DU FÉDÉRALISME EN AUTRICHE
Partisans du maintien
Partisans
des frontières actuelles
du démembrement
de l'Autriche
de l'Autriche.
S/«wk «Million,
Slaves l5Mill,on.
Pangermamstes 3 Million,
Allemands fédéralistes 3 id
Italiens i |H||,|(J0
«/ anti prussiens 3 id
Roumains >
7cf*/ l8Millions
r0f*/ 2 million.
Total 4 Million,
Partisans des frontières actuelles 21 Mill.om
Partisans du démembrement
Xivji Population total, d, f Autriche 25 Million.
AU SEUIL DU XXe SIECLE jb
Or, on ne saurait trop se pénétrer de cette idée : l'établissement du «fédéralisme » constitue une réorganisation purement intérieure de l'Autriche qui ne met nullement en cause ses frontières actuelles : « fédéralisme en Cisleithanie » est l'antithèse de « démembrement de l'Autriche. »
Un raisonnement fort simple permet de s'en convaincre : les dix-huit millions de fédéralistes dont on vient de constater l'existence sont nécessairement opposés à tout démembrement. Le démembrement, en effet, rendrait impossible la réalisation de leur idéal politique.
Pour fixer maintenant le nombre des Autrichiens qui veulent le maintien des frontières actuelles, il convient d'ajouter aux dix-huit millions de fédéralistes les trois millions d'Allemands de la nuance Lueger, — teinte rose pâle, — qui, loyalement dévoués aux Habsbourg, sont profondément Autrichiens, mais n'admettent cependant pas encore les réclamations des Slaves.
Cela fait donc au total vingt et un millions d'Autrichiens absolument convaincus de la nécessité de conserver les frontières actuelles.
Combien partagent l'opinion contraire? Environ trois millions de Prussophiles, groupés dans les dernières années par la campagne pangermaniste (V. chapitre III), auxquels il convient d'ajouter le million de Latins cisleithans séparatistes. En effet, les uns veulent se réunir à la Roumanie et les seconds à l'Italie (1). C'est donc quatre millions d'Autrichiens imbus d'idées séparatistes.
La disproportion existant entre les chiffres de quatre et de vingt et un est si considérable qu'on peut hardiment conclure : Il n'y a pas à l'intérieur de l'Autriche de force susceptible d'en produire la dissolution, et ceux qui la désirent sont
(1) La réalité de ces sentiments n'est pas douteuse. Quelques jours avant le 18 août 1900, fête du soixante-dixième anniversaire de la naissance Je l'empereur François-Joseph, la police a dû arrêter à Trieste une centaine d'individus qui criaient: « A bas l'Autriche! Vive l'Italie! Vive Victor- Emmanuel ! »
infiniment trop peu nombreux pour l'imposer par eux-mêmes.
De ces constatations, il résulte que la réforme fédérale peut se faire sans troubler la paix continentale, puisque, modification purement interne de l'Autriche, elle ne touche pas à ses frontières.
Il importe donc de discerner très nettement l'idée fédéraliste de celle qui désigne le démembrement de l'Autriche, généralement admis comme devant être la conséquence inévitable des revendications slaves. La suite de cette étude fera comprendre plus complètement l'importance capitale de cette distinction.
On pourra dire : Si le « fédéralisme » s'indique nettement, s'il dispose en sa faveur d'une majorité écrasante, comment expliquer que son établissement paraisse encore lointain et que l'Autriche soit divisée par des luttes intestines, semblant indiquer bien plus des volontés imprécises et divergentes qu'une conception simple et forte comme celle du « fédéralisme » ?
C'est qu'en effet un obstacle redoutable s'oppose à la réalisation du « fédéralisme » ; cet obstacle qu'on ne saurait trouver à l'intérieur de la Cisleithanie, il faut le chercher au delà de ses frontières, à Budapesth et surtout à Berlin.
De toute évidence, le « fédéralisme » aurait pour conséquence de donner le pouvoir aux Slaves, majorité dans le pays. Les Magyars, minorité chez eux et qui jouent en Transleithanie le même rôle que les Allemands en Autriche, ont pensé jusqu'à présent ne pas avoir en eux-mêmes une force de résistance suffisante pour refuser une réforme fédérale à leurs ressortissants roumains et slaves, le jour où elle aurait été accordée aux Slaves cisleithans. Pour cette raison fondamentale, ils se sont toujours montrés adversaires déclarés du « fédéralisme » . On verra au chapitre IV que leur point de vue est en train de se modifier profondément.
J'ai indiqué plus haut les considérations essentielles oui
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guident la chancellerie berlinoise à l'égard de l'Autriche; elles sont directement inspirées des traditions de l'Étal prussien, dont l'objectif a toujours été de devenir la puissance dirigeante d'une confédération germanique aux bases sans cesse agrandies.
Les Habsbourg ont fait obstacle à ces vastes ambitions, jusqu'au jour où il a été permis à la Prusse, victorieuse à Sadowa, d'asseoir son hégémonie sur l'empire allemand reconstitué à Versailles. Mais les Hohenzollern ne considèrent point leur mission historique comme terminée. Toutes les terres qui faisaient jadis partie du Saint-Empire romain de nation germanique ne sont point enfermées dans les frontières de l'empire actuel. Après une période d'accalmie, nécessitée par l'assimilation des conquêtes de 1870, les appétits traditionnels de la Prusse se réveillent. Les acquisitions coloniales ne sauraient les satisfaire. Les ambitions prussiennes menacent maintenant l'Autriche. L'explosion de ces convoitises ne peut pas surprendre. Après Edouard Hervé, le DrRieger, M. Louis Léger et quelques autres l'ont annoncée depuis longtemps avec une parfaite perspicacité. « ... L'ambition allemande ne cessera de réclamer comme siennes des provinces — l'Autriche — qu'on lui a si longtemps attribuées et sur lesquelles elle s'est accoutumée à se croire un droit absolu (1). » Les Allemands ont toujours voulu faire de la Bohême une des colonnes de leur grand empire germanique (2). Voilà pourquoi aux deux instants où l'empereur François-Joseph a voulu écouter les conseils de son cœur et de sa raison, en faisant la réforme fédérale, un diplomate prussien s'est trouvé pour lui dire : « Tu n'iras pas plus loin. » Voilà pourquoi en 1871 Bismarck envoie à Vienne le roi de Saxe exiger le renvoi de Holienwart et son remplacement par Auersperg; pourquoi en 1899
(1) Louis LÉGER, Histoire de l'Autriche- Hong rie, p. 451. Hachette Paris, 1895.
(2) Op. cit., p. 512.
Guillaume II obtient la démission du comte Thun et le retrait des ordonnances sur les langues.
En dépit des volontés si formellement exprimées par les peuples autrichiens, le succès de ces démarches impérieuses a été possible, parce que François-Joseph, toujours sous le coup de Sadowa, n'a pas su se décider, ne pouvant plus être empereur germanique, à rester un prince purement autrichien. Il existe donc un lien si étroit entre les affaires d'Autriche et celles d'Allemagne qu'on ne saurait comprendre ce qui se passe à Vienne sans connaître ce que veut Berlin.
§ 3. — Munis des éléments d'appréciation fournis par l'histoire et par la connaissance des intérêts communs ou contraires, on peut résumer et définir en quelques lignes l'Autriche actuelle.
L'on dira : l'Autriche est un Etat polyglotte, de majorité slave, où les Allemands prédominent encore injustement, conséquence dernière de l'ancien régime absolutiste impose jadis à leurs peuples par les Habsbourg, dynastie allemande.
Depuis cent ans, cette situation se modifie. U évolution naturelle de l'Autriche la pousse au u fédéralisme », qui ferait de la Cisleithanie une Suisse monarchique.
L' établissement du «fédéralisme », réforme purement intérieure, n'implique point la modification des frontières actuelles de la Cisleithanie, elle ne saurait par suite troubler la paix générale. Il est exact cependant quun danger menace l'Europe, mais il réside exclusivement dans les convoitises sur l'Autriche de l'empire allemand dirigé par la Prusse (1).
Telle est la formule de Y Autriche vraie.
L'étude du mouvement pangermaniste va en vérifier l'exactitude.
(1) Comparer cette formule avec celle qui résume l'opinion sur l'Autriche couramment admise en France. V. préface, p. IX.