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LES RÉSULTATS DE LA CAMPAGNE

Des efforts si multiples, si habiles, si persévérants, ne pouvaient manquer d'avoir des résultats.

§ 1. — Ces résultats toutefois n'ont point constitué que des avantages pour les meneurs de la campagne prussophile. Leur audace a déterminé pendant quelques mois un refroidissement très sensible entre les gouvernements de Vienne et de Berlin.

Au début de la propagande, les hauts fonctionnaires de François-Joseph se sont refusés à prendre au sérieux les prétentions des Pangermanistes. Cependant la journée du 10 juillet 1897, où la foule avait arboré le drapeau de l'empire allemand dans les rues d'Eger, avait été révélatrice. La crainte de froisser l'ombrageux allié de Berlin inclina à une modération pleine de pusillanimité. Puis, les Pangermanistes proclamèrent leur but; leurs agissements se précisèrent; l'obligation de sévir s'imposa. La répression fut hésitante, timide et anodine. Le 7 août 1898, le commandant du district (Bezirkshauptmann) de Saaz interdit à la société Germania d'organiser un service en l'honneur de Bismarck. A peu près à la même époque, le gouverneur de Prague s'opposa à la formation d'une société dite Union des

(1) « Es darf niclit eher Friede werden in Oesterreich, bevor nicht die deutsche Sprache in aller Form zur Staatssprache eihoben ist, » paroles de M. Schonerer citées par la Politik du 11 février 1900.

villes allemandes de la Bohême. Le comte Thun était alors au pouvoir. Un incident sans précédent l'amena bientôt à prendre des mesures plus énergiques. En novembre 1898, cédant aux instances de l'Union pangermanique, le gouvernement de l'empereur Guillaume expulsa sans motif une foule d'ouvriers slaves autrichiens. Interpellé au Reichsrath, le comte Thun, justement indigné, protesta contre un tel procédé et déclara nettement qu'il userait de représailles si les expulsions continuaient en Prusse. Ce langage, nouveau par sa fermeté, fit à Berlin une énorme sensation. La presse de l'empire allemand éleva si haut le diapason de ses récriminations que le comte Thun, sous la pression de hautes influences, dut atténuer la portée de ses déclarations. Un sentiment de mauvaise humeur réciproque n'en subsista pas moins. A ce moment même, l'agitation pangermaniste s'étendait à toute l'Autriche à i<* suite au mouvement Los vonRom. Le comte Thun vit alors le danger dans toute son étendue et s'efforça de l'enrayer. En mars 1899, il fit saisir à la frontière les cartes postales illustrées que YOdin Verein (1) de Munich expédiait par milliers pour engager, au nom du « Germanisme » , les Allemands autrichiens à passer au protestantisme ; en avril, l'association des nationaux allemands, présidée par le député Wolf, et plusieurs autres groupements protestants furent dissous par le gouverneur de la Basse-Autriche; le 4 mai, mesure plus grave, prise pour la première fois depuis Sadowa, le gouvernement de Vienne fit arrêter l'agent prussien, le pasteur Everling, l'expulsa et traduisit en justice ses complices autrichiens : MM. Fraiss et Polzer de Graz (2); en juin le Statthalter (gouverneur) de Prague interdit la Teutonia, société des étudiants allemands, en raison de son attitude antiautrichienne ; en septembre, on s'en prit au grand chef pangermaniste, M. Schônerer lui-même; mais on se

contenta de dissoudre la ligue fondée par lui sous le nom de F Union des Agriculteurs allemands de la marche de l'Est (1), dangereuse association qui se reforma aussitôt sous le titre de Ligue des Agriculteurs allemands. Ce simple fait suffit à établir la puérilité des mesures de répression.

Depuis la chute du comte Thun, amenée par les circonstances que Ton sait (2), la politique berlinoise a retrouvé à Vienne une influence plus grande que jamais. Sûrs de maintenir les positions acquises, les Pangermanistes comprennent l'intérêt qu'ils ont à ne pas faire perpétuellement usage de la violence et décrètent de temps à autre une période d'accalmie relative. Une fois surtout, cette intelligence de la situation leur a merveilleusement réussi. François-Joseph commençait à saisir que le mouvement prussophile était directement dirigé contre sa dynastie. Des mesures sérieuses pouvaient s'ensuivre ; à tout prix, il fallait replonger le souverain dans ses anciennes illusions. Dans ce but, on profita des grandes manœuvres faites en septembre 1899 autour de Rcichenberg, région absolument dévouée à M. Schonerer, pour organiser des manifestations loyalistes. Elles ont eu, il faut le reconnaître, le résultat voulu. Depuis lors, François-Joseph est revenu à son appréciation première. Il considère l'agitation actuelle comme une nouvelle manifestation des nombreuses périodes troublées qu'il a déjà traversées : «J'en ai vu bien d'autres depuis 1848, » dit-il parfois à ceux qui tentent de lui ouvrir les yeux. Sans doute, peu de souverains ont subi des épreuves plus douloureuses, plus diverses, que l'empereur d'Autriche; il n'en est cependant pas moins certain que le présent état de choses est absolument sans analogie avec les situations passées.

Quoi qu'il en soit, les Prussophiles jouissent désormais d'une liberté d'action à peu près entière. Le gouvernement de tienne ne se permet même plus d'observations. On sait

(1) « Bund der Deutschen Landwirthe in der Ostmark. »

à Berlin l'étendue de sa pusillanimité et on en profite largement. En décembre 1899, les expulsions de Slaves, sujets autrichiens qui travaillent en Allemagne, ont recommencé par centaines (1). Ces mesures que rien ne justifie ont paru intolérables, et le 28 du même mois des députés tchèques et polonais, membres de la délégation autrichienne, ont interpellé à ce sujet le comte Goluchowski. Le ministre des affaires étrangères de François-Joseph a répondu en garantissant à nouveau la solidité de la triple alliance, ce qui dans les circonstances d'alors équivalait à dire, en langage diplomatique, qu'il n'y avait rien à obtenir de Berlin. En sera-t-il toujours ainsi? Vraisemblablement non. De nombreux indices permettent de prévoir qu'avant longtemps les ministres de François-Joseph seront contraints par la force des choses à revenir à la digne et patriotique attitude esquissée par le comte Thun.

En attendant, le temps passe, l'audace des Pangermanistes s'accroît. La liberté dont ils jouissent leur a permis de couvrir toute la partie de l'Autriche qu'ils convoitent d'une organisation complète, très active, perfectionnée de jour en jour et de plus en plus efficace.

Dès le début, les Prussophiles ont trouvé un puissant concours dans la partie de la presse viennoise qui, comme on sait, est entre les mains d'Israélites. Ceci se conçoit; « l'élément Juif tout entier travaille en faveur du Pangermanisme (2). » Cette presse mensongèrement qualifiée de libérale puisqu'elle demande l'oppression des Slaves, comprend la plupart des journaux à grand tirage de la capitale autrichienne.

En juillet 1866, la Presse de Vienne a indiqué fort nettement l'esprit secret qui depuis a constamment guidé ces

(V) A Myslowitz, seulement du 1er juillet au lcroctobre 1900, le commissaire de police a expulsé plus de 500 personnes.

(2) De Gorlof, la Question d'Orient au vingtième siècle, p. 14 Ventre, Nice, 1899.

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feuilles publiques : « Si l'Allemagne nous prêle la main, nous lui donnerons en cadeau ce beau Danube bleu, qui lui ouvrira le monde merveilleux de ï Orient. »

Aujourd'hui « la Nouvelle Presse libre » (Neue Freie Presse) travaille activement à la réalisation de cet idéal. Depuis sa fondation, elle mine sournoisement l'Autriche, mais dans les dernières années, croyant sans doute la partie gagnée, elle masque moins bien son jeu. Ainsi, elle a défendu ouvertement le rédacteur Hofer d'Eger, poursuivi pour haute trahison, et elle a accueilli avec enthousiasme la lettre sauvage de Mommsen contre les Tchèques. Le « Nouveau Journal de Vienne » (Neues Wiener Tageblatt) suit une politique moins accentuée. Il se contente de faciliter l'œuvre pangermaniste en ridiculisant les mesures de répression. C'est encore le cas de la « Gazette populaire autrichienne » (Oesterreichische Volkszeitung). Parmi les grands organes provinciaux d'une nuance identique, on trouve le « Journal de Prague » (Prager Tageblatt), la Bohémia de Prague, le » Messager quotidien » (Tagesbote) de Brùnn. Jamais ces feuilles n'impriment le mot de Pangermanisme, mais elles s'emploient fort habilement à préparer l'intervention allemande en effaçant graduellement toutes les préventions contre Berlin. D'autres, la Silésia de Troppau, a la Gazette d'Eger » (Egerzeitung), « la Gazette populaire allemande de Reichenberg » (Deutchevolkszeitung), « la Gazette de Leitmeritz » [Leitmeritz Zeitung), ne cherchent plus à sauver les apparences. Enfin, parmi les plus violemment pangermanistes, il faut citer « la Revue allemande de l'Est » [Ostdeutsche Rundschau), dirigée par le député Wolf, et dont une aigle prussienne, écartelée en tête de ses numéros, indique suffisamment les tendances, et pour terminer : « les Pures Paroles allemandes » (Unverf àlschte Deutsche Worte), où M Schônerer réclame sans relâche la réunion de l'Autriche à l'empire allemand.

A côté de la presse quotidienne, des revues soutiennent

les mêmes idées. Ce sont : à le Messager populaire allemand » (Deutscher Volksbotè), que dirige à Prague M. Kieslich; Der Kyffhauser (1), à Linz; Der Scherer, publication dont le principal objectif est de dissoudre le loyalisme des populations tyroliennes, pour les rendre plus accessibles aux idées luthériennes et prussophiles (2). Ce ne sont là que les principaux organes dévoués à la cause de Berlin. Dans toutes les parties de l'Autriche où habitent des Allemands, une foule de journaux locaux, nés depuis trois ou quatre ans, travaillent dans le même sens.

L'action de nombreuses sociétés décuple l'influence déjà si considérable de cette presse.

Des associations dites de protection (Schutzvereine) se sont constituées dans le but avoué de lutter contre les Slaves. Elles forment autant de centres ardemment pangermanistes. Telles sont : l'Union de la forêt de Bohême (3), Budweis 1884; l'Union des Allemands du nord de la Moravie (4), Olmutz 1886; la Sudmark, Graz 1889; l'Union des Allemands de l'ouest de la Bohême, Pilsen 1892 (5); la Nordmark, Troppau 1894; l'Union des Allemands de Test de la Bohême, Trautenau 1894 (6); l'Union des Allemands du nord-ouest de la Bohême, Teplitz 1894 (7) ; l'Union des Allemands du cercle d'Eger, 1895 (8); l'Union générale des Allemands de Bohême, Prague 1894 (9). La croissance de cette dernière société est particulièrement remarquable. Elle comptait :

(1) Der Kyffhauser , deutsche Blàtter fur Politik, Kunst und Leben, Linz.

(2) Der Scherer, directeur K. Kabemann ; Marie-Theresienstrasse, Innsbruck.

(3) « Der deutsche Bbhmerwaldbund. » Le nom de ville indique le siège de la Société, et l'année qui le suit, la date de sa création.

(4) « Bund der Deutschen Nordmàhrens. »

(5) « Bund der Deutschen in Westbbhmen. »

(6) « Bund der Deutschen in Ostbobmen. »

(7) « Bund der Deutschen in Nordwestbbhmen. »

(8) « Bund der Deutschen in Efjerkreis. »

(9) « Bund der Deutschen in Bbhmen, » Prag I, Bethlehemsplatz, 2.

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En 1895, 6,000 membres et 81 groupes locaux.

Ces chiffres sont éloquents, ils enregistrent la rapide progression des idées prussophiles dans le nord de la Cisleithanie. Enfin, au-dessus de a l'Union des Allemands de Bohême » , on trouve « l'Union générale des Allemands d'Autriche (1) » , présidée par le député Wolf.

Tous ces groupes, fédérés entre eux, se tiennent en relation étroite avec « l'Union viennoise des écoles allemandes (2) » , fondée à Vienne en 1880, qui prépare les enfants à comprendre et à aimer l'idée de la Grande-Allemagne.

Cette énumération, déjà longue, est cependant encore très incomplète; pour la parfaire, il faudrait citer les innombrables sociétés de chant, de sport ou de gymnastique établies depuis longtemps dans l'empire de François-Joseph, dans lesquelles entrent les Pangermanistes avec l'idée préconçue de faire des prosélytes parmi les anciens adhérents.

Le fonctionnement d'une organisation aussi complète, d'un caractère si nettement offensif, ne pouvait qu'exaspérer les luttes nationales. Sans doute, les rivalités entre Slaves et Allemands sont bien antérieures à la campagne pangermaniste, mais elles n'avaient point jadis le caractère implacable qu'elles présentent maintenant. Des incidents multiples, tantôt puérils, tantôt tragiques, en témoignent : c'est l'avocat tchèque, Dr Stejskal de Duckov (Dux, Bohême du Nord), qui trouve, un matin, sa maison complètement barbouillée d'encre d'imprimerie ; c'est l'histoire lamentable du 'journalier tchèque JosefErben, domicilié à Vienne. Le 20 oc-

(1) « Deutschnational Verein fiir Oesterreich. »

(2) « Wiener deutscher Schulverein. »

tobre 1899, Erben passe la journée à Hùttelsdorf, localité des environs. Le soir, il revient chez lui à pied, en chantant une vieille chanson bohème. Deux Allemands passent. Partisans de M. Schônerer, ils ont les Tchèques en exécration. Ils enjoignent à Erben de se taire. Une querelle s'engage. Le Tchèque, terrassé, est sur le point de succomber. Il prévient ses deux adversaires que, s'ils ne le lâchent pas, il se défendra au couteau. Les Prussophiles le pressent davantage. Erben tire son couteau et en blesse un mortellement. Traduit devant les tribunaux, il paie de dix mois de prison les suites de sa chanson bohème. Les duels motivés par les querelles nationales sont encore une des conséquences du mouvement pangermaniste. La liste en serait longue. Un exemple suffira : en avril 1899, M. Mattusch, élève à l'École des mines de Leoben, tue son camarade allemand, M. Januschke. En présence de tels faits, il est impossible de ne pas reconnaître que les idées prussophiles ont trouvé en Autriche des partisans nombreux et convaincus. On en rencontre dans toutes les couches sociales. L'armée, elle-même, en renferme un nombre important (1). Les fonctionnaires n'ont pas échappé davantage à l'action de la propagande. Les lettres trouvées sur le pasteur Everling sont révélatrices à ce sujet (2) et à chaque instant des faits regrettables témoignent de la partialité qui en résulte. En juin 1899, des Prussophiles organisent une réunion dans le quatrième arrondissement* de Vienne. Des antisémites, partisans des Habsbourg, protestent contre les paroles d'un des orateurs. Ils sont aussitôt assaillis à coups de couteau. Au lieu d'intervenir, le commissaire de police, Lœventhal, fait cause commune avec les Pangermanistes. Ceux-ci connaissent bien l'intérêt qu'ils ont à avoir dans l'administration des adhérents susceptibles de devenir un jour des complices ; ils en triomphent ouvertement.

(1) Les conséquences die cet état de choses sont envisagées p. 308.

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« Aujourd'hui des centaines de fonctionnaires pensent résolument Deutschnational (1). »

Les plus ardentes recrues de M. Schônerer sont naturellement, en raison de la fougue de leur âge, les étudiants. L'Université allemande de Prague a d'abord été le centre de l'agitation scolaire; puis l'activité malfaisante de M. Wolf a réussi à la communiquer aux Universités de Vienne, de Brunn, de Graz et d'Innsbruck. La fusion des étudiants allemands de l'empire et des étudiants allemands d'Autriche s'est ensuite réalisée, toujours à l'instigation du Dr Hasse, sous le titre de « l'Union des étudiants allemands » (2), qui possède déjà des ramifications dans toutes les écoles supérieures. Ce résultat n'a pas suffi aux Prussophiles. Préparateurs d'avenir, ils entendent gagner à leurs idées même les enfants des collèges. Pour y parvenir, ils ont imaginé de fonder, dans la plupart des villes d'Autriche, des Ligues de la jeunesse {Jugendbunde) qui se tiennent en relation constante avec les groupements similaires existant dans l'empire allemand. La jeunesse autrichienne est ainsi à tous les degrés l'objet d'un embrigadement méthodique

Aprèsun tel travail, ladiffusion des idées prussophiles dans certaines régions était inévitable. Tout décèle leur pénétration. Pour avoir des policiers ressemblant à ceux de l'empereur Guillaume, le conseil municipal de Leitmeritz fait porter à ses sergents de ville des casques dits Pickelhauben; le drapeau allemand est arboré dans les fêtes publiques (3); la Wacht am Rhein et le Deutschland îiber ailes sont chantés à la place de l'hymne autrichien ; les conseils municipaux d'Eger, d'Innsbruck, de Marbourg, etc., décident qu'une rue portera le nom de Bismarck. Dans cette

(1) «Hundertevon Verwaltungsbeamten denkenheuteentschieden deutschnational... » Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts, p. 101. Militàr- VerlagR. Félix, Berlin, 1900.

(2) « Verein der Deutschen Studenten. »

(3) La première démonstration antiautrichienne qui se soit produite soua cette forme a eu lieu à Éger le 10 juillet 1897.

dernière ville, pour bien marquer, par une ironie qu'on crut piquante et qui n'est que lourde, l'entier oubli de Sadowa, on a choisi comme Bismarckstrasse la rue où se trouve le commandement de la brigade impériale et royale — K. und K. Brigade- Kommando . — Les réunions les plus antiautrichiennes se tiennent ouvertement. Le 16 mai 1900, MM. Wolf et Schonerer parlent à Aussig. La salle est décorée aux couleurs de l'empire allemand, un buste de Bismarck préside et deux mille personnes, dont un grand nombre de sujets de Guillaume II, qui ont tout exprès passé la frontière, assistent à l'assemblée. Les Pangermanistes autrichiens mettent un empressement identique à répondre aux démonstrations des Allemands de l'empire. Un de leurs chefs, le Dr Bareuther, adresse à l'assemblée générale de l'Union pangermanique, tenue à Mayence le même mois, une dépêche ainsi conçue : « Salut et prospérité au plus actif Verein de la Pangermanie. De toute mon âme, je salue ses efforts pour consolider notre solidarité nationale par une union économique (1). » Plus récemment encore, le jour du soixante-dixième anniversaire de François-Joseph, le drapeau révolutionnaire pangermaniste, noir, rouge et jaune, a été arboré dans beaucoup d'endroits du nord de la Bohême (2). Il est donc indéniable que de plus en plus l'épithète de Deutschnational, dont se paraient les Pangermanistes au début de leur campagne quand ils n'osaient point encore proclamer leur but véritable, s'identifie avec celle de Preussischnational.

La contre-partie inévitable du développement des sympathies pour les Hohenzollern a été la diminution des sentiments loyalistes envers les Habsbourg. Dès le commencement de leur action publique, les meneurs prussophiles

(1) « Heiï und Wachstum dem r'dhrigsten Verband Alldeutschlands! Aus ganzer Seele begrdsse ich sein Bestreben, unsere Volksgemeinschaft durch wirtschaftliche Vereinigung zu festigen. »

(2) A Bielitz, par exemple.

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n'ont pas hésité à se montrer prêts à trahir l'Autriche. « Il nous faut la réunion de l'empire d'Autriche à l'Allemagne, déclara le député Iro, le 24 mai 1897, dans un discours qu'il fit à Salzbourg. L'Autriche deviendra une province confédérée comme les autres provinces allemandes. L'empereur continuera à s'appeler empereur, s'il le veut; pour nous, nous comptons sur notre mère la Germanie, qui n'abandonnera pas ses enfants en Autriche. » A Leipzig, le 27 juillet 1897, l'Autrichien Hofer, rédacteur aux Egerer Nachrichten, parla avec plus de violence encore au banquet qui termina la journée : « Jamais nous n'abandonnerons le combat contre les Slaves. Nous savons que derrière nous sont les cinquante millions d'Allemands de l'empire. Notre devise à nous, Allemands de Bohême, reste toujours : un Dieu, un empereur, un empire. » Ces paroles valurent à leur auteur une poursuite pour haute trahison, que le gouvernement de Vienne eut la faiblesse d'abandonner devant les clameurs de la Neue Freie Presse. Les étudiants manifestent si fréquemment leurs sentiments prussophiles que certains « corps » ont dû être dissous, comme la Teutonia de Prague. Ces mesures de pure forme restent inefficaces. « Les étudiants retirent de leurs salles de réunion le portrait de François-Joseph et le remplacent par le buste de Bismarck (1). »

Un fait plus grave s'est produit. A Graz, de jeunes Pangermanistes ont brûlé publiquement le drapeau autrichien. Les autorités ne les ont pas inquiétés, mais elles ont saisi le journal qui voulut porter ce scandale à la connaissance publique. Une faiblesse aussi inconcevable n'a qu'une explication.

Ceux qui gouvernent à Vienne sentent bien le danger,

(1) « Die Studenten entfemen aus ihren Kneiplokalen die Bilder der osterreicliischen Kaiserpaares unter wiistem Spektakel und stellen Bismarck u. s. w. B'usten auf. » Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts, p. 102. Militàr-Verlag R. Félix, Berlin, 1900.

mais, comme tous les pusillanimes, dans la crainte d'en apercevoir toute rétendue, ils ne l'envisagent pas résolument; ils veulent croire que le silence suffira peut-être à l'éviter. Un semblable calcul est assurément faux avec des adversaires aussi décidés que le sont les meneurs pangermanistes. Chaque défaillance du pouvoir est une prime à leur audace. Dans une lettre au président du conseil, MM. Bareuther, Iro, Schonerer, Walter, voulant réveiller les souvenirs de l'ancienne confédération germanique, n'hésitent pas à parler de la ville libre impériale d'Eger (Jreie Reichsstadt Eger). Enfin, scandale dépassant tous les autres, le 25 octobre 1899, en plein Parlement de Vienne, le député Tùrk, salué par les applaudissements enthousiastes de ses amis, a déclaré : « Les pays héréditaires allemands doivent s'adosser à l'empire allemand d'une façon quelconque, à peu près comme cela existait avant 1866. Une union douanière économique avec l'Allemagne est la première étape dans cette voie... Nous autres, Allemands, nous sommes prêts à tout. Faites éclater une guerre civile entre les Allemands et les Tchèques en Bohême, en Moravie et en Silésie, et les armées allemandes de la Prusse viendront vous donner une danse (sic) (1). m

Cette insulte à l'État autrichien, faite en présence de tous les représentants de la Cisleithanie, a passé comme le reste, exemple presque incroyable d'une impunité dont la durée a peut-être servi davantage la diffusion du Pangermanisme que les efforts des meneurs. Ceux-ci ont eu rapidement l'impression qu'ils étaient les maîtres. En 1897, ils ont commencé l'agitation ouverte, et, deux ans plus tard, ils

(1) « Dann miissen die deutschen Erblànder in irgend einer Form an das Deutsche Reich sich anlehnen,etwa in jenein Zustande, wiees vordem Jahre 1866 bestand. Eine wirthschaftliche Zollunion mit Deutschland ware det ente Schritt dazu... Wir Deutschen sind auf ailes gefasst. Treiben Sie eszu einem Burgerkrieg zwischen den Deutschen und den Cechen in Bohmen, Màhren und Schlesien, dann werden die Deutschen Heere Preussens Ihnen einen Tanz aufspielen. »

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jugeaient déjà les esprits suffisamment préparés à accepter leurs plus audacieuses conceptions ; c'est alors qu'ils ont répandu parmi les Allemands d'Autriche ce plan du morcellement de la Cisleithanie, dont j'ai donné plus haut l'analyse (1). Bien que non signée, cette brochure reflète exactement les idées personnelles du Dr Hasse. Les Pangermanistes lui attribuent, en tout cas, une importance toute spéciale, car ils ont tout fait pour en favoriser la diffusion, donnant la liberté de reproduction (2) et fixant un prix de propagande qui décroît avec le nombre d'exemplaires achetés à la fois. Une seule brochure coûte 40 pfennig; au cent, elle ne revient plus qu'à 10 pfennig, et au mille seulement à 5 pfennig.

La publication d'un document si explicite est l'aveu évident du but réel qu'on poursuit. Comme le démembrement de l'Autriche implique la destruction, ou tout au moins l'étroit assujettissement de la maison régnante, l'attaque contre la dynastie des Habsbourg devait être l'aboutissement logique de la campagne prussophile. C'est ce qui est arrivé.

» C'est aux Hohenzollern, dit un écrivain de Y Odin Verein, et non aux Habsbourg que nous devons nous attacher. Il est écrit dans l'histoire, en lettres de sang, que ceux-ci n'ont point la force ni même la volonté d'assurer l'union des États allemands et de réduire leurs tendances séparatistes (3). »

Le soixante-dixième anniversaire de François-Joseph a

(1) Oesterreichs Zusammenbruch und Wiederaufbau, Lehmann, Munich, 1899. V. la carte « le morcellement de l'Autriche d'après les Pangermanistes. »

(2) Nachdruck mit Quellenangabe gestattet. V. la couverture de la brochure.

(3) u ... die Hohenzollern und nicht die Habsburger es sind, denen wir uns anzuschliessenhaben, weil es in der Geschichte mit blutiger Schriftgeschrieben steht, dass die Habsburger nicht die Kraft haben, um die auseinanderstrebenden Deutschen Staaten und Staàtlein zusammenzuzwingen... » Die deutsche Politik der Zukunft, p. 3. Deutschvblkiseher Verlag Odin», Munich, 1900.

permis de constater le résultat de telles exhortations. Alors que tous les partis et toutes les nationalités de l' Autriche- Hongrie faisaient trêve à leurs querelles, seuls, les Prussophiles n'ont pas désarmé. Ils ont manifesté un peu partout leurs sentiments antidynastiques; à Innsbruck, ils ont fait coller la nuit sur les murs des affiches autocopiées qui se terminaient par : «Vivent les Hohenzollern — Hoch Hohenzollern! » deux mots qui résument toute la campagne pangermaniste.

En présence de faits si nets, comment prétendre que si elle vise les Slaves, elle épargne l'Autriche et les Habsbourg? N'est-il pas loin le temps où, du nord de la Bohême jusqu'à l'Adriatique, tous les sujets allemands du monarque autrichien chantaient d'un cœur sincère :

Dieu sauve l'empereur François, Notre bon empereur, Que l'amour tresse pour lui les rameaux de laurier En une couronne éternellement verte.

Les troubles qui, à la fin d'août 1899, ont éclaté dans toute l'Autriche ont été comme la synthèse du mouvement prussophile. Le relèvement des taxes sur les sucres, la bière et. le pétrole, dont j'ai parlé plus haut, en fut le prétexte. Immédiatement le caractère pangermaniste de l'agitation s'affirma. A Graslitz (Bohême), les Prussophiles attaquent la capitainerie en chantant : « La garde sur le Rhin; » à Asch, ils décrochent des bâtiments de la douane l'écusson portant l'aigle impérial de la maison d'Autriche et le piétinent; à Vienne, les manifestations, malgré leur apparence socialiste, sont dirigées sous main par les agents de M. Schônerer; à Graz, la foule attaque le palais de l'empereur, en poussant des cris hostiles à la dynastie; à Klagenfurth, une violente démonstration est faite contre l'archevêque, connu pour ses sentiments de dévouement à l'Autriche et de répulsion pour l'Allemagne. Or, tous ces troubles ont lieu en même temps et seulement dans les régions allemandes ; on

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constate sur place que partout, ils sont l'œuvre d'habiles agitateurs (1), et non pas le résultat spontané de l'irritation populaire. Il est donc permis de voir en eux moins une manifestation contre le comte Thun qu'une mobilisation générale des forces pangermanistes.

§ 2. — Si le « succès » de ces troubles constitue pour leurs organisateurs le plus puissant des encouragements, il présente aussi de l'intérêt pour l'observateur étranger; ils facilitent le contrôle de la répartition géographique des centres prussophiles et leur évaluation numérique.

Dans la région viennoise, à l'ouest et au sud (2), les populations allemandes sont encore en immense majorité profondément attachées aux Habsbourg. Les Pangermanistes n'existent que dans certaines villes ; ils y forment des groupements numériquement faibles, mais ardents et parfaitement organisés. Salzbourg, Linz, Innsbruck, Neustadt, Leoben, Graz, Judenbourg, Marbourg, Gilli, Villach, Klagenfurth, Trieste (3), sont leurs centres principaux. Par contre, dans la Bohême dite allemande et surtout dans l'arc de cercle formé par Troppau, Trautenau, Reichenberg, Leitmeritz et Eger, les sentiments autrichiens, sauf dans les communes tchèques, ont à peu près complètement disparu.

A quel chiffre correspond l'ensemble des Prussophiles? Leurs progrès rapides rendent une évaluation numérique bien délicate. Il y a quatre ou cinq ans, on eût serré la vérité de près, en parlant de quelques milliers de têtes ; aujourd'hui, il en est autrement. Un premier point est certain, c'est que ce nombre est beaucoup plus important que

(1) V. les dépêches adressées à la fin d'août 1899 au Daily Telegraph par son correspondant autrichien.

(2) V. les teintes violette et rose pâle de la carte dite Répartition géographique des partisans et des adversaires du fédéralisme en Autriche, p. 54.

(3) Jusqu'ici, le groupe de Trieste s'est abstenu de toute démonstration. Sa consigne est de travailler sans éclat afin de ne pas éveiller trop tôt les susceptibilités italiennes.

le groupe Schonerer au Reichsrath, formé de sept députés, ne le laisse supposer (1).

Dans une réunion publique tenue à Tetschen, en novembre 1899, le député Wolf a affirmé que les trois quarts des Allemands de Bohême appartenaient à son parti. Cette estimation ne semble pas exagérée.

Si Ton considère l'activité des Pangermanistes et leur parfaite organisation, on peut même admettre que tous les Allemands de Bohême, c'est-à-dire environ deux millions d'individus, deviendront des adeptes plus ou moins ardents de M. Schonerer. Combien peut-il y en avoir dans le reste de la Gisleithanie? Jusqu'ici, seules, quelques villes ont été touchées par la propagande. Si l'on admet que leur périphérie immédiate puisse être également pénétrée par elle, on peut évaluer approximativement à un million, en dehors de la Bohême, le nombre des Allemands prussophiles (2). Donc, si Ion tient compte des progrès qu ils peuvent vraisemblablement encore réaliser grâce à une propagande intense faite dans un champ d'action propice, on peut admettre que les Pangermanistes atteindront un total d'environ trois millions de têtes.

Par rapport aux vingt-cinq millions d'habitants de la Cisleithanie, il est évident que le chiffre de trois millions de Prussophiles est bien faible. Toutefois leur audace et les troubles d'août 1899 indiquent qu'il faut leur attribuer une importance plus grande que leur nombre; cette considération ne doit cependant jamais faire perdre de vue que les deux tiers d'Allemands d'Autriche, c'est-à-dire la très grande majorité, sont encore loyalistes.

(1) Ces lignes ont été écrites un peu avant les dernières élections.

(2) V. la teinte rouge de la carte intitulée Répartition géographique des partisans et des adversaires du fédéralisme en Autriche, p. 54.

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