que par la suite on lui attribua naturellement une action qui convient assez à son caractère, mais qui parait impessible lorsqu'on vient à comparer les dates. Get honneur, que je suis vbligé d'enlever A Agnès Sorel, j'aime mieux l’accerder tout entier à une femme plus vertueuse, à une reine offensée, à Marie d'Anjou, l'épouse de Charles VII, qui jusqu’à présent n'avait fait que partager avee l’asurpatrice de ses droits la gloire d'avoir réveillé Charles de sa léthargie. Quoique j'ignore même sur quelle autorité on fonde cette opinion, elle est assez vraisemblable, et, peur l’honmeur du sexe, doit passer sans discussion.

4 Villeret s'exprime ainsi : Les plénipolentiaires de Charles offrirent la. cession de:is Normandis side la Guienns en louis propriété, sous la clause de Chom-

Paris et les provinces adjacentes étaient déjà perdues pour eut, leurs ambassadeurs, quoique autorisés par leurs instructions secrétes à se relâcher de leurs prétentions, persistèrent dans des demandes qui n'étaient plus en harmonie avec la situation des affaires 4. Comme ennemis étrangers, ils étaient hais dans cette partie même de la France qui avait reconnu Henri 2; et lorsque le duc de Bourgogne les eut abandonnés, Paris et toutes les autres villes n’aspirèrent plus qu’au moment de secouer le joug (1449). La faiblesse du monarque et l'égoisme du conseil achevèrent de perdre les Anglais: les subsides nécessaires à l'entretien de leurs armées n'étaient levés qu'avec peine, et mal employés. Ce qui prouve bien l'épuisement de la France, c’est qu’il s’écoula plusieurs armées avant que Charles pat soumettre la Normandie et la Guienne, qui offraient si peu de moyens de défense $. Enfin, réunissant toutes ses forces, il s’avança au combat, et après avoir rompu un armistice sur de légers prétextes, il écrasa, dans le cours de deux ans, les garnisons anglaises de ces provinces. Tout l'héritage de Henri II et d’Eléonore, toutes les conquêtes d'Édouard III et de Henri V, à l'exception de Calais et d’un petit territoire adjacent, furent arrachés pour jamais à la couronne d'Angleterre. Il n’en resta qu’un vain ütre, stérile trophée de l’ambition déçue, qu'on a, par uae étrange opiniAtreté, conservé jusqu'à nos jours.

Dans cette seconde guerre des Anglais, on ne retrouve plus que quelques vestiges de ces sentiments généreux qui avaient, en général, distingué les contemporains d’Édouard III. Les vertus mêmes

mage à la couronne, t. XV, p. 474. Mais il ne cite pas son autorité, et je ne puis me reposer sur un historien qui n'est ni irès-exact dans les faits, ni très-précis dans le style. Si l'expression qu'il emploie ici est juste, il s'ensuivrait que les Fran- (ais auraient renoncé à l'appel féodal on droit de ressort (ce qui avait été le grand poiat de contestation entre Edouard Ili et Charles V), et qu'ils ne se seralent réservé que l'hommage per paragium, qui ne comporlait aucuee suprématie réelte. Monstrelet dit seulement que par cerlaines condilions luy seroient accordées les seigneuries de Guienne et Normandie.

1 Voir les instructions données aux commissaires anglais en 1439; elles sont rapportées tout au long dans Rymer, t. X, p. 724.

2 Villaret, t. XIV, p. 448.

3 Amelgerd, dont les Mémoires inédits sur les règnes de Charles Vil et de Louis XLont fourni quelques extraits préciewx aux Notices des manuccriés, t. I, p. 43, attribue ee retard entièrement à l'indolence du memerque et à son amour pour Les plaisirs. En effet, les habitants de cette province se seulevéreat contre les Anglais, et parriurent presque à s’en affranchir sens.ic scceurs de Charles.

FRANCE. i 93:

que la guerre enfante résistent rarement à l’action du temps, et finissent par dégénérer en une férocité brutale. La vengeance et la crainte poussaient les deux factions d'Orléans et de Bourgogne aux excès les plus atroces. Les troupes, engagées sous dés partisans dans des expéditions détachées, conformément au système de la guerre, vivaient à discrétion sur le peuple. Les histoires du temps sont pleines du récit de leurs violences, dont le paysan sans défense était ordinairement la victime, comme il arrive én pareil cas 1. Ces lois mêmes de la guerre, qu'avait établies la courtoisie des mœurs chevaleresques, étaient outragées par les excès d’une fureut impitoyable. Des garnisons, qui mettaient bas les armes après une générease résistance, étaient massacrées. On en trouve de fréquents exemples. Alain Blanchard, bourgeois de Rouen, s’était distingué pendant le siège de cette ville: Henri V l’excepte de la capitulation, et le fait exécuter. A la prise d’une vie de Champagne, Jean de. Luxembourg, général bourguignon, stipüle qu’on laissera à sa disposition un homme sur quatre, et le sixième du reste : et il les fait pendre 2. Quatre cents Anglais, trouvés dans Pontoise lorsque cette

1 Moenstrelet, passim. On peut voir dans cet historien une longue lamentation poétique du peuple français, part. 4, fol. 321. Ce morceau est curieux comme un échantillon de la versification et un témoignage des malheurs du temps. Après le traité d'Arras, les Français et les Bourguignons n'en firent pas moios des incursions continuelles sur les frontières les uns des autres, surtout dans les envirows de Laon et dans le Vermandois; de sorte que le peuple n'avait d'autre res-. source, dit Monstrelet, que de crier miserablement a Dicu leur createur vengeance; el que pis estoit, quand ils obtenoient£ aucun sauf-conduil d’aucuns capitaines, peu en esloit entrelenu, mesmement tout un parti. Part. 2, f. 139. On donnait à ces piflards le nom d'écorcheurs, parce qu'ils dépouilinient les gens de leurs chemises. Cette dénomination remplaca celle d'Armagnacs, qui avait été jusqu'alors appliquée à une faction. Xaintrailles lui-même et Lahire, deux des plus braves défenseurs de la France, se déshonorèrent par ees infamies. /bid., fol. 44%, 100, 473; Oliv. de la Marche, dans la Collect. des Mém., t. VIII, p. 25; t. V, p. 325. Pour la plupart, dit Villaret, se faire guerrier ou volew de grands, chemins signifioit la même chose.

2 Mosstrelet, part. 2, fol. 70 : Ce Jean de Luxembourg, comte de Ligny, était wa capitaine célèbre du parti bourguignon, et fut longlemps avant de consentir à donner son adbésion au traité d'Arras. Il se déshonora en livrant au duc de Bedford Jeanne d’Arc, sa prisonnière, moyennant 40,000 francs. Le fameux comte de Saint-Pol était son neveu, et hérita des grands biens qu'il avait dans Je comté de Vermandois. Monstrelet rapporte un exemple singulier de la boane éducation que son oncle lui donnait. Quelques prisonniers ayant été faits dans une rencontre, si ful le jeune comte de Saint-Pol mis en voye de guerre; ear le comke,

ville fut prise d'assaut par Charles Vil en 1441, sont promenés par les rues de Paris, nus et enchainés, puis jetés dans la Seine. Cet acte infâme de cruauté ne peut être attribué qu’au roi 1.

Délivrée des Anglais, la France sortit du chaos, et son gouvernement reparut avec une physionomie nouvelle. L'autorité royale et la juridiction suprême du parlement furent universellement reconnwes. Il existait cependant encore parmi la haute noblesse un certain esprit d’insubordination, qui provenait en partie des restes des vieux privilèges féodaux, mais plus encore de la faiblesse d'une administration qui s'était relâchée pendant les convulsions de la guerre. Dans le midi se trouvaient des vassaux puissants, les seigneurs de Foix, d’Albret et d’Armagnac, à qui leur éloignement du siège de l'empire avait toujours facilité les moyens de maintenir leur indépendance. Les ducs de Bretagne et de Bourgogne présentaient un caractère plus formidable, et pouvaient être considérés plutôt comme puissances étrangères que comme sujets privilégiés. Les princes du sang royal eux-mêmes, qui, sous le dernier règne, avaient appris à partager ou à disputer l’exercice du pouvoir, étaient mal disposés à l'égard de Charles VII, tandis que d’anciens souvenirs rendaient aussi ce monarque jaloux de leur ascendant. Les princes voyaient la constitution entraînée par une pente rapide à une monarchie absolue, dans laquelle ils seraient soigneusement écartés du maniement des affaires. Cette perspective qui les effrayait donna lieu à quelques mouvements séditieux pendant le règne de Charles VII, et sous Louis XI à la guerre dite du bien publie. Parmi les prétextes allégués par les rebelles dans ces différentes occasions, les maux du peuple ne furent point oubliés 2; mais le peuple ne les soutint que faiblement. Fatigués de dissensiens civiles, et aspi-

de Ligny son oncle luy en feit occire aucuns, lequel y prenoil grand plaisir. Part. 2, fot. 98.

4 Villaret, t. XV, p. 327.

2 La ligue formée à Nevers, en 4444, par les ducs d'Orléans, de Bourboir, et d'autres princes, fit plusieurs demandes, toutes relatives aux griefs personnels de quelques-uns d’entre eux, ou aux injustices souffertes par différentes classes de la mation sous le gouvernement de Charles, On les trouvera rapportées au long” dans Monstrelet, p. 2, p. 493; c'est un monument curieux du changement yet s'opérait alors dans ja constitution française. Le roi, dans sa réponse, prétertd avoir le droit, en cas d'urgence, de lever des impôts sans attendre l'agrément a états généraux.

rané aprés un gouvernement assez fort pour les garantir du pillage, les Français n'avaient rien qui pdt les engager à confier la défense de leurs griefs, même réels, à quelques princes mécontents, dont on pouvait justement suspecter le patriotisme. Tout favorisait Charles VII et son fils dans leur marche au pouvoir arbitraire. Les campagnes étaient en proie à des bandes de brigands armés : le Dauphin en avait emmené une partie faire la guerre en Allemagne; mais le reste infestait -encore les grands chemins et les villages. Charles, pour mettre les provinces à l’abri de leurs désordres, établit ses compagnies d'ordonnance, qui furent en France la base des armées régulières. Elles formaient un corps de cavalerie d'environ neuf mille hommes, dont quinze cents étaient pesamment armés: ce n’était pas une force considérable, mais c'était, si l’on en excepte les seuls gardes-du-corps, la première qui eût été organisée en Europe à titre d'armée nationale permanente 1. On affecta à la paie de ces troupes le produit d'un impôt également permanent, qu'on appela taille ; innovation encore plus importante que la première. Mais le peuple , enclin alors à la servilité, et trompé par l'apparence d’un avantage immédiat, fit peu de résistance, ou n’en fit même aucune, excepté en Guienne, où les habitants eurent bientôt sujet de regretter la douceur du gouvernement anglais, et s’eforcèrent, mais es vain, de retourner sous sa protection 2.

a Olivier de la Marche parle beaucoup en faveur des compagnies d'ordonnance, qui réprimérent le brigandage et rétablirent la police dans l'intérieur du royaume. Collect. des Mémoires, t. VILE, p.148. Amelgard en fait le sujet d'use philippique véhémente ; mais il est probable que les abus qu'il avail remarqués se bornaient au règne de Louis XI. Notices des manuscrils, ubi suprd.

2 L’insurrection de la Guienne ea 1452, qui remit cette province sous la domination anglaise pendant quelques mois, ne se trouve nulle part expliquée d’une manière aussi satisfaisante que dans les Mémoires curieux d'Amelgard, dont j'ai déjà parlé. Ce mouvement fut occasionné uniquement par les impôts arbitraires levés par Charles pour subvenir à l'entretien de ses troupes régulières. Les Bordelsis se plaigairent de ce qu’on les opprimait par des exactions, contraires nonseulement à leurs anciens priviléges, mais aux termes posilifs de leur capitulation. Le roi fut sourd à ces remontrances. La Guteane, dit Amelgard, comprit dès lors qu'on dail résolu à Cassujellir au méme esclavage que les autres provinces de la France, où les sangsues de l'État avancent hardiment, comme une maxime fondamentale du gouvernement, que le roi a le droit de rendre tous ses sujete taillables, comme el quand il lui plate; ce qué ast établir qu'en France personne n'a rien qu'il puisse dire à soi, et que le roi peut tout prendre à sa volonté; condition des esclaves, dont le pécule que leur mattre leur permet d'avoir lui appartient, au fond, autant que leur personne et leur oorpe, et peut

Le nouveau despotisme ne texda pes à se montesr sous ses traits les plus hideux. (1461) Louis XI, fils de Charles VIE, qui, pendant le règne de sen père, avait entretenu des Hañsobs ayoc les primves mécontents, porta sur le trôme ces vertus et ces vices qui conspiecnt au succès d’un roi. Une application infatigable aux affaires, le mépris du faste, l’afabilité envers ses inférieurs, telles étaient ses qualités : qualités précieuses dans un siècle remarquable par la paresse, amour de la pompe et l’insolenee. Il y joignait une connaissmice parfaite de toutes les personnes distinguées per losrs talents. ou par teur influence dans les pays avec lesquels il était en relation, et le bon esprit de ne rien épargner pour les attirer à son service ou dans ses iptérèts. Au quinzième siècle, cette science politique était à peine opnaue, si ce n’est peut-être en Etskie. Les princes de l’Europe soutenaient leurs querelles par les armes, quelquefois par la ruse, mais jamais ils n'avaient eu recours à des combinaisons d’intrigues aussi campliquées. Ou peut considérer Louis XI, sinon comme l’inventeur, du moins comme le maitre le ptus habile de cètte politique iaaidieuse qu'on a depuis portée à la perfection; et ses succès ont peut-être donné une trop haute opinion de ses talents. Semblabie à le plupart des méchants, il tomba quelquefois dans ses propres pièges, et fut trahi par ses ministres, parce qu'il ue plagait ordinairement sa confiance que dans des hommes pervers. Ba disshnulation était si connue et sa Lyrannie si oppressive, qu'il était nécessairement entouré d’ennemis, et qu'il eut besoin de toute son astuce pour -déjouer des complets et rompre des Ligues qu’on n’eût peut-être pas formées contre un souverain plus sincère. A une époque de son règne (1464), la monarchie fut sur le point de succomber seus les efforts d’une confédération qui aurait fini per démembrer la France. Je veux parler de la ligue connue sous le nom de Ligue du bien public, dans laquelle s'étaient engagés tous les princes et tous les grands vassaux de la couronne : les ducs de Bretagne, de Bomrgogee ,

leur étre enlevé lorsqu'il veut. Dans cette position, les peuples de l'Aquitaine, surloul les habilants de Bordeaux, effrayés et consternés, de plus, excités per une partie de la noblesse, s'oceupèrent secrètement à chercher le moyen de.vectuyrer leur ancienne liberté; et comme ils avsisnt encore beaucoup de rapports d'amitié et de relation d'intérét avec plusieurs seigneurs anglais, ils traitèrent avec eux, elc. Notices des Man., p. 453. Duclercq, autre écrivain du temps, qui vivait dans les Elats de Bourgogne, attribue cette révoletion à le méme cause.

Collect. des Mém., t. IX, p- 400, Villaret n'en a rien su, pu à voujy l'ignerss.

d Aleacen, de Bourbon, le comte Dunois, si célèbre par ses exploits dens les guerres contre les Anglais, les familles de Foix et d’Armagunc ; et à la tête de cette coalition, Charles, duc de Berri, frère et héritier présomptif du roi. Une conspiration aussi générale n’avait pu se former sans de fortes provocations de la part du roi, ou du moins sans de puissants motifs pour suspecter ses intentions ; mais la cause réelle, quoique moins ostensible, de cette ligue, comme de celles qui furent formées contre Charles VII, c'était la position critique dans laquelle l'aristocratie féodale se trouvait placée par les accroissements du pouvoir de la couronne. Cette guerre du bten public n'était en effet qu’une lutte engagée par les grands pour le maintien de leur indépendance ; et le caractère faible du duc de Berri, qu'ils auraient placé sur le trône si le succès de leur entreprise edt répondu à leur attente, donne lieu de présamer qu’ils auraient également pu se partager la France, ou du moins que les ducs de Bourgogne et de Bretagne auraient secoué le joug d’une souveraineté qui les importunait.

Les forces des coafédérés excédaient de beaucoup celles du roi; mais ils n’en surent pas tirer parti, et après la bataille de Montihéri, dont le succès fut indécis, ils échouèrent dans leur objet principal, la réduction de Paris, qui aurait mis Louis dans la nécessité d’abandonner ses États. La politique de ce prince était de tout promettre, dans l'espoir que la fortune lui fournirait plus tard les moyens de réperer ses pertes, et l’occasion de déployer la supériorité de ses talents. Il eonseatit donc au traité de Conflans, par lequel il rendit les villes situées sur la Somme, qu'il avait depuis peu rachetées au duc de Bourgogne, et accorda mème à son frère le daché de Normandie à titre d’apanage.

Le mot apanage désigne la provision faite pour les enfants puinés des rois de France: Cet apanage consistait en terres et en privilèges féodaux, qu'ils tenaient de la couronne par tenure de pairie. Il est évident qu'un usage qui créait une nouvelle classe de feudataires puissants, était en opposition avec les intérêts et la politique du souverain, et retardait la soumission de l’ancienne aristocratic. Mais Hi n’était pas facile d'abroger une coutume aussi vieille que la monarchie, et la rareté de l’argent empéchait de pourvoir autrement à l'entretien des jeunes branches de la famille royale. Cet usage fut tou-

tefois soumis à des restrictions, lorsque les circonstances le permi-

rent. Phitippe IV avait voulu que le eomté de Poitiers, qu’il accordaft à son fils, retourndt à la couronne à l'extinction de ses héritiers mâles. Mais quelque important que fat cet exemple, ce n’était pas une règle générale, comme on l’a souvent prétendu. Charles V avait fixé les apanages de ses propres enfants à douze mille livres de re- ‘ veau annuel en biens-fonds. A la faveur de ces apanages et des dispositions de la loi salique , qui multipliaient les chances de leur gaccession à la couronne, les princes du sang royal de France formérent en tout temps (car cette remarque est applicable longtemps après Louis XI) une classe distincte et formidable, dont l'influence étaittoujours désavantageuse au souverain, et assez généralement à la mation. :

- Onwavait jamais accordé en France d'apanage aussi considérable qae le duché de Normandie. On assure que cette riche province fournissait à elle seule le tiers des revenus du royaume. Louis ne pouvait donc se soamettre aux conditions qu’il avait acceptées à Conflans avec sa mauvaise foi ordinaire. Il attaqua bientôt la Normandie, et força aisément son frère à se retirer en Bretagne: ses ennemis ne purent jamais le contraindre à restituer l'apanage de Charles. Pendant le reste de son règne, Louis eut à résister à de puissantes coalitions; mais sa prudence, son habileté à se plier aux circonstances, et quelques succès dus à la fortune, le dégagèrent de tous ses périls. Le duc de Bretagne, qui faisait ordinairement cause commune avec les ennemis du roi, était un prince de talents trop médiocres pour inspirer de grandes craintes. La vigueuret l’activité de Louis eurent bientôt écrasé l'un après l’autre les vassaux moins puissants. Le duché d’Alencon fut confisqué ; le comte d’Armagnac assassiné. Le duc de Nemours et le connétable de Saint-Pol , politique aussi perfide que Louis, et qui depuis longtemps trahissait à la fois le roi et le duc de Bourgogne, périrent sur l’échafaud. Charles, frère du roi, après l’avoir inquiété pendant bien des années, mourut teat a coup dans la province de Guienne , qu’on lui avait enfin donnée pour apanage (1472). On crut qu'il avait été empoisonné , et tous les soupçons se portèrent sur le roi. Édouard LV d'Angleterre trouvait trop d'attraits dans les plaisirs et dans l’indolence pour aimer la guerre ; il ft cependant une descente en France avec une armée plus formidable qu'on n'eût pu s’y attendre, après les sanglamées dissensions qui ‘avaient déchiré |’ Angleterre (1475); mais satisfait

de s'être fait accorder une pension considérable, il abandenma son entreprise 1. On était tellement effrayé en France de l’idée d’use guerre contre les Anglais, que Louis considérait comme le chefd'œuvre de sa politique l’adresse avec laquelle il avait su détourner ce danger. Édouard témoigna le désir de voir Paris; mais le roi ne l'y invita pas, de peur, disait-il, que son frère n’y trouvât quelques belles dames qui lui donnassent la tentation de revenir d’une autre manière. Hastings, Howard et d’autres ministres d'Édouard, furent gagnés par des présents ; Hastings ne se faisait aucun scrupule d’en recevoir en même temps du duc de Bourgogne 2.

. Celui-ci fut l'ennemi le plus redoutable contre lequel Louis fut obligé de déployer ses ressources. Dans les derniers jours du système féodal , lorsque la maison de Capet eut soumis la plupart de ces fiers vassaux au rang desquels on l'avait autrefois comptée, ua nouvel antagoniste armé contre la couronne parut tout à coup dans la lice. Jean, roi de France, avait donné le duché de Bourgogne en apanage à Philippe, son troisième fils. Celui-ci, par son mariage avec Marguerite, héritière de Louis, comte de Flandre, devint maitre de cette dernière province, de l’Artois, du comté de Bourgogne (ou Franche-Comté ), et du Nivernais. Philippe-le-Bon , son petit-fils, qui éleva cette famille au plus haut degré de splendeur, acquit, à différents titres, les autres provinces qui composent les Pays-Bas. C'étaient des fiefs de l'Empire, mais qui n’en dépendaient plus que faiblement, et que les possesseurs aliénèrent sans son consentement. À la paix d'Arras, les comtés de Mâcon et d'Auxerre furent cédés sans réserve à Philippe ; on lui transféra également une grande partie de la Picardie, à condition cependant que cette dernière cession pourrait être rachetée moyennant quatre cent mille écus $. Ces

1 L'armée d'Édouard était composée de 1,500 hommes d'armes et de 14,000 archers, tous parfaitement équipés. Comines, t. XI, p. 238. Il paraît qu'on s'atteadait à de grandes choses de la part des Anglais, et que Louis avait conçu des craintes sérieuses, car il n'épargna rien pour s'en débarrasser.

2 Comines, |. 6, c. 2. Hastings eut la misérable astuce de refuser de donner quittance de la pension qu'il acceptait de Louis XI. Ce don, dit-il à agent du roi, vient du bon plaisir du roy, vostre maistre, el non pas à ma requeste; s'il vous plaist que je le prenne, vous le meltrez icy dedans ma manche, et n’en n'aurez autre letire ne tesmoin : car je ne veus point que pour moy on die : Le grand chambelan d’ Angleterre a été pensionnaire du roy de France, ne que mes quitlances soient trouvées en sa chambre des comptes. Ybid.

3 Le duc de Bourgogne fut exempté personnellement de tout hommage et ser-

États étendus, quoiqu’épars, étaient riches et peuplés, fertiles en blés, en vignobles, en salines, et animés par l’activité du commerce. Les trente années de paix qui suivirent le traité d'Arras, et les douceurs d’un gouvernement libre, élevérent les sujets du duc de Bourgogne à un état de prospérité dont il n'existe pas d'autre exemple dans ces temps de désordre ; et leur aisance se manifestait en général dans le luxe des vêtements et la magnificence des fêtes. La cour de Philippe et celle de son fils Charles étaient distinguées par l’éclat et opulence, par les cérémonies et les tournois ; c'était la pompe de la chevalerie, dont l'esprit n'existait peut-être plus; car un long calme avait amolli le caractère belliqueux des Bour-

guigpons !. |

Tant que Philippe et Charles VII vécurent , ils cemprirent leur position respective, et la bonne intelligence qui régnait entre eux fut rarement altérée. Mais leurs successeurs, les deux hommes les plus opposés par leur caractère, n'avaient de commun qu'une passion propre à augmenter encore leur antipathie, l'ambition. Louis ayait une politique essentiellement circonspecte et soupgonneuse : Charles, le plus intrépide des hommes, était d'une présomption

vice envers Charles VII; mais, en cas de mort de l’an ou de l’autre, l'exemption ne s'étendait pas à leurs successeurs. Aussi, à la mort de Charles, Philippe &&t hommage à Louis. Il est donc peu vraisemblable que celle clause ait été insérée dans ce traité pour flatter l'orgueil de Philippe, comme le supposent les fistoriens. Ne serait-il pas probable que, dans son indignation contre Charles, il eût ' fait quelque vœu de ne jamais lui faire hommage, et que cette réserve du traité n’ail eu pour but d'assurer l'intégrité de ce vœu?

Tt est remarquable que Villaret dit que le vingt-cinquième article des conventions d'Arras exempta d'une manière positive le due de Bourgogne de faire hommage à Cherles, ou aux rots de France, ses successeurs, t. XVI, p. 404. Il parak s'appuyer sur le Trésor des Chartes, où se trouve probablement le traité original. Cependant il en est autrement suivant la copie que Moastrelet en a dunnee tout au long; ce dernier n'avait aucun motif pour l'allérer, et l'hommage que Philippe fit à Louis ne s'accorde guère avec les expressions de Villaret. Daniel copie Monstrelet sans faire d'observations. Dans ce même trailé, Philippe est qualifié duc par ta grdce de Dieu; ce qui élait considéré comme unc marque d'indépendance qu'on n’accordait pas ordinairement à un vassal.

1 P. de Comines, 1. 1, c. 2 et 3; 1. 8, c. 9. Duclercq, dans la Collection des Mémoires, t. IX, p. 559. Dans l'investilure accordée par Jean à Philippe I* de Bourgogue, le roi se réserve la levée des impôts dans toute l’élendue de cet apenage. Mais pendant Ics longues hostilités qui eurent lieu entre le royaume et le duché, l'exécution de celte clause était impossible. Et par le traité d'Arras, Charles renonça à tout droit de lever des taxes dans les Etats du duc. Monstrelet, f. 414.

aveugle. Pour atteladre son but, Louis ne connaissait rien d’humiliant : Charles était trop fier pour s’abaisser à chercher les moyens, même les plus honnêtes, de fortifier son parti. L'union de sa fille avec le duc de Guienne, frère de Louis, était ce que les princes mécontents désiraient avec le plus d'ardeur, et ce que le roi redoutait le plus; mais Charles, soit qu’il éprouvât de la répugnance à accorder la main de sa fille à un prince français, soit qu'il désirât tenir dans la dépendance ceux qui aspiraient à l'honneur de l’épouser, se voulut jamais donner son consentement exprès à cette proposition de mariage , non plus qu'à toutes les autres qui lui furent faites. A la mort de Philippe, en 1467, il hérita d’un riche trésor, qu'il dissipa bientôt dans la poursuite de ses ambitieux projets. Ils étaient si nombreux et si vastes, qu’il n’eut pas, dit Comines, le temps de vivre pour les exécuter, et que la moitié de l'Europe n'aurait pas satisfait ses désirs. Il voulait prendre le titre de roi; et l'empereur Frédéric III était déjà en marche pour lui conférer cette dignité, lorsque quelques soupçons l'engagèrent à rebrousser chemin; et depuis il ne fut plus question de ce projet !. Il est évident que, si les talents: de Charles eussent été proportionnés à son orgueif et à son courage, ou si le trône de France eût été occupé par un prince moins adroit que Louis XI, la Bourgogne était perdue pour la monarchie. Pendant plusieurs années, ces deux grands rivaux furent aux prises, tantôt en guerre ouverte, tantôt ourdissant des trames secrètes pour se sarprendre mutuellement ; mais Charles, sans être beaucoup plus scrupuleux que le roi, était loin d’être aussi profondément versé dans les intrigues mystérieuses de la politique. Quelque puissante que fût la Bourgogne, sa position présentait aussi des désavantages. Ses frontières (je comprends sous la dénomination générale de Bourgogne, tous les Etats de Charles) étaient découvertes du côté de |’Allemagne, de la Suisse et de la France, et Louis exerçait une influence considérable sur les princes de l’Empire dont les États étaient contigus à la Bourgogne, ainsi que sur les cantons unis. Les habitants de Liége, ville trés-peuplée, étaient

¢ Garnier, t. XVIII, p. 63. Il est remarquable que Comines n’en dit pas un mot ; Garnier paraît appuyer ce fait sur l'autorité de Belcarius, écrivain du seizième siècle. Mais Philippe lui-même, menacé par Morvilliers, chancelier de Louis, dit ea Pidterrompant : je veux que chacun sache que si j'eusse voulu, je eee rot. Villaret, t. XVII, p. 44.

depuis longtemps dans un état continuel de révolte contre leurs évèques, alliés de la Bourgogne. Louis fomentait naturellement leurs insurrections, qui donnèrent quelquefois aux ducs de vives inquiétudes. Les Flamands, et surtout les Gantois, s'étaient fait remarquer depuis un siècle par leur esprit républicain et par leur condaite insolente envers leur souverain. La liberté ne se montra jamais sous des dehors moins attrayants : ces farouches citoyens n’employaient la force qu’elle leur donnait qu’à des actes de violence et de cruauté. Gand, à l’époque où Froissard écrivait, c’est-à-dire vers l’an 1400, était une des plus fortes villes de l’Europe : il eût fallu, dit cet historien, une armée de deux cent mille hommes pour l'investir entièrement, et intercepter tous les passages de la Lys et de l’Escaut. Elle renfermait quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes !; chiffre que je regarde comme très-exagéré, mais qui prouve du moins que la population de Gand devait être considérable. Une pareille ville était absolument imprenable, à une époque où l'usage et la construction de l'artillerie étaient encore dans leur enfance. Aussi, quoique les Gantois fussent ordinairement battus et taillés en pièces lorsqu'ils osaient paraître en campagne, ils obtenaient toujours des conditions assez avantageuses, parce que leurs maîtres connaissaient le danger de les réduire à une défense désespérée.

Il ne se levait aucun impôt en Flandre, ou, pour mieux dire, dans toute l'étendue des États du duc de Bourgogne, sans le consentement des trois ordres. Philippe avait mis peu de taxes sur le peuple ; mais Charles se faisait accorder tous les ans un subside assez considérable, qu’il employait à soudoyer des mercenaires d'Italie et d’Angleterre?.

4 Froissard, part. 2, c. 67.

+ Comines, 1. 4, c. 43. Les Flamands ne consentaient des impôts qu'avec beaucoup de répugnance. Philippe demanda une fois une taxe sur le sel, promettant de ne plus jamais rien demander; mais les Gantois la lui refusérent, et tout le comté suivit leur exemple. Duclercq, p. 589. Le duc ayant prétexté qu’il allait prendre la croix, se fit accorder un subside, moindre cependant qu'il ne l'avait demandé, et accompagné de cette condition, qu'il ne serait pas levé si la croisade n’avait pas lieu; ce qui arréla ses projets. Les étais savaient bien que le due emploierait tout l'argent qu’on lui donnerait à entretenir un corps de gens d'armes, comme le rot de France, son voisin; et quoique l’absence d’une semblable force exposât leur pays au pillage, ils étaient trop bons patriotes pour confier à leur souverain les moyens de les asservir. Grand doute faisotent les sujets, et pour plusicurs raisons, de se meltre en celle sujclion, ou ils voyotent le

La fortune qui, depuis longtemps, avait à peine cessé de sourire à ses. entreprises, n'avait fait qu’enfler sa présomplion, Le premier échec qu'il éprouva fut devant Nuys, petite ville près de Cologne , dont la prise l’eût rendu maitre de presque tout le cours du Rhiv, puisqu'il possédait déjà le landgraviat d'Alsace. Forcé d'en lever le siège, il réussit, l'année suivante, à s'emparer du duché de Lorraine. Mais l'hopneur de renverser sa puissance était réservé à un ennemi qu’il méprisait, et que personne n'aurait cru capable de lui résister. (1476) Les Suisses lui avaient donné quelques légers sujets de mécontentement, et avaient ensuite offert de lui accorder toute satisfaction ; Charles ne sut pas se modérer, et peut-être aussi la Suisse entrait-elle dans ses plans de conquête. Il fut complétement battu à Granson, dans le pays de Vaud ; mais cette première défaite fut plus honteuse que sanglante 1. Il rallia ses troupes, attaqua, à Morat près de Fribourg, les forces combinées des Suisses et des Allemands, et fut défait une seconde fois avec une perte énorme. Cette journée anéantit la puissance de Charles; abandonné par ses alliés, trahi par ses mercenaires, il ne pouvait plus risquer que sa vie : à la tête d’une petite armée découragée, il livra à Nancy une bataille désespérée au duc de Lorraine, et périt dans la mêlée (1477).

Louis, tranquille spectateur de la guerre, avait vu son ennemi briser ses forces contre les rochers de la Suisse; c'est alors qu'il s’avança pour recueillir une moisson qui n’était pas le fruit de ses travaux. Charles ne laissait qu’une fille ; on ne pouvait lui contester l'héritage de la Flandre et de l’Artois, non plus que de ses Etats situés hors de France ; mais ses droits à la succession du duché de

royaume de France, à cause de ses gens d'armes. A la vérilé, leur grand doute n'esloit pas sans cause; car quand il se trouva cing cens hommes d'armes, la volonté luy vint d'en avoir plus, et de plus hardiment entreprendre contre tous ses voisins. Comines, |. 3, c. 4-9.

Duclercq, historien contemporain sur lequel on peut compter, rapporte une anecdote d’une certaine veuve qui se remaria le lendemain de la mort de son époux ; et il ajoute qu'on pourrait trouver quelque excuse pour une telle conduite, attendu que le duc et ses officiers étaient dans l'usage de forcer les veuves riches à épouser leurs soldats ou autres serviteurs T. IX, p. 418.

1 Un diamant fameux, appartenant à Charles de Bourgogne, tomba entre les mains des Suisses, dans le pillage de son camp à Granson. Après avoir passé entre les mains de différents maîtres, dont la plupart ignoraient sa valeur réelle, cette même pierre devint le premier diamant de la couronne de France, Garn., t. XVIII, p. 561.

Bourgogne étaient d’une nature plas équivoque. Dans le principe,

les grands fiefs de la couronne descendaient aux femmes, et cette

règle s'observait à l'égard de la Flandre et de l’Artois. Mais Jean

-avait donné la Bourgogne à Philippe, son fils, à titre d'apanege ; et on prétendait que les apanages retournaient à la couronne, à défaut .d’hoirs mâles. Aux termes de l'investiture de Philippe, le duché lui avait été accordé, à lui et à ses héritiers légitimes, sans désignation de sexe; il fallait donc recourir aux usages établis peur fixer l’interprétation de cette charte. La fille de Charles était loia d'admettre ce raisonnement : elle soutenait qu'il n'existait pas de loi générale qui restreignit les apanages aux hoirs mâles, et que la Bourgogne avait toujours été considérée comme fief de femme, ‘puisque Jean lui-même possédait cette province, nen pas par suite de réversion à la couronne (car la postérité des premiers ducs n'était pas éteinte ), mais par droit de succession du chef des femmes‘. Telle était la question qui s'était élevée entre Louis XI et Marie de Bourgogne. Je ne prétends pas examiner le mérite des arguments allégués de part et d'autre ; je me contenterai de faire observer que si Charles eût pensé que sa fille fat exclue de cette portion de son héritage, il aurait probablement essayé, dans les traités de Conflans ou de Péronne, dont il dicta les conditions, d’obtenir de Louis une renonciation formelle à ses prétentions.

Il se présentait un moyen assez simple de prévenir toute contestation ultérieure et d'agrandir la monarchie française bien autrement qu'elle n’eût pu l'être par la réunion de la Bourgogne. C'était le mariage de Marie avec le Dauphin, événement que la France dé-

« Plusieurs historiens français ont avancé avec trop d'assurance que les orden + .nances de Philippe IV et de Charles V constituaient une loi générale contee la dévolution des apanages aux femmes, ou même que c'était une loi fondamentale de la monarchie. Duclos, Histoire de Louis XI, t. U, p. 25%; Garnier, Hist. de France, t. XVIN, p. 258. Cette derniére assertion se trouve réfutée par de nombreux exemples de successions dévolues aux femmes; c'est ainsi que l'Artois avait passé dans la maison de Bourgogne par une fille de Louis le Male. Quant aus ordonoances rapportées ci-dessus, la première ne s'applique qu'au comté de Peitiers; la seconde ne contient pas un mot qui ait rapport à la succession. Ordonnances des Rois, t. VI, p. 54. La doctrine de l'exclusion des femmes était plus conforme à la loi salique et aux principes alors récents de l’inaliénabilité du domaine qu'aux lois féodales et à l'autorité des antécédents. Gaillard, dans ses Observations sur l'Histoire de Velly, Villaret et Garnier, a doané une note judiciense a ce sujet, t. IL, p. 504.

FRANCE. | 105 sérait avec ardeur. Hi était naturel d’attendre de l’aûtre parti tons jes obstacles qui pouvaient entraver cette alliance ; d'un côté la ré- Pugnanse de Marie pour un époux encore enfant, de l’autre l’aversion que devaient éprouver ses sujets à passer sous un gouvernement pére que le lear. Louis, qui aurait pu employer les ressources de sa politique pour aplanir ces obstacles 1, aima mieux s'emparer de toutes les villes qui, dans ces circonstances critiques, offraient un accès facile à ses armes, et il enleva à la jeune duchesse I’ Artois et fa Franche-Comté. Il mettait quelquefois en avant des propositions de mariage; mais il paraît qu’elles n'étaient pas sincères. Il s’attira d’ailleurs, par une perfidie infâme, la haine irréconciliable de Marie : il siguala aux Gantois des ministres qu’elle avait chargés d’une mission secrète ; ils furent appliqués à la torture, puis mis à mort, sous les yeux et malgré les larmes et les prières de leur souveraine. Une alliance avec la France étant ainsi devenue un objet d'horreur pour cette prinoesse, elle épousa Maximilien d'Autriche, fils de l eur Frédéric ( 1477). Louis s’opposa de toutes ses forces à cette union, quoiqu’il fût alors impossible de prévoir qu'elle devait retarder l'accroissement de la France et influer pendant trois cents ans sur les destinées de l'Europe. La guerre dura jusqu’à la miort de Marie, qui laissa an fits nommé Philippe, et ane fille appelée Marguerite. Dans le traité de paix concla à Arras, en 1482, ik fat convenu que cette jeune princesse épouserait le Dauphin, et qu’elle recevrait en dot la Franche-Comté et l’Artois, dont Louis était déjà en possession, et qui devaient être restitués dans le cas où le mariage n'aurait pas lieu. La couronne se réscrva l'homreage de la Flandre, et soumit cette province à la juridiction d’appel du parlement.

Cependant Louis languissait dans les tourments du corps et de l'esprit, juste châtiment de Ja fraude et de la tyrannie. Deux ans

4 Robertson et quelques autres modernes ont prétendu, sur l'autorité de Comines, qu’il était de la politique de Louis XI de marier la jeune princesse au comte d'Angoulême, père de François I+', alliance qui eût été du goût de Marie; cependant rien ne pourait être plus opposé aux vrais intérêts de la monarchie française qu’un semblable mariage, qui aurait mis une nouvelle maison de Bourgogue à Ja tête de ces princes dont les coalitinns avaient si souvent fait trembler le trône. Comines est un des historiens les plus judicieux; mais on peut jet élever quelques doutes sur sa sincérité : ilécrivait sous lerègne de Charles VII, à l’époque où le comte d'Angoulême était dans le même parti que lui.

avant sa mort il fut frappé d’une attaque d’apoplexie dont il ne se rétablit jamais entièrement. Lorsqu’il sentit que son mal empirait, il s’enferma dans un château près de Tours, pour dérober au monde ta connaissance de sa fin prochaine 1. Sa solitude était comme celle de Tibére à Caprée, pleine de soupçons et de terreurs. Le sentiment profond de la haine universelle l'y poursuivait ; le cri de sa conscience l’avertissait que le souvenir de ses iniquités vivait dans ‘tous les cœurs, qu'il était en horreur à toutes les classes: au clergé, dont il avait sacrifié les libertés au siége de Rome en révoquant la pragmatique de Charles VII; aux princes, dont il avait fait couler le sang sur les échafauds; au parlement, dont il avait méconnu la juridiction ; aux communes, qu'il avait fait gémir sous ses extorsions et abandonnées à la merci de sa soldatesque 2. Le château était fortifié ; les portes étaient garnies de herses, les fenêtres hérissées de pointes de fer : des archers et des arbalétriers, placés en sentinelle, tiraient sur tout ce qui en approchait pendant la nuit. Peu de personnes pénétraient dans ce repaire; et, contre son anctenne habitude, Louis ne se montrait à elles que paré de riches vêtements, sous lesquels ils’efforcait en vain de déguiser la maigreur d'un corps décharné. I] se méfiait de ses amis et de ses parents, de sa fille même et de son fils; il ne voulut pas que celué-ci apprit. à lire ni à écrire, dans la erainte qu'il ne devint trop tôt son rival. Jamais homme ne redouta autant la mort; et pour s’y soustraire, il n’est point de remède qu'il ne cherchat, point de bassesse qu’il crit indigne de lui. Son médecin avait juré que, s’il était renvoyé, fe roi ne survivrait pas huit jours; et Louis, affaibli par sa maladie

1 Pour les détails de la maladie et de la mort de Louis, consultez Comines, L 6, c. 7-12, et Garnier, t. XUX, p. 112, etc. Le Plessis, où il mourut, à la distance d'environ un mille anglais de Tours, est maintenant une ferme en ruines, et ne peut jamais avoir été un bâtiment trés-considérable. On n'y découvre que peu de vestiges d’une résidence royale; les principaux appartements ont été détraits, soit par le cours des siècles, soit à l’époque de la révolution.

2 Voir un chapitre remarquable dans Philippe de Comines, 1. 4, c. 49. I nous apprend que sous Charles VII les taxes n'avaient jamais excédé un million huit cent mille livres par an; mais qu'à l'époque de la mort de Louis XI le revenu s'élevait à quatre millions sept cent mille livres, indépendamment des impôts mili- -laires; el surement c'estoil compassion de voir et scavoir la pawerelé du peuple. Dans ce chapitre il émet l'opinion que le roi ne saurait taxer justement ses sujels sans leur consentement, et il combat tous les argumeuls cemmuns employés par les défenseurs de l'opinion contraire.

2 & .-BRANCE, : 407

et par la terreur de la mort, supportait la conduite insolente de cet homme, et s'efforçait de s'assurer. ses services par l’appât de. vastes récompenses. Toujours plein d’une confance crédule dans les reljques, qacique rarement arrêté par la superstition dans le cours de ses crimes {, il s'empressait d'acheter ce qu'il y avait de. précieux en ce genre. Il fit venira Tours un ermite de Calabre, fameux. par sa sainteté, dans l’espoir qu’il pourrait le guérir. Philippe de Comines, qui était auprès de lui pendant cette maladie, trace un parallèle entre les tourments qu'il souffrait alors et ceux qu'il avait. fait souffrir aux autres. Sa vie tout entière ne fut qu'une longue suite ‘d'anxiétés. Je l'ai cognu, dit Comines, et ay astd son servilsur à la fleur de son dge, et en ses grandes praspéritez : mats jene la &is.onçques.sana peine et sans soucy. Pour tous plaisirs 1l atmoit la ohasse et les oiseaux en leurs saisons. Encore en cette chasse avoit presque autant d'ennui que de plaisir : ear il y prenott grande peine, pour autant qu'il couroit les cerfs à force et se levoit fort matin, et: alloit aucunes fois loin, et ne laissoit point cela pour nul (emps.qu'il fit: et ainsi s'en retournott aucunes fois bien las, et presque taujoura courroucé à quelqu'un. Je croy que depuis son enfance il. n'eut jamais que tout mal et travail jusques à la mort, et suis certain que st tous les bons Jours qu'il a eus en 8a vie estoient bien nombres, qu'tl.s-en.trouvaroit bien peu; et me semble qu'il s'en trouveroit bien vingt.de a of (ravad, contre un de plaisir et d aise 2. !

Chasles VIII, fils de Louis XI, avait eaviron Gelsene sn il succéda à son père (1483). Les constitutions du royaume fixaient à cet âge la majorité des rois ; mais cette règle ne parait pas avoir été strictement observée en cette occasion ; Charles était du moins mineur dans l’ordre.de la nature, s’il ne l'était par l’effet des lois. Il s’éleva donc une contestation au sujet de la régence, que Louis avait

1 Ii Met en excepter son serment par la vraie croix de.Sainl-Lo , qu'il n'osait violer. Il avait invité à 6a cour le eonnétable de Saint-Pol, avee force proleslalions de sincérité; le connétable, avant de se fier à ces promesses, s’avisa d'exiger ee serment; le roi l'ayant refusé, Saint-Pol eut la prudence de ne pas se livrer entre ses mains. Garn., t. XVII, p. 72. On rapporte qu'il avait la même vénération pour une pelite image de la Vierge en plomb, qu'ilportaiidaus son chapeau ; A perjured prince a leaden saint revere. Un prince parjure révère un saint de plomb, (Pope, Moral Essays, ep. 1, v. 89.)

8 Comines, |. 6, c. 13, Le passage rapporté dans le texte est Liré.de différentes parties de ce chapitre.

confiée à Anse, sa fille, épouse du sire de Beaujeu, prince de le maison de Bourbon. Le duc d'Orléans, qui fut depuis Louis XII, le réclame comme héritier présomptif de la couroune, et fut soutenu par la plupart desprinces. Anne, cependant, sut défendre ses droits, et pendant plusieurs années gouverna la France au nom de son frère avec autant d'énergie que d'adresse, malgré les révoltes que le parti d'Orléans suscitait contre elle. Ges troubles étaient enoere fomentés par le duc de Bretagne, le dernier des grands vassaux de la couronne, et dont la fille, unique rejeton de sa race, était, comme Marie de Bourgogne, recherchée par de nombreux prétendents. Le duché de Bretagne se trouvait placé dans des circonstances toutes particulières. Soit que les Bretons descendissent des anciens républicains de l’Armorique, ou qu'ils eussent émigré de nes ites pendast l'invasion des Saxons, comme on l’a pensé, ils n'avaient pas appartenu dans le principe au corps de la monarchie française : ils avaïent leurs priaces et leurs lois. Il est cependant possible qu'iès aient été tributaires des rois méroviagiens, per se droit de la force {. Au neuvième siècle, les ducs de Bretagne firent hommage à Chariesle-Ghauye, et le droit de recevoir cet hommage passa ensuite aux ducs de Normandie. Une simple formalité, qui n’était point alors la marque d’un assujettissement réel, eut des suites qu'aucun des deux partis n'avait pu prévoir. Lorsque l’adroite politique de la cour eut commencé à resserrer des chaînes dont les grands vassaux 2’a~ vaient pas encore senti le poids, la Bretagne se trouva, eomese les autres, entraînée vers un centre commun. Les vieux priviléges de l'indépendance fureat traités d’usurpation; les ducs se virent menacés de la confiscation de leurs fiefs; on leur contesta le droit de battre monnaie; on porta atteinte à leur juridiction, en la sou-

1 Grégoire de Tours dit que les Bretons appartenaient à la France depuis la mert de Clovis, et que leurs chefs portaient le titre de comtes, et non pas de rois, |. 4, ©. 4, Il parait cependant clair, d’après Nigellus, biographe de Louis-le- Débonnaire, qu'ils étaient de son temps à peu près indépendants. Il y avait même une marche de la frontière de Bretagne, qui séparait celle province de la France, et les Bretons avaient leur roi. Cet auleur donne à entendre, il est veai qu'ils avaient été jadis sujets de la France; car, après avoir parlé d'une vicleire que Louis remporta sur eux, il ajoute : Imperio social perdila regna dia. Sous le règne suivant, celui de Charles-le-Chauve, Hiocmar nous dit: Regnum undiqué à paganis, et falsis christianis, scilicet Brilonibus, est circumscriptum. Epis. 18. Voir aussi Capitularia Car. Calvi. A. D. 877, tit. 23,

mettant au ressort d'appel du parlement de Paris. Cependent Hs résistérent avec force, et refusèrent toujours l'hommage lige, par lequel on contractait obligation de service envers son seignear, et qui était distinct de l'hommage simple, qui n'était qu’un signe de postes féodale 1.

Vers le même temps où Édouard III faisait valoir ses prétentions à la couronne de France, une querelle à peu près semblable s'était élevée dans le duché de Bretagne, entre les familles de Blois et de Montfort. Cette querelle avait suscité ume guerre longue et opiniâtre, qui se rattache, comme une espèce d’intrigue secondaire, à toutes les parties du grand drame politique de la France et de l'Angleterre. Enfin Montfort, l'allié d'Édouard, obtint te duché par la défaite et la mort de son antagoniste ; et bientôt après, Charles V lui en donna l'investiture. Ce prince et sa famille étaient © en général bien disposés en faveur des Anglais, mais les Bretons leur permirent rarement de manifester cet attachement par leurs actions. Ce peuple brave et fidéle était mu par deux sentiments contraires : d’un côté, il était attaché à la monarchie et à la nation française, par epposition aux ennemis étrangers; de l’autre, il sdu- : tenait avec sèle ses priviléges et la famille de Montfort, par opposition aux empiétements de la couronne de France. La ligne masculine de cette famille allait s'éteindre dans la personne de François IF, : duc régnant. Sa fille Anne devint l’objet des vœux d'une foule de prétendants, parmi lesquels on distinguait le duc d'Orléans, qui purait avoir été l'amant préféré; le sire d'Albret, de ta fandilte gascoane deFoix,soutenu par la noblesse de Bretagne, comme l'homme le plas capable de maintenir la paix et les libertés du pays, mais peu: prepre, en raison de son âge, à gagner l'affection d'une jearie princesse; et enfin Maximilien, roi des Romains. La Bretagne était déchirée par des factions et inondée par les armées de la régente de France, qui ne laisse point échapper une aussi belle occasion de s’immiscer dans les troubles domestiques de cette province et de poursuivre son ennemi personnel, le duc d'Orléans. Anne de Bretagne, à la mort de son père, ne trouvant pas d'autre moyen d’échapper aux poursuîtes da sire d’Albret, épousa Maximilien par procureur (1489). Cet événement ne fit cependant qu’aggraver les maux de la Bretagne;

1 Villaret, t. XI/,p. 82; & XV, ps 199.

car la France avait résolu de rompre, à quelque prix que ce fe , une alliance aussi dangereuse ; et comme Maximilien lui-méspe n'avait pas le pouvoir, ou ne prit pasméme la peine de tirer sa fiancée d'embarras, elle se vit enfin forcée d’accepter la main de Cherles VIII. Ce prince était depuis longtemps engagé, par le traité d'Arras, à épouser la fille de ce même Maximilien, qu'on élevait à la cour de France. Cet engagement ne l'avait point empêché de faire la guerre pendant plusieurs années à son futur beau-père, et d'entretenir contre lui -des intrigues continuelles avec les villes de Flandre. Le double outrage fait à Maximilien par le mariage de ‘Charles avec l’héritière de Bretagne, semblait devoir entraîner une longue guerre ; mais le roi de France, qui avait d'autres vues et qui sentait peut-être aussi qu'il y avait peu de délicatesse dans son procédé, consentit bientôt à un accommodement, par suite duquel il rendit l’Artois et la Franche-Comté. |

La France ne forma plus alors qu’un grand royaume, et le système féodal s’écroula. L'énergie de Philippe Auguste., la sagesse paternelle de saint Louis, la politique de Philippe-le-Bal, avaient jeté les fondements d'une monarchie puissante, que les armes de l'Angleterre, les soulévements de Paris et les révoltes des princes n'avaient pu renverser. Indépendamment de ses fiefs primitifs, la couronne avait acquis; au delà du Rhône, deux provinces qui ne dépendaient, à proprement parler, que de l'Empire : c'étaient le Dauphiné, légué par Humbert, le dernier de ses princes,

à Jean, pendant le règne de Philippe de Valois, son père, et la Pro- ,

vence, léguée à Louis XI par Charles d'Anjou 1. La France, ayant

4 Le Dauphiné faisait partie du royaume d'Arles ou de Provence, légué par Rodolphe IL à l'empereur Conrad II; mais l'Empire ne possédant qu'une autorilé à peu près nominale sur ces nouvelles acquisitions, quelques-uns des principaux

“nobles érigèrent leurs fiefs en États indépendants. On remarquait parmi eux te seignéur ou Dauphin de Vienne, dont les descendants finirent par se rendre nattres

de toute la province. Humbert, le dernier de ces princes, institua pour son héri- ‘Lier Jean, fils de Philippe de Valois, à condition que le Dauphiné formerait toujours un Elat séparé, et ne pourrait être incorporé au royaume de France. Cette disposition testamentaire fut confirmée par l'empereur Charles IV. Ga supériorité tur cette province fut ainsi reconnue par les rois de France ; mais ils cessèrent bientôt de la respecter.

Vers le commencement du onzième siècle, lors de l'affaiblissement et de la dissolution du royaume d'Arles, la Provence, à l'exemple du Dauphiné, secoua le joug de la dépendance féodale, et s'érigea en souveraineté. Douce, héritière de la pre-

#iasi achevé sa propre conquête, si je puis me servir de cette expression, et n’ayant plus à craindre d’ennemis extérieurs, se trouva, sousue monarqueenflammé d'une erdenteambition, préparée à porter ses armes en d’autres contrées, et à disputer sur le vaste théâtre de l’Europe la palme de la gloire et la supériorité de la puissance !.

mière dynastie des comtes souverains, ayant épousé, en 1112, Raymond Bérenger, comte de Barcelone, la Provence passa dans cette illustre famille. En 4167, elle fut ocupée ou peut-être usurpée par Alphonse IL roi d'Aragon, parent, sans être hérilier, de la maison de Bérenger. Alphonse légua la Provence à son second fils du même nom; elle passa de celui-ci à Raymond Bérenger IV. Ce dernier étant mort en 1245, sans enfants mâles, Béatrice, sa fille cadette, en prit possession, en verlu du testament de son père. Mais celte succession se trouvant disputée par plusieurs prétendants, et entre autres par Louis IX, qui avait épousé Ja sœur alnée de cette princesse, elle termina la querelle en épousant Charles d'Anjou, frère du roi. La famille d'Anjou régna en Provence et à Naples, jusqu'à Ja mort de Jeanne, en 1382 ; celte princesse, n’ayant pas d'enfants, adopta pour successeur Louis, duc d'Anjou, frère de Charles V. Cette seconde branche d'Anjou finit, en 4481, par la mort de Charles III. René, duc de Lorraine, issu de cette branche par les femmes, avait cependant un titre qu’il ne parait pas facile d’écarter par desimples arguments. Mais Louis XI, à qui Charles ILE avait légué ses droits, soutenait ses prétentions par Ja force; aussi "s'empara-t-il aisément de Ja Provence, qui fut réunie pour toujours à la couronne par lettres patentes de Charles VIII , de l’an 1486. Art de vérifier les Dates, t. IT, p. 445; Garnier, t. XIX, p- 51-474.

1 Indépeadamment des auteurs originaux, la principale autorité que j'ai suivie dans la composition de ce chapitre est l'histoire de France par Velly, Villaret et Garnier; ouvrage qui, malgré ses défauts, a fait entièrement oublier les histoires de Mézeray et de Daniel. La partie de l’abbé Velly se termine à la moitié du huilime volume (édition in-12), et au règne de Philippe de Valois. Villaret, son conliouateur, fut interrompu par la mort dans la composition du dix-septième volume, et du règne de Louis XI. Lorsque j'ai cité cette histoire ( et je n'ai pas jugé nécessaire de le faire pour les faits ordinaires ), j'ai simplement nommé l’auteur du volume auquel je renvoie. J'ai cru devoir donner cette explication, dans la crainte que le lecteur ne pensât qu'il s’agit de trois ouvrages différents. Garnier, le dernier de ces trois historiens, est aussi le plus judicieux, et, je crois, le plus exact. Sa prolixité a fait de cet ouvrage une entreprise immense, qu’il serait ispossible d'achever sur le même plan; mais elle vient d’une attention trop minulieuse aux détails ; el ce défaut, quelque grave qu'il soit, est plus excusable encore que l'abondance de Villaret, qui n’est trop souvent qu’amplification et pathos. Villaret, cependant, a son mérite. 11 embrasse peut-être plus largement que Velly ces branches collatérales de l'histoire, qui sont, aux yeux du lecteur éclairé, plus intéressantes que le récit des événements ; je veux parler des lois, des mœurs, de la littérature, en un mot de toute l’histoire domestique d’un peuple. Il n'est pes toujours heureux dans sa manière de traiter ces différents sujets; mais son livre, enrichi d'une table de matières trés-consplète, est par lui-même un grand dépôt de connaissances utiles, Villarotavait l'avantage de pouvoir consulter les ar-

chives nationales, et il a sans doute utilisé ses recherches; capendant ses renvois ne sont pas clairs, et son travail porte l'empreinte de la hâte et du défaut de précision. On peut en dire à peu près autant de Velly. Le style de ees deux historiens est excessivement mauvais; c'est ce que M. Gaillard a relevé sévèrement, en même temps que leurs autres défauts, dans ses Observations sur l'Histoire de Velly, Villaret el Garnier, 4 vol. in-42. Paris, 1806.

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