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aussi le socialisme prend de l'extension, et ce n'est que temporairement que ses progrès ont été enrayés par la nouvelle loi antisocialiste. À Graetz en Styrie, à Klagenfurth en Carinthie, à Wiener-Neustadt, à Florisdorf près de Vienne, à Reichemberg en Bohême, à Brunn en Moravie, cette doctrine est presque universellement répandue dans la classe ouvrière. 11 est vrai que le socialisme autrichien n'est pas très violent dans ses manifestations extérieures; les écrits de ses apôtres ne sont que des élucubrations consciencieuses et indigestes. Mais, à côté des socialistes qui pensent et qui lisent, qui écrivent et qui parlent, se dressé un parti d'action qui a pour arme la dynamite. Chose singulière, tandis que l'imagination de l'Europe se complaît à toutes sortes de fables sur le nihilisme russe, dont le nombre de sectateurs militants est fort restreint, on ferme les yeux sur les progrès extraordinairement rapides que fait le socialisme en Autriche et en Angleterre, ainsi qu'à un degré moindre, dans l'empire d'Allemagne. De toutes les grandes villes européennes, Vienne est aujourd'hui celle où les socialistes sont le plus puissants. Cependant ils sont encore tenus en respect; reste à savoir si la faiblesse gouvernementale d'une confédération peu homogène sera en état de les contenir plus longtemps.
Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit de l'alliance austro-allemande dans le premier chapitre et, des observations faites au cours de celui-ci, il résulte que l'Allemagne ne peut fairo pour l'Autriche autre chose que contraindre la France à la neutralité et au-
toriser l'Italie à vendre son concours au gouvernement autrichien, il est évident que l'Allemagne n'a point pris l'engagement d'épouser toutes les querelles de son alliée. Le prince de Bismarck n'aurait garde assurément de se mettre sur les bras la France et la Russie, en menaçant cette dernière puissance ou en prenant la tête d'un mouvement antirusse, à propos d'affaires dans lesquelles l'empire allemand n'a qu'un intérêt secondaire. L'Autriche serait donc laissée seule pour supporter le choc. Selon l'expression même de M. de Bismarck, « c'est à l'Autriche qu'il passe la mainn ». En même temps qu'il veut respecter la foi jurée, il croit devoir, dit-il, laisser à chaque puissance le soin d'assurer elle-même l'exécution des clauses auxquelles elle est plus directement intéressée. On a vu dans les pages qui précèdent queHes nombreuses difficultés rendent périlleux à l'empire d'Autriche l'honneur que lui fait le chancelier allemand : faiblesse militaire, rivalités nationales, socialisme, embarras financiers, autant d'obstacles à une guerre. Dans le chapitre qui traite de l'Allemagne, j'ai été amené à effleurer cette question : impuissante à soutenir une lutte autre que purement défensive, l'Autriche serait-elle disposée, le cas échéant, à accepter de la Russie une compensation territoriale qui lui fait plus de peur que d'envie? Elle a bien assez déjà de l'occupation de la Bosnie, laquelle cependant, au milieu cl'inconvénients multiples, lui présente un avantage sérieux : par là elle peut tenir en respect le Monténégro et empêcher le prince Nicolas d'attaquer
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le roi Milan dans le but d'établir en Serbie une souveraineté vassale de la Turquie. L'annexion de Salonique serait pour l'Autriche une nouvelle source de faiblesse militaire; Serbes, Grecs et Bulgares, en prendraient ombragé, et la dissolution de la monarchie austro-hongroise ne pourrait être que hâtée par cet accroissement de sa population slave. Le pays dont on fait volontiers l'objet de ses convoitises et dont, en réalité, elle redouterait au contraire de prendre charge, la Macédoine, est le champ de bataille des races slaves, revendiquée qu'elle est à la fois par les Grecs, les Bulgares et les Serbes.
Quand l'Autriche a fait des ouvertures à Bucharest et à Berlin, en vue d'une alliance avec la Roumanie, le gouvernement du roi Charles a répondu en demandant une garantie solide de la neutralité roumaine. Sa requête n'ayant pas été accueillie, de grands travaux de fortifications ont aussitôt été entrepris en Roumanie. Ce petit État s'est résolu à ne compter désormais que sur soi-même et son organisation militaire est si puissante aujourd'hui que, pour une guerre de courte durée, l'armée roumaine peut être mise au sixième rang parmi celles de toutes les puissances d'Europe. Aussi est-il possible que sa neutralité soit respectée. Il paraît résulter de la marche suivie par les Russes que, s'ils veulent occuper la Bulgarie sans s'attaquer à l'Autriche, ils devront opérer par la voie maritime, c'est-à-dire de connivence avec la Turquie. La politique hardie du cabinet de Bucharest est populaire dans le pays et, au lieu de
tirer sur leurs ministres comme sur un vol de perdreaux, ce qui était autrefois leur divertissement favori, les Roumains s'appliquent maintenant à les soutenir par des votes presque unanimes à la Chambre des députés.
Une des difficultés insolubles qui mettent obstacle à l'organisation d'une confédération des Balkans est l'inimitié personnelle éprouvée par le roi de Roumanie pour le couple royal de Serbie. Le roi Charles est un prince dans toute l'acception du terme et il n'est pas en Europe de souverain plus accompli que lui et le remarquable écrivain dont, sous le nom de Carmen Sylva, les pensées et les poésies font le tour du monde littéraire. Le roi Milan, au contraire, n'est à tous égards qu'un prince de troisième ordre, si l'on peut s'exprimer ainsi, et sa mère, ainsi que la reine de Serbie, sont d'origine roumaine, alliées au parti d'opposition. Ce sont là des querelles de famille. La Roumanie est absolument isolée par le fait même de son existence. Que les Roumains soient, comme ils y pré : tendent et comme je le croirais volontiers, les descendants des légionnaires de Rome ou, comme on le dit à Moscou, des Slaves mélangés de sang romain, toujours est-il qu'ils sont séparés de tous leurs voisins par l'idiome et par la race, n'ayant de commun avec eux qu'une religion de forme slave. C'est à leur isolement sans doute qu'ils doivent cette ténacité et cette persistance du caractère national qui existent chez eux au même degré que chez les Bohémiens et chez les Juifs.
Bien différents sont leurs voisins les Serbes, de même origine que les habitants de la Croatie hongroise, quoiqu'ils appartiennent à l'Église d'Orient et les Croates à celle de Rome. On se rappelle comment, égarés par des souvenirs ou des ambitions, Us ont attaqué les Bulgares et comment, à la satisfaction de ceux qui désapprouvent les agressions violentes, ils ont subi une défaite que ne pouvait faire prévoir leur supériorité d'organisation militaire. Ils réclament pour la Grande-Serbie de leurs rêves une portion considérable de la Macédoine, en partie revendiquée aussi par les Bulgares, et que les Grecs englobent également dans leur Grèce agrandie. Mais toutes ces belles combinaisons n'ont guère de chance de se réaliser. Considéré en Russie -comme un instrument de l'Autriche, le roi Milan n'y est pas aimé. Fait curieux, après avoir enlevé le trône de Serbie aux Karageorgévitch, jugés trop autrichiens dans leurs inclinations, et l'avoir donné aux Obrenovitch, la Russie paraît vouloir aujourd'hui, pour le même motif, pratiquer l'opération inverse. Dans ses propres États, Milan n'est guère plus populaire et, fort vraisemblablement, il sera tôt ou tard renversé soit au profit du prince Nicolas de Monténégro, soit à celui de son gendre, le prince Karageorgévitch qui n'est pourtant qu'un jeune homme bien insignifiant.
Comme la Roumanie, la Grèce possède sur la Serbie et la Bulgarie cet avantage d'avoir un roi vraiment érainent, et j'ajouterai une reine charmante, tandis que le souverain des Serbes est impopulaire et
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que les Bulgares, organisés en monarchie constitutionnelle, ne peuvent trouver un prince qui consente à les gouverner. Non pas que le roi de Grèce soit populaire au même sens du mot que Test le roi de Roumanie : le peuple grec est de tempérament trop profondément démocratique pour s'attacher à la personne d'un souverain. Mais de la valeur du roi Georges, il est impossible de douter. « Il sera bien fort, celui qui apprendra quelque chose à ce jeune homme », disait un jour de lui lord Beaconsfield, et ce n'est pas à la science d'école qu'il faisait allusion, mais à l'art du gouvernement.
La question de l'Albanie est une des plus graves de celles qui intéressent les Grecs. Les Albanais constituent un peuple distinct, parlant une langue différente de toute autre et ils sont animés d'un sentiment national très caractérisé. Je crois pourtant qu'un grand nombre d'entre eux étant déjà sujets du roi Georges et se trouvant satisfaits de leur sort, une union avec le royaume de Grèce, librement consentie par eux, ne serait pas impossible. Il n'est pas de Grecs qui aient combattu avec plus d'ardeur pour la cause hellénique contre les Turcs que les Albanais Souliotes. Quant à demeurer indépendants et isolés dans un pays qui est l'objet de tant de convoitises, les Albanais ne sont pas assez forts pour cela.
La Grèce est entrée dans une voie politique pleine de sagesse. L'éminent premier ministre actuel, M. Tricoupis, a réduit de deux cent cinquante environ à cent cinquante à peine le nombre des députés, mesure
dont le résultat a été de faire de la Chambre un corps parlementaire laborieux et pratique. Mais les Grecs ne sauraient se contenter de leurs frontières actuelles. Us sont tout au plus deux millions de sujets du roi Georges, tandis que trois millions de leurs frères hellènes vivent en dehors du royaume, sans compter ceux de l'Asie Mineure qui s'hellénise chaque jour davantage. L'Angleterre a toutes raisons de voir d'un œil favorable le développement rapide du royaume hellénique. Une grande et forte Grèce serait une puissance maritime, presque insulaire, dépendante du Royaume-Uni avec laquelle se ferait principalement son trafic et toute disposée à en servir la politique. Les Grecs sont pleins de confiance dans le succès futur d'une entreprise qui leur tient au cœur et dont je parlais plus haut : helléniser les Albanais. Ceux-ci sont absolument Grecs de religion et de costume, disent-ils, ceux du Sud tout au moins, qui portent la fustanelle, et ils le sont d'inclination. Mais la terreur des Grecs, c'est l'Autriche et l'Italie. L'escadre italienne qui ne cesse de croiser dans les eaux de Rhodes leur inspire des alarmes justifiées, car ils ont gardé le souvenir des intrigues ourdies en Albanie par les Italiens, il y a peu d'années. Quant à l'Autriche, ils représentent au gouvernement anglais que l'extension territoriale de cette puissance porterait préjudice aux intérêts du commerce britannique, auxquels serait fatal le partage entre elle et la Russie de la péninsule des Balkans. Le peuple grec, au contraire, essentiellement commerçant, est pour nous un précieux auxiliaire et le
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serait encore quand bien même nous ne réussirions pas à éloigner les Russes de Constantinople. Les îles grecques qui masquent l'entrée des Dardanelles fournissent 50,000 des meilleurs marins qui soient au monde, les meilleurs assurément de la région méditerranéenne, et l'absorption de ces îles par la Russie serait un désastre pour le commerce britannique dans le Levant.
Les Grecs ont toujours fait d'immenses sacrifices au sentiment national. Ils se sont résignés à la perte de Janina, qui leur a été repris après leur avoir été solennellement promis par l'Europe; mais l'Autriche à Salonique et l'Italie en Albanie, c'est plus qu'ils n'en sauraient jamais supporter. Ils s'efforcent de montrer combien l'Autriche s'est rendue impopulaire en Bosnie et comme, en coupant en deux l'ancien territoire serbe, elle s'est attiré l'animosité de tous les Slaves. 11 est certain que les Bosniaques ne sont pas heureux sous la domination autrichienne, et que leur désaffection est extrême, à l'exception de ceux qui appartiennent à la communion catholique romaine. La seule raison apparente qu'ait l'Autriche pour occuper cette longue bande de territoire est que, par là, elle tient la route de Salonique et maintient ses communications avec le Sud. Il est curieux de constater, dans les provinces turques administrées par l'Autriche, la persistance de ce brigandage que les Grecs ont enfin réussi à extirper complètement de leur territoire. Ceux-ci ne sont pas peu fiers du contraste entre les progrès réalisés par eux à cet égard, dans les parties récem-
ment annexées de la Thessalie, et l'inanité des efforts du gouvernement autrichien dans la Bosnie et l'Herzégovine.
Il est certain qu'au cas où les Russes voudraient prendre pied dans la péninsule des Balkans ou occuper la Bulgarie, l'Autriche se verrait contrainte à tirer l'épée et, avec tel secours même qu'elle puisse recevoir, elle serait très probablement battue. Alors, comme baume à la blessure infligée à son orgueil national, elle voudrait peut-être s'emparer de Salonique, la Grèce prenant en manière de compensation le reste de la Macédoine et aussi la côte albanaise, à moins que l'Italie n'en fasse son affaire. Le résultat de cette conquête pourrait bien être la dissolution de la monarchie austro-hongroise absorbée par l'élément slave. Mais ce démembrement n'entraînerait aucune modification sensible dans la situation respective de ses différents éléments constitutifs. Je l'ai dit, aucun pouvoir ne parviendra jamais à abattre les Magyars, et il n'est pas de nouvelle délimitation de frontières qui puisse apporter de solution à la difficulté résultant de la juxtaposition, dans certains parages, de districts allemands et slaves. 11 a été suggéré, ces temps derniers, de soumettre à une conférence européenne la question bulgare et tous les problèmes qui en découlent; on a même tout récemment parlé d'élargir le champ des délibérations de cette conférence, en y examinant la question d'un désarmement général. Je crois savoir que, lorsqu'en février l'Angleterre a été sondée sur ce projet, elle a répondu que la réunion d'une conférence
serait superflue, tant que les puissances ne se seraient pas entendues au préalable sur les lignes générales. Il peut être périlleux d'entamer des négociations d'une nature aussi délicate sans que les bases en soient clairement définies à l'avance; on risquerait fort d'en voir sortir la guerre plutôt que la paix.
Deux interprétations différentes ont été données au discours prononcé en novembre dernier par lord Salisbury. D'après les uns, il en faudrait conclure que le premier ministre anglais comptait alors principalement sur l'Autriche pour barrer à la Russie le chemin de Constantinoplc ; d'autres croient qu'il la savait déjà résolue à éviter la guerre par tous les moyens possibles. Comme je l'ai montré dans mon étude sur l'Allemagne, c'est à ces derniers que je donne raison. L'Autriche, au surplus, est assez coutumière des reculades, et lord Salisbury en a déjà fait une fois l'expérience au cours de sa carrière. A l'époque du traité de Berlin, lord Beaconsfield et le comte Andrassv
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avaient négocié un arrangement par lequel l'empire d'Autriche et le Royaume-Uni s'engageaient conjointement à maintenir l'intégrité du territoire turc, celui-là en Europe, celui-ci en Asie Mineure. Et, que l'on s'en souvienne, le territoire turc comprenait alors en fait, comme aujourd'hui encore nominalement, la Roumélie orientale et la ligne des Balkans. En même temps, il était tacitement convenu que l'Angleterre prêterait assistance à l'Autriche dans les affaires européennes et qu'en retour, l'Autriche ferait cause commune avec l'Angleterre dans l'éventualité d'une agression dirigée
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contre l'empire ottoman en Asie Mineure. Mais le gouvernement autrichien avait fini par laisser tomber ces propositions d'alliance anglaise, exactement comme, au mois d'octobre dernier, il a fait la sourde oreille à de nouvelles avances de l'Angleterre.
Si les Autrichiens voulaient adopter une politique amicale à l'égard des Grecs, des Roumains et des Serbes; s'ils se résignaient à renoncer définitivement à Salonique ; s'ils consentaient à fortifier la situation intérieure de la monarchie en la transformant en une confédération un peu relâchée, avec des droits égaux conférés à la Bohème, à la Croatie et à la Galicie polonaise, tout en restant fidèles à l'alliance italienne, qu'ils payeraient, quand le moment en serait venu, de la cession du Tyrol méridional, — à toutes ces conditions ils pourraient encore maintenir leur pays au rang de grande puissance. Dans l'état de choses actuel, avec la frayeur mortelle de la Russie dont ils sont hantés, leurs ministres, tout remarquables qu'ils sont, à commencer par le comte Kalnocky, se font une réputation de faiblesse parfaitement imméritée. Le courage et l'énergie du peuple magyar mettent une arme sérieuse aux mains de la monarchie austro-hongroise qui, le jour oh elle prendrait une forme triple ou fédérative, serait encore fortifiée par la vaillance et la solidité des Tchèques ; car, à l'exception des Petits-Russiens de la Ruthénie et de la Bukowine septentrionale, les Slaves autrichiens sympathisent peu avec la Russie. Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, ils détestent aussi cordialement les Allemands que les Magyars, ce n'est
qu'un régime fédératif qui peut faire vivre en bonne harmonie ces trois races, plus les Roumains.
Là est donc le péril pour l'empire autrichien que l'on croit communément menacé par le prince de Bismarck, alors que celui-ci est, de l'Europe entière, l'homme dont le plus vif désir est d'en prolonger l'existence. Cette existence lui est indispensable. L'Autriche une fois disparue, l'Allemagne reste seule pour tenir tête à la France et à la Russie, car alors l'Italie ne bougerait pas. Non seulement le chancelier le sait, mais le peuple allemand ne l'ignore point et c'est là un atout dans le jeu de l'Autriche. Elle a aussi à son actif une certaine tendance à l'amélioration dans les sentiments nourris à son endroit par les Bulgares et les Slaves des Balkans, et aussi la conviction où arrivent les Hongrois que leur existence serait menacée par la chute de la monarchie austro-hongroise. Après qu'auraient été limitées les différentes sphères d'influence de la Bulgarie, de la Serbie et de la Grèce en Macédoine, l'Autriche pourrait voir la sienne s'augmenter progressivement dans les Balkans. Si elle se décidait hardiment à l'évacuation de l'Herzégovine et d'une partie de la Bosnie, pour bien montrer qu'elle renonce à Salonique, elle aurait chance d'amener à une entente générale les petits États des Balkans et la Turquie elle-même. Mais cette hypothèse est malheureusement plus que douteuse, l'orgueil autrichien devant s'opposer toujours à l'abandon de ces provinces.
En résumé, autant une confédération des Balkans est impraticable, autant serait possible une alliance
entre les États des Balkans, et elle présenterait cet avantage de prolonger l'existence de l'Autriche. Au contraire, le partage de ces territoires entre la Russie et l'Autriche ne ferait que précipiter la ruine de cette dernière puissance. Quant à la conquête de Salonique, ce serait pour elle une source de violente hostilité avec les populations de la Macédoine, grecques, serbes ou bulgares; elle y trouverait encore une cause d'affaiblissement dans l'adjonction de nouveaux sujets slaves et, en somme, elle ne pourrait jamais s'y maintenir qu'autant qu'il plairait à la Russie. Il n'en saurait résulter pour l'avenir que sa chute et l'introduction des Russes dans l'Adriatique.
Un Anglais a quelque peine à comprendre comment, avec une faible majorité, si peu stable qu'il a fallu par deux fois proroger le parlement afin de gagner le temps nécessaire pour introduire des hommes nouveaux dans le cabinet, un ministère a pu conclure une alliance entraînant des obligations dont on ignore encore toute l'étendue. C'est pourtant ce qui vient de se passer en Italie. Un cabinet sans autorité a fait signer à un ministre déjà à demi renversé un traité d'alliance avec une puissance si impopulaire auprès des masses non investies du droit de suffrage que, pendant le carnaval, des effigies du prince de Bismarck ont été promenées dans les rues. Et cela à un moment où les principaux organes de la presse étaient à peu près unanimes à prôner une politique qui laisserait les mains libres à l'Italie.
Gomment un gouvernement a-t-il pu être aussi
téméraire? En Angleterre, c'eût été impossible. La Grande-Bretagne est bien plus directement menacée dans ses intérêts par la Bussie, au moins en ce qui concerne son empire des Indes, que ne peut l'être
l'Italie par cette puissance ou par la France, et cependant jamais, s'il ne se sentait très solide, cabinet britannique ne songerait à conclure en temps de paix une alliance défensive avec les empires allemand et autrichien ; en tout cas, il ne s'y risquerait pas sans se présenter devant le parlement. L'opposition en Italie ne manque habituellement pas de vigueur, et pourtant il semblerait, à première vue, qu'en cette circonstance M. Crispi n'ait pas fait preuve d'une bien grande force offensive. C'est que, pour voir la situation sous son vrai jour, il faut se rappeler combien, si le dernier ministère italien était faible, l'opposition qu'il avait en face de lui était divisée, et aussi se rendre compte de l'influence exercée sur la politique étrangère du Quirinal par les incessantes protestations du Vatican contre l'occupation de Rome. Tant qu'il ne s'était agi que d'attaquer le ministère au sujet des événements d'Abyssinie, la tâche était facile ; mais encourir la colère du prince de Bismarck, c'en était trop pour le courage même de M. Crispi, « le roi des souris et des rats », comme on appelle en Italie cet homme politique, tout-puissant dans l'opposition jusqu'à ces derniers mois et aujourd'hui tout-puissant dans le gouvernement. Ce sobriquet lui a été donné par ces respectables membres de la droite qui tiennent tous les hommes du Sud pour des bandits, dont MM. Crispi et Nicotera sont les chefs. La vérité est que, dans le parlement italien, il n'existe pas à proprement parler de partis, mais seulement des groupes inféodés à certaines personnalités, et de même, dans
le pays, il n'est pas de courants d'opinion distincts sur les questions extérieures. Aussi, tant que de profonds changements ne seront pas survenus dans les conseils de la curie romaine, la grande majorité du corps électoral italien continuera à appuyer la politique de l'alliance allemande.
S'il est permis de les considérer comme des partis parlementaires, on peut dire des groupes qualifiés de ■ droite » et de « gauche » dans la Chambre italienne, qu'ils représentent respectivement les fractions cavourienne et garibaldienne de l'ancien parti libéral à qui est due l'unité de l'Italie. Sympathie pour la forme républicaine ou attachement pour les institutions de la monarchie constitutionnelle sous la maison de Savoie, voilà quelle était l'unique distinction entre les hommes de ce grand parti de l'unité. La distinction a disparu et les qualifications de « gauche » et de « droite » ont été conservées, mais dans un sens plutôt personnel que politique. Pendant les années qui ont suivi la mort de Cavour, le pouvoir était demeuré aux mains d'hommes modérés qui ont marché dans la même voie que lui. Entre la droite, représentée par M. Minghelli, et l'extrême gauche, constituée par les partisans de Garibaldi et de Alazzini, un troisième parti s'est formé peu à peu, le centre gauche, dont M. Rattazzi était un des membres les plus eminents. Lorsque la gauche est arrivée aux affaires, elle a pris dans le sein de ce groupe le chef du cabinet actuel, M. Depretis, en qui l'Italie a trouvé un vrai ministre constitutionnel, possédant à un rare degré l'art de la
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tactique parlementaire et qui est parvenu en plusieurs circonstances à constituer des ministères de conciliation, soutenus successivement par tous les partis.
On ne saurait trop le répéter, en Italie l'étiquette de « droite » ou de « gauche » n'implique pas nécessairement telle ou telle doctrine politique déterminée. Il est généralement admis que la droite est plus conservatrice, et cependant quelques-uns de ses chefs, comme par exemple M. Bonghi, font profession de libéralisme; de fait, sur certaines questions, ils se montrent infiniment plus libéraux que nombre de membres de la gauche. Les deux partis comptent dans leur sein des unionistes ; les fédéralistes se partagent également entre la gauche et la droite ; protectionnistes et libreéchangistes se trouvent d'un côté comme de l'autre. Le seul groupe qui professe un corps de doctrines à peu près défini est l'extrême gauche ; mais il est peu nombreux et subdivisé en fractions infinitésimales, fort opposées entre elles sur certains points, les irrédentistes irréconciliables s'y heurtant à une poignée de radicaux partisans de la paix à tout prix. Quant à ceux qui devraient constituer la véritable droite, nous voulons dire les conservateurs cléricaux, très largement représentés dans les assemblées municipales, ils ne le sont pas à la Chambre. Les plus conservateurs des membres de la soi-disant droite parlementaire italienne sont des sortes de libéraux doctrinaires, assez semblables à nos whigs, et plus encore aux libéraux belges dont ils partagent généralement les sentiments anticléricaux. Il est facile de comprendre quelle confusion jette
dans l'esprit des étrangers la dénomination de « gauche » appliquée à cette agglomération hétérogène qui constitue la majorité parlementaire, dont une fraction soutient le ministère alors que l'autre l'attaque et qui compte dans son sein des représentants des opinions les plus opposées : radicaux, socialistes, républicains antisocialistes, voire quelques conservateurs. Il serait vraiment à souhaiter qu'un groupement rationnel des partis s'établit dans la Chambre italienne. De l'absence de ligne politique définie, il résulte une apparente instabilité qui se traduit parfois d'une façon bien curieuse. Ainsi, quand M. Depretis est arrivé aux affaires pour la première fois avec un ministère centre gauche, M. Gairoli, un des autres chefs de la gauche, après avoir penché vers une coalition avec la droite, avait fini par se décider à soutenir le gouvernement. Mais lorsque, dans la suite, le même premier ministre eut introduit dans son cabinet des membres de la droite, c'est la plus grande partie de ce groupe qui lui a donné la majorité, tandis qu'il perdait l'appui d'une fraction considérable de la gauche. Plus tard encore, il s'est trouvé avoir contre lui la « pentarchie »,ou alliance des cinq chefs de la gauche, combinaison qui mettait à la tête de la majorité MM. Cairoli et Crispi, autrefois adversaires dans de fréquentes occasions. Enfin, M. Depretis ayant désorganisé l'opposition en s'attachant MM. Crispi et Zanardelli, les trois autres pentarques sont demeurés indécis sur l'attitude à prendre et il est assez difficile de définir exactement la solution à laquelle ils ont abouti.
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C'est après la fusion de la majeure partie de la droite avec la fraction de gauche représentée dans le cabinet, c'est-à-dire après les élections de 1882, que M. Depretis a commencé à mettre en pratique une politique fortement conservatrice, dont les objets principaux étaient ceux poursuivis depuis longtemps par les groupes de droite : appui donné au régime monarchique, maintien de la loi des garanties pontificales, fidélité à l'alliance avec l'Allemagne et l'Autriche. Or, bien que la gauche pentarchique renfermât des éléments hostiles à la monarchie et peu enclins à la bienveillance, voire à la neutralité vis-à-vis de l'Église, elle se souciait peu d'attaquer le ministère Depretis sur ce terrain. On peut donc dire qu'en dépit de l'apparence d'une division en partis parlementaires, la grande majorité des Italiens, ou du moins de leurs représentants, est unie sur toutes les grandes questions à l'ordre du jour.
Bien que l'on doive reconnaître, dans les corps délibérants de l'Italie, la prédominance du bon sens en matière politique, on est obligé de constater quelques écarts excentriques qui se manifestent de temps à autre par l'apparition au Montecitorio de chevaliers d'industrie, de diffamateurs, de fous, d'assassins même, appelés à y siéger. Outre certaines causes locales particulières auxquelles sont dues ces élections étranges, l'absence de partis et de discipline politique telle qu'on l'entend en pays parlementaire, y est pour beaucoup. Cependant si, en Italie, les partis et les principes font défaut, en revanche les hommes ne manquent
pas. Les morts successives de MM. Minghetti et Sella ont été de grandes pertes pour la droite ; mais M. Bonghi lui est resté. D'autre part, le gouvernement possède dans MM. Depretis et Magliani des ministres remarquables, et M. Gairoli est pour l'opposition un chef qui lui fait le plus grand honneur.
Il importe de se bien persuader que la reconstitution récente du cabinet Depretis n'a apporté aucun changement à la Consulta, car les affaires étrangères ont passé aux mains du premier ministre lui-même, qui n'a sans doute aucune intention de renoncer à une politique dont il a été le véritable promoteur. De même que le précédent cabinet Depretis avait été transformé par la retraite de MM. Baccarini et Zanardelli en un gouvernement franchement conservateur, soutenu par la droite et par la fraction conservatrice de la gauche, la rentrée aux affaires de celui-ci et l'introduction de M. Crispi dans le ministère sembleraient lui donner une nuance sensiblement plus libérale si, d'autre part, le ministre de la guerre n'appartenait à un groupe tout opposé. Aussi est-il malaisé de dire si M, Depretis s'est vraiment rapproché de la gauche. Ce ne sont pas des questions politiques qui avaient causé au gouvernement les embarras d'où est résultée la dernière crise ministérielle, mais des questions de personnes et la bouderie d'une partie de la droite, provoquée par la très impopulaire campagne d'Abyssinie. La manière dont le premier ministre italien a « lâché » ses collègues au lieu de "faire cause commune avec eux, montre combien, en Italie, la politique est subordonnée aux
questions de personnes. Jamais ce pays ne possédera de stabilité ministérielle tant que le vrai système parlementaire des cabinets homogènes et unis n'y sera pas pratiqué dans toute sa rigueur.
Tandis que, pour des raisons qui vont être exposées tout à l'heure, la plupart des hommes politiques italiens sont partisans de l'alliance austro-allemande, ils ont en face d'eux une minorité, très faible il est vrai, dans le pays comme au parlement, mais passa- blement bruyante. En réalité, le parti opposé à l'alliance allemande se compose principalement des partisans de la politique indépendante, c'est-à-dire de ceux qui, en temps de paix, ne veulent pas de traités, mais qui, aussitôt les épées hors du fourreau, s'empresseraient de se jeter dans les bras de l'Allemagne. Cependant il est quelques jeunes gens qui brûlent Bismarck en effigie et proclament hautement leur amitié pour la France. Sans doute, ce soilt des exaltés qui ne comptent guère, pas plus que les ultra-irredentistes, disposés à chercher querelle à la fois à l'Angleterre pour Malte, à la France pour la Savoie, à l'Autriche pour le Tyrol, à la Suisse pour le Tessin, à la Turquie et à la Grèce pour l'Albanie. Si peu nombreux qu'ils soient pourtant, ils ont été encouragés dans une certaine mesure par quelques journaux d'opposition qui ne cessent de harceler le gouvernement au sujet de l'alliance austro-allemande, dont ils demandent quel bien en est résulté pour le pays. A ces questions indiscrètes il est difficile de répondre qu'elle a peutêtre déjà évité bien des maux dans le passé, sans parler
des avantages tangibles qui en pourront découler d l'avenir, car il serait également dangereux d'avoi définir ces avantages et ces maux.
A côté de la question de l'alliance allemande, pose celle d'une union ' étroite avec l'Angleterre est en grande faveur auprès du corps électoral itali L'assistance prêtée autrefois par lord Palmerstoi l'expédition de Garibaldi en Sicile, l'amitié témoigi de lougue date au jeune royaume par la Gran> Bretagne, la proposition faite il y a quelques ann par M. Gladstone en vue d'une occupation corami de l'Egypte, autant de souvenirs qui contribuent è popularité en Italie de la nation britannique. Peu temps avant sa mort, M. Minghetti avait amèrem déploré le refus fait à l'Angleterre par M. Mancini coopérer à l'occupation de l'Éygpte et, de fait, la s prise causée alors par cette décision a été extrèc Non seulement en Angleterre, mais aussi dans cercles diplomatiques italiens, le sentiment gêné était que les propositions anglaises seraient acct tées. Sans doute, l'Italie est habituellement mit servie par ses hommes d'État que par ses diplomat bien que plusieurs de ceux-ci soient gens de méri entre autres le comte Gorti qui, sans devoir être ab lument égalé au prince de Bismarck comme M. B< ghi, je crois, n'a pas craint de le faire un jo possède des capacités remarquables. Cependant, d; cette circonstance, c'étaient les diplomates qui avaii raison contre les hommes d'État. Une alliance a l'Angleterre aurait donné à l'Italie, sans l'expose
aucun risque, cette position dans la mer Rouge qu'elle â depuis vainement essayé de conquérir par la récente expédition de Massouah. En août 1884, l'opinion anglaise était très favorable à une intervention commune avec l'Italie dans les affaires égyptiennes. En effet, quoique pour appuyer ses prétentions , sinon à Ta prépondérance, du moins au partage égal avec l'Angleterre de l'influence en Egypte, la France mette toujours en avant le grand nombre de nationaux et de « protégés » qu'elle possède dans ce pays, la quantité de sujets vraiment italiens y est plus considérable que celle de sujets vraiment français. Je croirais volontiers que c'est l'Allemagne qui a suggéré à l'Italie le rejet de nos propositions. De même qu'en 1866 il était inféodé à la France, c'est de Berlin que, depuis ces dernières années, le gouvernement italien reçoit le mot d'ordre en matière de politique extérieure. Quoi qu'il en soit, les Italiens ne nous ont pas gardé rancune de la faute qu'ils ont commise et l'impression favorable produite sur eux par notre offre amicale ne s'est pas effacée : si vraiment l'Allemagne s'est mêlée de l'affaire, elle en a été pour ses frais de mauvais conseils.
II est donc bien évident que les changements de personnes qui pourront se produire dans la direction de la Consulta n'affecteront en rien les tendances de la politique étrangère de l'Italie : l'événement l'a déjà prouvé et l'avenir ne me démentira pas. Cette direction a déjà plusieurs fois changé de mains depuis que M. Depretis est premier ministre; or l'attitude du
gouvernement italien vis-à-vis des autres puissances était exactement, avec le soldat-diplomate qui vient de quitter le département des affaires étrangères, le général comte Robilant, ce qu'elle avait été avec l'homme politique d'opinions fort différentes qui a conclu l'alliance allemande, M. Mancini, et ce qu'elle sera toujours. Malgré te souvenir de Novare, que devrait entretenir dans sa mémoire la vue de sa manche vide de bras, le général Robilant passe pour porté de sympathie vers l'Autriche depuis son séjour à Vienne et le mariage qu'il y a contracté; mais quand le plus antiautrichien de tous les Italiens l'aurait remplacé à la Consulta, les choses en seraient allées absolument de même et la politique de M. de Bismarck aurait continué à prévaloir. On peut dire qu'en Italie les affaires étrangères sont en dehors et au-dessus des questions de parti. L'attitude de la Chambre après le récent désastre de Saati en est une preuve bien frappante. M. Bonghi et la droite ont accordé à M. Dcpretis le vote de confiance qu'il demandait sur la question d'Abyssinie, mais ils ont pris prétexte du premier vote qui s'est présenté ensuite pour lui retirer leur appui, uniquement parce qu'il se refusait à certains changements de personnes dans le cabinet. La nouvelle de ta catastrophe était parvenue à la Chambre au cours d'une discussion orageuse sur les travaux publics et, dans une assemblée italienne, il fallait s'attendre à ce qu'elle provoquât de vives démonstrations et de longues amplifications de rhétorique. Cependant tous les discours prononcés à cette occasion par des hommes appartenant aux opi-
nions les plus diverses respiraient les mêmes sentiments de patriotisme et les crédits demandés ont été votés à la presque unanimité par la Chambre, à l'unanimité par le Sénat. En posant ultérieurement la question de confiance, M. Depretis a détruit l'effet de cette démonstration patriotique, mais, quoique impopulaire en réalité, jamais sa politique africaine n'a été combattue. Gomme il arrive toujours dans le parlement italien, ce sont les personnes qui étaient en jeu, et les attaques de l'opposition dans cette circonstance ne visaient que les généraux Robilant et Ricotti.
Tout comme sa politique européenne, la politique coloniale de l'Italie ne paraît pas devoir subir le contrecoup des changements qui pourront se produire dans le cabinet. Sans doute un désastre militaire nuit toujours plus ou moins à la popularité d'un gouvernement et les feuilles satiriques de Rome ont eu beau jeu à représenter M. Depretis au premier plan d'une longue perspective de squelettes revêtus de l'uniforme italien, blanchissant dans le désert. Il est peu probable cependant que cet échec arrête l'Italie dans ses entreprises coloniales. Jusqu'à présent les Italiens ont émigré plutôt que colonisé et l'on évalue à deux millions le nombre de ceux qui vivent loin de la mère patrie. Un grand nombre d'entre eux ne sont que des émigrants temporaires en France et en Egypte, qui reviennent chez eux après avoir plus ou moins fait fortune. Mais dans l'Amérique du Sud, il en est une quantité considérable qui sont établis d'une façon permanente. La république Argentine en compte près d'un million et,
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ce mouvement d'émigration s'accentuant chaque jour davantage, elle est en voie de devenir bientôt un État absolument italien. Déjà la population de Buenos- Ayres est italiepne pour plus du tiers, et la plupart des 200,000 émigrants qui, dans le cours de Tannée 1886, ont quitté l'Italie, se sont dirigés vers cette destination. Les colons anglais et irlandais, allemands et Scandinaves ne peuvent s'acclimater que dans des régions tempérées où il n'est plus de territoires disponibles ; la facilité avec laquelle les Italiens supportent les climats chauds leur est un précieux avantage dans des entreprises de colonisation un peu tardive. Aussi persévéreront-ils à s'établir dans la mer Rouge. Ils ont grand intérêt à ouvrir au commerce une partie du littoral africain où, par l'établissement de postes importants, ils pourront attirer le trafic des régions centrales, actuellement dirigé vers le Congo ou Zanzibar. Mais leurs convoitises ne s'arrêtent pas à la côte d'Abyssinie. Dans la première de ces études, j'ai parlé des promesses qui leur avaient été faites à Berlin au sujet des régences de Tripoli et de Tunis. L'établissement dans celle-ci du protectorat français leur a été une cuisante blessure. Us prendraient bien Tripoli en manière de compensation, mais ils redoutent avec raison le voisinage de la France sur une frontière commune moins facile à défendre que celle des Alpes. Dans l'éventualité d'un conflit franco-italien, l'occupation de Tripoli serait une source de faiblesse pour l'Italie, à qui elle imposerait une augmentation de ses déjà trop lourdes charges militaires et navales.
23* DE L'fcTAT ACTUEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE.
Depuis quelques années, il est si peu question des intriguas italiennes en Albanie, qu'il est peut-être superflu d'en parler ici, sinon pour rappeler combien en 1879 elles étaient actives et pour dire qu'au cas, soit d'une dislocation de l'empire d'Autriche, soit d'un mouvement des Autrichiens sur Salonique, elles recommenceraient de plus belle. C'est des Albanais que devrait dépendre la destinée de l'Albanie. Trop peu nombreux pour pouvoir se constituer en nation indépendante, ils sont assez énergiques et intrépides pour mériter que l'on compte avec leur volonté. Ils ont tant d'aflînités avec la race hellénique, que je les aurais crus plus enclins à se rapprocher de la Grèce qu'à se laisser absorber par l'Italie, au plus grand dommage de la persistance chez eux du caractère national. Tout sympathique que je sois aux Italiens, j'ai été fort aise de voir les intrigues de la Consulta dévoilées aux yeux du monde par la publication de la fameuse lettre du 6 avril 1879, adressée à Moukhtar pacha par M. Corte, consul d'Italie à Prevesa, et lui mandant que le cabinet de Rome approuvait son projet de colonisation de TÉpire grecque par les Albanais musulmans et sa résistance à l'occupation de Novi-Bazar par les Autrichiens. J'aime à croire que ces étranges agissements ont pris fin le jour où le comte Tornielli a résigné le poste de secrétaire général du département des affaires étrangères et que, désormais, ce sont les vœux de la population albanaise, plutôt que les ambitions du gouvernement italien, qui décideront de la question. Un autre indice significatif du désir d'expansion
dont est aujourd'hui animée l'Italie, est l'agitation irrédentiste, de nature toute différente et plutôt sentimentale, qui d'ailleurs doit être considérée comme étant dans une phase décroissante. L'irrédentisme n'a rien de commun avec les revendications de la France, au sujet de l'Alsace-Lorraine. Sans doute, l'Italie moderne ne peut se défendre de convoiter parfois ces territoires de langue italienne : Nice, la Corse, Malte, le Tessin, le pays de Trente, Trieste, la côte de Dalmatie et autres anciennes possessions de la république de Venise dont elle se considère comme l'héritière. Elle ne saurait non plus se désintéresser du berceau de la famille royale qui la gouverne. D'autre part, ceux qui, en Italie, voient les choses comme elles sont, savent bien que les cantons italiens de la Suisse se trouvent satisfaits de leur sort. La Savoie est savoyarde et nullement italienne; peut-être la population riveraine du lac préféreraitr-elle faire partie de la confédération helvétique pour ne pas payer de doubles droits sur les cigares qu'elle fume et pour être exemptée de l'impôt du sang qui lui est odieux, mais ce n'est assurément pas vers l'Italie que la poussent ses inclinations. Dans le comté de Nice, les tendances sont niçoises, volontiers an ti françaises, peut-être un peu italiennes; si la France venait à subir du fait des Allemands un grand désastre militaire, c'est probablement sans grande résistance que ce pays retournerait à ses anciens maîtres.
Cependant, je ne partage pas l'opinion de ceux qui croient l'Italie disposée, le jour où éclaterait une
guerre, à meltre son concours au prix de la restitution de Nice. S'il n'était téméraire de prétendre prévoir l'avenir en matière de politique internationale, je dirais au contraire que ce sera là la dernière des exigences de l'Italie. Prendre Nice serait de sa part répéter la folie de l'Allemagne s'annexantl'Alsaee-Lorraioe, mais avec cette circonstance aggravante que, notablement inférieure à la France en force militaire, elle serait assurée, à moins d'une annihilation absolue de cette puissance, de se voir bientôt ravir de nouveau rritoire disputé. La Corse aussi est plus corse Uienne ou française; la race y est fortement màde sang grec. Au surplus, les îles incorporées à ie ne sont déjà pas d'un gouvernement si facile, qu'elle puisse sagement souhaiter en augmenter mbre. L'occupation du littoral de Dalmatie pouravoir des résultats sérieux, mais il ne parait pas .re question pour le moment. L'Allemagne ne dépas voir l'Autriche céder Trieste et la Hongrie à son port sur l'Adriatique. Quant aux sentiments cularistes de la population maltaise, il serait facile ïUvernement britannique de leur donner satisfac-
ieste la question du Tyrol méridional, qui touche ux côtés de la politique italienne : la politique [entiste et ce que j'ai appelé « la politique de pourî ». A mon sens, le pays de Trente est destiné à nir italien, et cette perspective est déjà acceptée îes habitants comme par l'Europe, de même que, temps avant d'être annexées au royaume d'Italie,
la Lombardie et la Yénétie étaient regardées comme devant lui échoir un jour. A la fin de 1869, Napoléon III avait pressenti les gouvernements autrichien et italien au sujet d'une alliance contre la Prusse, et Ton dit qu'en cette circonstance M. Minghetti avait tenu tête, non seulement à ses collègues, mais au roi lui-même, pour repousser ces propositions. On avait alors parlé d'une garantie mutuelle des territoires respectifs des trois puissances, l'Autriche devant en cas de guerre s'agrandir aux dépens de la Prusse et céder à l'Italie le Tyrol méridional. On croit que les négociations ont échoué devant l'insistance de M. Minghetti à réclamer l'évacuation de Rome par les Français. Il serait même allé jusqu'à dire que ce n'était pas aux partisans de l'unité italienne à mettre obstacle à l'unité allemande. Napoléon III s'était rabattu sur l'alliance de l'Autriche seule dont, soit dit sans vouloir offenser la mémoire du comte de Beust, il avait des raisons de se croire assuré. Différée depuis lors, cette annexion par l'Italie, du Tyrol méridional résultera infailliblement, quelque jour, des -embarras de l'empire austro-hongrois. Je ne crois pas que, dans l'esprit de ceux-là même des membres de la droite italienne les plus portés vers l'alliance avec l'Autriche, il soit jamais entré le désir de profiter d'une situation critique dans laquelle pourrait se trouver la France pour reconquérir Nice et la Savoie, non plus 'que pour s'emparer de la Corse. Par cette annexion violente, contraire au vœu des populations, l'Italie se paralyserait pour l'avenir, car il lui faudrait dès lors demeurer sans cesse armée contre
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un retour offensif des Français. Amis comme ennemis de l'Autriche sont au contraire unanimes à convoiter le Tyrol italien et comptent bien l'obtenir un jour, ceux-là comme un présent fait de bonne volonté par cette puissance, en échange du secours de l'Italie contre la Russie, ceux-ci comme leur part des dépouilles de la monarchie austro-hongroise désagrégée. Lorsque le droit de suffrage, déjà très étendu en Italie, le sera encore davantage,- il est possible que l'introduction dans le corps électoral de la masse des paysans catholiques constitue une majorité hostile à l'alliance allemande; mais le Tyrol méridional n'en sera pas moins perdu pour l'Autriche.
En résumé, l'annexion du Trentin à l'Italie est à la fois pour cette puissance affaire de sentiment et affaire d'intérêt. Il ne saurait pas plus être question en Italie, pour un homme politique sérieux, de provoquer un mouvement d'opinion en faveur d'une cession de Malte par l'Angleterre ou de la Corse par la France, qu'en France ou en Allemagne de revendiquer la possession des îles normandes ou de celle d'Héligoland. Mais, dans le cas du Tyrol, il s'agit d'un peuple que ses aspirations poussent vers l'Italie et qui y confine dans une région où la frontière de ce dernier pays est d'une extrême faiblesse, double motif pour que les Italiens de tous les partis souhaitent s'annexer le territoire jusqu'à Botzen. Pour considérer à un point de vue plus général la politique extérieure de l'Italie, il me faut dire que son désir de maintenir le statu quo dans la Méditerranée est inspiré à cette puissance, non
seulement par l'espoir de se garder contre toute reconstitution possible du pouvoir temporel, mais aussi par celui de tenir en échec l'expansion de la Russie dans le sud-ouest de l'Europe, à laquelle, se croyant en cela d'accord avec l'opinion anglaise, l'opinion italienne est nettement hostile.
Le seul groupe politique italien demeuré vraiment sympathique à la France est celui qui rassemble les survivants de l'ancienne faction garibaidienne, profondément attachés aux institutions républicaines. Ce n'est ni à l'ingratitude, ni aux passions irrédentistes qu'il faut attribuer les sentiments peu amicaux des Italiens pour leurs voisins d'outre-monts, mais à une série de froissements et d'irritations qui ont commencé avec l'occupation de Rome, et ont été portés au comble par l'expédition contre les Kroumirs, prise par les Français comme prétexte à leur brusque occupation de la Tunisie. L'animosité qui divise les deux races est bien sensible dans les grands centres ouvriers où elles se trouvent en contact. Au contraire, la vieille haine de l'Autrichien s'est à peu près évanouie en Italie et, comme nous l'avons vu, la masse de la population, ou plus justement du corps électoral, envisage d'un œil favorable une alliance avec l'ancien ennemi héréditaire.
Quant à l'Allemagne, on a affecté en Italie de ne pas prendre ombrage des expressions de gratitude adressées par le gouvernement impérial au pape, à propos du secours qu'il en a reçu lors des dernières élections. La phrase de la lettre pontificale qui semblait faire allusion à l'espoir d'une restauration du pouvoir
temporel a été attribuée à l'inexpérience d'un jeune clerc chargé de la rédiger pendant la maladie du secrétaire d'État. On peut preqdre cette excusç pour ce qu'elle vaut, mais il est intéressant de constater qu'elle a été offerte et acceptée telle quelle. Plus intéressant encore est le fait qu'à une demande d'explications aussitôt adressée à Berlin, l'Italie a reçu pour réponse des gouvernements allemand et autrichien un désaveu formel de tout projet d'intervention éventuelle de leur part dans les questions intéressant le souverain pontife. Quoiqu'en dehors du gouvernement, les Italiens ne soient guère renseignés sur ce point, ils interprètent favorablement le langage de M. de Bismarck. La chancellerie allemande, disent-ils, ne pouvait moins faire que d'exprimer publiquement au Saint-Siège sa reconnaissance. En outre, ils constatent avec satisfaction que, pour la première fois que le pape intervient d'une façon ostensible dans une grande question européenne, il l'a fait dans un sens où l'Europe ne peut manquer de voir la preuve de la liberté d'action dont il jouit quoique — et peut-être parce que — privé du pouvoir temporel. Les successeurs de Cavour et de Minghetti déclarent hautement que c'est là un triomphe pour le gouvernement italien et qu'ainsi se trouve justifiée l'affirmation de leur parti, qui avait toujours jugé le pouvoir temporel comme une entrave à l'action spirituelle du Saint-Siège.
En renonçant à l'alliance allemande et en se bornant à voir venir les événements, l'Italie pourrait s'épargner les dépenses d'entretien d'une armée aussi
considérable que celle dont elle a maintenant à supporter la charge. Peut-être néanmoins serait-il imprudent à elle, en tout état de cause, de réduire ses armements. Nombreuse sur le papier, l'armée italienne ne l'est guère en réalité. Quant à la (lotte, elle est d'un entrelien peu coûteux relativement à sa force et une défense maritime sérieuse est indispensable à ce royaume extrêmement long et fort étroit, qu'il serait facile de couper en deux, et qui est directement menacé par les positions françaises en Corse, à Car- . thage et sur la rivière de Gênes, sans compter la nécessité pour les Italiens de couvrir les lies de Sicile et de Sardaigne. D'ailleurs les Italiens croient à un prochain conflit européen et ils pensent que leur situation géographique les obligera à y prendre pari,, soit qu'ils demeurent fidèles à leur alliance avec l'un des belligérants, soit qu'ils vendent leur concours au plus offrant. Le roi Humbert est un officier de cavalerie animé de l'ardent désir de faire ses preuves sur le champ de bataille. D'autre part, les Italiens ne sont pas sans éprouver de sérieuses inquiétudes sur la capacité de leurs généraux. On se rappelle le blâme infligé après le désastre de Saati au général Genè, remplacé aussitôt dans son commandement de Massouah par le général Saletta, qui connaît bien le pays. Cela vient à l'appui de ce que je disais dans le chapitre précédent, savoir, que la conduite des troupes italiennes à Saati prouve en faveur de leur intrépidité, mais que, dans les conjonctures critiques, les cadres supérieurs ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Il faut
considérer cependant que, lorsqu'ils sont surpris par un désastre militaire, les gouvernements inclinent volontiers à prendre pour bouc émissaire le général malheureux. On n'a pas entendu ce que le général Genè pouvait avoir à dire pour sa défense et, d'ailleurs, fût-il convaincu d'incapacité, cela ne prouverait rien contre les autres chefs de l'armée italienne. L'Angleterre a essuyé bien des revers en Afrique depuis cinquante ans ; elle a pourtant des généraux capables de réparer les fautes commises. Quoi qu'il en soit, l'impression générale en Europe est que l'état-major italien aura quelque peine à reconquérir la réputation qu'il a perdue en 1860.
Le roi d'Italie est soldat dans l'âme et l'on peut s'en rapporter à lui pour faire rendre à ses troupes tout ce qu'elles peuvent donner. Les Italiens sont prompts à s'instruire dans le métier des armes, ils savent vivre de peu, et les régiments alpins en particulier constituent une troupe merveilleuse pour la guerre de montagne. Dans un excellent ouvrage publié en Angleterre et dû, je crois, à la plume du capitaine à Court, de la brigade de fusiliers, /' Italie militaire, une erreur s'est glissée à ce sujet, la seule peut-être de tout le livre. L'auteur y parle des bataillons alpins de chasseurs français, destinés à se mesurer avec ces belles troupes, et les dit « recrutés parmi les gardeschasse et les forestiers 1 ». Il n'en est rien et je juge,
1. Cet auteur a sans doute voulu parler des compagnies de chasseurs forestiers, constituées par le personnel de l'administration des forêts de l'État et destinées, en cas de guerre, à être mobilisées avec la réserve de l'armée active.
pour ma part, l'armée française si inférieure à cet égard, qu'en cas de conflit avec l'Italie, celle-ci fût-elle même abandonnée à ses seules forces, ce n'est pas sans de grands efforts que les Français parviendraient à forcer les passes des Alpes.
Les plus justes éléments d'appréciation delà valeur de l'armée italienne se trouvent peut-être dans la discussion parlementaire de décembre 1886, au cours de laquelle le général Ricotti, alors ministre de la guerre, a dressé le bilan exact dçs forces que l'Italie pourrait mettre en ligne à dater du 1 er avril de cette année. Il n'a pas songé une minute à prétendre que l'énorme effectif possédé sur le papier par l'Italie, et qui excède de 100,000 hommes celui de l'Allemagne elle-même, pourra jamais être réalisé. De ces chiffres, d'accord avec ceux du budget de la guerre, il ressort que l'effectif réel mobilisable à un moment donné est un peu inférieur à celui de l'Autriche. Mais la puissance militaire de l'Italie est considérablement augmentée par sa force navale; car, si l'armée italienne ne vient qu'au cinquième rang parmi celles des autres puissances, sa marine est la troisième de l'Europe.
Dans l'ouvrage que j'ai déjà cité, le capitaine à Court a montré comment, hors d'état avec son budget déjà bien lourd d'entretenir une flotte numériquement équivalente à celle de la France, le jeune royaume d'Italie s'est efforcé d'établir de son mieux l'équilibre par la construction d'un petit nombre d'énormes cuirassés de premier rang, « plus puissants, plus rapides et plus fortement armés qu'aucun de ceux des autres
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marines ». Si l'Italie n'était couverte par une flotte assez puissante pour pouvoir dans ses propres eaux tenir en respect celle de la France, sa mobilisation serait à la merci d'une escadre française le jour où un conflit s'élèverait entre les deux nations. Non seulement Ajaccio et Toulon, mais encore le nouveau port de Bizerte, sur la côte de Tunisie, sont des postes d'observation d'où les Français pourraient sans peine, à un moment donné, se jeter sur bien des points du littoral italien pour y couper les voies ferrées. D'un autre côté, l'Italie a contre elle, au point de vue maritime, un très grand désavantage : c'est la pénurie de charbon. On peut dire qu'elle en est à peu près absolument dépourvue et si, en temps de guerre, elle n'a pas le commandement des mers, il lui sera bien difficile de faire entrer dans ses ports du Sud le combustible qui lui fait défaut.
En augmentant le nombre de ses grands cuirassés, l'Italie n'a en vue rien moins que de disputer au pavillon français la suprématie dans la Méditerranée. Mais c'est là une illusion dont elle se berce. Tant que la France sera assez en sécurité sur les autres parties de son littoral pour pouvoir concentrer ses forces navales dans cette mer, jamais la flotte italienne ne pourra y lutter contre elle avec avantage. Sans doute le matériel en est de premier ordre, mais l'exemple de la bataille de Lissa n'est pas encourageant. La marine italienne fait grande figure proportionnellement à ce qu'elle coûte. Si l'on voulait classer les marines européennes d'après les chiffres de leurs bud-
gets respectifs, on en trouverait deux de premier ordre, celles de l'Angleterre et de la France, et trois du second, celles de l'Allemagne, de la Russie et de l'Italie ; mais en réalité les flottes allemande et russe sontaujourd'hui sans valeur comparativement à la flotte italienne. Et cependant, si peu de cas que je fasse de la puissance maritime de la Russie, je tiens celle de la France en si haute estime que, dans l'éventualité d'un conflit général des puissances continentales, je crois impossible aux forces navales combinées de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Autriche, de faire échec dans la Méditerranée à une flotte franco-russe.
Pour en revenir à la question d'argent, il est certain qu'à infiniment moins de frais que la Russie, l'Italie obtient au point de vue maritime de merveilleux résultats. En ce moment, elle est en train de construire ou d'armer huit croiseurs cuirassés de premier rang, contre sept seulement qui sont sur le chantier en France et onze en Angleterre. Il faut dire aussi qu'en temps de guerre, la marine italienne n'aurait pas à supporter les nombreuses charges qui forceraient à s'éparpiller dans toutes les parties du monde les flottes anglaise et française. Le seul devoir qui lui incomberait serait la défense du littoral et, autant que possible, le maintien des communications avec la Sicile et la Sardaigne, Massouah étant abandonné à son sort. Un moment arriverait sans doute où la France, à moins de se trouver dans une situation assez critique ponr être obligée d'employer les pièces et les canonniers de sa marine à la défense de ses places fortes,
parviendrait à concentrer dans la Méditerranée toutes ses forces navales et ce jour-là la tâche deviendrait rude pour la marine italienne. Ceux qui la croient destinée à des opérations offensives, parce qu'elle est composée principalement de cuirassés de premier rang et de haute mer, ne songent pas aux difficultés que créent à l'Italie sa forme et sa situation géographiques. Il est impossible de fortifier le littoral italien, et il n'est pas de pays aussi vulnérable que cette étroite bande de terre, traversée dans toute sa longueur par une arête de montagnes et dont tous les chemins de fer stratégiques sont aisément accessibles par mer. De nouveau, Carthage est une menace permanente pour Rome. Assurément, les cuirassés monstres de l'Italie ne sont pas de trop pour la défense de ses côtes et le gouvernement ne saurait assez être loué de la sagesse dont il fait preuve en fortifiant sa marine, en même temps que félicité pour les merveilleux résultats qu'il obtient à un prix relativement si modique.
Actuellement le pouvoir en Italie se trouve aux mains du premier ministre, ce vieux parlementaire que ses amis comme ses adversaires appellent « le renard » , l'homme sans doctrine politique, mais d'une habileté consommée dans le maniement des partis, qui s'appuie indifféremment sur la droite ou sur la gauche. Quoique la politique italienne, surtout en ce qui concerne les affaires extérieures,, procède en réalité de l'école froide et calculatrice de Machiavel, un étranger emporte généralement d'une séance de la Chambre des députés
l'impression contraire. Quiconque n'est pas familiarisé avec la véhémence d'expression et l'exubérance de gestes des orateurs méridionaux croit volontiers qu'une douzaine de duels pour le moins doivent résulter de chaque discussion un peu chaude au Montecitorio, si même il ne craint pas de voir le débat dégénérer en un pugilat général dans l'enceinte législative. De semblables scènes se sont produites au sein de l'assemblée, quand on y a appris les nouvelles de Massouah, et le comte Bobilant, discipliné comme un soldat en même temps que calme comme un diplomate, n'était pas l'homme qu'il fallait pour tenir tète à d'aussi violents assauts de rhétorique furibonde.
Tout différent est le premier ministre, « le vieux Stradella », comme on le nomme encore, par allusion à la circonscription lombarde de musicale mémoire qu'il représente depuis longtemps. Chaque matin, il peut lire, dans les journaux de toutes nuances, que ni la Chambre ni le pays ne sont avec lui ; mais les critiques de la presse ne le troublent pas plus que ne l'intimide la turbulence du parlement. On a dit — et beaucoup de gens le croient — que, pour le cas où il n'aurait pas réussi à former son ministère actuel, dans lequel prédomine l'élément de gauche, il avait en poche pour la remettre au roi une seconde liste toute prête, sur laquelle figuraient presque exclusivement des membres de la droite. Depuis son entrée dans le cabinet dit de conciliation, il y a vingt ans, M. Depretis a presque constamment été aux affaires, avec de courtes interruptions. La mort de Rattazzi avait fait de lui le
leader de la gauche et, quelques années plus tard, ayant réussi à renverser M, Minghetti, il avait été appelé à constituer un ministère. Sella mort en 1882, il s'est séparé de ses anciens collègues de l'extrême gauche pour se mettre à la tête des deux centres, et il a eu à lutter contre l'opposition des pentarques. Enfin, cette pentarchie hostile, il vient de la désorganiser en appelant aux affaires deux de ses membres, brouillant ainsi les deux pentarques du Sud, Grispi et Nicotera, et séparant des deux autres un des trois pentarques du Nord. Beaucoup plus passionnante assurément pour les Italiens que n'importe quelle question de politique extérieure, est aujourd'hui celle de l'attitude que vont prendre les deux principaux des trois pentarques restants, MM. Nicotera etCairoli. Celui-ci s'accomoderait assez du poste d'ambassadeur à Londres, mais il pourrait se faire que le gouvernement britannique fit des objections au rappel du comte Corti.
Si, d'une part, cette entente unanime des hommes politiques italiens sur le terrain des affaires étrangères peut jusqu'à un certain point contribuer au maintien de la paix européenne, d'autre part le manque de stabilité gouvernementale en Italie est assurément un indice de faiblesse pour le pays lui-même. En Angleterre on ne peut que s'en affliger, car, de toutes les nalions européennes, l'Italie est la seule qui nous porte une amitié cordiale et je puis ajouter désintéressé. La presse italienne attaque fréquemment les Russes, les Grecs, les Français, elle ne ménage même
pas It l'occasion les bons alliés allemands et autrichiens; mais, dans les feuilles de toutes nuances, il est toujours fait mention des Anglais avec plus que de la courtoisie. C'est en Angleterre que les Italiens cherchent des enseignements historiques, aussi bien que des avis sur les questions du jour. Au cours de la dernière crise ministérielle, il a paru à Rome uûe intéressante brochure dont l'auteur, après avoir fait toucher du doigt les vices du groupement actuel des partis, suggère l'idée d'un gouvernement de coalition, pour qui les petites divergences sur les questions de politique intérieure s'effaceraient devant la gravité de la situation au point de vue européen, et il étaye son raisonnement sur l'exemple de toutes les coalitions parlementaires qui se sont successivement formées en Angleterre depuis un siècle. Le parlementarisme anglais est
tenu en grande estime sur les bords du Tibre et
cette bonne tradition survit encore aux débats dont, en ces dernières années, la Chambre des communes a donné le spectacle.
La récente reconstitution du cabinet Depretis ne jette que peu de lumière sur l'avenir de la politique italienne, car elle n'a pas mis d'hommes nouveaux au pouvoir. Crispi a été surnommé le Gambetta de l'Italie, mais, à dire vrai, sauf que l'un et l'autre ont vu le jour dans les provinces méridionales de leur pays, je ne vois guère d'analogie entre ces deux hommes., Crispi était déjà activement môle à la politique en 1848, alors que Gambetta n'était encore qu'un enfant, et aujourd'hui, presque septuagénaire, il n'a pas de grandes
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chances pour parvenir à une notoriété plus considérable que celle dont il jouit en Europe. Zanardelli est son contemporain. Le général Bertolè Viale, qui a remplacé le général Ricotti à la guerre, avait déjà eu un portefeuille en 1869, avant que celui-ci fût entré aux affaires pour la première fois ; il approche de sa soixantième année, et, représentant l'élément modéré dans le cabinet, il n'est pas très en faveur auprès d'une grande partie de la gauche. Les plus forts parmi les ministres actuels sont M. Brin, ministre de la marine, et M. Magliani qui, sans avoir jamais fait partie du parlement, semble désigné par ses remarquables aptitudes financières à présider éternellement à l'équilibre du budget italien.
Le parti socialiste ne compte guère en Italie. Les grandes villes du nord renferment un élément ultraradical, et une fraction de la population romaine incline vers les idées républicaines, mais les Italiens se croient volontiers moins exposés au péril social que les autres nations d'Europe. Une feuille satirique de Rome a représenté dernièrement les grandes puissances assemblées, négociant et ergotant sur des questions d'armements et d'alliances, tandis qu'au second plan figurent, sous les traits de chacals affamés guettant leur proie, les socialistes derrière l'Allemagne, les anarchistes derrière la France, les nihilistes derrière la Russie. Mais il faut que l'artiste soit mal renseigné sur la politique britannique, car il a désigné sous la qualification « d'orangistes » les fauves par lesquels doit être dévorée l'Angleterre.
Le plus intéressant et le plus ardu des problèmes qui intéressent actuellement l'Italie, est celui des relations futures entre le Quirinal et le Vatican. Il ne s'agit pas là de simples affaires domestiques, et c'est une erreur dans laquelle tombe volontiers la presse en France, en Allemagne, en Angleterre, que de déprécier l'importance de cette question du pouvoir temporel. Un certain groupe d'hommes politiques italiens, qui a pour organes des journaux de quelque influence, oppose une attitude irréconciliable à toutes les prétentions de la papauté. Ainsi, à propos des communications récemment adressées au souverain pontife par le prince de Bismarck, un des principaux journaux d'opposition a demandé si l'Italie pouvait considérer d'un œil indifférent cette entente entre son alliée (l'Allemagne) et « son pire ennemi » (le Saint-Siège). Cependant il est en Italie un assez grand nombre de politiques sagaces, aux yeux de qui le pape n'est pas nécessairement l'ennemi né de la société moderne et qui partagent l'espoir, autrefois caressé par Cavour et par Minghetti, de voir un jour des relations amicales s'établir entre le Saint-Siège et' le gouvernement italien, sans qu'il en coûte rien au principe de l'unité.
Cavour, qui n'a pas vécu pour voir même la capitale du royaume transférée de Turin à Florence, avait souvent, à la fin de sa vie, exprimé le vœu de pouvoir dater de Rome un traité avec le Vatican, dont l'influence serait considérable sur l'avenir de l'humanité. Minghetti, que l'Italie pleure encore, souhaitait comme Cavour donner à l'Église plus de liberté qu'elle n'en
avait jamais eu, tout en maintenant dans son intégrité l'unité italienne. Selon les amis de cet homme éminent ce n'est pas le gouvernement italien, qui a pris possession de Rome, mais la nation italienne tout entière, laquelle, sans être catholique fervente, est pourtant profondément attachée au catholicisme. En ceci ils diffèrent de Machiavel d'après qui, par la faute de la papauté, le peuple italien serait le moins religieux du monde. Il est certain qu'on ne trouve pas trace en Italie de cette animosité agressive, contre l'Église qui est caractéristique de la France contemporaine. Presque tous les parents y font baptiser leurs enfants, et le nombre des enterrements et des mariages civils y est fort peu considérable. Mais il est non moins vrai que ce catholicisme dont la nation est imbue n'a pas le caractère exalté du catholicisme belge ou français. Et puis, l'Italien possède l'esprit de compromis, et il n'a aucun goût pour la persécution religieuse. Sur la colonnade de Saint-Pierre, on trouve parfois cette inscription : « Mort aux prêtres I » ; mais les libéraux les plus irréconciliables envoient leurs enfants chez les Pères.
Il faut bien se rendre compte de l'état de l'opinion sur cette question de la papauté, à côté de l'hostilité apparente ou extérieure qui règne entre le Quirinal et le Vatican. On a dit plaisamment que le protestantisme ne se propage pas en Italie, parce qu'il est malaisé de demander aux gens l'abandon de doctrines qu'ils ne professent pas, en faveur d'autres qu'ils ne comprennent point. Pour l'Italien d'aujourd'hui, les
églises et le clergé font partie de sa vie au même titre que le ciel bleu et le beau soleil ; il n'en prend pas plus de souci. Mais, à certains avertissements, qui ne sont pas encore des menaces, et qui émanent d'hommes modérés, il est facile dès aujourd'hui de pressentir que, si le Vatican ne se prête pas à la cessation de l'antagonisme existant entre la papauté et les masses catholiques du pays, le sentiment antipapal se transformera peu à peu en un sentiment anticatholique, et qu'une fois commencé, le mouvement ne s'arrêtera plus.
Une chose est certaine, c'est que jamais le gouvernement italien ne concédera au pape la souveraineté sur le plus petit coin de Rome; jamais fraction, si faible soit-eile, de la population ne consentirait à laisser restreindre la liberté de la presse, la liberté de conscience, la liberté de l'instruction dont elle jouit à présent. Il est non moins certain que pas une puissance européenne ne sera jamais disposée à partir en guerre contre l'unité italienne. Au surplus, pour rendre justice au Saint-Siège, il faut constater qu'il est fort net dans les déclarations officieuses par lesquelles il repousse l'idée de toute intervention armée en sa faveur. Les sentiments du pape sur ce point sont partagés par le monde catholique, qui se rappelle les humiliations et les désastres attirés jadis au Saint-Siège par l'assistance des armes étrangères. Et d'ailleurs, n'est-il pas évident que, dépouillé de son pouvoir temporel, le souverain pontife fait plus grande figure aujourd'hui dans les conseils de l'Europe, auprès des
puissances protestantes comme des catholiques, que s'il venait à être de nouveau investi d'une ombre de souveraineté territoriale? En ces dernières années, l'influence du Vatican s'est élevée au point le plus haut qu'elle ait jamais atteint depuis les jours de la Réforme et elle ne fera que grandir toujours davantage, à mesure que les souvenirs du pouvoir temporel s'effaceront dans les brumes du passé.
Nous avons constaté l'existence, dans le monde politique italien, de deux courants d'opinion relativement à la question de la papauté. Il y a les irréconciliables, qui voient dans le pape un prétendant à la souveraineté sur une partie du royaume et les modérés qui, sans vouloir rien concéder aux ambitions temporelles prêtées au Saint-Siège, professent la plus grande sollicitude pour la liberté absolue du souverain pontife, plus encore, considèrent d'un œil favorable l'extension de l'influence en Europe du Vatican affranchi de toute attache avec une puissance étrangère quelconque. Quant à la manière de voir du Vatican lui-même sur cette question, il est assez malaisé de la définir, les cardinaux étant partagés, comme les hommes politiques italiens, en deux groupes. Les étrangers dont la connaissance du Sacré-Collège ne dépasse pas ce -qu'ont pu leur apprendre des relations mondaines avec quelques-uns de ses membres pendant un court séjour à Rome, jugent souvent bien léger le bagage d'idées de ces princes de l'Église. Non pas qu'en certaines matières nullement ecclésiastiques les cardinaux romains ne fassent preuve d'une rare compétence. Pour
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beaucoup d'entre eux la critique musicale, l'art culinaire, voire la science de la philologie, n'ont guère de secrets. Mais des questions à l'ordre du jour qui intéressent tous les hommes publics, ces éminents dignitaires parlent ou avec une extrême réserve ou avec une simplicité enfantine. Il faut songer néanmoins que ce ne sont pas ces prélats de salon qui sont admis dans les conseils intimes du pape : ils représentent brillamment Sa Sainteté dans les cérémonies de l'Église où ils font une figure imposante, mais ils n'ont aucune action sur la politique du Saint-Siège.
Le Vatican qui, pour le voyageur n'est qu'un magnifique ensemble de galeries, de jardins et de bibliothèques, au milieu desquels le Saint-Père vit captif, constitue en réalité le plus merveilleusement organisé des édifices publics au point de vue administratif. Il n'est pas une capitale en Europe oii se trouvent ainsi réunis sous un même toit tous les départements de l'Etat. A cet avantage matériel, le Vatican joint celui, plus précieux encore et non moins rare, de posséder tout un état-major de diplomates consommés, familiers avec la vie des cours, hommes du monde accomplis en même temps que politiques subtils, qui chaque matin lisent les principaux organes de la presse européenne et qui ont pour auxiliaires une légion de fonctionnaires habiles au travail de bureau et versés dans l'art de rédiger une dépêche en latin d'église comme en français diplomatique. Et ces remarquables hommes d'État sont en rapports quotidiens avec des représentants de toutes les nations, laïques aussi bien que clercs, et
"S DE L'ETAT ACTCEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE. n pas seulement catholiques, mais aussi sujets de uvernements qui ne reconnaissent pas officiellement papauté.
Les relations diplomatiques entre le Saint-Siège et ; puissances qui en ont avec lui d'officielles sont (retenues à Rome par les quatre ambassadeurs de ance, d'Autriche-Hongrie, d'Espagne et de Portugal,
par des envoyés extraordinaires dont les princiu\ sont ceux de Prusse, de Belgique et de Bavière, l'extérieur, le Vatican est représenté par des nonces Paris, Vienne, Munich, Lisbonne, Bruxelles et Maid, pour ne parler que des plus grandes capitales, i voit que l'envoi de représentants est réciproque, uf dans le cas des États protestants qui sont en reions avec la papauté : ainsi la Prusse entretient à une un envoyé extraordinaire et ne possède pas de nce à Berlin, tandis qu'au rebours le Saint-Siège a a Haye un internonce, diplomate de seconde classe, >rs que la Hollande n'est pas représentée à Rome. s nonciatures sont des postes, d'apprentissage pour ; plus hauts emplois pontificaux. Léon XIII a été nce à Bruxelles; le cardinal Franchi, son premier crétaire d'État, l'était à Madrid, où lui a succédé le rdinal Nina venant de Belgique; c'est de Vienne e le cardinal Jacobini avait été appelé à la secrérerie pontificale. Plusieurs des représentants actuels i Saint-Siège dans les capitales européennes sont s hommes destinés à un brillant avenir en dehors
corps diplomatique, tels le cardinal di Rende, qui :upe le poste le plus difficile, celui de Paris, et les
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frères Vanutelli, nonces à Vienne et à Lisbonne' Il avaitélé question, pour la secrétairerie d'État, du nonce eu Espagne, le cardinal Rampolla; mais des raisons de santé auraient fait renoncer à ce dessein, 11 est un des plus jeunes membres du Sacré-Collège, quarantetrois ans seulement, et c'est àcette même nonciature de Madrid, sous le cardinal Simeoui, qu'il avaU déou(é dans la carrière diplomatique. On remarquera que tous les prélats employés dans les affaires du Vatican appartiennent, sans exception, à la nationalité italienne Pour le moment, le gouvernement pontifical et celu, de l'Italie se regardent venir. Le Quirinal attend que le Vatican formule quelque proposition parlaquelle Home sera reconnue comme la capitale du royaume d'Italie et, de son côté, le Vatican demeure dans une attitude éjectante, sans se faire d'ailleurs - du moins tout porte à le croire - la moindre illusion ni se bercer d'aucune espérance relativement à une concession de territoire faite par l'Italie ou par quelque autre puissance.
Le clergé italien n'est pas dépourvu d'un esprit patriotique, qui s'est fait jour à l'occasion du récent désastre d'Abyssiuie, par des éloges adressés du haut de la chaire aux soldats morts pour le pays. Les irréconciliables contestent, il est vrai, la sincérité de ces effusions, en prétendant que le Saint-Siège a tout intérêt a encourager des entreprises coloniales d'où résultera la création de missions apostoliques placées
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sous le contrôle direct du Vatican. Mais ces insinuations ironiques ne prouvent rien contre l'existence d'un réel sentiment national dans la masse du clergé italien.
Jamais le pape ne met le pied hors de sa soi-disant prison. De temps à autre, quelque entrefilet d'un journal italien ou français nous apprend qu'on a reconnu , dans les rues de Rome, le Saint-Père faisant une promenade en voiture, déguisé, ou du moins dépouillé de ses insignes pontificaux. Il est possible que ces informations soient données de bonne foi, mais alors l'erreur a sans doute pour origine la ressemblance d e Léon XIII avec son frère aîné, le cardinal Joseph Pecci. La captivité du pape est envisagée à Rome et en Italie d'un tout autre œil qu'à l'étranger. Au dehors, elle donne à la vie du souverain pontife un caractère mystérieux dont s'augmente son prestige* Ceux-là même qui sont le mieux renseignés sur l'intérieur du Vatican sont frappés malgré eux par la grandeur un peu théâtrale de cette imposante figure, dirigeant du fond de sa prison volontaire les affaires de ce qu'il est convenu d'appeler l'Église universelle — car les Occidentaux ne savent pas grand'chose de l'Église d'Orient — bien plus, exerçant une influence considérable sur la politique européenne. Toute différente est l'impression produite à Rome par le mystère dont s'entoure le pape. L'Italien n'est pas mystique. Pour le peuple, la religion est affaire d'habitude journalière et il ne s'embarrasse guère de polémiques sur des matières de foi ou des questions ecclésiastiques.
On a dit assez méchamment de la][nation italienne qu'elle serait libre-penseuse par tempérament, si elle avait jamais su penser. L'épigramme renferme une certaine dose de vérité. Il est de fait que ce peuple est sensible plus qu'aucun autre à la pompe extérieure, à l'apparat des cérémonies, à la magnificence des processions et des cortèges. Pour lui, le pape invisible derrière les murs du Vatican n'est rien, tandis que le pape traversant les rues de Rome dans son carrosse de gala, escorté de ses brillants gardesnobles, lui était une représentation vivante de tout ce qu'il a appris à admirer et à révérer. Sans doute, les conseillers du souverain pontife savent ce qu'ils ont à faire et. cependant on ne saurait douter que, si le Saint-Père avait consenti à se montrer aux Romains, chacune de ses promenades à travers la ville aurait été pour lui une marche triomphale. Le roi et la reine eussent été les premiers à lui donner des marques de respect, et l'on ne saurait évaluer trop haut l'effet bienfaisant qui serait résulté de ce spectacle : les populaires souverains de l'Italie une et libre rendant un hommage public au vénéré successeur de saint Pierre. La majorité du Sacré Collège en a jugé autrement, et aujourd'hui le pape est inconnu aux jeunes générations italiennes.
Cependant, les cardinaux n'ont aucune foi en une restauration possible du pouvoir temporel, et, d'autre part, ils ne se soucient pas le moins du monde de quitter Rome, où les retiennent leurs intérêts d'argent et tous les avantages de la vie chère à ces vieillards
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très raffinés. Ils n'ignorent pas que, même en supposant l'impossible, c'est-à-dire une renonciation éventuelle du gouvernement italien à une partie des conquêtes faites par lui en 1870, le peuple romain resterait, avec lequel ils auraient à compter. L'occupation italienne a apporté dans la Ville Éternelle des changements considérables. Depuis son érection en capitale du royaume d'Italie, Rome s'est agrandie dans d'énormes proportions et, non seulement l'élément nouveau de la population y est fortement opposé à une restauration des institutions pontificales, sous quelque forme et à quelque degré que ce soit, mais encore les vieux Romains, s'ils ne sont pas animés pour le gouvernement royal d'un amour bien ardent, n'éprouvent qu'éloignement pour un retour à l'ancien ordre de choses.
On a fort discuté, ces temps derniers, l'interdiction faite par le Vatican à tous bons catholiques de prendre part aux affaires intérieures de l'Italie, soit comme candidats, soit comme électeurs. Il serait cependant possible au clergé d'exercer une grande influence sur les populations rurales aux jours du scrutin. D'un autre côté, il est vrai, le pape ne pourrait obtenir une Chambre catholique qu'au prix d'une franche renonciation au pouvoir temporel, sinon il n'aurait, pour donner leurs suffrages à ses candidats, que quelques exaltés traîtres à leur pays, prêts à y fomenter la guerre civile, et le nombre en est très faible. Ceux qui attribuent au Vatican le pouvoir de rendre le gouvernement constitutionnel impossible en Italie se mé-
prennent étrangement sur la situation. Ce que le Vatican pourrait faire, ce serait d'user de son influence dans un sens conciliant et amical, pour fortifier à la fois sa position et celle du gouvernement italien, au grand avantage des intérêts conservateurs en Italie et dans le monde entier. En juillet 1880, l'attitude à prendre par le Saint-Siège au point de vue électoral a été l'objet de longs et vifs débats dans les conseils pontificaux. Quelques-uns des cardinaux étrangers étaient partisans d'un appui conditionnel accordé à la monarchie italienne; mais la majorité a fait adopter un avis contraire. La politique du Saint-Siège s'étant, depuis cette époque, accentuée dans le sens réactionnaire, ce qui avait été qualifié da simplement « inopportun » a été déclaré « condamnable », en sorte qu'aujourd'hui la prohibition est absolue.
Cependant le clergé italien compte de nombreux évoques extrêmement influents, et je crois l'Église en possession de faire de l'Italie moderne la citadelle de la foi catholique, si seulement elle consent à reconnaître, sans arrière-pensée, l'unité italienne et à faire preuve de sentiments sincèrement patriotiques dans les rares questions intérieures dont elle doit se mêler. Les cardinaux réactionnaires font usage d'armes modernes. Us représentent au souverain pontife, avec raison sans doute, que l'Église doit être, non pas italienne, mais universelle. Mais alors, si l'Église ne doit pas être exclusivement italienne, la première chose à faire serait de remanier le Sacré Collège et de lui donner un caractère cosmopolite. Il est possible qu'un
chapeau de cardinal pour l'Australie et un autre pour le Canada suffisent encore à ces deux pays, mais on ne saurait assurément prétendre que la population catholique des États-Unis n'ait pas droit à plus d'un représentant dans le Sacré Collège. A mon sens, là serait la sagesse : d'une part, rendre moins exclusif le gouvernement de l'Église et le remettre aux mains des plus dignes de ses serviteurs, sans parti pris de nationalité; d'autre part, faire de l'Italie, aussi dégagée de toute influence étrangère que peut l'être la Suisse elle-même, l'asile paisible et sûr de cette grande Église. C'est du Saint-Siège qu'il dépend de réaliser cette conception d'un État moderne où revivrait quelque chose de l'ancienne splendeur romaine. Les doctrines révolutionnaires de Mazzini et de Garibaldi n'ont que peu d'adeptes dans le royaume transalpin, mais le patriotisme y est ardent, le sentiment de l'unité italienne profond et une Église hostile à cette unité y est considérée par le peuple comme antipatriote. Le jour où ces vérités seront comprises — et cela viendra tôt ou tard — la véritable Église universelle trouvera en Italie la véritable indépendance, sans qu'il y soit besoin d'aucun pouvoir temporel.
Si l'on envisage le côté religieux de la question, il est bien évident, d'ailleurs, que ce vélo mis sur les opérations électorales est préjudiciable aux intérêts calholiques, car il les met à la merci d'une minorité non catholique, ou nominalement catholique, mais qui ne reconnaît pas l'autorité de l'Église . A ce point de vue aussi bien qu'au point de vue politique, l'attitude
prise par le Vatican paraît donc manquer de sagesse.
Je le répète, parmi les plus réactionnaires des conseillers du pape, personne ne croit à une restauration du pouvoir temporel; l'obstination du Vatican n'a d'autre résultat que de tenir à l'écart de la vie publique l'élément conservateur, dans l'attente d'un événement que chacun sait parfaitement ne jamais devoir arriver. On a voulu expliquer cet interdit mis sur les élections, en disant que l'Église dissimule ainsi son impuissance à diriger les votes. Assurément elle serait impuissante à les diriger si elle prétendait le faire dans un sens hostile à l'unité italienne et ce serait folie à elle de l'essayer seulement; à cet égard, il est certain que l'opposition passive de l'Église produit plus d'effet qu'elle n'en pourrait attendre d'une opposition militante non couronnée de succès. Mais vraiment, le temps est venu pour elle d'en finir avec cette comédie et, restituant aux électeurs catholiques l'exercice de leur droit de suffrage, de renoncer à une attitude peut-être très noble, mais absolument contraire à ses véritables intérêts.
Le pape et les cardinaux politiques se plaisent moins aux rapports avec les masses qu'à ceux avec les souverains et les hommes d'État, pour lesquels ils possèdent d'ailleurs des aptitudes remarquables et, s'il était moins paralysé par l'attitude de la majorité réactionnaire du Sacré Collège, ce serait merveille que le degré d'influence auquel le Saint-Siège pourrait parvenir dans la société moderne. Pourtant il est des questions dont les plus avisés des hôtes du Vatican
jugent avec une étroitesse et un parti pris dignes de ces prêtres à courte vue qui ne connaissent rien au delà de leur horizon borné: par exemple, celle de la franomaçonnerie. Impossible de convaincre le souverain pontife et ses meilleurs conseillers que les loges maçonniques d'Angleterre n'entretiennent aucunes relations avec celles du continent et n'ont rien de commun avec les sociétés secrètes antireligieuses. En vain leur représente-t-on que les francs-maçons anglais sont simplement de bons convives étrangers à la politique, réunis, dans le but plus ou moins louable de faire la charité tout en festoyant, en une association à la tête de laquelle se trouve l'héritier présomptif de la couronne et dont le hasard veut précisément que presque tous les membres présents ou passés des cabinets conservateurs soient au nombre des principaux dignitaires. C'est inutilement qu'on leur demande si le simple fait d'user de mots de passe et de signes secrets constitue un crime de lèse-Église et si les forestiers, les druides, les libres jardiniers, les buffles, les bisons, les odd fellows, les caledonian corks et autres membres d'associations anglaises, aux dénominations aussi bizarres qu'intraduisibles, doivent également être tenus pour des ennemis de la religion. La seule réponse que l'on puisse tirer du Vatican est que les éminents personnages qui favorisent ces sociétés en ignorent le véritable caractère. 11 pourrait sembler puéril d'introduire dans une étude politique sérieuse cette question de la iranc-maçonnerie anglaise, s'il n'y avait là un exemple bien frappant des progrès
qu'ont encore à réaliser, dans la connaissance de la société moderne, les esprits les plus ouverts du Vatican, pourtant si supérieurs en culture au reste du clergé. On considère néanmoins comme l'indice d'un élargissement des idées du Saint-Siège sur ce point, la protection qu'il vient d'accorder aux « chevaliers du travail » en Amérique. Mais n'est-il pas singulier de voir une institution aussi conservatrice que. la papauté accorder sa bénédiction aux chevaliers du travail, tandis qu'elle persiste à condamner les francs-maçons anglais ?
Le souverain pontife actuel est non seulement un homme d'État bien instruit des affaires européennes, mais aussi un administrateur de premier ordre et doué d'une remarquable capacité de travail. Non content de rédiger lui-même une grande partie de ses dépèches, il surveille encore de très près l'énorme correspondance qu'entretient le Saint-Siège avec toutes les parties du monde et l'on croit parfois reconnaître son style dans l'organe officiel du Vatican. Tout ce qui paraît dans YOsservatore romano est marqué au sceau apostolique. Sans avoir de caractère officiel, le Moniteur de Rome est souvent employé à lancer comme ballons d'essai des articles qui en rendent la lecture instructive. Il fut un temps où ce journal avait des attaches avecMonsignorGalimberti, aujourd'hui l'agent du Vatican pour toutes les missions délicates nécessitant du tact et de l'adresse. On lui attribue l'arbitrage entre les gouvernements allemand et espagnol dans l'affaire des Carolines. Quant à son récent voyage à
Berlin qui a donné lieu à de nombreux commentaires et provoqué une grande irritation dans certains milieux italiens, il n'avait pour objet que des questions de politique intérieure et les rapports de M. de Bismarck avec le centre parlementaire.
Il est probable que l'intervention du pape, en cette affaire, a été l'objet d'un marché : on avait promis d'apporter des modifications à certaines lois anticléricales. En tout cas, le Vatican pouvait justifier devant l'opinion les lettres du cardinal Jacobini par le désir de maintenir la paix européenne, que le sentiment public faisait dépendre du vote du septennat. Alors, il est vrai, la logique voudrait que les fidèles fussent engagés à soutenir par leurs suffrages la politique germanophile du gouvernement italien. De mauvais plaisants ont ainsi interprété le discours de M. Windhorst sur l'intervention pontificale : « Le pape est infaillible, c'est incontestable; mais quand il aura entendu ce que nous avons à dire, il ne s'en apercevra pas moins qu'il s'est trompé. * Le langage de la presse protestante bismarckienne est plus curieux encore : elle déclare que, dans cette circonstance, le chef du parti catholique allemand « a dépassé Martin Luther ». Il paraît que, cependant, M. Windhorst est demeuré dans les meilleurs termes avec le Vatican.
On remarquera que j'attribue pour unique mobile à cette intervention du pape le désir de faciliter le règlement d'affaires intérieures de l'empire allemand ; mais je crois que la satisfaction d'être consulté par M. de Bismarck et de jouer un rôle en Europe n'y
a pas été étrangère. On a voulu voir dans les lettres du cardinal Jacobini une allusion à certaines promesses faites, ou au moins demandées, relativement au pouvoir temporel.. J'ai dit plus haut comment la fameuse phrase a été expliquée, et le fait que l'Italie a reçu de Berlin à ce sujet satisfaction pleine et immédiate prouve bien qu'il y avait eu là une simple maladresse. Le bruit a couru, néanmoins, d'une tentative que ferait l'Allemagne pour établir une entente * entre le Quirinal et le Vatican, à laquelle on donnerait pour base la renonciation formelle du Saint-Siège à tout espoir de restauration du pouvoir temporel sous une forme quelconque, donnant ainsi une sanction définitive à ces paroles du roi Humbert : « La conquête de Rome est impérissable. »
Mais quelles concessions le royaume d'Italie pourrait-il, à la demande du prince de Bismarck, faire à la papauté au delà de celles contenues dans la loi des garanties de 1871 ? Cette loi déclare sacrée la personne du souverain pontife et assimile à des crimes de lèsemajesté tous attentats directs ou indirects venant à être commis contre lui, toutes offenses ou insultes dont il serait l'objet. Les honneurs souverains lui sont rendus et la préséance honorifique que lui ont toujours accordée les princes catholiques lui est conservée. Il est autorisé à entretenir une garde du corps; on lui a octroyé une magnifique dotation et abandonné la propriété des palais apostoliques avec toutes leurs dépendances. On a garanti l'indépendance absolue des conclaves, en affranchissant la personne des car-
dinaux de toute autorité administrative ou judiciaire pendant les périodes de vacance du Saint-Siège. L'entrée des palais pontificaux et de tout édifice où se trouve réuni un conclave ou un concile œcuménique est interdite aux fonctionnaires royaux et officiers de police. Les ecclésiastiques, soit italiens, soit étrangers, domiciliés à Rome, qui, en raison de leur emploi, participent à un degré quelconque à l'exercice du ministère, spirituel du Saint-Siège, sont soustraits au contrôle de l'autorité publique et à toute responsabilité vis-à-vis d'elle. Les envoyés du Saint-Siège à l'étranger et ses courriers de cabinet jouissent de toutes les prérogatives et immunités accordées à ceux du gouvernement italien et des autres États. Le service postal et télégraphique du Vatican est fait, dans l'enceinte du palais, par un personnel à la solde pontificale, sa correspondance est exempte de toute taxe et l'extra-territorialité est virtuellement accordée aux séminaires de Rome ainsi qu'à ceux des diocèses suburbains. Les restrictions que, l'on s'en souvient, les anciens gouvernements catholiques de l'Italie avaient apportées au droit de réunion du clergé sont abolies. Les papes sont exemptés du serment de fidélité. Assurément, l'on peut dire que ce statut assure à l'Église catholique en Italie plus de liberté et de pouvoir qu'en aucun autre pays, et que nulle part ailleurs elle ne trouverait ces avantages, difficiles à concilier, d'une constitution puissante avec un affranchissement complet de tout contrôle gouvernemental. Ce n'est pas que la loi de 1871 n'ait fait naître bien
des difficultés légales. Des juristes badins ont soulevé, par exemple, la question de savoir si, au cas où Rome serait assiégée, l'autorité militaire aurait pouvoir pour expulser comme bouches inutiles le pape et les cardinaux. Mais enfin, je ne vois guère à quel traitement plus favorable le Saint-Siège pourrait prétendre. D'autre part, s'il ne consent pas à en venir à une entente, on a lieu de craindre qu'une agitation populaire ne finisse par se déclarer en faveur du rappel de la loi des garanties, de la suppression de cet article de la Constitution par lequel l'Église catholique est déclarée l'Église d'État de l'Italie, enfin de la sécularisation de tous les biens ecclésiastiques. La. gauche a déjà quelque peu manifesté son inclination à ouvrir une campagne de mesquine persécution de l'Église, qui présenterait tous les inconvénients d'une guerre ouverte, sans en offrir les avantages.
D'aucuns ont pensé que les lettres du cardinal Jacobini et la mission Galimberti avaient moins affaire avec les intérêts domestiques de l'empire allemand, la dignité du Saint-Siège ou la question du pouvoir temporel, qu'avec un projet prêté au pape de prendre le rôle d'arbitre entre l'Allemagne et la France, imagination pure, aussi bien que tous les détails de fantaisie donnés sur une prétendue neutralisation de l'Alsace. Jamais, en pareille affaire, il ne saurait être question de l'arbitrage pontifical. En langue diplomatique, le mot « arbitrage » implique la résolution chez l'arbitre de prendre les armes contre celle des deux parties qui refuse de se soumettre à sa décision ;
« médiation » ou « bons offices » seraient plutôt applicables dans l'espèce. Il importe peu, d'ailleurs, l'histoire étant absolument dénuée de fondement.
Le pape ne peut s'en prendre qu'à lui seul des interprétations erronées auxquelles a donné lieu la mission Galimberti et il ne saurait trouver d'excuses à l'ambiguïté de la fameuse phrase sur l'assistance éventuelle de l'Allemagne. Parler de la maladresse d'un jeune rédacteur inexpérimenté ne signifie rien, sinon qu'on reconnaît maintenant la phrase comme absurde. Cette allusion à une intervention étrangère a produit en Italie la même impression fâcheuse que jadis, dans l'Angleterre de la reine Elisabeth, l'appui prêté au Saint-Siège par l'Espagne, et le mal qu'elle a fait ne sera pas facile à réparer. Même en négligeant la question du pouvoir temporel, l'assistance qu'il serait au pouvoir de M. de Bismarck d'offrir à la papauté serait circonscrite dans des limites restreintes. De l'aveu •même du chancelier, les lois de mai constituaient une arme contre l'Église; «mais si, en temps de guerre, la mélinite est une denrée fort appréciable, il est superflu de s'en encombrer en temps de paix ». On peut donc rapporter ces lois de mai et rendre la situation de l'Église catholique en Allemagne aussi bonne qu'elle le serait en Italie, si le pape consentait à l'accepter franchement telle que la lui fait la loi des garanties. La situation personnelle du pape en Europe pourrait encore être améliorée par une grande déférence qui s'attacherait à ses actes et à ses paroles. Il y serait traité en roi, plus qu'en roi même. On aurait recours
à sa médiation pour les affaires de peu d'importance ou dans les occasions où la médiation n'est qu'une formalité. Mais au delà de ces prérogatives honorifiques, le prince de Bismarck ne peut rien pour le pape et mon sentiment est que le pape en est parfaitement convaincu. Peut-être aussi, si Léon XIII nourrit l'arrière-pensée de faire sa paix avec le gouvernement italien en acceptant la loi des garanties, songerait-il, pour sauver sa dignité, à se servir du chancelier allemand comme intermédiaire auprès du Quirinal. Il peut également souhaiter de voir, en ce cas, la loi des garanties consolidée par une sanction officielle de l'Europe .
J'ai traité précédemment la question du protectorat français des missions catholiques en Orient. Si jamais la paix venait à se faire entre le Quirinal et le Vatican, il serait possible que l'Italie prit la succession de la France dans ce rôle et assumât, de concert avec le Saint-Siège, la charge de sauvegarder les intérêts catholiques dans le monde entier. En Chine tout au moins, le protectorat français est fort préjudiciable à ces intérêts. Pourquoi, demandent les Chinois, la France insiste-t-elle pour protéger bon gré mai gré les chrétiens du Céleste Empire? Opprimer en France et protéger en Chine, plus près même, au Maroc, est une contradiction flagrante. La devise de Gambetta : « le cléricalisme, c'est l'ennemi», lui avait été inspirée par ce même Paul Bert qui, athée militant dans la mère patrie, protégeait le clergé dans l'extrême Orient. Ce qu'il y aurait de mieux sans doute serait
que les chrétiens d'Orient ne fussent pas confiés à la garde d'une seule puissance, mais que, chacune d'elles protégeant les intérêts temporels de ses nationaux, leurs intérêts spirituels fussent aux mains des chefs de leurs religions respectives, c'est-à-dire, en ce qui concerne les catholiques, aux mains du pape. Mais il ne serait pas impossible que le royaume d'Italie devint un jour le bras séculier de l'Église. Il est certain que les rapports entre le Saint-Siège et la France sont plus tendus aujourd'hui qu'ils ne l'étaient en novembre 1885, époque où l'encyclique» qui déclarait l'Église dégagée de toute préférence pour une forme particulière de gouvernement, a été considérée comme une marque d'adhésion aux institutions républicaines. Eu 1836, la question chinoise est venue tout gâter. On n'a pas oublié les menaces de M. de Freycinet, et l'intervention du pape en faveur de M. de Bismarck a encore contribué à envenimer la situation, quoique pourtant la France fut loin de souhaiter le rejet de la loi militaire allemande.
Il n'est pas une seule nation, à l'heure actuelle, qui soit sans sujets de souci et d'inquiétude pour l'avenir. La Grande-Bretagne a l'insuffisance de son organisation militaire en présence des lourdes responsabilités qui pèsent sur elle ; la Russie est rongée par le nihilisme et par la corruption, l'Autriche est menacée par le socialisme et les antagonismes de races; l'Allemagne a à lutter contre le désavantage de sa situation géographique entre deux puissances militaires de premier ordre et la France souffre du gaspillage de ses finances,
ainsi que de sa pénurie d'hommes d'État. Tout comme le reste de l'Europe, le royaume d'Italie se trouve aux prises avec certaines difficultés, dont les plus sérieuses naissent peut-être de l'état arriéré dans lequel végètent encore ses provinces méridionales en général et en particulier la Sicile. Cependant, je crois cette puissance exposée, en somme, à moins de périls qu'aucune autre. Plus que toute autre — la Russie exceptée, qui a pour elle l'avantage d'une étendue territoriale lui permettant, comme les États-Unis, de donner de la terre à tous ses habitants — elle améliore chaque jour sa situation d'une façon notable et avec une extrême rapidité. Des résultats remarquables ont été récemment obtenus en Italie en matière d'instruction publique et sous le rapport industriel, aussi bien qu'en ce qui concerne la suppression du brigandage et, quoiqu'il y reste sans doute fort à faire, on ne se rend pas assez compte des immenses progrès qui y ont été accomplis pendant ces seize dernières années.
Au cours des cinq premières de ces études sur la situation respective des grandes puissances continentales» j'ai eu occasion de montrer que, nonobstant le développement formidable de leurs armements, l'Allemagne et la France ne semblent pas devoir jamais chercher à troubler la paix européenne. La première de ces puissances est retenue par la crainte devoir la Russie s'unir à la France, le jour où éclaterait un conflit francoallemand ; la seconde est influencée par les sentiments absolument pacifiques de la masse du corps électoral, sur lesquels ne doivent pas faire prendre le change les déclarations chauvines d'un groupe de journalistes et d'hommes politiques. Tant à cause des difficultés intérieures auxquelles elle est en proie, que de l'incertitude dans laquelle elle se trouve au sujet d'une alliance efficace contre la Russie, l' Autriche-Hongrie est intéressée au maintien de la paix. Malgré la force de leur armée et surtout de leur marine, les Italiens seront les derniers à provoquer une guerre. Reste la Russie qui est, je l'ai dit, le facteur inconnu de la situation de
l'Europe et, malheureusement pour l'Angleterre, c'est avec la Russie qu'elle aura à compter un jour.
Dans les pages qui précèdent, il a souvent été parlé incidemment de la situation du Royaume-Uni. On y a vu que les temps belliqueux sont passés pour l'Angleterre et qu'il faudrait des mobiles bien puissants pour lui faire tirer l'épée, car, d'une part, elle n'ignore pas l'insuffisance de son organisation militaire et, d'autre part, l'opinion y est absolument pacifique. Nous avons admis que l'immensité de ses ressources, ainsi que le courage et l'énergie de son peuple, pourraient lui donner, dans une lutte de longue durée, une force de résistance supérieure à celle d'aucune autre nation européenne. Mais, d'un autre côté, avec le système actuel de mobilisation rapide, c'est des premières opérations que dépend l'issue d'une guerre, et la Grande-Rretagne étant incapable de mettre en ligne à bref délai des forces considérables, nous avons dit que, dans les premiers mois d'un conflit continental, son intervention serait absolument inefficace ; d'où nous avons induit que l'Autriche trouverait infiniment moins d'avantage à une alliance avec l'Angleterre qu'avec la Roumanie, dont les cent cinquante mille hommes d'excellentes troupes seraient, dès le début de la campagne, prêts à être portés sur le point où leur présence serait le plus nécessaire, Quant aux tendances profondément pacifiques généralement répandues dans la nation anglaise, il faut remarquer qu'elles prennent en grande partie leur source dans ce qui ferait précisément, au cours d'une longue guerre, cette force redoutable dont
nous parlions tout à l'heure : sa grande richesse et la concentration sur les affaires commerciales de toutes ses énergies. Cet éloignement pour la guerre, qui résulte aussi bien de la conscience de la force nationale à l'état latent, que de celle d'une évidente infériorité militaire, a fort contribué au maintien de la paix européenne en ces dernières années. Le peuple britannique, en effet, y a puisé la modération dont il a fait preuve, non seulement devant les provocations irritantes de la presse continentale, qu'il est facile de dédaigner, mais encore en présence des traitements infligés à Madagascar à des sujets anglais et de l'occupation des Nouvelles-Hébrides.
En ce qui concerne nos relations avec les grandes puissances continentales, on a vu que, malgré quelques petits différends sur certaines questions coloniales, il n'y a jamais eu de sérieux sujets de froissement entre l'Allemagne et l'Angleterre. M. de Bismarck n'approuve pas notre politique sentimentale au regard des sujets chrétiens de la Porte ; mais pour tout ce qui est relatif à la question plus pratique du maintien de nos communications avec l'Inde et de notre occupation de l'Egypte, il nous donne généralement son appui. On sait comment nos rapports avec la France ont subi quelque tension du fait de l'hostilité témoignée à l'Angleterre par certains organes de la presse française, mais le bon sens qui gouverne la majorité des deux pays nous préservera, il faut l'espérer, des graves conséquences que pourrait entraîner ce refroidissement. Le plus important des sujets de conflit entre la France et
l'Angleterre est la question d'Egypte ; or nous avons des raisons de croire que jamais les Français ne partiront en guerre à ce propos. Nous l'avons dit, ce sont eux qui, en se tenant volontairement àl'écart des affaires égyptiennes, ont fait leur situation sur le Nil ce qu'elle est aujourd'hui et, si l'Angleterre a été amenée à en assumer exclusivement la charge, elle a toujours agi avec une extrême modération, uniquement préoccupée d'assurer la liberté du transit par l'Egypte, ce qui est le premier de ses intérêts dans ce pays. Enfin, nous avons reconnu l'exagération de l'importance attribuée à notre occupation de l'Egypte, alors qu'en cas de guerre avec la France notre flotte serait trop occupée ailleurs pour empêcher que le canal de Suez soit fermé à nos troupes, à notre marine marchande, peut-être même au trafic britannique sous toutes les formes.
Relativement aux rapports entre l'Angleterre, et la Russie, j'ai exposé les raisons qui me portent à croire improbable pour le moment, quoique sans doute inévitable quelque jour, une lutte entre l'éléphant et la baleine : la principale en est que les Russes ont pour la différer de sérieux motifs dans la condition actuelle de leurs voies ferrées asiatiques. Nous avons vu comment s'est effondré tout l'édifice de la politique britannique échafaudé en 1878 et que l'Angleterre doit désormais prendre son parti de se désintéresser de Constantinople. La vieille tradition qui faisait de l'intégrité de l'empire ottoman une question vitale pour les intérêts du Royaume-Uni a été battue en brèche par lord Randolph Churchill et autres hommes politiques influents,
mais on sait combien il existe entre la Russie et l'Angleterre d'autres sujets de conflit. Nous avons signalé, notamment, la violation par le gouvernement du tsar de ses engagements solennels relatifs à Batoum et l'exaspération du sentiment antirusse provoquée dans l'opinion anglaise par la mauvaise foi qu'a déployée la Russie à propos des affaires de l'Asie centrale, ainsi que par les lenteurs apportées à la délimitation de la frontière de l'Afghanistan. On se rappelle aussi que j'ai montré l'immensité des ressources dont dispose l'empire russe et établi que, malgré ce qui se dit de l'état de ses finances, il est de tous les Etats européens, hormis le Royaume-Uni, le plus apte à soutenir un effort prolongé, mais cependant incapable à mon sens de menacer sérieusement l'Angleterre dans son empire indien avant quelques années.
Dans le chapitre qui traite de l' Au triche-Hongrie, j'ai eu occasion de faire remarquer que le penchant de cette puissance pour l'alliance anglaise continuera à être subordonné aux considérations pratiques des avantages immédiats qu'elle en pourrait retirer dans l'éventualité d'une guerre avec la Russie. Quoique je ne partage pas l'opinion de ceux qui croient l'Autriche capable, sans le concours de l'Allemagne ou de l'Italie, de tenir tète à la grande puissance du Nord, j'ai pourtant signalé l'intérêt qu'aurait l'Angleterre à s'assurer des alliés pour cette lutte que tout lui fait présager avoir tôt ou tard à soutenir contre la Russie. Mais l'Autriche n'envisage pas sans effroi la perspective d'une guerre avec les Russes, fût-ce même avec l'aide de
l'Italie et de l'Angleterre, dont elle sait l'incapacité à lui porter rapidement secours dans les provinces galiciennes, théâtre des premières opérations. Quant à l'Italie, nous avons noté la constance de ses rapports amicaux avec la Grande-Bretagne, en dehors de toutes les autres combinaisons dans lesquelles elle a pu entrer.
Parmi les questions secondaires qui ont été abordées dans le cours de ces études, la plus importante peut-être, au point de vue anglais, est celle de la neutralité belge, sur laquelle je vais avoir à revenir. J'ai insisté sur l'impuissance actuelle de la Belgique à empêcher une violation de son territoire ; sur la tentation permanente qui s'offre à l'état-major allemand de pénétrer en France par ce côté; sur l'impossibilité pour l'Angleterre, en eût-elle le désir, de s'opposer par la force à une invasion de la Belgique ; enfin sur le fait que, selon toute probabilité, les autres puissances se refuseraient à coopérer à la défense du royaume belge. Ces lignes, je le sais, ne seront d'une lecture agréable ni pour les Belges, ni pour les Anglais; mais la vérité est toujours amère. Lorsque j'ai entrepris ce travail, je ne me suis pas fait d'illusion sur le mécontentement général qu'il était appelé à provoquer en Europe et je n'ignore point que ce chapitre sera aussi peu favorament accueilli dans le Royaume-Uni, que l'ont été respectivement dans les pays intéressés ceux concernant la France, la Russie et l'empire d'Autriche.
Si en effet, dans les pages qui précèdent, il se trouve de quoi déplaire aux nations continentales, j'ai grand'-
peur qu'elles ne renferment également, et celles qui vont suivre plus encore, des assertions de nature à donner peu de satisfaction à mes compatriotes. Ainsi, il est pénible aux Anglais de toucher du doigt la force réelle des Russes, avec qui une guerre peut éclater au premier jour. Ne vaut-il pourtant pas mieux regarder la situation en face que de se payer de chimères? On a trop pour habitude, en Angleterre, de ne jamais concentrer son attention que sur un seul côté à la fois des affaires publiques et, à un moment où la question irlandaise occupe tous les esprits, on néglige volontiers celle des rapports internationaux, ainsi que celle des relations de la mère-patrie avec ses dépendances d'outre-mer. Et pourtant, si grave que soit et que doive être longtemps encore la situation de l'Irlande, le plus grand de ses inconvénients est d'ajouter une difficulté de plus à celles avec lesquelles le Royaume-Uni est aux prises dans toutes les parties du monde. Mais, tandis que l'opinion se préoccupe uniquement du problème irlandais et des incidents de nature à amener des changements de ministère, les questions extérieures sont abandonnées sans contrôle à la direction du Foreign-Office. Grâce à la rare compétence des hommes qui président à ce département, peutrêtre n'est-il pas encore résulté grand mal de l'indifférence qui prévaut en ces matières ; est-il sage cependant pour le pays de se désintéresser de questions aussi absolument vitales? Cela n'empêche pas d'ailleurs que, si quelque fâcheux incident vient à se produire au dehors, ces indifférents de la veille n'y attachent tout à coup une importance exagérée et ne
mettent en cause, souvent sans aucun fondement, tout le personnel diplomatique. Très attentive à la direction donnée aux affaires intérieures, l'opinion, en ce qui concerne les questions étrangères, passe ainsi brusquement d'une période d'ignorante quiétude à un état de surexcitation prompte à dégénérer en violent mécontentement, voire en panique parfaitement injustifiée. 11 faut le reconnaître, la politique étrangère de la Grande- Bretagne manque de cette stabilité qui caractérise celle de l'autocratie russe, de la monarchie constitutionnelle italienne ou de la république des États-Unis. Non seulement elle est subordonnée aux vues personnelles des hommes qui sont au pouvoir, mais encore elle subit de temps à autre les oscillations les plus extraordinaires, tout en demeurant aux mains du même parti.
Dans ces temps que j'ai dit être absolument gouvernés par la force, l'Angleterre est, de toutes les puissances, la moins préparée pour la guerre. On a accoutumé de dire que cette infériorité évidente est compensée par les avantages de sa position insulaire. J'ai déjà eu occasion de signaler le danger qu'il y aurait pour nous à abuser de cet argument économique, et comment la nécessité de protéger notre énorme trafic maritime, ainsi que notre empire asiatique, nous défend de prendre exemple à cet égard sur la république américaine. Les exagérations des plus violents parmi nos écrivains et politiciens antirusses ont fait le plus grand mal à la cause du bon sens et de la vérité. Je me suis efforcé dans ce travail, particulièrement dans le chapitre consacré à la Russie, de
faire la part du vrai et du faux, et, sans m'abandonner à des tendances pessimistes, je veux essayer de montrer avec exactitude dans quelle mesure le grand empire du Nord menace la sécurité du Royaume- Uni.
Il me sembte évident, pour quiconque aura pris la peine de me lire avec attention jusqu'ici, que l'Angleterre ne saurait, sans s'exposer aux plus graves périls dans l'avenir, adopter une politique de désarmement et d'effacement dans le concert européen. La nécessité qui s'impose à nous de défendre l'Inde contre une agression éventuelle ne nous dispense pas de veiller à ce qui se passe sur le continent, dussions-nous même renoncer, comme objet immédiat de notre politique, à sauvegarder la neutralité belge et à empêcher les Russes de prendre position dans la Méditerranée. C'est avec regret cependant que je limiterais à la défense de ses intérêts en Asie la politique d'observation armée qui doit être celle de l'Angleterre vis-à-vis des puissances continentales. Il n'est pas douteux que nos colonies ne soient en état de se défendre elles-mêmes, et nos forces navales suffisent assurément à protéger notre trafic maritime, sans qu'il soit nécessaire de recourir à une augmentation du budget de la guerre. Mais je ne saurais prétendre de bonne foi que nos défenses militaires actuelles soient de nature à nous garantir contre tout danger d'invasion. Il ne faut pas méconnaître que l'Angleterre jouit de peu de sympathie sur le continent et que, le jour où elle serait attaquée isolément, pas un bras ne se lèverait pour la défendre.
D'autres considérations encore, d'un ordre moins égoïste, doivent s'opposer à l'abdication de notre rôle dans le concert européen.
S'il était possible, dans un pays aussi démocratique que l'est devenue aujourd'hui l'Angleterre, de conserver le secret sur les affaires extérieures, en même temps que de leur imposer une marche ferme et assurée dans une direction invariable, le mieux serait sans doute de ne toucher à ces questions que le jour où l'on s'y verrait contraint par la force des choses. Mais il n'en est malheureusement pas ainsi. Tandis que l'opinion publique néglige de se mettre assez sérieusement au courant des questions extérieures pour pouvoir, le moment venu, se ranger en connaissance de cause au parti le plus sage, elle encourage la légèreté avec laquelle certains hommes d'État se prononcent d'une façon hâtive et irréfléchie sur des questions qui leur sont imparfaitement connues, « s'emballant » de temps en temps à leur suite dans les directions les plus contraires. En 1878, le pays semblait aussi pénétré de cette nécessité de soustraire à tout prix Constantinople aux convoitises russes, qu'en 1870 il avait été partisan de la défense de la Belgique contre une annexion par l'Allemagne ou par la France. Or, en 1887, la Belgique comme Constantinople sont ouvertement abandonnés par les mêmes hommes qui, peu d'années auparavant, soutenaient une politique diamétralement opposée.
La récente discussion qui a eu lieu au parlement britannique sur les affaires étrangères aura, j'en ai peur,
des conséquences nuisibles aux intérêts de la paix générale, ou tout au moins à ceux de l'Angleterre, car elle ne peut que pousser la Russie dans une voie agressive. La responsabilité est grande de ceux qui soulèvent de pareils débats. Les comptes rendus parlementaires sont télégraphiés à la presse continentale dans une forme tronquée, souvent inexacte et, quelque scrupuleuse que soit l'attention apportée à cette lecture par les hommes d'État étrangers, ils ne font pas assez la part des erreurs de transmission et de traduction, ainsi que des exagérations de l'esprit de parti. Du temps de Castlereagh, c'était par des lettres secrètes qu'étaient entretenues les relations extérieures, et les dépèches publiques étaient rédigées dans le seul but de jeter de la poudre aux yeux du parlement. Aujourd'hui au contraire, on envisage volontiers le langage tenu à Westminster comme l'expression réelle de la politique étrangère britannique, prenant beaucoup moins au sérieux les dépêches et les notes de nos ambassadeurs. Certaines questions ne devraient jamais être l'objet de discussions parlementaires, car il ne saurait résulter que du mal de cette publicité provoquée dans le seul but de créer des embarras au cabinet. A côté de celles-là, il en est au contraire qu'on néglige et sur lesquelles il serait opportun de faire la lumière, telle par exemple celle des menaces faites par l'Angleterre au sujet de Haïti. Tout gouvernement — tout gouvernement britannique, au moins, à cause de la complexité des intérêts qu'il représente — étant forcément exposé, s'il
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ne veut se désintéresser de la politique internationale, à essuyer de temps à autre quelque rebuffade, il est, je pense, conforme aux lois de la nature humaine que les oppositions fassent ressortir de leur mieux l'affront reçu par leur pays. De ce que le régime parlementaire nous a habitués à cette singulière conduite des oppositions — ou plutôt de certains opposants, car les partis n'approuvent pas toujours l'attitude en ces circonstances de quelques individualités agressives — il n'en faudrait pourtant pas conclure qu'il est salutaire au pays de se parer de ces petites humiliations inévitables. En somme, elles sont un indice de faiblesse, d'une faiblesse dont chacun a sa part de responsabilité, puisque la source en est dans l'insuffisance de la nation à faire face aux charges qu'elle a assumées. Est-il sage et patriotique de la révéler à l'étranger? Mais enfin, puisqu'on doit renoncer à obtenir le secret sur certaines affaires, du moins faudrait-il retirer de cette publicité à l'ordre du jour les avantages qu'elle peut offrir, c'est-à-dire une connaissance assez approfondie des faits, assez répandue dans la masse des électeurs, pour les mettre en état de remplir leur tâche en connaissance de cause. Il est permis d'espérer qu'un jour viendra où régneront en Angleterre cette intelligence générale des questions extérieures et cette entente unanime sur la ligne à suivre en ces matières, qui prévalent même dans les assemblées démocratiques et passablement violentes du royaume d'Italie et de la république américaine. Chacun peut contribuer pour sa part à amener ce résultat, en
se gardant d'approuver chez ses amis l'attitude qu'il blâme chez ses adversaires et de se faire de la politique extérieure une arme à deux tranchants, aussi dangereuse pour les mains qui la manient que pour celui contre qui elle est dirigée.
Au moment d'aborder en contradiction avec l'optimisme officiel la question de notre insuffisance militaire, il me faut tout d'abord déclarer que ce n'est pas par le défaut d'argent que nous péchons. L'empire britannique, au contraire, a un budget de la guerre plus considérable que celui d'aucune autre puissance, et non pas seulement d'une façon absolue, mais aussi relativement à ses charges. Lorsque je considère l'écart entre l'énorme dépense faite et le mince résultat obtenu, je suis tenté de demander à ceux qui consacrent au problème irlandais autant de temps et d'efforts, s'ils ne feraient pas sagement d'employer un peu de leur énergie à l'étude d'une question non moins pressante et, à mon sens, encore plus grave. Je n'ignore pas la réponse qui m'attend. L'Angleterre est une île, ses communications avec l'Inde se font par la voie maritime : une force navale supérieure à toute autre suffit pour assurer sa défense et celle de ses colonies. Mais, dans l'étude consacrée à la Russie, j'ai montré qu'au moins en ce qui concerne nos rapports avec cette puissance, le secours de notre marine serait tout à fait insuffisant. En signalant la possibilité pour une escadre anglaise de saigner à blanc la Russie dans les parages du Pacifique, jusqu'au jour inévitable où sera terminée la construction des chemins de fer
transsibériens, j'ai fait la plus large part possible à l'efficacité de notre action maritime. Quant à ce qui est de l'Inde — et personne n'osera prétendre que de ce côté le danger n'est pas assez redoutable pour valoir d'être pris en considération sérieuse — c'est par une puissance continentale qu'elle sera attaquée et par une puissance continentale qu'elle devra être défendue. Je sais de quel optimisme font preuve, sur cette question, la plupart des écrivains qui l'exposent au public. Il est, je crois, impossible d'aller plus loin dans ce sens que ne l'a fait M. Howard Vincent, dans la courte brochure intitulée le Tour de V empire britannique en dix minutes, exploit qui dépasse celui du héros de M. Jules Verne. Il y fixe à 2,250,000 hommes le chiffre approximatif des forces militaires défensives de l'empire, en omettant, à la vérité, de nous dire combien de temps serait nécessaire pour mettre en ligne aux approches de Londres le dixième seulement de cet effectif, pourvu d'un contingent normal d'artillerie de campagne, et prêt à engager les opérations contre une armée continentale, même inférieure en nombre, pour la défense du cœur de l'empire britannique. Je ne voudrais pas que mes lecteurs pussent m'accuser d'un pessimisme de parti pris, mais mon désir est de montrer autant que possible les choses sous leur vrai jour. Si nous consultons sur notre situation militaire actuelle l'opinion compétente de l'étranger, à quels résultats aboutissons-nous? Nous voyons la France entretenir dans ses établissements des Indes occidentales des garnisons plus considérables que
celles de l'Angleterre dans ses possessions des mêmes mers, et fortifier sérieusement ses principales positions coloniales, Fort-de-France à la Martinique, Dakar au Sénégal, tandis que nous parlons beaucoup de couvrir par des défenses nos stations de ravitaillement et dépôts de charbon, mais sans avoir encore fait grand'chose jusqu'à présent. Aussi, en cas de guerre avec les Français ou les Russes, la marine britannique aurait-elle fort à faire de garder certains de ces postes, tels que ceux de l'île du Jeudi ou du port du Roi- Georges, ainsi que nos colonies de la couronne 1 . Et puis, ces stations fussent-elles fortifiées, est-ce qu'il ne leur faudrait pas des garnisons? Et la défense de la neutralité belge, à laquelle l'Angleterre se trouve tenue, n'est-elle pas en réalité incapable d'y faire face? Et notre « lutte inévitable » avec les Russes sur la frontière de l'Inde, ne dit-on point « qu'il est impossible d'en prédire le résultat? » N'est-il pas démontré que, si l'armée anglaise est assez forte en infanterie pour constituer huit corps d'armée, le défaut de cavalerie et d'artillerie ne permettrait pas d'en employer plus de deux ou trois % en dehors du territoire de la Grande-Bretagne ? Au reste, le ministre de la guerre actuel, M. Stanhope, a déclaré « avorté * le projet militaire de 1875 comportant huit corps d'armée, et cependant c'est lui qui prend l'initiative de la réduction .de l'arme la plus difficile à organiser, je veux dire l'artillerie à cheval.
1. C'est-à-dire celles des colonies britanniques qui ne jouissent pas d'une autonomie parlementaire.
Les plus autorisée des écrivains militaires continentaux nous disent encore que toute grande guerre dans laquelle se trouvera engagée la Grande-Bretagne aboutira fatalement à une invasion de son territoire que sa flotte sera impuissante à prévenir. Ds estiment qu'elle est difficilement attaquable par les comtés du nord, l'Irlande et l'Ecosse, mais que rien au contraire ne serait plus aisé qu'un débarquement par surprise sur la côte méridionale, suivi d'une marche rapide sur Londres, avant que nous ayons pu concentrer aux approches de Croydon les forces nécessaires pour couvrir la capitale. Pendant ce temps-là notre marine, immobilisée pour la défense de la Jamaïque et autres positions d'un intérêt de premier ordre pour nous, mais facilement accessibles, serait hors d'état de protéger les lies de la Manche, incapables de se défendre elles-mêmes. On représente les anciennes fortifications de Plymouth comme insuffisantes, les nouvelles comme encore incomplètes et, par suite, ce port comme exposé à un bombardement facile. Quant aux projets présentés par Sir Ed. Hamley en vue de la défense de Londres, on a dit plaisamment que, pour en assurer l'efficacité, il faudrait, après le débarquement, prier l'ennemi de vouloir bien suspendre sa marche en avant jusqu'à ce que les volontaires métropolitains aient mené à bonne fin la construction de leurs ouvrages en terre; de même leurs pièces de position pourraient être de quelque utilité si l'ennemi avait la bonté de n'attaquer que de front et non autrement. Bref, l'exposé de notre situation au point de
vue technique est loin de justifier le système d'économies préconisé par les trois derniers chanceliers de l'Échiquier relativement au département de la guerre dont, cependant, Ton ne peut pas dire qu'il nous en donne pour notre argent.
D'autre part, nous devons reconnaître qu'il n'est rien de nature à alarmer l'Angleterre dans l'opinion professée par les écrivains spéciaux du continent au sujet de la possibilité d'une attaque de Londres par la Tamise. 11 serait facile de renforcer par des torpilles et des défenses sous-marines les forts de Tilbury, et la proximité de l'arsenal de Woolwich permettrait de pourvoir avec une promptitude suffisante à la fourniture du matériel nécessaire en temps de guerre, moyennant toutefois qu'on n'en ait pas fait l'économie pendant la paix. Mais le vrai danger de la situation actuelle est que l'Angleterre n'est sur aucun point absolument invulnérable et que l'impressionnabilité de sa capitale ne lui permettrait pas de se défendre sans le secours de la flotte. Si la Tamise était sûre, si la milice était convenablement organisée et suffisamment pourvue de pièces de campagne pour pouvoir opposer une résistance sérieuse aux forces envahissantes, les escadres britanniques seraient disponibles et libres de se concentrer sur les points où leur présence serait jugée le plus profitable aux intérêts généraux de l'empire ; mais il n'en est point ainsi. Dans l'état actuel des choses, le mot d'ordre de la presse serait qu'il ne faut point laisser Londres sans défense, et nos grands bâtiments se verraient immobilisés sur le littoral, paradant de Douvres à Harwich, et
moulant pour ainsi dire la- garde à l'embouchure du fleuve. Et alors, voilà les colonies de la couronne, ainsi que le trafic maritime de l'Angleterre, à la merci de la marine ennemie. Pour parer à ce péril, en même temps que nous ménager, dans l'intérêt de la défense nationale, la faculté de prendre l'offensive à un moment opportun, il serait essentiel que nos ports fussent en bon étal de défense et la capitale mise à l'abri d'un coup de force. Il est aussi bien applicable à l'Angleterre qu'à l'Australie auquel il s'adressait, ce propos d'un marin illustre : « Employer les flottes à protéger les ports, alors que les ports sont créés pour protéger les flottes, c'est intervertir les rôles et empêcher les uns comme les autres de remplir leurs véritables devoirs. » Non pas cependant que, selon toute vraisemblance, l'Angleterre soit jamais exposée à ce que les hommes de mer appellent une attaque cuirassée. Certes, l'état de nos fortifications surannées, mal pourvues pour la plupart des pièces de fort calibre nécessaires pour entamer les blindages des nouveaux bâtiments, et pour lutter contre les canons à tir rapide sans être aussitôt démontées, ne serait pas de nature à nous faire envisager d'un ceil serein semblable perspective, même en tenant les nouveaux engins à la mélitiile comme n'étant pas entrés dans le domaine des choses pratiques. Mais, pour ma part, je ne crois pas que le prochain conflit doive se réduire à une lutte entre la puissance des substances explosives et la force de résistance des matériaux. Avant le mois d'août 1870, il avait été fait autant de bruit des merveilles accomplies par les
mitrailleuses, qu'il est aujourd'hui question des prodigieux effets de ces nouveaux projectiles; et pourtant, quoique les mitrailleuses continssent en germe le principe des pièces à tir rapide actuelles, on n'a guère eu à s'en louer dans la première guerre où il en ait été fait usage. Mais la vérité est que l'Angleterre n'est pas prête à repousser même une è rapide attaque par des bâtiments légers. Déplorons tant que nous voudrons les perfectionnements actuellement apportés à la puissance destructive des engins de guerre, gémissons sur l'insuffisance de nos fortifications vieillies, considérons avec chagrin l'accroissement de force militaire de nos voisins et la promptitude de leur mobilisation ; mais, même en laissant de côté les considérations relatives à la politique étrangère dont je parlerai dans un moment, concluons-en que le simple souci de la sécurité de notre territoire nous interdit toute réduction, peut-être même nous fait une loi de l'augmentation de notre budget militaire.
Au surplus, le fait même de cette position insulaire dont s'autorisent certains hommes politiques pour laisser la Grande-Bretagne dans un état d'infériorité militaire si marquée, me semble au contraire, à moi, lui créer l'obligation de maintenir sur un pied constant de préparation une armée qui rachèterait par là son insuffisance numérique. Précisément parce que l'Angleterre n'est exposée qu'à une invasion rapide par des forces peu considérables, cette invasion pourrait se produire dans un délai infiniment plus court que celui nécessité par une mobilisation continentale.
Rien ne serait plus facile à la France, par exemple, que de concentrer secrètement les troupes suffisantes pour tenter un coup de force sur Londres qui nous frapperait avec une rapidité foudroyante. Plus que toute autre, Tannée anglaise devrait donc être toujours prête, et ce n'est pas le moyen d'obtenir ce résultat que de se prêter à toutes les réductions de matériel qui peuvent passer par la tête d'un chancelier de l'Échiquier. En réalité, le mauvais vouloir avec lequel la nation britannique supporte les dépenses militaires tient beaucoup à ce qu'elle s'imagine, non sans raison, ne pas en avoir pour son argent. Il n'en sera pas de même le jour où ces dépenses seront judicieusement réparties, dussent les impôts subir une augmentation qui peut être calculée de façon à peser sur ceux qui sont le mieux en état d'en supporter la charge : ce serait comme une assurance mutuelle au payement de laquelle contribueraient pour une plus large part ceux qui ont le plus à assurer. 11 n'est besoin que de mentionner les chapitres du budget de la guerre sur lesquels il y aurait lieu de faire porter l'accroissement des dépenses ; fortification des stations de ravitaillement sur les bases du projet autrefois élaboré par le cabinet Gladstoue et qui, quoique fortement restreint depuis, n'a jamais été mis sérieusement en voie d'exécution ; augmentation et perfectionnement du matériel de l'artillerie de forteresse destinée à la défense de ces stations, de la Tamise, des ports marchands et des ports militaires — Plymouth et Portsmouth — enfin de toutes les places fortifiées en
général; adoption du système des coupoles cuirassées et des moteurs hydrauliques pour la manœuvre des pièces pivotantes ; enfin améliorations apportées à l'armement et à l'équipement du corps de volontaires, autant de réformes qui s'imposent de l'avis unanime des autorités compétentes.
Quelques-uns cependant de nos chefs militaires semblent s'être résignés à l'inévitable et ralliés de bonne grâce à la politique qui restreint à la défense de l'Angleterre et de l'Inde le rôle de l'armée britannique. Dans un discours prononcé le 23 avril au club de la Presse, lord Woiseley déclare que ces derniers mois ont été marqués par des progrès considérables dans la réorganisation militaire à laquelle l'état-major s'emploie activement depuis longues années. Mais, en arrivant au fait, il parait que ces progrès considérables se réduisent à l'organisation de deux corps d'armée et d'une division de cavalerie, d'où est éliminé un « élément théâtral », mot par lequel l'éminent officier général entend l'artillerie à cheval, dont, contrairement à l'opinion presque unanime de l'armée, il approuve la réduction. Ces forces sont exclusivement destinées à un rôle défensif, car, déclare-t-il, « aucun esprit sain ne saurait prétendre que la défense du territoire soit possible à une armée active inférieure à ce nombre, même avec la coopération des troupes auxiliaires ».ll continue en disant que « le pays est ouvert à l'invasion et qu'il faut y entretenir une force défensive suffisante pour que les sujets de la reine puissent dormir tranquilles dans leur lit ». Chose singulière
assurément, qu'en dépensant pour notre armée des crédits annuels supérieurs à ceux de tous les autres budgets militaires d'Europe — trente-huit millions de livres sterling environ — nous obtenions pour tout résultat soixante-dix mille hommes dans l'Inde et deux corps d'armée en Angleterre, plus une vingtaine de mille hommes à Malte, à Gibraltar et sur d'autres points du globe, c'est-à-dire pas même la valeur de cinq corps d'armée en tout. Et il ne faut pas oublier que la plupart des corps indigènes de l'Inde ne sauraient être employés avec sécurité contre un ennemi européen, au moins tant que les régiments ne comporteront pas plus de quatre ou cinq officiers anglais et que, comme le fait s'est produit un jour en Afghanistan, ils pourront se trouver conduits au feu par un officier subalterne tout nouvellement débarqué d'Angleterre. Moins de cinq corps d'armée pour près de quarante millions sterling! — car une faible part seulement de cette somme est attribuée à l'entretien des volontaires et de la milice, troupes qui, sans le secours d'artillerie légère, ne présentent guère plus de solidité que les plus médiocres des corps indigènes de l'Inde. Si je ne me trompe pas sur la valeur des mots, la déclaration de lord Wolseley est donc le premier aveu public, émanant d'une haute autorité militaire, de la réduction à deux corps d'armée, uniquement destinés à la défense du territoire, des huit corps naguère décrétés par l'ambitieux projet de 1875. Voilà la triste conclusion à laquelle est arrivé le général en qui, il y a peu de temps encore, la jeune Angleterre mettait ses espérances.
Dans deux excellents articles consacrés à démontrer l'insuffisance de préparation de l'armée britannique, qu'ont publiés dernièrement la Contemporary Review et la National Revient), il a été établi que l'Angleterre peut mettre sur pied en Europe une force à peu près égale à celle de la Serbie et delà Bulgarie réunies, de beaucoup inférieure en nombre à celle de la Roumanie et nullement supérieure à celle-ci en qualité. Cela nous coûte nominalement plus de dix-huit millions sterling par an — dont cependant il convient de déduire une certaine somme affectée à l'entretien des pièces de marine. Avec les vingt millions sterling en moyenne que nous dépensons annuellement dans l'Inde, nous pouvons y mettre en ligne une force équivalente, en négligeant, bien entendu, les troupes indigènes qui ne sauraient être utilisées contre les Russes. Les auteurs de ces articles — dirai-je l'auteur, car tout porte à croire qu'ils ne sont qu'une seule et môme personne? — nous disent encore que, malgré la forte proportion de troupes permanentes que nous possédons sur le papier, comparativement aux troupes de réserve, « la mobilisation d'un seul corps de l'armée britannique demanderait presque autant de mois qu'il faut de jours aux Allemands pour en mobiliser dixneuf. » Au surplus, ces deux corps d'armée de lord Wolseley, les mieux informés des amis du général n'y croiront guère que lorsqu'ils les auront vus de leurs yeux tous deux à la fois en état de mobilisation : avec l'absence actuelle d'organisation, il est si facile de déshabiller Pierre, du premier corps, pour habiller
Paul, du second. A prendre même la situation militaire pour ce qu'elle nous est donnée officiellement, il parait oiseux de la part de lord Salisbury d'édifier de vastes projets en vue d'une garantie britannique des finances égyptiennes. Comment cela serait-il possible, en effet, quand les mesures prises par le département de la guerre mettent l'Angleterre hors d'état de se maintenir en Egypte dans l'éventualité d'un conflit continental et, de l'aveu même du gouvernement, de faire face à aucune autre charge qu'à la défense du territoire de l'empire en Europe et en Asie? 11 est assez difficile d'établir une comparaison exacte entre les budgets militaires respectifs des grandes puissances. L'entretien de l'armée allemande coûte environ dix-huit millions sterling et demi, c'està-dire à peu près autant que celui de l'armée anglaise et un peu moins que celui des troupes de l'Inde, en somme moins de la moitié de la dépense totale faite par les deux départements de la guerre de l'empire britannique, sans tenir compte des charges supportées par l'Australie et le Canada pour la défense de leur territoire. On s'imagine volontiers que la Russie affecte une somme équivalente à l'entretien sur le pied de paix de son effectif de 890.000 hommes : c'est une erreur fondée sur une évaluation inexacte du rouble, qui est fortement déprécié aujourd'hui. J'ai dit, dans l'élude consacrée à cette puissance, que le chiffre de son budget militaire dépasse un peu celui des budgets réunis de l'Allemagne et de l'Autriche, total qui représente environ trente millions sterling et demi pour
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un effectif de paix de 750,000 hommes. Naturellement, si notre budget militaire seul est déjà supérieur à celui de toute autre puissance, en y ajoutant celui de la marine, on arrive à un chiffre formidable pour l'ensemble des forces de terre et de mer. Abstraction faite des budgets coloniaux de défense locale et en négligeant le crédit extraordinaire de onze millions sterling affecté, il y a quelques années, à la construction de bâtiments cuirassés et à l'augmentation du matériel d'artillerie, ce total n'est pas moindre de cinquante-deux millions sterling en moyenne. Il y a un écart considérable entre cette énorme somme et le chiffre des budgets militaires et maritimes de la Russie et de la France. Avec cela pourtant, nous ne sommes pas à la hauteur des progrès réalisés par la France et par l'Allemagne au point de vue de l'armement et, bien qu'il soit question, dans le budget de cette année, de l'adoption graduelle du fusil à répétition, aucune mesure ne parait devoir être prise pour en armer nos troupes. En somme, nous n'avons aucune sûreté pour les promesses qui nous sont faites. De l'aveu du ministre de la guerre actuel, ce fameux projet militaire de 1875, dont il a été fait tant de bruit sous les gouvernements conservateurs antérieurs à celui-ci, « n'était qu'une amplification de rhétorique et n'a jamais eu d'existence que sur le papier, » En serait-il de même de la nouvelle organisation de deux corps d'armée, au bénéfice de laquelle il a fallu sacrifier une partie de l'artillerie à cheval? J'ai dit que la réduction de cet « élément théâ-
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tral *, comme l'appelle lord Wolseley, n'a guère trouvé dans l'armée d'autre défenseur que lui. L'auteur des articles que j'ai cités plus haut montre toutes les puissances européennes préoccupées de la gravité de la situation militaire, hormis la Grande-Bretagne. Peut-être est-il suspect d'une légère exagération, quand il prétend « les intérêts britanniques en Asie menacés d'un côté par la Russie et de l'autre par la France ». Tant que nous restons maîtres des mers, en effet, la présence des Français dans l'extrême Orient ne saurait être pour nous un péril. Mais quant à la Russie, jamais on ne dira assez combien elle nous est redoutable. Notre auteur établit la nécessité absolue pour l'Angleterre, si elle veut se défendre avec succès en Europe et dans l'Inde, de se tenir prête à prendre l'offensive, le cas échéant. Attribuant cette tâche aux deux corps d'armée que lord Wolseley semble vouloir affecter à la seule défense du territoire, il démontre que ces deux corps absorbent exactement toute l'artillerie disponible. Sans être grand tacticien, on comprend aisément que les risques d'invasion auxquels est exposée l'Angleterre rendent indispensable à sa sécurité une ample réserve toujours prête de cavalerie et d'artillerie, de cadres d'officiers, de bouches à feu, de munitions et d'approvisionnements de toutes sortes, pour constituer une armée défensive avec la quantité considérable d'infanterie que fournissent la milice et les corps de volontaires. Ce ne sont point là des éléments qui se puissent improviser comme les cadres de sous-olïïciers, dont l'importance
est assurément capitale, mais qui, avec les progrès de l'instruction populaire, se recrutent sans peine aujourd'hui. Quoi qu'en disent quelques officiers, cette remarquable alliance des aptitudes militaires, du courage personnel et du sentiment de discipline qui caractérise la race anglo-saxonne, rend possible l'organisation rapide d'une nombreuse et excellente infanterie formée avec les corps de volontaires.
Mais l'infanterie ne suffit pas et il est aussi peu sage d'économiser aujourd'hui sur les services de l'artillerie et de la cavalerie, qu'il y a quelques années sur ceux des approvisionnements et des transports. Nous diminuons notre artillerie au moment où l'Italie double la sienne et où elle accroît considérablement les armes de la cavalerie et du génie, ainsi que le cadre des officiers de réserve. Non pas sans doute que cette réduction de notre artillerie à cheval, résultat de l'accès d'économie dont le gouvernement a été atteint sous l'influence de lord Randolph Churchill, ait en soi une importance considérable; mais c'est comme indice d'une funeste tendance qu'il convient de l'envisager. Le ministre de la guerre nous assure bien, il est vrai, que des canons vont être donnés aux volontaires; mais ce ne seront pas des pièces de campagne et les volontaires sont infiniment plus aptes au service de l'infanterie qu'à celui de l'artillerie, pour lequel ils ne pourront jamais valoir des hommes plus complètement instruits. Il est indubitable qu'une masse considérable de volontaires, non soutenue par de l'artillerie de campagne, serait comme un troupeau à la merci de forces
françaises ou allemandes très inférieures en nombre. La vérité est — autant qu'un modeste civil peut comprendre les chiffres présentés par M. Stanhope — que le gouvernement a transformé en sections de munitions quatorze de nos trop peu nombreuses batteries de campagne, ce qui prive l'armée de quatre-vingt-quatre bouches à feu. Il est puéril de parler comme d'une compensation, des canons qui vont être donnés aux volontaires et qui, au dire des hommes compétents que j'ai consultés, seront à peu près aussi mobiles qu'un camion chargé,
La situation maritime de la Grande-Bretagne ne donne pas autant de prise à la critique que sa situation militaire. Libre à d'ingénieux officiers allemands d'écrire La grande guerre maritime de 4888 et de dépeindre la destruction de la flotte anglaise par les torpilleurs français ; cela n'empêche pas que, depuis ces trois dernières années, de sérieux progrès n'aient été réalisés dans la condition de notre marine. N'eût-on pas pu faire davantage pour le même prix? il est permis de le croire. C'est un mystère pour mon incompétence en matière de constructions navales que la façon dont s'y prend l'Italie pour entretenir une si belle flotte de guerre, avec un budget maritime de cinq à six fois inférieur à celui de la Grande-Bretagne. La marine britannique n'en est pas moins, d'un consentement unanime, cotée comme la première du monde et, relativement aux résultats obtenus par la France, le nombre de bâtiments à la mer et sur chantiers semble être dans une juste proportion avec les sommes dépen-
sées. La découverte que l'on a faite de l'inefficacité des torpilles automatiques est fort avantageuse pour nous. M. Gabriel Charmes a bien enseigné à ses compatriotes le moyen de ruiner notre trafic maritime; mais, depuis qu'a paru son excellent ouvrage, de sages mesures ont été prises en Angleterre en vue de parer au danger qu'il a eu l'obligeance de nous faire toucher du doigt. A tout prendre, c'est moins dans des défectuosités de notre service naval que dans l'insuffisance de notre organisation militaire qu'il faut chercher des sources de faiblesse pour notre marine, à laquelle on impose des charges étrangères à sa véritable mission. Au commandant en chef d'une flotte incombe le devoir de disputer les mers aux escadres ennemies et de bloquer celles-ci dans leurs ports, mais c'est aux forces de terre qu'il appartient de défendre les ports et les stations de ravitaillement. Or c'est justement là ce qui jusqu'à présent ne s'est pas encore fait en Angleterre. Quand je déclare satisfaisante la situation de la flotte britannique, ce n'est d'ailleurs que par comparaison avec celle de l'armée. 11 n'en faudrait pas conclure que, de ce côté, on doive se croire à l'abri de toute inquiétude. Tant que la France ne sera pas engagée dans une guerre et qu'elle continuera à dépenser pour l'amélioration de sa marine les sommes considérables affectées par elle à ce service depuis ces dernières années, sa puissance navale ne sera pas assez inférieure à la nôtre pour ne pas nous causer de souci. Un grand aléa réside dans les résultats pratiques que donneraient en cas de guerre maritime les
inventions nouvelles. Nos stations de ravitaillement et nos ports commerciaux fussent-ils même convenablement fortifiés, la marine britannique n'est assurément pas trop forte pour les nombreuses et lourdes responsabilités qui pèsent sur elle. Il serait aussi oiseux à l'Angleterre de prétendre avec le seul secours de sa flotte, sans l'alliance de l'Italie, conserver contre les Français la suprématie absolue dans la Méditerranée et dans la mer Rouge, que de vouloir employer son armée actuelle à la défense de la Belgique ou de l'empire ottoman. Non-seulement elle doit donc, au point de vue militaire, se résigner à l'inaction dans les affaires européennes, mais encore, si elle ne se préoccupe d'augmenter ses forces navales, il lui faut considérer désormais la route du Gap comme la seule voie sûre de communication avec l'Inde sur laquelle elle puisse compter, au cas d'une guerre avec la France dans laquelle l'Italie demeurerait neutre. Défendre toutes ses colonies et protéger son énorme trafic maritime, couvrir sa capitale contre une invasion éventuelle, et en même temps se maintenir un passage par la Méditerranée et la mer Rouge, entre les feux de Toulon et d'Alger, de la Corse et de Bizerte, c'est plus qu'elle ne peut raisonnablement demander à sa flotte. Nous serions sans doute assez forts pour bloquer dans la Méditerranée l'escadre cuirassée française, mais en fermant le détroit de Gibraltar plutôt qu'en entreprenant un blocus de Toulon. Je ne saurais assez m'émerveiller de voir nos jingos, ou chauvins britanniques, réclamer à cor et à cri la posses-
sion de l'Egypte, et ne pas se rendre compte de notre incapacité actuelle à nous y maintenir en temps de guerre et à assurer nos communications par le canal de Suez.
Il est clair qu'en présence d'une coalition francorusse, notre marine se trouverait moins forte encore. On ne sait pas assez en Angleterre combien la Russieest puissante dans le Pacifique, où, de toute nécessité, nous aurons à la combattre un jour, même si nous devons nous borner à la défense de nos possessions. Et cependant, de même que la réduction de notre artillerie à cheval semble indiquer que nous renonçons définitivement à une intervention éventuelle en faveur de la neutralité belge, on est en droit de conclure de l'abandon de Port-Hamilton que nous avons perdu tout espoir de jamais tenir tête dans ces parages à la Russie. Au 1 er août de cette année 1887, la station navale russe du nord du Pacifique comprendra, croisant entre Vladivostock et Yokohama, trois nouveaux bâtiments blindés, le Vladimir Monomakh et le Dmitri J)o?iskoï\ de 6,000 tonneaux; le Duc d'Edimbourg , de il, 600 tonneaux; un bâtiment blindé plus ancien, le Vitiaz, de 3,000 tonneaux; quatre croiseurs à marche rapide, le Naîezdnick, le Razboinivky le Djighiie et VOpritchnick; enfin, quatre canonnières, dont deux entièrement neuves. Tandis qu'ils mènent grand bruit autour de leurs escadres européennes, les Russes s'en occupent en réalité fort peu et concentrent petit à petit leurs forces navales dans le nord du Pacifique.
Je viens de faire allusion à la neutralité belge. Lorsqu'au mois de janvier le premier article de cette série a été publié simultanément par la Fortnightly Review et la Nouvelle Revue, j'étais dans une grande perplexité au sujet des réponses qui seraient faites à la question posée par moi relativement à la Belgique. Je ne savais pas quelles pouvaient être à cet égard les intentions de l'Angleterre, mais je croyais devoir appeler son intention sur ce point si important. Il s'en est suivi d'interminables polémiques, aujourd'hui passées à l'état d'histoire ancienne. Le principal organe des conservateurs anglais, le Standard, a déclaré par la plume de Diplomaticus, « non seulement insensée, mais impossible » cette intervention en Belgique qui, jusqu'à cette année, avait toujours été un article de foi pour les deux partis. Après Diplomaticus disant que l'Angleterre devra, le cas échéant, accorder un « droit de passage temporaire » par la Belgique, la National Review suggère la possibilité d'un arrangement consacrant cette suspension momentanée de la neutralité belge dans un cas de guerre et dans tel intérêt militaire donné, les anciennes conventions reprenant toute leur force une fois la lutte terminée. 11 est superflu de discuter sérieusement les chances que pourrait avoir cette neutralité d'être « religieusement respectée » dans l'avenir, après un tel précédent. Mon sentiment sur cette question demeure ce qu'il était quand je l'ai traitée en janvier et février de cette année : le jour où la neutralité belge aura été violée, c'en sera fait de l'indépendance
de la Belgique et, que l'avantage après une lutte longue et incertaine, appartienne à la France ou à l'Allemagne, ce sera le royaume belge qui payera les pots cassés. La construction de places fortes sur la Meuse, à Namur et à Liège, les projets de service militaire personnel et d'augmentation du budget de la guerre présentés en Belgique ont donné lieu, ces temps derniers, dans ce pays et ailleurs, à de longues discussions dont le résultat a été une énorme accumulation sur mon bureau de livres et de papiers que j'ai bien vite relégués dans un tiroir, car la question, qui valait d'être examinée il y a six mois, me semble maintenant résolue en ce qui concerne la Grande-Bretagne. Fort sagement, les Belges commencent à s'occuper de prendre des mesures défensives, car ils voient clairement qu'ils ne doivent plus compter sur le secours de l'Angleterre. Nous ne pouvons pas les sauver, mais avec de la volonté et du courage, ils ont encore des chances de se sauver eux-mêmes. Ce que les Suisses peuvent faire pour sauvegarder leur neutralité et leur indépendance, pourquoi les Belges n'en seraient-ils pas capables? Entre leurs mains, le salut de leur pays est plus sûr qu'il ne l'eût été entré les nôtres, à ce qu'il semble ressortir des récentes polémiques engagées sur cette question. Le Morning-Post a dit à ce sujet : « Il est peu probable que nous laissions impunément et sans protestation violer des traités. On représente que de stériles protestations sont choses passablement oiseuses. Il serait cependant plus digne de notre part de protester contre une
violation du territoire belge, que de regarder cornplaisamment les armées allemandes ou françaises traverser la Belgique, en nous payant de cette assurance qu'à la fin des hostilités l'intégrité du royaume demeurerait entière. » Le Standard serait d'avis que l'Angleterre accordât un droit de passage par la Belgique; le Morning-Po$t voudrait qu'elle protestât contre cette violation de territoire : je doute que les Belges, les plus intéressés après tout dans la question, y voient grande différence.
Quand j'ai demandé, dans mon premier article, si, le cas échéant, l'Angleterre prendrait les armes en faveur de la neutralité belge, conformément aux engagements pris, ou bien si son intention était de se prévaloir de quelque ingénieux prétexte pour jeter aux vents les traités, la réponse faite a été unanime et il ne saurait plus subsister le moindre doute à cet égard. D'un autre côté, il est manifeste que la Belgique montre quelque velléité, assez tiède pourtant, de sauvegarder sa neutralité, dont dépend son indépendance. Elle commence à comprendre que, pour se défendre, il lui faut pouvoir frapper de grands coups. Malheureusement nous sommes cause qu'elle s'est pendant longtemps fourvoyée. La plus compétente des autorités européennes en matière de stratégie dit, à propos du système actuel de défense de la Belgique, que tout a été sacrifié au désir d'assurer un point de débarquement à une armée de secours fournie par une grande puissance maritime, l'Angleterre, en qui la neutralité et l'indépendance belges
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ont le plus ferme des soutiens. Écrites en 1884, alors que le pouvoir appartenait aux libéraux, ces lignes ne le seraient plus aujourd'hui, quand la Grande-Bretagne est gouvernée par le parti qui a toujours passé pour le plus enclin aux interventions dans les affaires européennes. Il est évident que les traités sont mortels. Après tout, celui qui en 1839 a réglé la situation de la Belgique est plus ancien que celui du 21 novembre 1855, relatif à la Suède. Or, la France et l'Angleterre considéreraient à l'heure qu'il est comme extravagante l'idée de défendre contre la Russie l'intégrité du territoire suédois : il en est apparemment de même aujourd'hui pour la Grande-Bretagne au regard de la neutralité belge.
Au surplus, peut-être notre abandon de leur cause auraH-U pour avantage de provoquer chez les Belges, livrés à etfx-mêmes, un réveil d'énergie dont on commence à constater quelques symptômes? Eclairés sur la gravité de la situation — ils en conviennent euxmêmes — par les polémiques soulevées au mois de janvier dernier, ils sont sortis de leur torpeur pour mobiliser une batterie d'artillerie et, satisfaits du résultat de cette mesure, ils parlent aujourd'hui de l'étendre à l'armée entière. Celte mobilisation de l'artillerie belge me rappelle la nôtre. Si, il y a quelques années, nous avions envoyé deux corps d'armée à Anvers ou à Gonstantinople, la quantité de bouches à feu laissées en Angleterre pour la défense du territoire se serait réduite à peu de chose : aujourd'hui — le fait est officiellement démontré — il n'y resterait pas
une seule pièce de campagne pour soutenir l'infanterie territoriale. De même, en Belgique, quand on a voulu mettre une batterie d'artillerie sur le pied de guerre, il a fallu en désorganiser trois autres afin de se procurer le matériel et les chevaux nécessaires. Telle a été la légitime fierté causée aux Belges par ce résultat si brillant, que la fameuse batterie a manœuvré, avec grand apparat, sous les fenêtres du ministère de la guerre, où se pressaient les membres du gouvernement et un grand nombre d'officiers appelés à constater de leurs yeux cette merveille. Cependant, à l'occasion de cet événement, longuement commenté par la presse du royaume, on a été amené à découvrir que, si peu considérable qu'elle soit, la petite armée belge aurait, en cas de guerre, à se procurer du jour au lendemain 8,000 chevaux et un grand nombre d'officiers, pour l'entretien desquels il n'est pris aucune disposition préalable. De plus, la preuve a été faite, il y a dix-huit mois, que ses effectifs du pied de guerre sont purement fictifs. En fût-il même autrement, le système de défense de la Belgique est tel, qu'au dire des hommes spéciaux les plus autorisés, le royaume entier serait abandonné à l'ennemi, qui pourrait l'occuper et le mettre à contribution sans rencontrer aucune résistance. Et d'ailleurs, en présence de la rapidité de mobilisation des armées voisines, il serait à craindre que la concentration des forces belges ne fût empêchée et qu'elles n'eussent pas seulement le temps de se jeter dans leur réduit, c'est-à-dire dans Anvers.
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Au mois de janvier dernier, la question belge avait excité l'intérêt public à ce point, que le roi Léopold lui-même n'a pas dédaigné de prendre part à la discussion : c'est de son inspiration qu'est émané un article paru dans la Revue de Belgique, sous le titre « La défense de la Belgique au point de vue national et européen », et signé par un directeur du ministère des affaires étrangères. S'il faut en croire les informations données par la Meuse, le roi aurait aussi adressé au président du conseil et au ministre de la guerre de si sérieuses représentations, que le parti conservateur clérical actuellement au pouvoir se dispose à recourir aux mesures jadis combattues par lui quand les libéraux en avaient pris l'initiative. Il est vrai que, par un effet de bascule habituel aux partis, ce sont les libéraux, à l'heure qu'il est, qui font de l'opposition à la défense de la Aleuse, autrefois préconisée par eux. Ils s'en défendent, à vrai dire : mais les hommes politiques connaissent des distinctions subtiles ignorées des simples mortels. Au surplus, la Belgique n'a pas besoin d'adopter les institutions militaires de la Prusse; le système suisse lui suffît. Inutile pour elle de caserner ses hommes; ils peuvent demeurer dans leurs foyers. Ce qu'il lui faut — et elle travaille à s'en munir — c'est de bonnes places fortes sur la Meuse, ainsi qu'une organisation militaire lui permettant de mobiliser très rapidement les forces requises pour les garnisons de ces places, au service desquelles peut pourvoir une infanterie même imparfaitement exercée. Ni l'AUema-
gne ni la France ne se soucieront de violer la neutralité au prix d'un grand sacrifice de vies humaines. Dussent les spécialistes en art militaire sourire de cette introduction dans leurs calculs pratiques d'un élément sentimental, je crois que la crainte de s'aliéner par là les sympathies de l'Europe ne laisserait pas, le cas échéant, que de peser dans la balance.
Si toute idée d'une intervention de l'Angleterre en Belgique est maintenant abandonnée» que dire de son action éventuelle dans les affaires ottomanes? Chose singulière que la répudiation de ces deux principes traditionnels de la politique britannique coïncide précisément avec la présence aux affaires de lord Salisbury. L'année dernière, la presse continentale considérait le revirement relatif à la Turquie comme un résultat de l'alliance de lord Randolph Churchill avec leslibéraux; ce peu de temps a suffi pour le faire admettre par l'opinion comme nouvelle base de la politique nationale. Peut-être lord Salisbury et les plus anciens chefs du parti conservateur se refusent-ils encore à reconnaître ce fait; il n'en est pas moins manifeste et j'ajouterai que je me borne à le constater ici, sans chercher à défendre cette nouvelle tendance de l'esprit public.
A-t-on d'ailleurs jamais eu sérieusement le dessein d'observer la convention anglo-turque? Il est permis d'en douter. L'engagement souscrit envers nous par la Russie avant le traité de Berlin est peut-être encore en vigueur, mais à coup sûr, il n'a pas une grande portée. Jamais la convention anglo-turque n'a reçu
du sultan la ratification pure et simple pour laquelle insistait lord Salisbury. On a de fortes raisons de croire qu'il faut la ranger au nombre de ces coups de théâtre imaginés alors par le gouvernement, en vue d'obtenir la majorité dans le Parlement, à quoi il a réussi, et l'approbation du pays, qui ne lui a pas été accordée. Sir Samuel Baker Ta écrit à cette époque : « Nous avons assumé l'écrasante responsabilité du protectorat de l'Asie Mineure sous des conditions qui, nous devons le savoir, ne seront jamais remplies. » Pendant la prorogation parlementaire qui a suivi la conclusion du traité de Berlin, lord Salisbury s'est risqué à dire, dans un discours prononcé à Manchester, que les clauses en seraient absolument mises à exécution et que nous pouvions espérer voir non seulement la Grèce et les autres petits États satisfaits des arrangements pris, mais encore l'empire ottoman fortifié, réorganisé et consolidé pour un long avenir. Dans son fameux discours du 18 juillet 1878, lord Salisbury nous avait déclaré que la suprématie militaire du sultan dans la Roumélie orientale lui était conservée et que « l'occupation par des troupes britanniques de l'ile de Chypre, où était accumulée une quantité considérable de matériel de guerre, serait une garantie pour le maintien de l'indépendance de l'Asie Mineure. » Or, il a été révélé à cette époque que tout le matériel de guerre dont on avait pu constater l'existence à Chypre consistait dans le « Palais-Chaumière » et un grand nombre de bassinoires qui y avaient été envoyées par suite d'une méprise; quant à la garnison an-
glaise, elle se composait de trois cents hommes perchés sur le sommet d'une haute colline. Ce que savait bien alors tout militaire, c'est-à-dire l'impossibilité où nous serions de défendre l'Asie Mineure contre les Russes, sans nous résoudre à de sérieux sacrifices auxquels nous ne paraissons nullement préparés, il n'est plus dans le public personne qui l'ignore aujourd'hui.
Mais si l'incapacité qu'elle a montrée jusqu'à présent dans ses tentatives de réorganisation militaire rend la Grande-Bretagne impuissante, quand même elle le voudrait, à conserver aux Turcs l'Asie Mineure, il est une tâche plus pressante et à peine moins difficile qui s'impose à nous de toute nécessité : je veux parler de la défense de l'Inde. Ce que j'ai dit à ce sujet dans mon étude sur la Russie n'a rencontré que peu de contradiction. Néanmoins, dans un article publié en avril par le Blackwood's Magazine, le colonel Malleson a combattu avec infiniment de talent ma manière de voir trop optimiste, dit-il, quant aux difficultés qu'éprouveraient les Russes à mettre en ligne un corps considérable de cavaliers turcomans, et à se procurer le train nécessaire pour la marche sur Kandahar d'une colonne de 100,000 hommes. Mais si je faisais connaître à mon honorable contradicteur d'où je tiens mes informations sur cette question des convois, la plus importante peut-être de celles que j'ai été amené à toucher à propos de la Russie, il serait le premier, j'en suis sûr, à se déclarer convaincu. A un autre point de vue, je ne pense pas
qu'il ait tort en disant que j'aurais pu m'attacher davantage au danger que présente pour nous une marche en avant des Russes par la Perse. Il a sans doute de bonnes raisons pour croire la Russie manifestement intéressée à l'absorption des provinces du nord de la Perse — seule de toutes les puissances européennes , elle peut s'incorporer des populations orientales — comme préliminaire à une tentative sur l'Inde, et il est positif que celte idée a fait son chemin dans le parti national russe. D'autre part, le colonel Malleson reconnaîtra sans doute qu'il s'exagère notre pouvoir de frapper sérieusement la Russie par le Caucase et je ne doute pas qu'il ne soit d'accord avec moi sur la nécessité, si nous devons défendre l'Inde par une contre-attaque, de porter dans le Pacifique cette opération offensive.
Si je prends souvent à partie les hommes constituant ce que j'appelle l'école jingo de 1878, ce n'est pas que je doute de leur patriotisme, bien au contraire, mais de leur sagesse. À mon sentiment, le langage emphatique tenu à cette époque fait peu d'honneur à notre intelligence et l'occupation de Chypre a été une bévue inspirée par le désir de dissimuler au pays sa lamentable faiblesse militaire et do détourner son attention des véritables remèdes à y apporter. Quoique j'approuve l'évacuation de Kan- dahar, ainsi que la tentative faite pour assurer l'ho- * mogénéité de l'Afghanistan et nous concilier son amitié, il me déplaît de me mettre en contradiction avec les adversaires de cette politique, car je sens bien
qu'au fond nous sommes d'accord sur les points essentiels. Gomme eux, en effet, je pense que l'Angleterre se paie de chimères et que, malgré l'énormité de ses dépenses, elle n'est pas en mesure de se défendre contre une agression sérieuse. Ne devrions-nous pas renoncer à des discussions dont tirent avantage les soi-disant partisans des économies et marcher au contraire, la main dans la main, vers le but que nous poursuivons également?
L'espace me fait défaut ici pour insister davantage sur l'intérêt qu'a l'Angleterre à maintenir sa domination dans l'Inde et dont je me bornerai à dire qu'il a pour corollaire celui de l'Inde à appartenir à l'Angleterre; car abandonner ce pays serait vouer à des guerres sans fin près d'un quart du genre humain. Cependant aucun esprit raisonnable ne peut nier que l'extension d'influence de la Russie dans l'Asie centrale ne soit, en somme, un bienfait pour la civilisation. Si l'autocratie russe est incapable de donner des institutions libérales aux Polonais ou aux Bulgares, elle est assurément infiniment supérieure à tous les gouvernements qui se sont succédé à Merv et à Samarkand. Mais aujourd'hui les Russes ont atteint la frontière de l'Afghanistan et, si Ton considère l'ardent amour pour leur indépendance nationale toujours manifesté par les Afghans, au milieu même de leurs divisions intestines, peu de gens seront d'avis, je pense, qu'il faille permettre aux Russes, à rencontre des vœux unanimes de la population, de s'installer
dans le pays. Ceux-ci ont dernièrement choisi des armoiries pour leur empire de l'Asie centrale : champ d'azur à l'aigle impériale russe or, entre un soleil levant et une lune couchante. Le sens allégorique en est clair et ils s'efforcent de le faire saisir aux Afghans : c'est la Russie que personnifie le soleil levant, et la lune qui se couche, c'est l'Angleterre. Cependant, malgré ses dissensions intérieures, le peuple afghan est encore uni contre l'étranger et aussi peu désireux de voir à Kaboul les Russes que les Anglais. Aussi, lorsque j'entends dire en Angleterre qu'il faudrait aboutir à une rencontre pacifique sur le Helmuod des avant-pôstes anglais et russes, je me demande si ce ne sont pas là des illusions volontaires inspirées par un sentiment qui n'a rien d'héroïque.
Autant que l'on peut être humainement certain de quelque chose, on doit s'attendre à une guerre avec la Russie dans un avenir plus ou moins éloigné et, plus cette puissance sera près de notre frontière indienne, plus il nous sera difficile de la combattre. J'avais pourtant essayé, dans le chapitre sur la Russie, de me persuader qu'il n'y a pas encore lieu à désespérer de notre situation et que nous sommes pour bien des années à venir en état, non seulement de nous maintenir sur les frontières de l'Inde, mais même, avec un emploi judicieux de nos forces, de porter au besoin j
la guerre dans le camp ennemi par un mouvement !
offensif sur les possessions russes du Pacifique. Je i
m'efforçais par là de rester dans un juste milieu et c'est pourquoi , en même temps que les jingos
m'attaquent d'un côté, de l'autre on me qualifie de jingo déguisé. Cependant je veux encore faire un appel au parti dit « des économies », en l'adjurant de peser les considérations que j'ai mises en avant et de rechercher sincèrement si notre situation militaire ne présente pas de sérieux sujets d'inquiétude.
Cette assertion optimiste émise dans mon étude consacrée à la Russie, je la fondais sur la possibilité où je croyais l'Angleterre d'envoyer au moment du besoin des renforts dans l'Inde, sans compromettre la sécurité de la mère-patrie, et aussi d'organiser une expédition sur Vladivostock. Depuis lors, les paroles de lord Wolseley ont fait naître le doute dans mon esprit. On se figure volontiers que l'armée indigène de l'Inde, constituant en réalité un grand corps de police militaire, est en état de figurer sur le champ de bataille à côté des troupes européennes. C'est là une illusion dangereuse. Les militaires compétents qui connaissent le soldat russe — et moi-même je l'ai souvent vu de près — pensent comme moi qu'il n'en est peut-être pas de meilleur au monde. D'autres, il est vrai, prétendent que la qualité n'en est pas égale dans tous les corps. C'est possible, mais il est bien évident que, pour une expédition en avant d'Hérat, la Russie emploierait des hommes de choix, surtout si la difficulté des convois la fait renoncer à jeter sur l'Inde une force écrasante. Comment pourrions-nous alors espérer tenir tête à l'élite de l'armée russe avec ces troupes indigènes, encadrées dans un nombre dérisoire d'officiers européens, quatre ou cinq par régi-
ment, et exposées, après un feu un peu vif, à se trouver commandées par un subalterne sans expérience? Tout ce qu'il serait raisonnable de demander aux cipayes — bien heureux si seulement nous pouvions l'obtenir — ce serait de tenir en respect les troupes dont disposent malheureusement les princes indigènes et d'assurer les communications. Je l'ai déjà dit, si l'élite de la cavalerie du Pendjab, les lanciers du Bengale et l'infanterie sikh et goorkha étaient utilisés contre l'armée russe, il faudrait les remplacer, en arrière du champ des opérations, par une quantité équivalente de troupes britanniques. Peut-être un jour viendra-t-il où l'Angleterre saura rivaliser avec la Russie dans l'art de tirer parti des aptitudes militaires qui peuvent se trouver dans les populations sujettes et où l'armée indigène de l'Inde sera réorganisée et améliorée ; mais je n'ai ici qu'à considérer la situation actuelle et il me faut la prendre comme elle est.
En résumé, nous maintenir sur la frontière nordouest de l'Inde et opérer une diversion en territoire russe sur le littoral du Pacifique, voilà tout ce dont nous pouvons espérer être capables. Et si nous parvenions à obtenir et à conserver l'alliance de la Chine, nous aurions en Mandchourie une, position très forte. C'est par là seulement que la Russie est vulnérable pour nous et que nous pourrions lui faire au flanc une blessure mortelle. Quant à un mouvement sur le Caucase et à une attaque de Kronstadt, deux opérations autrefois préconisées par le parti anti-
russe, je crains que Tune et l'autre ne risquent fort d'aboutir à un échec.
En exposant, comme je l'ai fait plus haut, la né* cessité qui s'impose à la Grande-Bretagne de renoncer au funeste système d'économies sur le budget militaire actuellement en vigueur, je n'ignore pas que la présence des tories aux affaires ne me donne pas de grandes chances de voir mes vœux se réaliser. Sous un gouvernement conservateur, en effet, il n'est pour ainsi dire pas d'opposition dans la presse de Londres dont les principaux organes lui sont acquis ; les membres militaires du parlement gardent le silence et la chambre des lords est sans pouvoir. Quant aux libéraux, leurs tendances les portant naturellement vers l'économie et la paix, ils n'osent guère faire échec à un cabinet qui propose de diminuer les dépenses sur certains chapitres et se refuse à les augmenter sur d'autres. Si, au contraire, les conservateurs sont dans l'opposition, toute tentative d'économies de ce genre provoque chez eux un toile auquel se joignent les hommes spéciaux qui représentent au parlement les intérêts de l'armée. Ainsi, dans un cas, blâme général, dans l'autre, sinon approbation, du moins abstention de toute critique. Le parti libéral devrait pourtant se rappeler de grands libéraux, voire de grands radicaux, qui n'ont pas craint d'élever la voix pour demander, au nom môme des intérêts de la paix, la consolidation de la force défensive de l'Angleterre, et tout Anglais devrait au moins consentir à l'exameu de cette grave question: le pays
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est-il, à l'heure qu'il est, en état de se défendre convenablement?
Je trouverai plus tard quelque occasion d'exposer d'une façon plus complète mes idées sur le moyen de faire rendre le plus possible à notre argent, en matière de dépenses militaires — idées qui, pour être celles d'un simple civil, n'en sont pas moins, je le sais, partagées par plusieurs officiers éminents. C'est dans un examen approfondi de la nature des services demandés à nos troupes que je chercherai avant tout la source des remèdes auxquels il convient de recourir. Il semble peu probable aujourd'hui que l'Angleterre se trouve jamais engagée dans une guerre continentale ; mais il est évident qu'elle doit se tenir prête à mobiliser, en cas de besoin, un corps expéditionnaire capable de concourir à la défense de son empire indien, soit directement, soit au moyen d'une diversion offensive. 11 nous faut entretenir dans l'Inde, d'une façon permanente, un contingent considérable de troupes européennes. Quant aux colonies, celles qui ne sont pas en état de pourvoir elles-mêmes à leur propre défense ne demandent pas des garnisons assez considérables pour constituer un élément important du
problème.
Comme je l'ai dit à l'époque où a été réduite dans notre armée la durée du service, l'occupation de l'Inde en temps de paix et, dans certaines limites, sa défense en temps de guerre, nécessitent le maintien, pour les troupes qui en sont chargées, du service à long terme. Pour les armées européennes, le service
de courte durée peut être uue institution excellente : en tout cas, excellente ou non, elle s'impose absolument désormais. Mais, pour faire face à la situation en présence de laquelle les Français se trouvent en Indo- Chine et l'Angleterre dans l'Inde, à Ceylan, à Hong- Kong, l'on peut affirmer qu'elle ne vaut rien. Dans un article publié par la Fortnightly Iteview d'avril, le général sir John Adye attribue à ceux qui soutiennent cette thèse avec moi l'opinion « que des hommes parvenus à l'entière maturité — par exemple de trente à quarante ans — devraient seuls être appelés à servir dans les régions tropicales ». C'est une erreur; jamais nous n'avons pensé ainsi. Il s'est également mépris sur notre système pour relever les garnisons d'outre-mer. Ce que nous voulons, ce n'est pas ce chassé-croisé continuel de régiments entre les colonies et la mère patrie, jeunes et vieux soldats pêlemêle, mais des corps indiens permanents, qui ne seraient jamais rapatriés et dont l'effectif serait fréquemment renouvelé par l'adjonction de soldats de vingt ans, s'y enrôlant volontairement pour une période plus ou moins longue à leur choix. Lorsqu'il y a quelques années la Grande-Bretagne a cru devoir apporter des modifications à son organisation militaire, elle l'a fait dans le sens d'une imitation partielle des systèmes en vigueur chez les autres puissances, lesquelles, en général, ont à pourvoir à des besoins tout différents. Quelles que soient les précautions avec lesquelles on le mette en pratique, le système de ne pas envoyer dans l'Inde des hommes au-dessous de
Vingt ans a "pour effet d'affaiblir les régiments de la métropole et il résulte du service à court terme des changements perpétuels, extrêmement onéreux pour le budget de l'Inde, qui voit sans cesse s'accroître ses charges militaires. Et de fait, l'armée indienne revient au même prix que celles de l'Allemagne et de la France; celle de la Russie seule est plus coûteuse, mais aussi elle comporte, sur le pied de paix, quelque chose comme 890,000 hommes.
La principale objection qui puisse être opposée à la création d'une armée spéciale pour l'Inde et pour quelques colonies des régions tropicales, c'est le danger qu'il se produise quelque jour dans ses rangs une mutinerie, ou du moins qu'il y naisse le germe d'un esprit de rébellion de nature à amener des sortes de grèves militaires. Le moyen de parer à ce péril serait de donner aux hommes la faculté d'y prolonger à leur gré leur temps de service, dont on fixerait°la durée minimum à une période très courte, exactement calculée de façon à assurer le Trésor contre la perle que lui ferait éprouver un trop prompt retour en Angleterre après l'enrôlement. « Pour le service intérieur et la guerre européenne, nous sommes dans la même situation que les autres puissances continentales »,ditle major Buxton, « il nous faut une réserve et, par conséquent, un service actif à court terme. Dans quels embarras nous jette la nécessité de concilier ce principe avec les besoins du service colonial! Constituez deux armées distinctes et cela devient tout simple. Pour l'armée coloniale, il ne faut qu'un petit
nombre annuel de recrues, s'acclimatant peu à peu, et le moins possible de jeunes soldats inexpérimentés; des changements de garnison, mais jamais de retour dans la mère-patrie, ce qui supprimé pour toujours la question des transports de troupes : les recrues partent, les hommes libérés reviennent et voilà tout.» Pour l'armée de l'intérieur, j'utiliserais dans une large mesure la milice et les volontaires, dont des sujets choisis fourniraient en partie au recrutement de l'infanterie du corps expéditionnaire. Les mœurs britanniques sont si opposées au système de la conscription qu'il n'est guère probable de le voir jamais pratiqué chez nous; rien n'est plus facile, au contraire, que d'y trouver des hommes pour le service intérieur en temps de paix et des volontaires pour le service extérieur en temps de guerre. Il ne s'agit donc que de donner des encouragements aux volontaires. Assurer des emplois civils aux sousoifieiers retirés du service est aussi une bonne mesure et il a déjà été fait beaucoup dans cette voie. Quoique n'étant pas militaire, j'ai vu la guerre d'assez près •pour être en droit de dire qu'avec de bons- cadres d'officiers et de sous-officiers, il ne faut pas beaucoup de temps pour former des fantassins. Si j'ai raison, ne serait-il pas judicieux d'affecter la plus grosse part du budget *nilitaire aux armes spéciales qu'il est si difficile d'improviser au moment du besoin — cavalerie, artillerie et génie, train et commissariat — aux sous-officiers, aux fortifications, à l'armement, aux torpilles et défenses des côtes, et de n'entretenir, en
temps de paix, dans les corps d'infanterie, que l'effectif strictement nécessaire pour l'instruction des cadres, lequel formerait le noyau du corps expéditionnaire? Si l'on créait une armée spéciale pour l'Inde, elle se recruterait parmi ces hommes qui cherchent dans l'état militaire la satisfaction de leurs goûts aventureux, et le service en Angleterre pourrait être localisé dans une grande mesure, ce qui le rendrait populaire et faciliterait la mobilisation des réserves, à laquelle chaque régiment aurait à pourvoir en ce qui le concerne, d'où résulterait une économie considérable. Une fois ce noyau du corps expéditionnaire mobilisé, on le renforcerait avec des volontaires exercés en temps de paix au service de l'infanterie, qui se présenteraient en grand nombre et trouveraient des cadres tout prêts à les recevoir. L'exemple de la France et de l'Allemagne montre combien il faut peu de temps aux hommes pour connaître leurs chefs et réciproquement, et comme l'esprit de corps s'acquiert vite. Nous avons dans la saine et robuste jeunesse de nos classes supérieures et moyennes un élément combattant que ne possède nulle autre nation et, si nous savions en tirer tout ce qu'il peut donner, je me figure que notre armée servirait de modèle au monde entier. Mais tout au rebours, il semble que l'on prenne à tâche aujourd'hui d'annihiler cette grande force latente de nos volontaires.
Au lieu de nous efforcer de copier tantôt l'organisation prussienne, tantôt celle de la France, nous devrions, ce me semble, chercher un système absolu-
ment national et, si nous y réussissions, je suis convaincu qu'avec une dépense inférieure aux trente-six à trente-huit millions sterling aujourd'hui affectés aux dépenses militaires de l'empire, nous pourrions entretenir une armée assez redoutable pour faire réfléchir les agresseurs. Quand , après des années de réorganisation poursuivie au prix de dépenses fabuleuses, l'empire britannique se trouve en fait avoir à opposer
à un ennemi européen une armée à peu près équivalente à celle de la Roumanie, on est vraiment en droit de réclamer des mesures radicales. Le fait que, pour de petites campagnes comme celles de l'Egypte et du Soudan, il a fallu appeler les réserves démontre bien l'imperfection du système. En admettant que le gouvernement ne veuille pas recourir à cette mesure radicale préconisée, en même temps que par moi, par le colonel Mac-Andrew, le major Buxton et autres spécialistes distingués, c'est-à-dire le rétablissement d'une armée spéciale pour l'Inde* du moins lui serait-il possible de faire beaucoup dans la voie indiquée : franche adoption du principe du service local et de la fusion des volontaires avec la milice, en même temps qu'importance considérable donnée à ces éléments spéciaux difficiles à improviser.
11 faudrait aussi que l'armée se résignât à certaines réformes commandées par l'adoption de ce système plus pratique qui s'impose nécessairement aujourd'hui. 11 y a fort à faire dans les bureaux de la guerre et dans ceux de Tétat-major général. Quand
l'âge obligera le duc de Cambridge' a résigner ses fonctions, il sera bon de confier ce poste si important de commandant en chef, non pas à un jeune prince, mais à un des plus laborieux et des plus expérimentés de nos officiers généraux, sir Frederick Roberts, lord Wolseley ou quelque autre militaire de même trempe. Un jeune prince étant naturellement poussé, par les habitudes de politesse inséparables de son état, à tomber d'accord avec le dernier qui lui a parlé, on aurait lieu de craindre qu'il ne sût point adopter la ligne de conduite ferme et suivie indispensable en pareille matière. Non que je critique à cet égard le commandant en chef actuel : le duc de Cambridge n'est pas un jeune prince et son caractère n'a rien de commun avec celui que je viens de décrire. Cependant il est à souhaiter que, dans l'avenir, les rapports entre l'armée et la couronne soient limités à certaines fonctions spéciales, qui sont d'ailleurs celles auxquelles la famille royale tient le plus. Par exemple le roi, ou si l'on croyait préférable de ne pas placer le souverain dans cette situation, celui des jeunes princes qui s'occuperait plus particulièrement des choses militaires — tel qu'aujourd'hui le duc de Connaught — pourrait présider des commissions, composées chacune de quatre oii cinq des officiers généraux investis de commandements supérieurs, et qui se réuniraient une ou deux fois Tan pour régler les promotions dans les diverses armes. Pour faire court enfin, je dirai seulement qu'il est grand temps d'ouvrir les yeux à la nécessité absolue où est la Grande-Bretagne de bou-
leverser de fond en comble son système militaire actuel.
11 y a juste deux ans, le colonel Mac-Andre>v, dont je parlais tout à l'heure, concluait un de ses articles sur la- réorganisation de l'armée en exprimant le vœu de voir un jour se réaliser une fédération de l'empire britannique pour la défense nationale. Depuis lors, il a déjà été fait de grands pas dans cette voie et, si l'observateur impartial se voit contraint de blâmer le gouvernement sur bien des points, il ne saurait au contraire trop louer le département de la guerre d'avoir, l'automne dernier, déclaré vouloir faire une place aux colonies dans la future organisation militaire de l'empire. H est curieux que l'auteur de cette excellente circulaire soit le même ministre qui depuis a pris une mesure si funeste aux intérêts de la défense nationale, aggravée encore par l'exposé des motifs sur lesquels il a fondé cette fatale réduction du service de l'artillerie. Dans la conférence tenue dernièrement pour examiner la question, toutes les colonies autonomes étaient nominalement représentées ; mais en réalité les Etats australiens y prédominaient absolument et ce sont eux qui fourniront le principal contingent colonial pour la défense de l'empire britannique. Le Canada n'est pas hostile ; mais on ne saurait se dissimuler que les tendances y sont volontiers séparatistes et que le dévouement de la population aux intérêts de l'empire, ainsi que sa reconnaissance pour les avantages qu'elle trouve dans l'union, sont sujets à des variations inquiétantes. De plus, le
Canada a ses dissentiments particuliers, et souvent assez vifs, avec ses toùt-puissants voisins les États- Unis. Dans les colonies du sud de l'Afrique, la population comporte un élément indigène prépondérant. Il n'est que les Australiens jouissant de l'heureux privilège d'être les maîtres absolus chez eux, sans voisins rapprochés, et surtout sans voisins dont ils aient quelque chose à craindre.
Le compte rendu sommaire donné le 6 mai par le Standard de l'entrevue des délégués australiens avec lord Salisbury a été démenti le jour même par le gouvernement, mais si timidement qu'on est en droit de le croire assez exact. Ceux qui y ont assisté décrivent la scène comme assez curieuse par le contraste entre la douce humilité et la réserve diplomatique du premier ministre d'une part, et, d'autre part, la rude franchise britannique et l'ardeur juvénile des colons. Lord Salisbury, qui s'était assuré l'appui d'un délégué néo-zélandais — aussitôt dénoncé par ses collègues comme traître à la patrie, coloniale — pensait sans doute que la délégation accepterait ses déclarations assez plates avec la même sérénité que l'eût fait la chambre des lords. Il n'en a pas été ainsi. Dès qu'il a eu fini de parler, les Australiens se sont écriés avee véhémence que son discours était « comme une douche d'eau froide » et qu'ils regrettaient d'être venus de si loin pour entendre un langage peut-être conforme au tempérament du vieux monde, mais qui frapperait de stupeur les gouvernements coloniaux. L'un d'eux, destiné à occuper bientôt le poste de pre-
mier ministre dans une des plus puissantes colonies, a déclaré nettement qu'il « demeurait confondu » et qu'il croyait devoir prévenir lord Salisbury que, si les Français n'évacuaient pas de bonne volonté les Nouvelles-Hébrides, on saurait les forcer à abandonner aussi la Nouvelle-Calédonie. Lord Salisbury a répondu que les Français se sont engagés à l'évacuation et que s'ils restent, c'est en violation de leur parole, ajoutant en manière d'excuse que des fréquents changements de ministère survenus en France ces temps derniers, il était résulté « quelque peu de chaos » dans les services administratifs, à quoi un délégué de l'Etat de Victoria, si je ne me trompe, a riposté : « Eh bien! alors, c'est que le chaos est favorable à la marche des affaires et peut-être les nôtres en iraient-elles mieux si nous en avions un peu ici ». Le propos est peu courlois. J'ai ouï dire que, depuis, une partie de l'orage est tombé sur la tête de sir F. Dillan Bell. « Interviewé » par un correspondant de journal français, il a eu l'imprudence de dire « que personnellement il s'était montré favorable à la proposition de M. Waddington » — par laquelle la France conserverait les Nouvelles- Hébrides, en prenant l'engagement de n'en pas faire un lieu de transporta tion — « mais que le refus de l'Australie avait fait écarter toutes autres conditions que l'indépendance absolue des îles ». Le « refus de l'Australie!... * Frémissez, ombres des secrétaires d'État pour les colonies.
J'ai eu occasion, à propos de la France, d'exposer les griefs australiens au sujet des Nouvelles-Hébrides
et en général de la transportation dans le Pacifique. Il semble que maintenant les Français commencent à se rendre compte de l'état de l'opinion en Australie sur ce point. Naguère encore, les organes de toutes nuances de la presse française affirmaient bien haut l'intention où était la France de s'installer aux Nouvelles-Hébrides et d'utiliser les îles dans un intérêt pénitentiaire si elle le jugeait à propos; aujourd'hui ils gardent volontiers le silenoe sur cette question. Ainsi que j'ai essayé de le leur faire comprendre dans mon étude sur la France, accueillie à Paris avec intérêt, mais non sans mauvaise humeur 1 , c'est agir en ami que de prévenir les Français de la ferme intention où sont les colons australiens de leur faire évacuer les îles et de la force dont ils disposent pour en arriver à leurs fins. Le meilleur moyen qu'ait la France pour sauvegarder ses droits indéniables à la possession de la Nouvelle-Calédonie, c'est de céder sur la question des Nouvelles-Hébrides, où elle s'est mise dans son" tort. Elle a affaire à un pays neuf, que la conscience de sa jeune vigueur pousse peut-être à méconnaître un peu le droit strict et qui pourrait bien, à un moment donné, la chasser complètement des parages sud du Pacifique. L'Angleterre ne prend guère d'intérêt dans la question, en dehors de celui qu'elle peut porter aux Australiens et de son désir d'éviter un conflit; d'ailleurs jamais elle n'aura un gQuvernement assez fort pour protéger les droits de la France contre les revendications austra-