S L'EUROPE ET LA QUESTION D'AUTRICHE
ne saurait faire illusion et le mouvement rétrograde du « germanisme » en Gisleithanie apparaît comme certain.
Le caractère allemand de l'Autriche diminue avec une telle évidence que les plus farouches antislaves sont contraints de le constater. Ils reconnaissent aujourd'hui qu'en Autriche les Allemands sont fortement mélangés (stark gemischt) (l) d'autres nationalités. Fortement mélangés, l'expression est beaucoup trop faible. Doués d'une prolificité supérieure à celle des Allemands, non seulement les Slaves ont reconquis la place perdue, mais ils ont pénétré toute la Gisleithanie.
Dans trois provinces seulement, le duché de Salzbourg, la Haute et la Basse-Autriche (2), les Allemands représentent plus des trois quarts de la population; dans le Tyrol, le Vorarlberg, la Garinthie, ils en forment plus de la moitié; en Bohême, en Moravie et en Silésie, leur nombre est inférieur à cette fraction; en Istrie, en Carniole, en Dalmatie, en Bukovine, en Galicie, on ne rencontre les Allemands qu'à l'état de groupements extrêmement faibles qui, réunis, donnent un chiffre très inférieur au quart de la population ; à Vienne même, au centre du groupe le plus favorisé, les Slaves se sont fait une place fort importante, puisqu'on évalue leur nombre au moins à 20 pour cent des habitants de cette capitale considérée si souvent, bien à tort, comme purement allemande (3).
Un fait est donc certain : « les Allemands d'Autriche sont
(1) C'est l'euphémisme employé sur la carte de l'Atlas colonial de Langhans intitulée : Verbreitung der Deutschen liber die Erde. — Répartition des Allemands dans le monde.
(2) V. la carte « l'Autriche officielle depuis 1867 » et regarder par transparence sur la carte de « l'Autriche vraie >> la répartition des races dans les diverses provinces.
(3) Un article du Slavianski Viek (le Siècle slave) intitulé : « Poluslavjanskaïa Viena » (Vienne à moitié slave), octobre 1900, admet que dans la capitale autrichienne vivent : 400,000 Tchèques, 20,000 Slovaques, 30,000 Slovènes, 10,000 Croato-Serbes, 20,000 Polonais. — Soit un demi-million de Slaves formant un tiers de la population totale.
AU SEUIL DU XXe SIÈCLE 40
devenus un fragment de peuple comme les autres (1). » a Personne ne peut considérer aujourd'hui la monarchie austro-hongroise ou les pays représentés au Reichsrath comme une possession allemande, susceptible de supporter les droits de la souveraineté allemande (2). » C'est ce que reconnaît sous une autre forme le Dr Ebenhoch, l'un des leaders allemands à Vienne : « Sans les Slaves, il n'y a pas de majorité à la Chambre des députés (3). »
Cette déchéance du « germanisme » arrache à l'un de ses défenseurs un cri de désespoir qui est le véritable mot de la situation : «L'Autriche n'est plus allemande (4). » Non, l'Autriche n'est plus allemande ; elle ne l'a été jadis que politiquement, mais ce temps est passé sans retour, et l'Autriche, cortège de peuples, cherche la formule nouvelle qui assurera son avenir.
§ l. — Les modifications profondes qui se sont produites en Autriche depuis 1867 amènent à considérer cet empire sous deux aspects.
L'un est celui que le pacte dualiste a donné officiellement à la Cisleithanie. Les cartes courantes des atlas intitulées « l'Autriche-Hongrie » le représentent. On y voit la Cisleithanie divisée en provinces, Haute et Basse-Autriche, Styrie, Carinthie, Galicie, etc., offrant toutes les apparences d'un État unitaire et centralisé.
Tant que le régime centraliste allemand fut appliqué à toutes les populations slaves, cette carte fut bien une expression relative de la vérité, mais après qu'une large auto-
(1) Die Deutschen in Oesterreich sind aucli ein Teilvolk geworden wie die anderen. — F. Naumann. Deutschland und Oesterreich, p. 15. — Verlag der « Hilfe » , Schbneberg-Berlin, 1900.
(2) Idem.
(3) « Ohne Slaven..., gibt es keine Majoritàt im Abgeordnetenhause. » Cité par la Politik. Prague, 7 novembre 1899.
(4) Oesterreich ist nicht mehr deutsch... — Oesterreich als Einheitsstaat, p. 10. — Deutschvblkischer Verlag « Odin » , Munich, 1900.
nomie eut été concédée à la Galicie, que les Slovènes, les Serbo-Croates, les Ruthènes, les Italiens et surtout les Tchèques en eurent arraché quelques fragments au gouvernement de Vienne, depuis surtout que le « fédéralisme » existe moralement, une telle carte n'est plus qu'un vain simulacre et un simple souvenir historique.
L'autre aspect de l'Autriche est très différent. Mais actuellement, comment l'indiquer? La tâche est délicate, puisque les peuples cisleithans, s'ils ont achevé leur évolution intellectuelle, n'ont pas encore obtenu de résultats matériels, cristallisés sous une forme géographique reconnue.
J'ai pensé tourner la difficulté par un artifice et donner graphiquement une représentation de cette dualité d'aspect de l'Autriche par la superposition de deux cartes (1).
La première sur papier transparent rappelle la Gisleithanie, telle que l'a établie la pacte de 1867. Sous les limites des provinces, la seconde carte en couleurs apparaît. Basée sur les groupes ethnographiques, elle symbolise l'Autriche fédérale qu'on voit poindre sous les formes anciennes. Ici, les limites des peuples sont telles que les ont faites la nature, l'histoire, la prolificité des races : c'est Y Autriche vraie.
Les tableaux qui accompagnent cette carte résument toute la situation ethnographique de la Gisleithanie. Ils rappellent que ses peuples appartiennent à trois races.
Les Latins sont représentés par un million d'Italiens et de Roumains. Les premiers occupent le Trentin, la côte ouest de l'Istrie et certaines îles de la Dalmatie (teinte bleu pâle); les seconds, au nombre de 220,000, habitent le sud de la Bukovine (teinte bleu foncé).
Les Germains comptent neuf millions d'Allemands (teinte rose). Ils sont au nord de la Bohême et de la Moravie, à l'ouest et au centre de l'Autriche.
Les Slaves forment un total de quinze millions répartis
(1) V les deux cartes placées à la fin du volume.
AU SEUIL DU XXe SIECLE 51
en plusieurs groupes : les Ruthènes, 3,250,000 (teinte vert foncé); les Polonais, 4,000,000 (teinte vert pâle); les Tchèques, 6,000,000 (teinte jaune) ; les Slovènes, 1,350,000 (teinte chamois clair), et les Serbo-Croates, 680,000 (teinte chamois foncé).
Les chiffres officiels eux-mêmes accusent donc en faveur des Slaves d'Autriche une majorité de six millions sur les Allemands (l), vérité longtemps sans valeur politique, mais qui en a pris une depuis que les Slaves cisleithans ont la ferme volonté de conquérir leur indépendance administrative en se basant sur leurs droits historiques et sur l'ethnographie.
§ 2. — Arrivée à un tournant de son histoire, l'Autriche, instruite par le passé, reconnaît la nécessité de trouver sans retard la formule qui l'adapte aux exigences des temps nouveaux. Quelle peut être cette formule? Ne se dégaget-elle pas de la succession des événements?
Depuis cent ans et surtout depuis 1867, tout indique que l'Autriche incline vers le « fédéralisme » , qui apparaît comme l'aboutissement naturel de l'évolution politique de la Gisleithanie. Ni les efforts des fonctionnaires centralistes de Vienne, ni les troublantes hésitations de François- Joseph, n'ont pu enrayer le mouvement. La réforme fédérale est donc la seule que permet d'envisager une conception nette des réalités.
(1) Il est important de remarquer que ces chiffres, donnés par l'administration allemande de Vienne, ont été établis d'après une base qui les fausse au détriment des Slaves.
Au lieu de fonder la statistique sur la langue maternelle de chaque Autrichien, on l'a basée sur la langue usuelle de conversation ou « (Jmgangssprache » . On a ainsi compté comme allemand tout sujet autrichien parlant allemand dans la vie courante. Or, un grand nombre de Slaves, soit parce qu'ils résident sur les limites des groupements ethnographiques, soit parce qu'ils sont employés par des Allemands ou habitent dans des villes en majorité allemande, parlent l'allemand.
Ils ont été classés comme Germains, alors que cependant ils sont vraiment Slaves par la naissance, la langue et le cœur.
C'est seulement en élargissant par le « fédéralisme » l'autonomie des pays et royaumes cisleithans qu'on peut satisfaire des peuples si divers et concilier à la fois leur idéal poli tique et leurs intérêts économiques jusqu'alors sacrifiés. « On ne peut pas impunément administrer avec la même formule des pays riches comme la Bohême, la Moravie, la Silésie, et des pays pauvres comme les Alpes, la Galicie ou la Dalmatie (1). »
Le temps n'est plus où M. de Taafe pouvait dire : « Pour que l'Autriche soit bien gouvernée, il faut que personne ne soit content. » Les peuples cisleithans réclament aujourd'hui leur part de bonheur. L'Autriche, région de transition entre l'Occident et l'Orient, carrefour de races et de religions, pays où les recrues prêtent serment à l'empereur en neuf langues, ne peut plus continuer à être envisagée d'après les conceptions centralistes. Désormais, c'est comme une Suisse monarchique qu'il faut considérer l'empire de François-Joseph
La réforme fédérale qu'il s'agit de faire est d'ailleurs assez simple. Elle consisterait essentiellement à étendre la compétence des Diètes locales à toutes les affaires qui ne sont pas d'intérêt général, à restituer aux Diètes le droit d'envoyer leurs députés au Parlement central, à doter les « pays » de l'autonomie administrative et conséquemment à les faire participer aux sources de revenus payés par eux, dont l'État profite seul jusqu'ici. Quant à la question plus spéciale au royaume de Bohême, que les Tchèques veulent maintenir indivisible, on ne conçoit pas pourquoi une difficulté sérieuse subsisterait, puisque les textes sont formels et que François-Joseph a donné sa parole en 1871 de se faire couronner roi à Prague.
Toutes les affaires autrichiennes, si complexes en apparence, se ramènent donc à une seule question : Le système
(1) Dr Kramarsch, V Avenir de t Autriche, « Revue de Paris, » 1er février 1899, p. 584.
AU SEUIL DU XXe SIECLE :>*
centraliste, expédient de 1867, instrument d injustice, destiné à prolonger ï hégémonie allemande, progressivement dégradé par son arbitraire même, aujourd'hui d un fonctionnement impossible, sera-t-il ou non remplacé par un régime fédéraliste qui satisfasse les divers éléments nationaux, comme celui qui fonctionne dans la Confédération helvétique, où trois peuples différents vivent dans la plus parfaite harmonie ?
Ce qui précède a déjà permis de constater la progression des idées fédérales. Il faut connaître la rapidité de leur croissance et en évaluer les forces.
Le tableau intitulé : les Partis nationaux en Autriche, d'après leur représentation au Reichsrath de Vienne (l), permet de faire cette évaluation avec une précision mathématique. Suivant ce tableau, basé sur les élections au Reichsrath depuis 1873, le nombre des députés allemands non fédéralistes a diminué constamment, celui des Allemands fédéralistes s'est au contraire maintenu, tandis que le chiffre des députés slaves, donc fédéralistes, a augmenté sans interruption.
Ces résultats sont d'autant plus frappants que la loi électorale autrichienne, malgré ses modifications successives, reste un chef-d'œuvre d'arbitraire destiné à favoriser les Allemands. Un exemple suffira à en établir la monstrueuse injustice.
Actuellement, grâce à cette loi, neuj -'millions d'Allemands parviennent à avoir 205 députés, tandis que quinze millions de Slaves n'en obtiennent que 196. La raison de cette étrange anomalie est simple. Dans le Vorarlberg, province allemande, 38,000 habitants ont un député, tandis qu'en Galicie, région slave, il faut 165,000 habitants pour avoir droit à un représentant au Reichsrath.
(1) V. la planche insérée entre les pages 54 et 55. Ce tableau a été dressé avant l'annonce de la dissolution du Reichsrath. 11 n'a pas été modifié, les résultats totaux des élections de 1901 ne devant être connus que postérieurement à la publication de cet ouvrage.
Les élections ne reflètent donc la vérité que d'une façon très affaiblie, mais, pour cette raison même, les déductions qu'elles suscitent en faveur des Slaves n'en sont que plus décisives. On peut d'ailleurs les corriger dans une assez large mesure, et leur restituer à peu près leur véritable portée. S'il est intéressant de connaître le nombre des députés fédéralistes, il l'est bien autrement de savoir combien l'idée fédéraliste elle-même peut compter de partisans parmi les 25,000,000 d'habitants de la Gisleithanie.
La carte dite Répartition géographique des partisans et des adversaires du fédéralisme en Autriche représente cette situation d'une façon approximative.
J'ai pris, pour l'établir, comme point de départ les résultats fournis par les élections, c'est-à-dire le rapport existant, d'après la loi électorale, suivant les différentes régions de l'Autriche, entre un député et le chiffre de la population qui l'a élu. J'ai tenté ensuite de corriger les erreurs que cette loi a occasionnées, par des recherches faites en général à des sources fort autorisées. J'ai eu tendance toutefois à attribuer aux adversaires du « fédéralisme « une situation meilleure que celle qu'ils occupent actuellement, voulant ainsi escompter par avance les progrès qu'ils semblent devoir réaliser sous l'action de la campagne pangermaniste dont on trouvera le récit au chapitre III. Aussi est-ce à dessein que les taches rouges de la carte donnent une idée plus importante des Allemands séparatistes que le faible nombre de leurs députés ne semble présentement l'indiquer.
Ces explications données, la carte peut être utilement consultée. Elle montre qu'aux quinze millions de Slaves, tous fédéralistes, — teinte verte, — il faut ajouter les trois millions environ d'Allemands — teinte violette — qui reconnaissent aujourd'hui l'impossibilité de ne pas faire droit aux revendications des Slaves. Dix-huit millions d'Autrichiens sont donc fédéralistes, disposant par conséquent d'une majorité de six millions et demi.