LE PANGERMANISME
I. L'idée pangermaniste. — § 1. Son caractère prussien : la Gazette d'Àugsbourg et les écrits de von Moltke. — § 2. Guillaume Ier, Bismarck et le Pangermanisme : le roi de Prusse et la Bohême en 1866. Pourquoi et comment le Chancelier a toujours été opposé à la création de la Grande- Allemagne. — § 3. Causes de son évolution dans un sens toujours plus réaliste : la Weltpolitik, le progrès des Slaves en Autriche, la nouvelle situation économique de l'empire allemand, la tactique des sujets catholiques de Guillaume II.
II. Gomment les Pancermanistes justifient leur thèse. — § 1. La « littérature » pangermaniste : son apparente futilité, son importance vraie. Influence de Paul de Lagarde sur le mouvement actuel. — § 2. Les trois grands arguments : le Pangermanisme est réalisable ; son application serait avantageuse; elle est même inévitable pour l'empire allemand. — § 3. Critique de ces arguments : leur vice fondamental.
III. Le plan pancermaniste. — § 1. Les lignes générales : analyse de la brochure-programme « la Pangermanie et l'Europe centrale en 1950 » . A quoi se réduisent pratiquement les prétentions pangermanistes susceptibles d'une réalisation immédiate. — § 2. Le morcellement de l'Autriche : les vues sur ce point de « l'Union pangermanique » ou Aldeutscher Verband. — § 3. Les phases d'exécution du plan pangermaniste : la mainmise sur l'Autriche, la période de radiation ultérieure de la Grande-Allemagne.
L'idée de réunir dans un seul État tous les Germains du continent hante depuis longtemps les rêveurs d'outre-Rhin; cette origine ancienne et nuageuse a fait considérer souvent cette conception comme purement sentimentale et sans valeur politique. Si un tel jugement a pu être exact, il ne l'est plus aujourd'hui. Sous l'action de causes toutes récentes, l'idée pangermaniste, évoluant rapidement, condensée en une formule précise et réaliste dont l'application, peut-être imminente, est ardemment préparée.
l'idée pangermaniste
§ 1. — Est-il d'ailleurs certain que le Pangermanisme, même jadis, ait été un rêve sentimental? On peut en douter. Ses plus lointaines manifestations, belliqueuses ou conquérantes, décèlent sa nature prussienne et le font apparaître simplement comme un moyen commode de dissimuler les entreprises de la politique berlinoise. C'est qu'en fait le Pangermanisme ne vise pas simplement les pays où vivent des Germains, mais les régions dont la possession est utile à la puissance prussienne. Ainsi, de tout temps, l'Autriche, où les iUlemands ne sont qu'une faible minorité, a été l'objet des convoitises pangermanistes. Dès 1859, la Gazette cï Augsbourg en donne la raison avec la plus grande netteté : «Nous maintenons que les possessions autrichiennes qui ne font pas partie de la Confédération allemande ont pour l'Allemagne exactement la même importance que toute autre partie de la Confédération. La défense de ces possessions est donc commandée par l'intérêt même de l'Allemagne ; elle est pour celle-ci un droit et un devoir. En voici les motifs. D'abord, les parties de l'empire qui ne peuvent ni créer ni conserver une civilisation supérieure font partie du domaine de la civilisation germanique; ensuite, l'union intime avec ces territoires est particulièrement avantageuse aux intérêts matériels de la Confédération ; enfin, la possession de ces provinces peut seule permettre de représenter dune manière qui convient à une grande puissance, avec assurance et succès, les intérêts allemands dans les grandes complications qui se présenteront inévitablement.
h Nous déclarons hautement que si ce n'était pas un membre de la Confédération, si ce n'était pas l'Autriche qui fût le
légitime possesseur de ces pays non allemands, la nation allemande devrait en jaire la conquête à tout prix, parce qu'ils sont absolument nécessaires pour son développement et sa position de grande puissance. »
Une déclaration aussi catégorique établit que l'identité de langue et de race, généralement donnée comme la raison d'être du Pangermanisme, n'est qu'un simple prétexte; les avantages militaires , politiques ou économiques sont ses seuls éléments constitutifs. C'est en vertu de cette théorie de la conquête pour cause d'utilité que la Prusse a fait reconnaître « par le parlement de Francfort, comme territoires allemands, ses provinces orientales, qui en réalité sont slaves (l) » ; que plus tard, dans l'affaire des duchés, après avoir invoqué le principe des nationalités, elle s'est emparée de k la partie septentrionale et purement Scandinave du Schleswig (2) » , et qu'en 1844 le futur maréchal de Moltke trouvait naturel d'écrire: « Nous espérons que l'Autriche (3) maintiendra les droits et sauvegardera l'avenir des pays du Danube et que l'Allemagne parviendra finalement à libérer l'embouchure de ses grands fleuves (4). »
§2. — Le roi de Prusse, son souverain, partageait les mêmes vues et fit tout pour en préparer la réalisation : on a vu plus haut (page 26) qu'en 1866 il adressa une proclamation « au glorieux royaume de Bohême » , dans laquelle il invitait les Tchèques à se prononcer en sa faveur et s'engageait formellement, en échange, à respecter les droits de la couronne de saint Venceslas.
(1) Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe, t. II, p. 67. Alcan, Paris, 1891.
(3) A cette époque l'expression « Autriche » désignait toute l'Autriche- Hongrie artnelle.
(4) «T,,ir hnffen, dass Oesterreich die Rechte uncl die Ztlfcunft der Ponaulànd^r wahren und Peutschland endlich dahin gelangen werde, dit' Miindungen veiner grossen Strbme zu befreien. » Von Moltke, Schn/ien, t. II,
En pleine renaissance nationale, les Tchèques, bien inspirés par Julius Gregr, repoussèrent une offre qui les aurait soumis de nouveau au joug du « germanisme » . Le roi Guillaume ne s'inclina pas devant cet échec, et avant de signer le traité de Prague, il voulut encore réclamer de François-Joseph la cession delà Bohême. Son ministre Bismarck l'en détourna. Le futur Chancelier préparait déjà la guerre contre la France; il ne voulait pas s'aliéner irrémédiablement l'Autriche, dont il désirait la neutralité, et qu'il espérait enchaîner plus tard à l'Allemagne par une alliance (1). Après 1871, il se félicita de sa réserve. La force de résistance des Tchèques se manifesta; le loyalisme des sujets allemands des Habsbourg apparut longtemps inattaquable ; l'auteur du Kulturkampf vit dans leur catholicisme un danger, et, comme chancelier, il sut mieux que personne quelles complications inévitables susciterait en Europe toute annexion réalisée par l'Allemagne aux dépens de l'empire de François-Joseph.
Ces considérations dictèrent la conduite du prince de Bismarck. Même après sa chute du pouvoir, il ne cessa de décourager les tendances pangermanistes. A la fin de 1897, une association organisa des manifestations antiautrichiennes sur le sol de l'empire allemand; le solitaire de Friedrichsruh aussitôt fit déclarer par les Nouvelles de Hambourg (2), son organe favori : « A Leipzig, YAlldeutscher Verband a manqué des égards toujours dus aux Etats voisins. Les orateurs autrichiens venus sur le territoire de l'empire ont oublié leur devoir de sujets des Habsbourg. Leur langage ne saurait se qualifier... Il est fâcheux de penser que les Allemands d'Autriche se soient oubliés jusqu'à réclamer l'intervention de l'empire allemand dans
(1) V. Dr Seep, Deutschland einst und jetzt, p. 22. Lehmann, Munich,
(2) V. dans les Hamburger Nachrichtèn du 3 juillet 1897, l'article intitulé : « Ein offenes Wort. »
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leurs affaires intérieures. Ils eussent mieux fait de se rappeler les paroles adressées par le prince de Bismarck, le 15 avril 1895, à une députation d'Allemands autrichiens : « Pour prouver efficacement vos sentiments à l'empereur « allemand, remplissez tous vos devoirs envers votre propre « dynastie. Je vous conseille la condescendance et l'indul- « gcnce pour vos voisins slaves. »
Le vieux chancelier ne se prononçait qu'à regret dans ce sens négatif. Incarnation de l'esprit prussien, il eût voulu, comme von Moltke, l'extension indéfinie vers le sud. 11 en a même toujours ménagé les possibilités, mais la crainte d'englober une trop grande masse de Slaves et de catholiques l'arrêtait. « Je certifie, disait-il à un envoyé du Daily Telegraph, que si demain on m'offrait la Haute et la Basse- Autriche, je les refuserais. Elles sont trop loin. Si Prague pouvait changer de place avec Vienne, je ne dirais pas non (1). »
Bismarck garda jusqu'à la mort cette réserve voulue à l'égard du Pangermanisme, mais, dans ses dernières années, il put constater l'impuissance de ses conseils.
§ 3. — Des causes nouvelles, nées postérieurement à l'avènement de Guillaume II, ont toutes incliné l'opinion allemande à admettre comme nécessaire une nouvelle extension continentale de l'empire.
A sa chute du pouvoir, le prince de Bismarck laissa l'Allemagne dans un état de prospérité générale. L'ardeur fiévreuse avec laquelle le jeune empereur Guillaume saisit les rênes du gouvernement autorisa de nouvelles espérances. Ses succès semblèrent les justifier. Grisés par les
(1) « ... Ich versichere, wenn mir Ober — und Niederbstermch mor;;en angeboten w'ûrden, wiirde ich sie ablehnen. Sie sind zu weitab. Wenn Prag une Wien die Plàtze wechseln kbnnten, wiirde ich niclit nein sagen. » Cité par la Deutsche Zeilung du 6 août 1898 et par les Alldeutsche Blatter du 21 août 1898.