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J'ai dit que l'Italie n'aurait peut-être pas le désir de prêter à l'Autriche un secours rapide et efficace et que l'Angleterre d'une part, les petits États des Balkans de l'autre, ne fussent-ils même pas divisés ou neutres, n'en auraient pas le pouvoir. C'est encore l'Italie dont l'amitié lui serait le plus utile. Jai dit aussi, dans l'étude sur l'Allemagne, que l'Italie ne prêterait pas à l'Autriche un concours désintéressé; mais, en y mettant le prix, cette puissance pourrait sans doute se l'assurer et, si singulier que cela puisse paraître, c'est de ce côté-là, plutôt que de celui de l'Allemagne, qu'elle aurait le plus de chance de trouver le salut. L'Italie sait que la Russie désire l'affaiblir, ou tout au moins lui susciter des embarras, et elle n'ignore pas la source d'où proviennent certaines attaques récentes à Massouah, dont se vante hautement la presse russe, bien que le fait soit nié en France. Elle tient la politique russe dans la péninsule des Balkans pour inique, nuisible aux intérêts de l'Europe en général, aux siens en particulier, et elle serait assez encline à se coaliser avec d'autres puissances pour la combattre par la force. Et, si le recours aux armes lui était rendu impossible par la faiblesse et la timidité de l'Autriche, qui pourrait même bien vendre à la Russie sa neutralité, elle se joindrait volontiers à l'Angleterre pour mettre des bâtons dans les roues. Quel que puisse être l'état de l'opi-
nion en Hongrie à cet égard, il est à croire que l'Autriche supportera beaucoup de la Russie afin d'éviter la guerre. Elle Ta déjà fait et, pour donner un exemple entre beaucoup d'autres des affronts qu'elle a déjà dévorés, il me suffira de rappeler combien de fois, ayant eu à différents sujets des représentations à adresser au gouvernement bulgare, du temps où il était aux mains de ministres russes, le cabinet de Vienne a reçu de ceux-ci des réponses conçues avec intention dans les termes les plus discourtois.
J'ai établi que l'Angleterre serait impuissante à venir en aide à l'Autriche par le moyen d'une rapide intervention armée. Il est probable que, dans l'éventualité d'une guerre entre les deux empires à laquelle nous nous verrions contraints de prendre part, la meilleure marche à suivre pour nous consisterait, comme si nous étions en hostilités avec la Russie pour notre compte personnel, à défendre l'Inde contre ses attaques, à tâcher de lui jeter la Chine dans les jambes et à opérer une vigoureuse diversion sur Vladivoslock. Mais, si nous avions l'Italie avec nous, il est fort à parier — les Russes s'y attendent — que nous céderions à la tentation d'utiliser la formidable masse des deux flottes combinées pour attaquer la Russie par la mer Noire, entreprise qui aboutirait incontestablement à un échec. Un examen attentif de ces parages, aussi bien que de ceux de la Baltique, montre en effet que, de ces deux côtés, la Russie est invulnérable, moins par sa force navale que par ses avantages naturels. Il est encore des gens pour croire à la possi-
bilité de provoquer un soulèvement de la population musulmane du Caucase : c'est là un vieux préjugé comme celui de la Pologne. Les colons russes du Caucase sont maintenant transformés en Cosaques, et le tsar n'a pas de sujets plus patriotes que ces Cosaques et ceux de la mer Noire. On oublie que cette région est russe de longue date : Stavropol, depuis le dixseptième siècle, et Tiflis, depuis 1801. Les seuls Circassiens des hautes terres se sont parfois montrés rebelles, et encore ne se sont-ils pas soulevés pendant la guerre de Crimée, alors que Schamyl vivait toujours. Pour en revenir à l'Autriche, si, malgré les efforts de l'empereur en vue d'une réorganisation de l'armée, elle est encore faible au point de vue militaire, je ne saurais trop louer l'habileté avec laquelle ses gouvernants parviennent à maintenir son homogénéité et à la faire vivre en paix avec ses voisins. L'empire autrichien est un prodige d'équilibre, auquel est très justement applicable la vieille comparaison du château de cartes. Comme dans ces exercices d'acrobates où un seul homme en porte sept ou huit en pyramide sur ses épaules, c'est par l'adresse qu'il se tient debout plus que par la force. Mais, s'il est possible à l'Autriche de conserver sa stabilité en temps de paix, elle ne saurait en imposer aux Russes ni aux Allemands quant à la force de ses armes. Quels que soient les éloges officiellement et officieusement prodigués aux hommes d'État autrichiens et hongrois par M. de Bismarck, la question pour lui n'en reste pas moins celleci : additionner les forces de la France avec celles de
la Russie, pour en déduire ensuite celles de l'Allemagne et de l'Autriche, l'attitude de l'Angleterre et celle de l'Italie demeurant à l'état d'élément inconnu, et celle de la Turquie d'élément trop connu du problème. Si l'Autriche s'appuyait sur une coalition de ces trois puissances, le chancelier allemand pourrait la laisser provoquer une guerre générale. Mais dans l'état actuel des choses, la Turquie asservie à la Russie et l'Autriche ne voulant consentir qu'à la dernière extrémité à faire à l'Italie une cession de territoire, il ne peut tenir à la monarchie austro-hongroise un autre langage que celui-ci : « Battez-vous si vous vous sentez en état de tenir tête à la Russie avec vos seules forces. La France et l'Allemagne seront juges du camp, et vous vous débrouillerez comme vous pourrez. » La politique étrangère de M. de Bismarck n'a rien à voir avec la ruse et l'astuce : elle est simple, claire, nette, et se résume en chiffres.
Ces derniers temps, l'Angleterre s'est mise en grands frais d'indignation au sujet du gouvernement ottoman. De fait, la Russie a toutes facilités pour intimider les Turcs par une pression venue du Caucase, pays qui, loin d'être une source de faiblesse pour l'empire russe, comme se le figurent volontiers les gens mal informés, constitue au contraire, pour lui, une excellente base d'opérations offensives. Les Turcs peuvent aussi se laisser gagner parla promesse d'une restitution de la Bosnie, rien n'est plus vrai. Mais c'est que leur position est vraiment difficile : quel que soit le parti qu'ils prennent, leur faiblesse les place sans
défense entre l'enclume et le marteau, et, d'un côté comme de l'autre, ils auront fort à perdre. Quiconque connaît un peu la situation intérieure de la Turquie, la sait hors d'état de résister à une attaque des Russes par Erzeroum et à un soulèvement de la Macédoine, sans parler des insurrections qui éclateraient en Crète et de l'état permanent de révolution de l'Arabie. Elle a été épuisée par la guerre de 1878 ; pour recruter, équiper et armer des forces suffisantes, il lui faudrait le concours de l'Angleterre, qui aurait besoin pour cela d'avoir plusieurs mois devant les mains; or, ce délai nécessaire, la Russie se garderait de nous le laisser. Longtemps avant qu'il nous eût été possible d'aboutir à aucun résultat, la Macédoine serait en feu et l'Asie Mineure envahie.
La Bosnie est l'objet des convoitises du sultan. Si sans doute, comme on le dit, Sa Hautesse cède avant tout aux considérations delà prudence, elle n'en a pas moins ses rancunes et n'a jamais pardonné la perte de cette province à lord Salisbury, qu'elle en rend responsable. Dans son entourage intime, le sultan a toujours soutenu n'avoir été amené que par ruse à accepter la convention relative à l'Asie Mineure. Le gouvernement anglais, dit-il, lui avait caché son dessein de proposer à Berlin cette cession de la Bosnie à l'Autriche, dont la Russie n'avait pas fait mention dans le traité de San-Stefano. 11 est curieux que, par sa conduite en celte circonstance, l'Angleterre ait mécontenté égale- ' ment les Slaves et les Turcs.
Le gouvernement russe donne à la Porte des assu-
rances pacifiques que, pour le moment, il y a lieu de croire sincères. Nonobstant les bruits qui ont fait le tour de la presse européenne au sujet d'une mobilisation russe sur la frontière de Roumanie, tout fait supposer que la Russie renonce désormais à déchiqueter l'empire ottoman pour créer de petits États qui se retournent ensuite contre elle, et qu'au contraire elle s'appliquera, dans l'avenir, à sauvegarder l'intégrité d'un territoire qu'elle considère comme devant un jour lui appartenir par héritage. J'ai déjà fait allusion, dans le chapitre qui précède, à la possibilité pour la Russie de faire du sultan une sorte de vassal, comme l'émir de Boukhara. Ce qu'elle veut actuellement, c'est demeurer en termes amicaux avec la Porte, afin de l'utiliser pour défendre la mer Noire contre l'Angleterre, le cas échéant, et nous empêcher de pénétrer dans le Caucase ainsi que de couper ses communications maritimes avec l'Asie Mineure.
Il convient, à présent, de considérer quelle influence directe les faits que nous venons d'établir peuvent avoir sur la politique anglaise. L'Angleterre est libre d'engagements, car celui qu'elle a conclu avec la Porte relativement à la frontière arménienne était subordonné à une condition qui n'a jamais été remplie; elle peut donc choisir à son gré les alliances. Mais elle est si peu préparée pour la guerre, qu'aucune puissance ne recherche la sienne pour un conflit de courte durée, car, par le temps qui court, c'est dès le début que se décide le sort d'une campagne. Faisant de nécessité vertu, beaucoup d'Anglais commencent à envisager
la question de Gonstantinople comme beaucoup moins étroitement liée aux intérêts britanniques et se bornent à reconnaître la nécessité pour l'Angleterre de s'unir à l'Autriche afin de défendre l'indépendance des principautés des Balkans. Toute la question, disent-ils, consiste à ne laisser la Turquie disparaître que graduellement, afin de donner à ces petits États chrétiens le temps de se consolider et de s'agglomérer en confédération. Ils croient que la Bulgarie se serait volontiers jetée dans les bras de la Russie, comme la Serbie dans ceux de l'Autriche, si les allures despotiques du gouvernement russe ne lui avaient aliéné l'affection du peuple bulgare ; mais que, puisque les choses ont tourné de la sorte, il nous en faut prendre avantage et protéger les principautés slaves, quitte à laisser au tsar le champ libre dans la Turquie d'Asie.
Or, par l'Asie les Russes parviendraient à Constantinople moins directement, mais plus sûrement que par l'Europe, ce qui serait doublement dangereux pour l'Angleterre. D'une part, en effet, l'Autriche se trouverait ainsi désintéressée dans la question ; d'autre part, la voie d'Egypte serait menacée. Une fois installés en Palestine, rien de plus aisé pour les Russes que de gagner par terre le canal de Suez. La distance est grande, mais que l'on songe aux prodiges accomplis par eux depuis un siècle dans le Caucase, en Perse, dans l'Asie centrale, sur les confins de la Chine, et l'on se convaincra qu'à notre époque de télégraphes et de voies ferrées, pareille opération n'est nullement impraticable.
Quel que soit le chemin qu'ils prennent pour y arriver, des inconvénients manifestes résulteront pour la Grande-Bretagne de leur présence à Constantinople. Sans doute, et je l'ai déjà dit, on exagère volontiers la valeur du canal de Suez au point de vue militaire, ainsi que l'intérêt pour l'Angleterre de rester, dans l'éventualité d'une conflagration générale, maîtresse de la Méditerranée. Mais une conséquence de l'occupation par la Russie du territoire ottoman, à laquelle ne saurait demeurer indifférent aucun cabinet britannique ; ce serait la ruine de notre commerce en ces parages. Dans les provinces asiatiques conquises par les Russes à la suite de la dernière guerre d'Orient, il a été frappé mortellement par des droits protecteurs. La domination russe à Constantinople nous exclurait du trafic de la mer Noire, sauf de l'exportation des céréales. Les intérêts commerciaux de l'Angleterre en Asie Mineure sont considérables et valent qu'il en soit tenu compte.
Il est des hommes politiques pour préconiser une alliance anglo-russe sur les bases d'une entière liberté laissée à la Russie au regard de Constantinople, en échange de garanties accordées à notre frontière nordouest de l'Inde et de la consolidation de notre situation en Egypte, régularisée et rendue permanente. Ils font valoir le peu d'inclination que doit ressentir le tsar pour une alliance avec les républicains français, amis des rebelles de Pologne, contre son grand-oncle et les monarchies militaires de l'Europe centrale, et
disent que cette nouvelle politique de notre part
serait l'adoption, imposée par la nécessité, des propositions faites jadis à sir Hamilton Seymour par l'empereur Nicolas.
Dans l'état actuel des partis en Angleterre, quand les conservateurs purs ne peuvent trouver une majorité solide et que les libéraux sont plus ou moins suspects de penchant pour la Russie, un vif intérêt s'attache aux opinions sur la matière de lord Randolph Churchill, qui passe pour appuyer cette manière de voir. Il a toujours déclaré téméraire et funeste la politique adoptée en 1878 par lord Beaconsfield ; au moment du traité de Berlin il a fait de l'opposition à toute tentative pour reconstituer l'empire ottoman; en tout temps il a raillé cette doctrine chère au parti conservateur de la nécessité de conserver à la Turquie son intégrité et son autonomie. Assurément ces vieilles théories sur la politique anglaise en Orient ont fait leur temps et, bien que je ne sois pas partisan des idées nouvelles sur cette question, je dois convenir qu'exposées avec beaucoup d'habileté par des journaux très influents, elles font chaque jour plus de progrès dans l'esprit public. De pius, le corps électoral anglais éprouve pour la guerre une aversion naturelle et toujours croissante. Et cependant, je ne crois pas qu'une politique ayant pour conséquence fatale la ruine du commerce en Asie Mineure, aujourd'hui presque exclusivement aux mains des Anglais, ait des chances pour devenir populaire dans les centres manufacturiers du nord de l'Angleterre. 11 est encore d'autres côtés de la question à considérer. Si, dans une
guerre anglo-russe, une flotte britannique peut forcer l'entrée de la mer Noire ou y pénétrer de connivence avec la Turquie, la Russie se verra contrainte d'immobiliser dans le Caucase des forces considérables qui lui feront défaut dans l'Afghanistan et en Perse. Fûtil certain que, comme je le suppose, une attaque de ce côté ne causât aucun dommage à la Russie, elle n'en serait pas moins obligée de se mettre en garde contre un péril éventuel. Il est non moins certain que la possession par les Russes d'une magnifique base d'opérations militaires et navales comme celle des Dardanelles leur permettrait de nous fermer le passage par le canal de Suez, quand même la France resterait neutre, sans compter que l'élite des populations maritimes de Grèce, aujourd'hui amies de l'Angleterre, se trouveraient par ce fait asservies à la Russie. Ce jourlà, il ne nous resterait plus pour aller dans l'Inde que la voie du Cap, et c'est un chemin terriblement long pour arriver aux points où seraient menacées nos possessions d'Asie, c'est-à-dire dans le golfe Persique el sur le Helmund.
Les sources de conflit possible entre la Russie et la Grande-Bretagne méritent |un examen sérieux et le nombre en est grand de celles qui n'ont aucun rapport avec la question d'Orient. En premier heu se trouve l'extradition des accusés de délits politiques, difficulté permanente entre tous les gouvernements libéraux et l'autocratie du Nord. Le prince de Bismarck a longtemps tiré grand avantage de cette question, car il avait là un moyen de satisfaire pleinement la Russie
qui n'est à la portée d'aucune autre puissance. Pendant bien des années, c'est là qu'a été l'obstacle à une alliance franco-russe, en même temps que le lien entre les deux empires de Russie et d'Allemagne et, le jour où recommencerait l'agitation nihiliste, la question reviendrait bien vite à l'état aigu. Quant à l'Angleterre, ses lois ont toujours été une énigme pour les souverains russes. Après 1848, toutes les puissances européennes lui avaient adressé des représentations collectives sur son attitude à l'égard des réfugiés étrangers et, depuis 1851 jusqu'à la mort de Mazzini, les cabinets britanniques ont été assaillis de protestations continuelles, souvent revêtues d'un caractère menaçant, au sujet de prétendus encouragements donnés par eux à l'assassinat politique. La chute de Palmerston sur le bill relatif aux conspirations n'était pas pour encourager ses successeurs à restreindre le droit d'asile, non plus que l'acquittement par le jury du docteur Bernard, impliqué dans l'attentat d'Orsini sur la personne de Napoléon III. Dans ces dernières années le gouvernement russe a renouvelé ses tentatives auprès des cabinets français et anglais pour les amener à sévir contre les conspirateurs nihilistes domiciliés à Paris et à Londres, mais ce dernier a toujours fait la sourde oreille.
Plus encore que cette question des réfugiés politiques, les récents agissements de la Russie à Batoum ont fortement contribué à aigrir les rapports entre elle et l'Angleterre, en justifiant l'opinion généralement répandue chez nous, qu'aucune foi ne doit être
ajoutée aux engagements, même les plus solennels, pris par le gouvernement russe. Ceux qui considèrent la déclaration relative à Batoum comme un acte spontané n'ont jamais lu les protocoles du congrès de Berlin. Ils y auraient vu que l'Europe entière avait interprété la promesse de la Russie, consentie par elle pour éviter la rupture des négociations, comme impliquant, ainsi que le disait lord Beaconsfield, « la transforma^ tion d'une place forte disputée en un port libre, ouvert au commerce international ». Il est vraiment oiseux de prétendre démontrer que la Russie n'a pas manqué dans celte circonstance à un engagement formel, alors que son manque de parole est, au contraire, aggravé du caractère soi-disant volontaire de cet engagement. Dans les affaires de l'Asie centrale, le gouvernement russe a également fait preuve à maintes reprises d'une mauvaise foi qui a exaspéré le sentiment national anglais. La première fois qu'il ait manifestement manqué à ses engagements vis-à-vis de l'Angleterre, c'est quand il s'est agi de l'occupation d'Hérat par la Perse, dont, chose singulière, un cabinet britannique conservateur devait quarante ans plus tard prendre lui-même l'initiative. La duplicité déployée alors par le comte Simonich a été depuis imitée en plusieurs occasions. Les promesses faites en 1869 à lord Clarendon par le prince Gortschakoff, relativement à l'évacuation de Samarkand, ont été violées; de même celles faites à lord Granville au sujet de l'expédition de Khiva; aucun compte n'a été tenu du mémorandum communiqué en 1875 à lord Derby sur la question de
l'Attrek, qui marquait alors la frontière, pas plus que des assurances réitérées données par la Russie en ce qui concerne Merv. Jamais on ne saura d'une façon bien complète par quelles intrigues la Perse a été amenée graduellement à l'abandon du désert turcoman et soumise chaque jour davantage à l ? influence russe; mais il est au moins un enseignement à tirer de ces faits, c'est que l'Angleterre n'a rien à gagner au jeu des traités secrets. En 1878, les propositions faites à la Perse en vue de l'occupation d'Hérat ont été aussitôt communiquées à la Russie; mais la Russie s'est bien gardée de laisser connaître à l'Angleterre les articles secrets par lesquels le shah cédait au tsar le territoire de Sarakhs. La vérité est que la Perse ne croit au gouvernement britannique ni la volonté, ni le pouvoir de la protéger contre la Russie. La Turquie est dans les mêmes sentiments et l'Afghanistan aurait marché dans une voie analogue, si l'intégrité de son territoire n'avait pas été assurée par une garantie directe. C'est encore une autre occasion de froissement entre la Russie et la Grande-Bretagne que cette question de la frontière afghane dont, depuis un temps assez long, la solution n'a guère fait de progrès. La ligne de délimitation entre l'Héri-Roud et l'Oxus est encore en litige, ainsi que celle de l'Oxus supérieur, et le gouvernement russe ne cesse de causer des embarras à l'émir par ses intrigues à Balkh et dansleBadakshan. Sans doute, il existe dans la masse du peuple russe une certaine animosité contre les Anglais, mais qui n'est pas comparable à la haine nationale pour les Aile-
mands, moins forte môme que l'aversion généralement ressentie pour nous par les Français. Et cependant, à considérer l'esprit de l'armée et celui des classes dirigeantes dans les deux pays, il n'y a pas de doute à élever sur l'antipathie mutuelle qui les sépare. Dans l'empire russe comme dans le Royaume-Uni, l'emblème national est Saint-Georges terrassant le dragon; mais, depuis un demi -siècle, ici le dragon représente la Russie et là il personnifie l'Angleterre. Chez nous, les dangers de la situation au point de vue militaire sont généralement mal appréciés. On croit volontiers, d'une part, que nous pourrions aisément si nous le voulions, nous fondant sur les termes de la convention angloturque, défendre contre les Russes la Turquie d'Asie et Constantinople, en même temps que les harceler dans la Baltique, la mer Blanche et la mer Noire; d'autre part, qu'il ne leur serait pas difficile d'envahir* l'Inde. Nous croyons pouvoir affirmer qu'il y a là une double erreur. Abandonnée à elle-même, l'Angleterre est impuissante à protéger la Turquie et elle n'a pas de prise sur la Russie d'Europe; mais, d'un autre côté, elle peut pour le moment se sentir en sécurité quant à une attaque des Russes sur leur empire asiatique. Sans doute, ils l'ont emporté dans l'affaire d'Ilérat et nous devons admettre la possibilité de les y voir établis quelque jour. Mais, dans leur marche de ce point sur l'Inde, les chances seraient renversées, car, en s'éloignant des pays soumis à leur domination ou à leur influence, ils auraient à s'enfoncer dans des régions absolument hostiles.
Il est téméraire à un écrivain qui n'est point un soldat d'émettre un avis sur une question au sujet de laquelle sont divisés les plus éminents des chefs militaires. Dans l'armée anglaise, on croit généralement à la possibilité d'une formidable invasion de l'Inde, que la plupart des officiers russes jugent au contraire impraticable. Mais les écrivains militaires étant volontiers enclins à envisager dans un sens pessimiste les affaires de leur propre pays, il est bon de consulter sur ce point ceux qui sont désintéressés dans la question; or je dois reconnaître qu'ils sont en contradiction avec ma manière de voir personnelle. Us ne considèrent pas un mouvement sur l'Inde comme présentant toutes les difficultés qu'y trouvent les Russes euxmêmes. Ils estiment que deux colonnes russes partant l'une de l'Oxus, l'autre du Caucase, et opérant leur jonction à Sarakhs, pourraient sans peine occuper Hérat et pousser la voie ferrée presque jusqu'à ce point, avant que les Anglais fussent parvenus à mettre 40,000 hommes à Quetta, tandis qu'un troisième corps se porterait vers l'Inde par la route plus difficile du sud, de la frontière sibérienne à Balkh. L'Angleterre eût-elle renoncé à toute démonstration belliqueuse en Europe et dans le Pacifique, afin de concentrer dans l'Inde toutes ses ressources, il lui faudrait trois mois, du jour de la déclaration de guerre, pour mettre en ligne un autre corps de 40,000 hommes venant de la mère patrie. A cet égard, les calculs des écrivains militaires en question pourraient bien cependant se trouver modifiés par les réformes qu'a promises à bref
délai le département de la guerre en vue d'une mobilisation rapide de deux corps d'armée.
On dit encore qu'il nous serait possible, avec le concours des goorkhas et autres corps spéciaux, d'empêcher les troupes indigènes de se retourner contre nous, voire de les employer au maintien des communications, mais que leur valeur militaire est trop inférieure pour qu'elles puissent être utilisées dans les opérations actives. Les Russes étant infiniment mieux informés sur notre position dans l'Inde que' nous ne le sommes sur la leur dans l'Asie centrale, il leur serait facile avec de l'argent de désorganiser notre service de chemins de fer et d'obstruer nos lignes de communication et ils arriveraient, sans rencontrer de notre part ni de celle des Afghans de résistance sérieuse, jusque sur le Helmund ou aux environs de Kandahar, où s'opérerait la concentration de notre armée. Pouvant tirer du Caucase un contingent pour ainsi dire illimité, ils jetteraient sur le haut Moorgheb des forces considérables, rapidement transportées par le tramway à vapeur dont la construction jusqu'à la frontière est poussée activement à travers un pays plat, et l'Angleterre n'aurait à leur opposer que 80,000 hommes et 200 bouches à feu *. Ce contingent d'artillerie pourrait-il même être fourni par les armées de l'Inde et de la métropole, après les réduc-
1. Comme exemple des sacrifices que la Russie ne craint pas de s'imposer pour rétablissement de voies ferrées dans l'Asie centrale, on peut citer ce fait qu'une canalisation de plusieurs centaines de kilomètres a dû être pratiquée dans le but d'amener sur les lieux l'eau nécessaire au fonctionnement des machines.
tions si imprudemment apportées à ce service en ces derniers temps? Si nous n'avions contre nous que la seule Russie, nos troupes auraient libre passage par la Méditerranée ; mais dans l'éventualité d'une coalition dont ferait partie l'Italie ou la France, cette voie nous serait fermée et il nous faudrait faire le tour par le Cap. Quant à prétendre, le cas échéant, défendre contre la France nos positions en Egypte, ce serait alors renoncer à toutes opérations dans l'Inde, car nous n'aurions plus de forces disponibles à envoyer en Asie. Relativement aux troupes indigènes de l'Inde, on les considère comme trop peu sûres pour que les quelques régiments capables de se mesurer avec les Russes, c'est-à-dire les goorkhas et l'élite de la cavalerie du Pendjab, puissent être sans danger envoyés hors du territoire, ou, s'ils l'étaient, force serait alors de les remplacer par un nombre équivalent de soldats anglais, pour maintenir les communications et tenir en respect la masse des cipayes ordinaires. La colonne russe venant de Balkh, avec de l'artillerie légère seulement, occuperait le pays de Kaschmyr et menacerait le Pendjab, ce qui nécessiterait le renforcement des postes de la frontière et de la garnison de Peschavoor; mais la lutte décisive aurait pour théâtre les environs de Kandahar. La Russie, dit-on encore, ayant pour elle le prestige du rôle offensif, se concilierait les sympathies de la population hindoue. Les excellents cavaliers turcomans qui, quoique musulmans fervents, sont absolument Russes d'inclination, masqueraient la marche en avant des troupes impériales et feraient
RUSSIE. ni
auprès des indigènes de la propagande en leur faveur. L'organisation du protectorat russe dans l'Asie centrale passe pour donner des résultats merveilleux et les princes hindous inclineraient à croire que, sous l'autorité du tsar, les coutumes indigènes seraient plus respectées que sous la domination de l'impératrice des Indes. Il paraît que le dernier maharajah de Kaschmyr était à la solde de la Russie et j'ai moimême connaissance d'intrigues nouées récemment par le gouvernement russe avec des princes déposés et exilés du Pendjab.
Telles sont les vues émises par la plupart des écrivains militaires d'Europe sur la situation respective de l'Angleterre et de la Russie en ce qui concerne l'Inde. Je n'hésite pas à dire qu'elles me semblent entachées d'inexactitude et d'exagération. J'ai des raisons de croire les princes hindous plus favorables à lia suprématie britannique qu'à l'influence russe. Je doute que les Russes puissent trouver plus de quelques centaines de cavaliers turcomans en état de fournir une longue campagne. Je crois surtout plus difficile à la Russie de se procurer le train énorme nécessaire pour la marche en avant de 100,000 hommes depuis Hérat jusqu'à Kandahar, qu'à l'Angleterre de mettre en ligne les 80,000 hommes très suffisants pour tenir en respect ces 100,000 Russes venant du Caucase et les 20,000 qui s'avanceraient par le Turkestan. Sans doute, le recrutement de la quantité de chameaux et de mules qu'exige le passage d'une grande armée à travers le désert est surtout une question d'argent;
encore faut-il que, pour une organisation aussi considérable, les mesures requises soient prises des années à l'avance, sans parler de certains obstacles que l'argent ne suffit pas à surmonter.
En fait, l'Inde ne sera sérieusement menacée qu'après quelque révolution* à Hératouà la suite d'habiles manœuvres auprès d'Ayoub-Khan qui permettraient aux Russes de jouer dans le pays le rôle de pacificateurs. Installés alors dans la vallée d'Hérat, à laquelle ils rendraient par un système d'irrigations sa fertilité primitive, ils pourraient, en quelques années, faire une solide base d'opérations de ce pays, qu'au moyen de voies ferrées ils relieraient à la fois au Turkestan et à la mer Caspienne. Selon toute probabilité, Hérat sera pris un jour par surprise, car, bien que quelques apparences de fortifications y aient été construites depuis peu, cette place n'est pas couverte par un nombre suffisant de forts détachés et elle ne saurait opposer de résistance sérieuse. Mais on n'en est pas encore là. Malgré qu'il ait longtemps séjourné en Russie, le souverain actuel de l'Afghanistan n'a jamais eu de sentiments russophiles et, au cas d'une agression russe, l'Angleterre peut faire fonds sur sa fidélité. Il nous demanderait des armes, s'efforcerait de défendre Hérat et mettrait des forces considérables en ligne avec les nôtres à Giriskh et à Kandahar. C'est un puissant monarque et un homme intelligent. Il ne faut cependant pas oublier qu'il est affligé d'une grave maladie interne ; sa fin ne fût-elle pas hâtée par le poison, il n'est pas destiné à une longue vie et sa mort pourra bien changer la face
des choses. D'autre part, Hérat est une place isolée, dans une position excentrique, et avec une « mobilisation » à pied qui durerait six mois — si l'on peut employer ce terme ambitieux à propos des armées de l'émir — les Afghans ne sauraient guère la secourir d'une façon bien efficace. Ils mettraient plus de temps à se porter sur Hérat de Kandahar ou de Kaboul, qu'il n'en faudrait aux troupes britanniques pour se transporter des côtes d'Angleterre à Giriskh.
Dans la dernière de ces études, j'aurai à considérer s'il n'est pas devenu indispensable pour la Grande- Bretagne de procéder à une refonte complète de ses institutions militaires dans un sens plus moderne, la mettant en état, sans augmenter ses charges budgétaires, de faire mieux face à ses obligations, telles par exemple que la défense de la frontière afghane à laquelle elle se trouve désormais absolument engagée. Au prix des grands efforts que nous coûterait une lutte avec la Russie, une attaque sur Vladivostock •ne serait qu'une question de temps. Eussions-nous même à envoyer dans l'Inde toutes nos forces disponibles pour les porter sur Kandahar, la milice incorporée et les nouvelles troupes levées sur le territoire de la mère patrie donneraient en quelques mois des ressources suffisantes pour une expédition de ce genre.
Ceux qui ne croient pas les Anglais assez forts pour se maintenir sur la frontière afghane ont compris combien était sage notre occupation de Port-Hamilton et ont été surpris de nous voir l'abandonner. S'étendant furtivement le long de la côte, après l'annexion du dis-
trict de Vladivoslock et de l'archipel saghalien du côté du Kamtchatka, les Russes avaient tourné leurs regards vers la Corée. C'est dans le but de pouvoir, avec ou sans l'alliance chinoise, les attaquer de ce côté que nous avions pris Pon-Hamilton comme base éventuelle d'opérations. Sans doute l'occupation en temps de paix de stations désolées, dans des parages exposés aux tempêtes, impose à la marine de pénibles sacrifices. Il n'en est pas moins vrai que c'est un acte de folie insigne d'avoir abandonné Port-Hamilton sans aucune garantie, sans s'assurer que la Chine y élèverait des défenses sérieuses et qu'elle nous continuerait son amitié, alors qu'on avait là un point de pénétration dans cet empire russe à peu près invulnérable d'autre part. Nous avons un intérêt vital à posséder dans le rayon de Vladivostock un dépôt de charbon dont, dès l'ouverture des hostilités, nous ferions une place de guerre pour la protection de notre trafic avec la Chine, qui servirait en même temps à prévenir un coup de main sur nos colonies, deviendrait plus tard la tête de ligne du chemin de fer du Canada au Pacifique, enfin qui serait une base d'opérations offensives d'où partirait notre principal effort contre la Russie. Mais il est clair que, pour cela, il faut un point fortifié et dont la défense ne dépende pas uniquement de la présence d'une division navale. Peut-être pourrionsnous séduire le Japon par l'offre de l'ile de Saghalia, qu'il nous serait facile de ravir à la Russie, et nous procurer ainsi une alliance précieuse. Mais le concours essentiel entre tous est celui de la Chine ; quelque prix
qu'elle y mette, la cession de nos conquêtes dans le Pacifique et sur l'Amour ou celle de la haute Birmanie, il est du plus haut intérêt pour l'Angleterre de se l'assurer. Les intérêts asiatiques du Royaume-Uni et ceux de l'Empire du Milieu sont identiques et ils sont également menacés par la Russie ; quant aux relations commerciales qui les unissent, il n'est pas deux autres nations entre lesquelles il en existe d'aussi étroites. Une alliance permanente entre l'Angleterre et la Chine s'impose donc de toute évidence. Que l'influence allemande augmente à Pékin, le gouvernement britannique ne saurait en prendre ombrage ; c'est le choix des successeurs de sir Robert Hart qui sera en tous temps la pierre de touche de l'ascendant britannique dans les conseils du Fils du Ciel.
Il faut pourtant conclure et voici où j'en arrive. Si l'on tient compte du patriotisme du peuple russe, si l'on admet — et c'est .hors de doute — qu'au premier appel de guerre le nihilisme disparaîtrait et tous les cœurs seraient unis dans la fidélité au tsar, si Ton considère combien sont formidables la puissance défensive de la Russie en Europe et sa puissance offensive en Asie, au point de vue d'un mouvement du Caucase sur l'Inde, on est amené à envisager l'éventualité d'un conflit anglo-russe non seulement comme une terrible calamité dont serait frappée l'Europe, mais comme une redoutable épreuve à laquelle seraient mises les forces de la nation britannique. Cependant je maintiens — et j'espère pouvoir le démontrer plus tard — qu'en fin de compte et fussions-nous même abandon-
nés à nos seules ressources, l'issue de la lutte nous serait favorable; je crois qu'au prix, il est vrai, d'un effort surhumain, nous pourrions nous maintenir, à Kandahar, prévenir les soulèvements dans l'Inde et repousser toute tentative d'invasion de ce côté. Je reconnais sans doute que, si la Turquie était menacée, elle ne devrait pas compter sur nous pour lui porter secours et que, contre toute autre puissance, nous serions incapables de défendre l'Egypte aussi bien que de maintenir nos communications par la voie méditerranéenne. Mais d'un autre côté, avec l'Inde, Maurice et le Cap comme point d'appui, il nous serait possible de porter la guerre sur le territoire ennemi dans le bassin du Pacifique, d'y saper par la base la puissance russe et peut-être d'arracher à l'empire les provinces qu'il a conquises dans ces régions.
N'en déplaise à lord Randolph Churchill, le moment serait mal choisi pour le gouvernement anglais d'apporter des réductions aux forces défensives de l'empire. 11 ne faudrait pourtant pas pousser trop loin l'optimisme. Depuis quelque temps, les partis jouent un peu trop dans un intérêt parlementaire avec les questions de défense nationale. Voici, par exemple, la marine. Les libéraux sont-ils aux affaires, les tories ne cessent de clamer contre l'insuffisance de la flotte ; mais lorsque leur tour arrive de prendre le pouvoir, le premier lord de l'amirauté nous déclare aussitôt que les forces navales britanniques sont équivalentes à celles de trois autres puissances réunies. De même, quand il s'agit d'apprécier le plus ou moins d'opportunité qu'il y a
à occuper Port-Hamilton et, en général, à fortifier nos
stations de ravitaillement. Et ce n'est pas les seuls intérêts de la flotte qu'il convient d'avoir en vue désormais. Quoi que Ton en puisse penser, il est incontestable qu'aujourd'hui l'Angleterre n'est plus une puissance exclusivement maritime. L'occupation, à mon sens trop prolongée, de l'Egypte nous impose de lourdes charges militaires et, quand même le gouvernement britannique passerait outre à la convention angloturque, n'avons-nous pas d'autres intérêts à sauvegarder par les armes? La défense de l'Inde n'est-elle pas déjà considérée, dans les cercles militaires étrangers, comme au-dessus de nos forces et, chez nous-mêmes, les hommes spéciaux ne pensent-ils pas qu'elle nécessiterait pour le pays un effort considérable? La question encore pendante de la frontière dans l'Asie centrale est pour l'Angleterre une source permanente d'inquiétude et il ne semble pas qu'elle fasse de grands progrès; du moins la curiosité parlementaire est-elle peu satisfaite sur ce point par les communications officielles. En attendant, les Russes sont solidement retranchés à Zulfikar et à Akrobat. Sans doute, il y a lieu d'espérer que, pour le moment encore, la redoutable calamité d'une guerre, non seulement entre l'Angleterre et la Russie, mais entre n'importe quelles autres puissances, pourra être épargnée à l'Europe. Mais ce n'est pas un moyen d'assurer la paix que d'agir avec la faiblesse montrée par le gouvernement anglais dans l'affaire des Nouvelles-Hébrides, et ceux qui président aux destinées du Royaume-Uni ont mieux
à faire pour le servir que de rogner des liards sur les budgets de la guerre et de la mariné. En ce qui concerne spécialement l'armée britannique, nous serions entraînés trop loin si nous voulions discuter ici les principes qui devraient présider à sa réorganisation ; nous reviendrons sur ce point dans la dernière de ces études. Il suffira aujourd'hui de dire que la réduction apportée en février à l'effectif de notre artillerie à cheval doit être considérée non seulement comme un coup mortel porté à la garantie par l'Angleterre de la neutralité belge, mais encore comme un encouragement pour les Russes à prendre l'offensive en Asie. On sait en effet que l'artillerie de campagne en général, et en particulier l'artillerie à cheval, est de toutes les armes. la plus difficile à improviser sous le coup de la nécessité du moment.
À l'heure où parait cet article 1 expire le compromis douanier entre l'Autriche et la Hongrie, sur lequel était fondé le système financier de la monarchie austrohongroise. La retraite du ministre des finances hongrois et la conclusion de nouveaux arrangements entre l'empire cisleithan et le royaume transleithan, sur les bases proposées par M. Tisza, ne constituent pas seulement pour celui-ci une victoire remportée sur le comte Szapary, mais encore un accroissement considérable de pouvoir qui en fait le maître de l'empire. Sa situation dans le cabinet hongrois dont il détient, soit officiellement, soit virtuellement, la plupart des départements, est analogue à celle qu'avait en Angleterre Wellington, quand un journal comique représentait les ministres réunis en conseil, chacun avec le nez
légendaire du « duc de fer ». Ce même M. Tisza dont, lors de son accession au pouvoir il y a une douzaine
1. Publié dans la Fortnightly Review et dans la Nouvelle Revue du l tr avril.
d'années, la chute avait été prédite à bref délai, a vu depuis cette époque sa situation se consolider de jour en jour.
Aujourd'hui les deux grandes fractions de la monarchie austro-hongroise ont pris de sérieuses mesures de défense. La landwehr et les honveds ont reçu des armes, la landsturm a été équipée; les fortifications de Gracovie, auxquelles travaillaient en février un grand nombre d'ouvriers civils, sont terminées. Depuis longtemps la nécessité s'imposait de ces préparatifs militaires, qu'avaient seuls retardés des embarras financiers. Néanmoins, même sous l'empire de la terreur causée dans le pays par la récente concentration sur la frontière galicienne de corps considérables de cavalerie russe — fait nié officiellement par le gouvernement autrichien, qui en connaît pourtant bien la réalité — les crédits accordés par le parlement sont inférieurs, toute proportion gardée, à ceux que le cabinet roumain a obtenus de sa Chambre des députés.
Quand l'on cherche à se rendre un compte exact de la situation de la monarchie austro-hongroise, ou se heurte à un obstacle qui n'existe pas au même degré chez les autres puissances : ni le langage du gouvernement, ni celui de la presse ne fournissent d'indications certaines. Si forts, si populaires, si sûrs de leurs majorités parlementaires que soient les hommes actuellement au pouvoir — le président du conseil hongrois, M. Tisza; celui du conseil autrichien, le comte Taaffe; le ministre des finances, M. Kallay;
celui des affaires étrangères, le comte Kalnocky — ils n'en sont pas moins obligés par les difficultés de la situation de se tenir sur une extrême réserve et de bannir la franchise de leurs discours. Quant à la presse, plus influente à Vienne qu'en aucune autre capitale européenne — il suffit de nommer la Fremdenblatt et la Neue Freie Press, dont la réputation est universelle — et représentée à Buda-Pesth par un organe ' extrêmement puissant, le Pester Lloyd, le ton en est essentiellement différent, selon qu'elle est autrichienne ou hongroise. Où trouver alors des données sur la politique future de l'empire quand on sait, en outre, que ces feuilles passent toutes pour avoir un caractère plus ou moins officieux?
Cette contradiction permanente s'explique aisément
quand on songe au désaccord qui règne en réalité entre l'Autriche et la Hongrie, et au fait que ni l'une ni l'autre ne savent bien exactement où elles vont. Tant par tradition qu'à cause des souvenirs de 1848-1850 et des périls auxquels l'expose son isolement au milieu d'une masse considérable de Slaves, la Hongrie est résolument antirusse, par conséquent belliqueuse. L'Autriche n'éprouve pas moins d'aversion pour la Russie, mais ses tendances sont plus pacifiques, et elle s'accommoderait volontiers de quelque replâtrage qui, s'il n'était pas destiné à être éternel, lui assurerait du moins la tranquillité pour un certain temps.
Laquelle de ces deux politiques finira par prévaloir? Là est le point obscur. Chaque année, l'élément parlementaire prend plus d'importance dans le gouverne-
ment; mais ce n'est qu'une source de difficultés de plus. Le peuple magyar est essentiellement militaire, fier de son roi et de son armée. Les Croates du Banat partagent sur ce point les inclinations des Hongrois, qu'ils détestent d'ailleurs cordialement, à ce point que la Diète d'Agram est pour le royaume de Hongrie une véritable épine au pied. Les Tchèques et les Polonais manifestent aussi du dévouement au souverain et de la sympathie à l'armée, quoique dévorés du désir de voir la Bohême et la Galicie érigées respectivement en royaumes, ce qui ferait de l'empire autrichien une quadruple monarchie. Mais ce loyalisme et ce sentiment militaire qui, jusqu'à présent, avaient donné de la cohésion à l'agglomération austro-hongroise, sont aujourd'hui minés par l'extension toujours croissante de l'influence parlementaire, et les ministres se trouvent continuellement tiraillés en tous sens par des coalitions de minorités formant des majorités de hasard/ sans homogénéité et sans ligne politique définie. Ils sont donc contraints de tourner les difficultés, comme le fait le comte Taaffe — dont les origines irlandaises sont peut-être un peu lointaines pour qu'on puisse leur attribuer ses tendances fédéralistes — et ils se laissent entraîner à d'incessantes concessions aux nationalités et à de nouvelles particularisations parlementaires, lesquelles ne peuvent qu'accentuer l'antagonisme existant entre l'Autriche et la Hongrie.
Ce qu'il faut à l'Autriche, c'est la tranquillité : d'abord et avant tout à cause de l'état de ses finances, ensuite parce qu'au point de vue militaire elle est
impuissante à soutenir une lutte contre la Russie. Sa situation intérieure lui impose, à d'autres titres, la nécessité de se maintenir en paix. Le mélange au sein de l'empire autrichien des races slave et germanique, dans le royaume hongrois des éléments slave, magyar et roumain, d'une part; d'autre part, la division religieuse qui existe entre la majeure partie de l'ancienne Autriche, la Croatie et la Bohême, profondément catholiques, tandis qu'une forte proportion de Magyars sont attachés au protestantisme, voilà sans doute pour la monarchie austro-hongroise des sûretés contre les convoitises des deux plus puissants de ses voisins. Mais en même temps, il en résulte pour elle, au point de vue gouvernemental, d'immenses difficultés. Assu*rément l'Allemagne ne saurait songer à s'annexer les quatre à cinq millions d'Allemands de l'archiduché d'Autriche, du duché de Styrie, de la Carinthie, de l'archevêché de Salzbourg, du Tyrol septentrional, dont elle est séparée par les populations à tendances essentiellement slavophiles du margraviat de Moravie et du royaume de Bohême. Le prince de Bismarck sait fort bien que, le jour où ils seraient incorporés à l'Allemagne, les Tchèques se tourneraient vers la Russie. Il ne peut pas non plus souhaiter d'aggraver encore les difficultés religieuses de l'empire germanique, en y introduisant un élément catholique aussi important que celui de l'Autriche allemande et des territoires intermédiaires, ni de fortifier le socialisme qui le menace, en y ajoutant l'appoint de celui des faubourgs de Vienne. De même, la Russie, qui ne ferait qu'une bou-
chée des Rulhènes de la Galicie orientale et d'une partie de la Bukovine, qui, quoique plus difficilement, pourrait encore absorber les populations slaves catholiques et les Juifs de la Galicie occidentale, la Russie, dis-je, trouverait d'une digestion malaisée les Magyars de la plaine hongroise, les Roumains, et les Saxons de l'ancienne principauté de Transylvanie. Or, pas plus la Russie que l'Allemagne ne peuvent enjamber, l'une la Bohème, la Moravie et une fraction de la Silésie, peuplées de sept millions de Slaves, pour aller dans l'Autriche centrale, l'autre les provinces magyares et roumaines pour donner la main aux Croates du Banat et aux Slavons de Dalmatie. Si l'on considère les nationalités au point de vue de la conquête, l'excellent professeur berlinois Kiepert, qui fait loi en matière ethnographico-géographique, peut être considéré comme le sauveur de la monarchie austro-hongroise.
Mais ces divisions, qui sont pour elle une garantie contre les ambitions de ses voisins, ont un revers de médaille. Si elles assurent la prolongation d'existence d'un tout appelé empire d'Autriche, d'un autre côté, elles sont une source permanente de faiblesse intérieure pour cet État composé d'éléments discordants, dont chacun est sollicité du dehors par de puissants amis, avec lesquels il entretient de continuelles intelligences. C'est là ce qui fait de cette puissance la plus difficile du monde à gouverner et celle qui est le plus intéressée au maintien de la paix. C'est par nécessité, non par choix, qu'elle a accepté l'alliance de l'Allemagne . et celle de l'Italie et, bien qu'elle ne semble pas en
retirer de grands avantages directs, on peut tenir pour certain qu'elle y persistera longtemps encore. Il est une seule éventualité qui pourrait compromettre la solidité de son alliance avec l'Allemagne : voyant cette puissance prise en flanc par la Russie d'un côté, de l'autre par la France, et juste assez forte pour tenir tête à ces deux adversaires, l'Autriche entrerait-elle dans la- voie des concessions à l'égard de la Russie, plutôt que de tirer l'épée?
11 y a quelques mois, certains hommes politiques anglais, téméraires et d'humeur batailleuse, inclinaient à croire que la perspective d'une alliance avec la seule Angleterre suffirait pour mettre fin aux tergiversations de l'Autriche. Je m'efforcerai de montrer, dans les études consacrées à l'Italie et à la Grande-Bretagne, qu'autant l'alliance italienne est précieuse à l'Autriche, autant l'alliance anglaise — et cela pour les motifs d'ordre militaire parfaitement connus des hommes d'État autrichiens — est dénuée de valeur pour elle. Mieux lui vaudrait à coup sûr une alliance avec la Roumanie. La puissance maritime de l'Angleterre ne saurait être d'aucune utilité à l'Autriche pour lui épargner les conséquences immédiates d'une guerre et, pendant les deux mois qui suffiraient probablement aux Russes pour leurs opérations, nos forces militaires ne compteraient pas. Les Roumains, au contraire, mettraient en ligne dès le début 150,000 hommes parfaitement commandés et exercés, dont la solidité au feu est comparable à celle des troupes allemandes.
L'intérêt qui s'attache à une comparaison des forces respectives de la Russie et de l'Autriche, entre lesquelles un conflit prochain semble inévitable, est augmenté encore, au point de vue anglais, de cette considération que nous sommes exposés à soutenir un jour, contre la première de ces puissances, une luttç pour laquelle il nous serait évidemment avantageux d'avoir le concours de la seconde* Les événements, je le crains, donneront tort à ceux qui jugent l'Autriche en état de résister à la Russie, aussi bien qu'à ceux qui croient, d'autre part, le grand empire du Nord invulnérable aux armes britanniques. Les écrivains spéciaux emploient bien des méthodes différentes pour supputer les forces militaires des diverses nations européennes, et il n'est pas facile d'arriver à une moyenne raisonnable. Pour l'Italie, par exemple, on se trouve en présence d'un élément inconnu. Les Italiens prétendent posséder un effectif supérieur de plus du double à celui de l'Autriche et dépassant de 100,000 hommes celui de l'Allemagne. Pure fantaisie statistique, absolument contredite par les discours du général Ricotti, autorité compétente assurément en la matière, et qui doit connaître à fond l'armée, à l'organisation de laquelle il a lui-même beaucoup contribué autrefois. Il parle en effet de la mobilisation possible de douze corps d'armée, soit 500,000 hommes en tout, chiffre fort éloigné des 2,862,000 que donnerait l'évaluation dont il était question tout à l'heure. Une considération à faire entrer en ligne de compte est la valeur militaire de l'armée italienne qui est fort discutée.
Je ne mets pas en doute l'intrépidité personnelle des soldats, amplement démontrée par les récents événements d'Abyssinie; mais la capacité des cadres d'officiers est sujette à caution. Les critiques militaires les plus autorisés reprochent aux officiers italiens de manquer de ferrhelé et disent d'eux qu'ils savent se faire battre bravement, mais sont incapables de remporter des victoires. C'est un point à vérifier.
A mon sens, il est difficile d'accorder une valeur militaire égale aux armées russe, autrichienne et allemande. Aucun observateur expérimenté ne saurait soutenir aujourd'hui la supériorité de l'armée austrohongroise sur celle de la Russie, question de nombre mise à part. Il est des gens qui croient à la pénurie d'officiers dans l'armée russe; mais c'est là un vieux souvenir d'Inkermann, et il ne faut pas fermer les yeux sur les progrès réalisés depuis 1878. Quant aux Autrichiens, ils n'ont plus de ces grands généraux qui commandent la confiance des troupes. En négligeant d'ailleurs les considérations relatives à la qualité, que nous reconnaîtrons, si l'on veut, égale entre les armées russe et autrichienne, il en est d'autres qui peuvent nous guider dans nos appréciations. Ainsi, nous savons que le budget militaire de l'Autriche est un peu supérieur à celui de l'Italie et inférieur de plus d'un tiers à celui de l'Allemagne. La proportion est la même entre ces trois armées pour le chiffre des effectifs sur le pied de paix et pour le nombre des bouches à feu. Ce sont là de sérieux critériums et, si on les applique à l'appréciation des forces russes, on est
amené à conclure qu'elles sont équivalentes à celles de l'Allemagne et de l'Autriche réunies. En ce qui concerne la Russie, les chiffres budgétaires sembleraient pourtant contredire mon assertion. En effet, si Ton considère la valeur actuelle du rouble — qui ne dépasse pas 2 fr. 05 — les sommes consacrées annuellement par le gouvernement russe à l'entretien de ses armées de terre seraient inférieures aux 750 millions de francs qui représentent les 'budgets militaires réunis de l'Autriche et de l'Allemagne. Mais comme je l'ai dit dans le chapitre précédent, il est en Russie bien des dépensas militaires qui ne sont pas supportées par le département de la guerre. En ce qui coucerne les effectifs de paix, ceux de la Russie montent au chiffre de 850,000 hommes, suivant certaines appréciations, et de 890,000 à mon sentiment personnel, défalcation faite des troupes de police et du corps douanier, mais volontaires d'un an compris ; tandis que le total de ceux de l'Allemagne et de l'Autriche ne s'élève pas à plus de 749,000. Quant à l'artillerie de campagne, dans l'armée russe elle reste un peu audessous du chiffre donné par l'addition de celles dès deux autres puissances; mais, en revanche, le contingent de cavalerie y est infiniment plus considérable. Je dois donc maintenir cette assertion, qui sera sans doute vivement contestée : la Russie est aussi forte que l'Allemagne et l'Autriche réunies, et de deux à trois fois plus forte que cette dernière. 11 est vrai que ses forces sont disséminées dans un territoire immense ; mais la majeure partie de ce territoire n'ayant pas
besoin d'être gardée, elle peut facilement jeter sur l'Autriche la moitié de ses troupes , le reste suffisant amplement à occuper la Pologne et le Caucase.
Malgré les dépenses considérables qu'ils ont faites
en grande, hâte durant ces derniers mois, les Autrichiens n'ont pas encore pris toutes les mesures défensives que leur impose l'existence d'une très longue frontière, purement nominale, commune avec leurs formidables voisins. Même dans leur état actuel, Cracovie et Przemysl ne sont guère de ces places au moyen desquelles une armée inférieure en nombre pourrait défendre la Galicie. Ainsi que l'a fait obligeamment observer, dans le premier des traités stratégiques contemporains, un grand écrivain militaire étranger, « après avoir essuyé plusieurs défaites, l'armée austro-hongroise aurait la ressource de se retirer dans les forêts des Garpathes». « Il est vrai », ajoutet-il, « qu'alors la route de Vienne serait ouverte à l'ennemi. » Quant à sauver Vienne par une diversion qu'opérerait l'Allemagne sur le flanc de la longue colonne de marche des Russes, il n'y faut pas songer. Le jour en effet où l'Allemagne sortira de sa neutralité, elle aura la France sur les bras et sera bien assez occupée à défendre le Rhin. L'Italie seule peut secourir Vienne, en admettant que les Roumains restent neutres, et ce n'est pas gratuitement que l'Italie prêtera son concours : la monnaie dont il faudra la payer sera tout autre qu'une simple promesse de protection contre le parti du pape, à qui les Italiens ne prêtent plus le désir de rétablir le pouvoir temporel. On ne
s'explique guère que, même avec ses embarras financiers, l'Autriche ne fortifie pas sérieusement la frontière artificielle qui s'étend sur une ligne tortueuse de 1,158 kilomètres entre la Russie et les provinces galiciennes, à moins qu'elle n'ait pris son parti de perdre la Galicie ruthène en cas de guerre et de considérer les Garpathes septentrionales comme sa frontière du côté de l'est.
Loin de croire que je fais trop bon marché de la puissance militaire austro-hongroise, je pencherais volontiers vers une appréciation encore plus défavorable. Il pourrait bien en effet se trouver au sein de l'armée impériale des éléments rebelles à une lutte contre la. Russie, tels que les Russiens-Rouges et les Petits-Russiens de la Bukovine et de la Galicie orientale. Il n'est pas douteux que la domination de l'Autriche et celle de la Hongrie ne soient également impopulaires chez les Dalmates et les Croates. On a lieu de penser que ceux-ci, qui donnent à l'Autriche ses meilleurs soldats, ne consentiraient pas, quoique professant la religion catholique, à se battre contre les Russes, s'ils n'obtenaient la promesse d'une organisation fédérale, avec le couronnement à Agram de leur roi. Récemment encore, une partie de la presse de Bohême manifestait des sympathies russes dont le gouvernement pouvait à bon droit s'alarmer; cependant je croirais les Tchèques assez disposés à prendre les armes pour l'Autriche, quoique — ou peut-être parce que — soumis à un régime d'autonomie limitée. Le comte Taaffe leur a accordé l'extension du droit
de suffrage, l'accroissement de pouvoir du clergé, l'usage officiel de leur langue, une université tchèque ; mais ils ne sont pas au bout de leurs prétentions. Dans un des meilleurs ouvrages qui existent sur les armées européennes, le colonel Rau attribue l'infériorité militaire de l' Autriche-Hongrie et celle de la Grande-Bretagne, en comparaison avec l'Allemagne et la Russie, à la division des pouvoirs du commandement. En Angleterre, c'est la responsabilité partagée entre le secrétaire d'État et le commandant en chef. Dans l'empire autrichien, où cette division n'existe pas pour l'armée active, c'est la séparation de la landwehr autrichienne et de la milice honved ; avec un ministre de la guerre commun, l'Autriche et la Hongrie ont chacune leur ministre particulier de la défense.
L'empereur d'Autriche, qui a consacré à la réorganisation de l'armée austro-hongroise un labeur persévérant, passe pour être très satisfait des progrès réalisés dans ces derniers temps par sa cavalerie, au point de vue de la rapidité de mobilisation. Mais on pourrait dire que c'est fermer l'écurie quand le cheval est volé, car les Russes avaient à cet égard une avance considérable qu'ils conservent sans doute encore. Un grave danger résulte pour l'Autriche de la présence sur sa frontière d'une masse écrasante de ces nouveaux dragons russes, dont l'organisation réunit les avantages de la cavalerie à ceux de l'infanterie montée, et de l'existence, dans la Petite -Russie et dans le steppe du Don, de nombreuses réserves cosaques. Il serait à craindre que, quelques heures avant
I9Î DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA POLITIQUE liN EUROPE.
la déclaration de guerre, des hordes formidables de cavaliers russes ne fissent irruption en Galicie, pour y couper les voies ferrées. et les lignes télégraphiques, se dérobant aux coups des armées régulières, mais battant en brèche toutes les dispositions prises par l'Autriche en vue de la mobilisation, sans que la cavalerie austro-hongroise, fort inférieure en nombre, stationnée sur la frontière entre Cracovie et Lemberg dans des baraquements en bois, fût en état d'entraver leur action. C'est dans le but de parer à ce péril, de protéger les chemins de fer stratégiques de Galicie et de couvrir la concentration de son armée, "que l'Autriche a donné un accroissement considérable à l'effectif de ses troupes à cheval. Mais je ne crois pas qu'elle ait encore atteint la supériorité numérique qui constituerait pour elle la première des garanties de succès. Les dispositions* prises à cet égard par le département de la guerre consistent à placer sur la frontière des divisions de cavalerie indépendantes, dent les régiments sont maintenus à un effectif permanent qui est en réalité celui du pied de guerre, tandis qu'une mobilisation extrêmement rapide est assurée pour tous les corps de cavalerie stationnés à l'intérieur. Au reçu d'un ordre de marche, les troupes à cheval se porteront en masse sur la frontière, dans le plus bref délai, avec un effectif de 900 sabres par régiment. La grande difficulté est dans l'occupation permanente de la frontière par des forces considérables. Le climat de cette région est fort mauvais; il ne s'y trouve que peu de centres habités et, au
printemps, l'insalubrité des plaines de Galicie est extrême. Cependant l'Autriche y tient deux divisions de cavalerie, fortes de cinquante-quatre escadrons en tout, et la ligne de Vienne à Cracovie y transportera au premier signal de nombreux régiments. D'autre part — fait qui a été nié, mais qui résulte d'informations transmises par les juifs polonais au gouvernenement autrichien — les Russes ont récemment augmenté dans de fortes proportions les effectifs dé cavalerie stationnés depuis bien des années sur cette frontière. En réalité, l'Autriche ne saurait guère mettre en ligne pour le moment plus de 61,000 sabres au maximum, et ceux qui connaissent la force de l'armée russe comprendront combien ce nombre est insuffisant pour tenir tète même à la seule cavalerie régulière de la Russie, abstraction faite des Cosaques.
Étant donnée la situation que je viens de m'eflbrôer d'établir, il est assez oiseux de discuter le rôle que pourrait être appelée a jouer, en Europe, la monarchie austro-hongroise. Sans doute, elle paraissait désignée comme l'héritière de la Turquie; la protectrice d'une Grèce accrue de l'Albanie et de la Macédoine, des îles du littoral jusqu'à Constantinople et de la côte d'Asie Mineure ; l'amie de la Serbie et de la Roumanie ; la tête d'une confédération des Balkans, que §ais-je encore? Mais, par tempérament, l'Autriche est lente à se mouvoir et ses nombreuses difficultés politiques l'ont. rendue foncièrement timide. De plus, pour conquérir une telle situation, il lui faudrait devenir une
m DE L'ÉTAT ACTTEL DE LA POUTKJCE EN EUKOPE-
puissance absolument slave, dans laquelle Tchèques, Serbes et Croates, peut-être même Polonais de Gailicie,' auraient part an gouvernement avec les Magyars, transformation qui serait conforme ,à sa constitution ethnologique, mais à laquelle Allemands aussi bien que Hongrois sont déterminés à ne jamais consentir. Je vois l'avenir de l'Autriche sous un jour rien moins que favorable. Elle fera tout au monde pour éviter la guerre avec la Russie, mais elle n'y parviendra qu'au prix de cruelles humiliations. Se résolût-elle à tirer l'épée, elle n'en serait pas moins abaissée, et, de plus, elle perdrait pour le moins la Bukowine et la Galicie orientale.
Tenue en respect par la France, l'Allemagne est impuissante à intervenir en sa faveur. Pour obtenir l'appui de l'Italie, seule en état de sauver Vienne, il faudrait que l'Autriche sacrifiât le Tyrol méridional jusqu'à la limite tracée par la langue italienne, c'està-dire jusqu'à une dizaine de kilomètres de Botzen, et rien ne saurait coûter davantage à l'empereur et à nombre de patriotes autrichiens que de devoir le salut à l'Italie. En revanche, il est une prétendue menace pour l'Autriche dont aucun compte ne doit être tenu : je veux parler du désir prêté à l'élément allemand de sa population d'être absorbé dans l'empire germanique. Comme je l'ai exposé plus haut, les provinces allemandes de l'Autriche étant séparées de l'empire d'Allemagne par un territoire slave, dont la population porte à la race germanique une haine mortelle, pareille annexion serait impraticable. Le fait récent de
soixante et dix membres allemands de la Diète de Prague abandonnant leurs sièges suffit à montrer les sentiments qui, dans le royaume de Bohême, unissent les Teutons aux Tchèques. Les tendances particularistes sont tellement accentuées aujourd'hui en Bohême, que je m'attends à y voir ce livre interdit, parce que je n'écris pas Praha, à la tchèque, — quoique je me garde pourtant bien de faire usage du nom allemand Praag.
Il est malaisé, pour qui ne prend pas de part au gouvernement dota monarchie austro-hongroise, d'apprécier exactement les difficultés sans nombre auxquelles se heurtent les hommes d'État dans ce pays. ,t)ïi sait que l'empire cisleithan possède un Reichsrath
et dix-sept diètes provinciales. Dans la Haute et la Basse-Autriche, la Styrie, la Carinthie et le pays de Salzbourg, cela va tout seul ; mais il n'en est pas de même dans les autres districts. En ce qui concerne la Bohême, l'empereur finira probablement par s'en faire couronner roi, bien qu'il lui soit difficile de se prêter à la proscription de la langue allemande par les Tchèques, comme, dans certaines parties de la Hongrie, il s'est vu contraint par les Magyars à proscrire différets idiomes slaves. Mais que fera-t-il pour les autres provinces? Les Autrichiens sont aussi impopulaires en Istrie et en Dalmatie qu'ils le sont en Bohème, et laDalmatie est également un ancien royaume; faudra-t-il donc que François-Joseph se fasse couronner roi de Dalmatie, et ce nouvel État aura-t-il encore son ministère propre, sa langue officieille particulière,
ses lois distinctes? Qu'adviendra-t-il alors de Fiume, ce port soi-disant hongrois? La Galicie également, quoique ayant à certaines époques dépendu de la Pologne, a joui autrefois du rang de royaume ; l'empereur sera donc roi de Galicie, comme de Dalmatie et de Bohème? Et une fois la Galicie en possession de son autonomie, sera-t-elle polonaise ou ruthène? Sera-t-elle juive même, car, non seulement la population israélite y est considérable et puissante, mais elle y gagne du terrain tous les jours? Les Ruthènes de Galicie se plaignent aussi amèrement d'être opprimés par les Polonais, que les Croates d'être asservis aux Magyars. Et je n'en ai pas fini avec ces difficultés sans nombre. Il y a le margraviat de Moravie dont la population, en majeure partie tchèque, demandera à être annexée au royaume de Bohême. La Bukowine serait rattachée à la Galicie ou à la Transylvanie ; la Silésie autrichienne serait partagée entre les Tchèques de Bohême et de Moravie, d'une part, les Polonais, les Ruthènes ou les Juifs de Galicie, d'autre part. Mais que deviendra ce pays que, n'en déplaise aux pédants, je persiste à appeler le Tyrol? Trieste ira sans doute avec l'Autriche, Salzbourg et les districts septentrionaux avec la Styrie et la Garinthie; quant aux districts méridionaux, où l'usage de la langue italienne va se répandant chaque jour davantage, l'Autriche a tout intérêt à en faire cession à l'Italie. Que deviendra, avec tout cela, l'intégrité de l'empire d'Autriche?
Tournons-nous vers le royaume transleithan, et nous ne verrons pas que la situation soit meilleure.
La Hongrie a un Reichsrath — pour ne pas l'appeler de son terrible nom magyar, — une Chambre de représentants et une Chambre des magnats. Elle possède moins de diètes provinciales que l'Autriche ; cependant la Slavonie et la Croatie en ont une commune, dans laquelle les Magyars ne sont pas vus d'un trop bon œil, et l'ancienne principauté de Transylvanie jouissait également d'une autonomie locale que le gouvernement magyar s'efforce de supprimer, au grand détriment de sa popularité dans le pays. L'ancienne principauté elle-même — actuellement partie intégrante, bien à son corps défendant, du royaume de Hongrie — est partagée entre Allemands et Roumains, unis dans une même haine de leurs gouvernants magyars, et les Croates et Slavons qui peuplent le Banat détestent non moins leurs oppresseurs, à qui ils ne perdent pas une occasion de témoigner leur mépris, en jetant des pierres aux inscriptions en langue hongroise qu'ils rencontrent sur leur chemin. Insuffisamment représentée dans la Diète dé Pesth, qu'elle prétend sourde à ses revendications, la Croatie, qui est en possession d'une autonomie limitée, réclame son indépendance locale dans Tordre exécutif, et demande qu'on lui incorpore Fiume et la Dalmatie. Si l'on cherche à établir une proportion entre les diverses races qui peuplent l'Autriche, on trouve environ neuf millions d'Allemands et de Juifs contre treize millions de Slaves et un petit nombre d'Italiens et de Roumains. Sur les territoires de la couronne en Hongrie, on compte deux millions d'Allemands et de
Juifs, à peu près trois millions de Roumains — bien que les Magyars prétendent réduire ce chiffre* de moitié — cinq à six millions de Magyars et autant de Slaves. Au total, la monarchie austro-hongroise englobe donc dix-huit millions de sujets slaves et seulement dix-sept millions de sujets des races gouvernantes, Allemands, Magyars et Juifs, plus trois à quatre millions de Roumains et d'Italiens, que leur antipathie pour ces nationalités dominantes peut faire ajouter comme appoint à la majorité slave/
Ces chiffres révèlent pour l'empire d'Autriche un péril dont il est impossible de se dissimuler la gravité. Le comte Kalnocky est un homme de haute valeur et de grande expérience, qui a servi son pays à Berlin et à Londres, puis, comme ambassadeur, à Rome et à Saint- Pétersbourg; personne mieux que lui ne sait à quel point l'état de chosçs actuel est artificiel. En voici un exemple . Les affaires militaires et maritimes de la monarchie austro-hongroise sont soumises en réalité au contrôle des Délégations, lesquelles comprennent cent vingt membres, dont la nomination appartient par moitié au parlement autrichien et au parlement hongrois, ce qui constitue une représentation proportionnellement trop forte pour la Hongrie, sa quote-part dans les dépenses communes n'étant que de 30 pour 100 contre le 70 pour 100 fourni par l'Autriche. Sur ces soixante délégués du royaume transleithan, qui détiennent par moitié l'autorité suprême de la monarchie, il en est vingt provenant de la Chambre des magnats hongrois et quarante de la Chambre des re-
présentants, où la majorité est hongroise. En réalité, ils ne représentent qu'environ six millions de sujets de l'empire et seulement le 38 pour 100 de la population du royaume de Hongrie, tandis que les soixante membres allemands ne représentent également pas plus, de 38 pour 100 de la population autrichienne. Le gouvernement est donc aux mains de deux minorités.
Il se peut que l'on conteste ces chiffres. Autrichiens et Hongrois réduisent systématiquement l'évaluation de ce qu'ils appellent respectivement l'élément étranger. Le royaume transleithan exagère le nombre de ses sujets magyars, qui, il faut le reconnaître, va augmentant tous les jours et n'est pas estimé par eux à une proportion moindre de 46 pour 100 ; l'empire cisleithan estime trop haut la proportion de ses citoyens allemands. On doit aussi admettre que la majorité des Slaves de l'empire professant la religion catholique, n'est pas très russe d'inclination. Cependant, quelques réserves que l'on puisse faire, il est impossible de méconnaître ce fait évident : la situation actuelle de l'empire, ne présente aucune garantie de solidité et ne. saurait se prolonger longtemps.
Sans doute, toutes les nations ne sont autre chose qu'un amalgame de races diverses: la France en est un exemple frappant. Mais l'amalgame français est bien amalgamé, et celui de l' Autriche-Hongrie l'est fort mal. Les Allemands, qui ne représentent guère plus d'un quart de la population totale, et les Magyars, qui en constituent à peine le sixième, gouvernent
un État dans lequel l'élément slave et roumain est largement prépondérant. Dans les deux Àûtriches et leurs alentours, il se trouve un grand territoire allemand, tandis qu'une bande de terre germanique s'étend autour de la Bohème tchèque; et les duchés autrichiens même renferment une population considérable qui est en réalité slavo-croate. On considère généralement la Styrie comme une province allemande et pourtant les districts méridionaux en sont Wendes ou Slovènes. De même pour l'ancien royaume d'Ulyrie, formé par la Carinthie et la Carniole, et dont la dernière de ces provinces est slave en majeure partie, comme le montrent les tendances antiallemandes de sa Diète. Sur le littoral de l'Adriatique, on ne trouve plus ni Allemands ni Hongrois : à Trieste, les Slavons se mêlent aux Italiens et toute la côte dalmate est slave, avec une classe supérieure dite italienne, mais en réalité de race croate. Dans la Bohême centrale, l'usage de la langue allemande est maintenant proscrit et de vénérables juges allemands se voient voués à l'étude de l'idiome tchèque. La Moravie, qui est aux trois quarts tchèque, suivra ce mouvement. Dans certaines parties du royaume hongrois, ce sont les Slaves qui se multiplient; dans d'autres, ce sont les Roumains. En Croatie, il a fallu en venir à un compromis par lequel tous les documents officiels sont rédigés à la fois en croate et en magyar, deux idiomes également inintelligibles aux Allemands et aux autres populations de l'Ouest. En Galicie, tandis que la partie occidentale est polonaise et catholique, les districts orientaux
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sont Petits-Russiens et orthodoxes. « Il est difficile d'être patriote dans notre pays », me disait l'autre jour un é minent Autrichien, « car il est impossible de savoir à quelle race, à quelle religion, à quelle langue, à quel principe on doit obéissance. »
De solution aux problèmes des nationalités qui résultent pour l'Autriche de sa constitution ethnologique, il n'en est aucune. Si jamais l'Allemagne venait à Vienne par la Bavière et la Haute-Bohême, là Bohême tchèque lui serait un terrible obstacle. D'un autre côté, toute tentative d'unité slave viendrait échouer contre la ceinture de terrritoire allemand dans laquelle est enserrée la Bohême. Ainsi toute concentration, aussi bien slave que germanique, semble impraticable. Les Allemands de Transylvanie sont bien éloignés de la mère patrie. Au témoignage même des cartes panslavistes faites à Moscou, les Serbes et les Bulgares sont isolés par les Magyars et les Roumains qui coupent en deux les territoires wendes, slavons et croates. En ceci les Roumains restent dans le rôle de sentinelles perdues que leur avait attribué l'ancienne Rome. Quant à la Bohême tchèque, on peut la considérer comme un coin slave enfoncé dans le flanc de l'Allemagne, à moins qu'on ne préfère voir dans la Moravie allemande et dans les duchés d'Autriche deux enclaves germaniques perdues en terre slave. Il est absolument impossible d'établir dans ces régions des frontières motivées par des considérations ethnologiques.
Autrefois c'était la Pologne qui possédait une par-
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tie de ces territoires dont on ne sait que faire aujourd'hui. Si Ton se reporte à la carte d'Europe au temps de Cromwell, dans laquelle seules la France et la Grande-Bretagne avaient à peu de chose près leur configuration actuelle, on voit une gigantesque Turquie, aussi hétérogène que l'Autriche de nos jours, une toute petite Prusse sous un autre nom et une immense Pologne, englobant la Russie-Rouge, la Russie-Blanche, la Lithuahie et la moitié de la Petite-Russie. Or, il ne saurait plus être .question aujourd'hui de la reconstitution d'un royaume de Pologne ami de l'Allemagne et lui servant de rempart contre la Russie.
Je sais quelque chose de la répression qui a suivi la dernière insurrection polonaise, et mon opinion est faite sur ces douloureux événements. Depuis Perm jusqu'au fond de la Sibérie, j'ai suivi de longues chaînes de Polonais exilés et, sur mon chemin de retour, j'ai encore croisé d'interminables convois de déportés marchant vers les régions orientales. Et cependant je n'hésite pas à dire qu'aujourd'hui la haine du Teuton est plus forte que celle du Russe au cœur du Polonais, comme de tout ce qui a du sang slave dans les veines. C'est une antipathie de race, instinctive et héréditaire. Si jamais [l'unité slave venait à s'accomplir, ce serait vraiment une chose formidable. Il y a en Europe cent vingt millions de Slaves, au bas mot; j'entends des Slaves slavisants, sans parler des Wendes germanisés de Styrie et de Prusse, et chaque jour ils gagnent du terrain. Les progrès faits par les Tchèques sont vraiment prodigieux : c'est la
renaissance d'une nation. En 1879 ils sont rentrés dans le Parlement, aux délibérations duquel ils s'étaient abstenus de prendre part; en 1880 ils obte-
liaient l'égalité pour l'usage de leur langue; en 1886 ils y étaient si bien devenus les maîtres que cela a été au tour des Allemands d'en sortir.
Un illustre géographe français a représenté l' Autriche-Hongrie comme une agglomération de cinquantesix États différents. Historiquement parlant, cet empire représente une fédération chrétienne contre le Turc, transformée de nos jours en un essai de coalition magyare et allemande contre le Russe. Cette prétendue union est minée par les haines intestines les plus violentes : Italiens et Slaves contre Allemands, Slaves et Roumains contre Magyars. Les Tchèques, qui sont les meilleurs entre les Slaves, qualifient de « punaises » leurs concitoyens allemands de Bohême, lesquels ripostent par l'épithète de « reptiles », et les souvenirs historiques les plus chers à leur cœur sont ceux du soulèvement national qu'on appelle la guerre des hussites. Ces Slaves irréconciliables gagnent du terraiu, même en dehors de la Bohême : il y a aujourd'hui plus de Tchèques à Vienne qu'à Prague. Dans l'Adriatique, une terre slave italianisée, la Dalmatie, fait face à l'Italie, exactement comme un pays grec s'étend sur le littoral d'Asie Mineure vis-à-vis les côtes de Grèce. C'est qu'en effet les eaux, volontiers considérées par la politique moderne comme frontières naturelles, unissent autant que les montagnes divisent. Tandis qu'une chaîne de montagnes constitue géné-
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