‹ L'Europe et la question d'Autriche au seuil du 20e siècleChapitre 10 sur 66 · U L'EUROPE ET LA QUESTION D'AUTRICHE · texte numérisé non relu

U L'EUROPE ET LA QUESTION D'AUTRICHE

s'es* généralisé dans toute la Bohême allemande, sauf dans certaines parties du nord où les industriels allemands, qui emploient des ouvriers tchèques, ne peuvent se Dasser complètement de leurs services, à cause du bas prix de leur main-d'œuvre. En revanche, ils les soumettent à des vexations sans nombre et les menacent de renvoi, s'ils demandent l'application de la loi sur l'enseignement qui leur permet d'obtenir la création d'écoles tchèques lorsque quarante enfants tchèques ont été inscrits pendant cinq années consécutives sur les listes scolaires.

Les cas où les Allemands n'hésitent pas à faire emploi de la force brutale sont malheureusement fréquents. Le Dr Karel Baxa en a fait connaître toute une série à la Diète de Bohême : c'est par exemple une bande d'Allemands qui assaille les mineurs tchèques de Most (Brùx). Leurs camarades de Havrany, localité du voisinage, viennent à leur secours. Avertis à temps, les Allemands vont les surprendre dans la nuit du 9 août 1897, brisent leur mobilier et en blessent un grand nombre. Ce sont les écoles tchèques qui concentrent spécialement les colères germaniques ; celle de Podmokly (Bodenbach) est attaquée par un millier d'Allemands armés de bâtons et de haches ; celle de Dubenetz est incendiée; pendant l'été, les touristes tchèques qui se risquent dans le nord de la Bohême sont fréquemment frappés s'ils osent parler leur langue; à Most (Brùx), les monuments funéraires qui portaient des inscriptions en langue tchèque ont été brisés. Ce sont là des faits typiques; on pourrait en relever des milliers.

Des populations capables d'actes aussi fanatiques élisent nécessairement des députés d'une intransigeance absolue. Pour ceux-ci, les progrès des Slaves n'existent pas; les droits historiques de la Bohême sont sans valeur; la seule Autriche qu'ils comprennent, c'est l'Autriche centralisée à leur profit exclusif; les seules lois qu'ils admettent, ce sont celles qui assurent leur suprématie. Majorité, justice,

nécessités autrichiennes, sont pour eux des mots vide de sens; seuls, existent les intérêts supérieurs du « germanisme » . Ils sont aujourd'hui les dignes descendants de ceux que, dès 1867, l'Invalide russe apostrophait avec véhémence : « Qu'ils se souviennent, ces Allemands, que, tout en s'enorgueillissant de leur liberté de conscience, de pensée et de science, ils exterminaient cette même liberté chez les Slaves, et que, tout en vénérant Martin Luther, ils ont brûlé Jean Huss. Qu'ils se souviennent combien de martyres ont dû supporter les Slaves, que des Slaves en centaines de mille ont dû mourir par la faim, par le fer ou sur les bûchers, pour faire place aux Allemands qui habitent aujourd'hui la terre slave au milieu des Slaves, auxquels ils disent avec orgueil : « Vous êtes à nous ; nous vous « avons conquis par notre civilisation. » Non, ce n'est pas la civilisation qui a soumis cette terre aux Allemands ; ce n'est pas la civilisation qui a tué les germes slaves dans ce pays. Tout ce que les Mongols n'ont pu dompter en Orient a été systématiquement détruit en Occident par les Allemands. Depuis vingt ans, les Allemands ne font que parler dans tous les coins du inonde du principe des nationalités, et, dès qu'il s'agit de la nationalité slave, ils oublient leurs causeries humanitaires et sont disposés à se convertir en autant de Metternich. »

MM. Schônerer (1) et Wolf, les chefs des intransigeants, continuent en effet, dans ce sens, l'œuvre du ministre absolutiste. Ils forment au parlement de Vienne le groupe peu nombreux des Prussophiles — sept membres (2) — mais dont l'importance s'accroît rapidement sous l'action de circonstances récentes exposées aux chapitres II et III.

Les adhérents de ce groupe se recrutent surtout dans la Bohême du nord, principal champ de bataille où se rencontrent Slaves et Germains, et dans quelques autres cen-

(1) V. p. 107 le passage relatif à M. Schônerer. (2 Ecrit avant les élections de 1901.

très disséminés dans le reste de la monarchie. Leur nombre peut être estimé au maximum à trois millions (l).

Les neuf millions d' Allemands d' Autriche se répartissent donc en trois groupes quon peut considérer comme numériquement à peu près égaux.

La carte insérée page 54 montre leur répartition géographique. Trois millions ne s'opposent plus au «fédéralisme », teinte violette; — trois millions sont à la fois opposés au «fé déralisme» et à l'ingérence prussienne (M. Lueger est leur chef le plus influent), — teinte rose pâle ; — trois million" enfin peuvent être considérés comme des adversaires irréductibles des Slaves ; plutôt que de leur céder, ils admettent et même désirent le démembrement de l'Autriche, — teinte rouge. — Au total, deux tiers d'Allemands d'Autriche sont nettement partisans du maintien des frontières actuelles.

Sans doute, ces Allemands non prussophiles admettent cependant la triple alliance, mais c'est avec beaucoup de réserves, dans un sens strictement défensif et comme mesure de précaution contre la Russie (2).

Il est essentiel de constater avec soin cette diversité d'opinions des Allemands d'Autriche sur le « fédéralisme » . Elle montre déjà la fausseté de l'idée répandue tendancieusement par les agences et qui représente la majorité des Allemands de Gisleithanie comme disposés à accepter le démembrement de l'Autriche et à subir volontiers la mainmise du gouvernement de Berlin.

(1) V. p. 54 comment ce chiffre a été obtenu.

(2) Gomme l'a expliqué en octobre 1892 M. de Kalnoky à la délégation autrichienne, « le traité conclu avec l'Allemagne constitue une alliance manifestement et honnêtement défensive ; c'est pourquoi on a pu sans hésitation le rendre public dans sa totalité... »

AU SEUIL DU XXe SIECLE 47

l'autriche vraie

La connaissance des « faits » de l'histoire, de l'état actuel des peuples cisleithans, de l'influence exercée par les progrès des Slaves sur François-Joseph et sur ses sujets allemands, permet de considérer maintenant dans son ensemble l'évolution politique de l'Autriche-Hongrie au dix-neuvième siècle.

Le développement de la personnalité des peuples non allemands de l'État autrichien, tel est le phénomène capital qui la caractérise. Ce développement détermine une tendance croissante vers la liberté, qui apparaît clairement comme une conséquence directe des idées de la Révolution française.

Dans le combat soutenu par les peuples autrichiens, deux périodes se laissent distinguer. Entre 1815 et 1867, Slaves, Magyars, Italiens s'attaquent à la dynastie des Habsbourg, qui s'obstine à maintenir l'absolutisme de l'ancien régime. Après 1867, l'aspect de la lutte se modifie; les combattants se divisent et leur adversaire change. Les Slaves et les Roumains de Hongrie se débattent contre les Magyars; les Slaves d'Autriche cessent de protester contre la dynastie qui, en la personne de François-Joseph, admet en principe le « fédéralisme » , sans avoir le courage de le réaliser. Désormais tous leurs efforts sont dirigés contre le » germanisme » , qui, comme jadis 1' « absolutisme » , défend ses privilèges. Sous l'action d'assauts multiples, le « germanisme » faiblit à son tour. Ses défenseurs se font plus rares parmi les Allemands d'Autriche, mais ils gagnent en violence ce qu'ils perdent en nombre. Toutefois, cette violence

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