GRAVITÉ DE LA SITUATION PRÉSENTE
La situation créée en Gisleithanie par la propagande pangermaniste constitue en elle-même un véritable danger.
§ 1. — Sans doute, les Prussophiles ne sont encore qu'une minorité, mais une minorité remuante et organisée. Vat-elle, par des manœuvres hardies, imposer sa volonté à la majorité passive et mal défendue des Allemands loyalistes? C'est là une hypothèse qui pourrait se réaliser si la marche en avant des adeptes de M. Schonerer n'est pas arrêtée résolument. Dès maintenant d'ailleurs, la place qu'ils ont prise en Autriche présente de graves inconvénients. Habilement répartis par petits groupes sur tout le pays convoité (1), les Prussophiles donnent de loin l'illusion du nombre, et leurs manifestations violentes, dominant celles de tous les autres, peuvent passer facilement pour l'expression de la volonté générale des Germains de Gisleithanie. C'est ce qu'affirment tout au moins les ennemis de l'Autriche ; les agences télégraphiques, dont la mission est de montrer aux étrangers une Autriche dont toutes les forces se désagrègent, travaillent avec persévérance à entretenir cette illusion (2).
§ 2. Ce qui arrive aujourd'hui, conséquence de la faiblesse de François-Joseph, a été prévu, il y a plus de trente ans, par le Dr Rieger. Il voyait alors se former à Vienne le parti si faussement qualifié de « libéral » ; il en connaissait les attaches secrètes et déjà dans son mémoire
(1) Se reporter à la carte insérée p. 54.
(2) V. préface.
à Napoléon III, signalant ses tendances et son programme, il n'hésitait pas à dire : « Ce parti allemand et dit progressiste est actuellement en Autriche le parti dominant, le parti du gouvernement. Tant qu'il en sera ainsi, il ne permettra pas que l'on gêne la Prusse dans t exécution de sa prétendue mission allemande, qui signifie la dissolution de l'Autriche. »
C'est bien, en effet, la longanimité déplorable dont le gouvernement de Vienne a fait preuve envers ce parti dit libéral qui a permis aux idées prussophiles de prendre en si peu d'années une aussi grande extension. Aujourd'hui, la nécessité de réprimer les menées étrangères en Cisleithanie s'impose avec évidence. Le Dr Kramarsch a expliqué avec force qu'on ne saurait attendre plus longtemps. « Le radicalisme allemand menace trop l'avenir de la monarchie et même la paix européenne pour qu'il soit permis de tarder à prendre des mesures énergiques (1). » En supposant « qu'on n'arrête pas ce mouvement, qu'il soit encouragé par la jeunesse allemande, imbue des théories pangermanistes, stimulé par les luttes nationales du Parlement, luttes inévitables dans un Parlement central où chaque nationalité combat pour ses droits ou ses privilèges, les Allemands, que les politiques libéraux voulaient unir pour en faire l'appui de leur « centralisme » , se grouperont tous en un parti nationaliste radical, mais cette fois contre l'État, contre l'idée immanente de l'Autriche, c'est-à-dire contre l'idée de justice et d'égalité pour tous les peuples (2) » .
Sans doute, même si tous les Allemands d'Autriche devenaient prussophiles, — hypothèse tout à fait irréalisable, — ils ne seraient jamais qu'une minorité dans l'État cisleithan; mais bien avant que ce résultat puisse être obtenu, il en est un autre qu'il est possible d'atteindre et qui aurait les plus
(1) Dr K. Kramarsch, l'Avenir de V Autriche [Revue de Paris, 1er février ' 1899, p. 598).
(2) Op. cit., p. 585 et 586.
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fâcheuses conséquences. Si le gouvernement de Vienne ne comprend pas enfin son intérêt et ses devoirs, il est à redouter que le terrorisme pratiqué par les Prussophiles ne parvienne à arrêter, au moins momentanément, l'acceptation de « fédéralisme » par ceux des Allemands autrichiens dont j'ai signalé plus haut la sagesse politique. (V. p. 38.)
Les Allemands loyalistes sentent nettement l'imminence et la portée de ces dangers. Pour les rendre impossibles, ils voudraient former un grand parti autrichien. Ce titre dit tout son programme. M. Lueger en serait le chef. Malheureusement, les récentes déclarations antislaves du bourgmestre de Vienne semblent indiquer qu'il n'a pas encore absolument dégagé les conditions inéluctables d'existence d'un tel parti. Il est clair cependant qu'un parti autrichien ne pourra subsister que s'il a pour base l'égalité de traitement (Gleichbcrechtigung) des diverses nationalités, seul moyen d'établir un modus vivendi entre Slaves et Allemands.
Les circonstances inquiétantes de la période actuelle donnent un intérêt tout particulier aux élections qui ont lieu actuellement. Gomme par le passé, les Tchèques réclament le respect du droit d'État de la Bohême, l'application de l'article 19 de la Constitution de 1867 (1) et la concession de l'autonomie administrative. Les points de vue des Allemands sont divers. Beaucoup de députés modérés, précisément une partie de ceux qui acceptaient le « fédéralisme », lassés par les luttes et les injures des dernières années, ont renoncé à se présenter devant leurs électeurs. Cette attitude est fort regrettable. Ils laissent ainsi la place à des candidats ardents, disposant de grands moyens et qui, plus ou moins, dépendent du groupe Schônerer. Le programme de ces derniers comporte la rupture du pacte dualiste (l'Autriche serait rattachée à la Hongrie par le simple lien personnel du souverain), la Sonderstellung de la
Galicie, de la Bukovine et de la Dalmatie, la reconnaissance de l'allemand comme langue d'État de la Gisleithanie, qui, réduite ainsi territorialement, entrerait, en outre, dans le Zollverein allemand. Toutes ces prétentions tendent, avec beaucoup d'évidence, à faciliter la réalisation du plan pangermaniste. Si elles triomphaient, la physionomie politique du centre du continent serait profondément modifiée; il en résulte que les élections de Cisleithanie ont une importance européenne.
L'agitation menée en faveur de ce dangereux programme se poursuit avec frénésie. Le manifeste du parti allemand extrême est une preuve nouvelle de son intransigeance absolue. « Au cours de ces élections, le peuple allemand autrichien a à décider sur son propre compte et sur le sort de l'État. Il faut que les élections s'effectuent dans l'union de tout le peuple allemand autrichien, et qu'il soit déclaré au corps électoral de la façon la plus formelle, la plus péremptoire, que nous voulons un État autrichien sous la direction du peuple allemand (1), » « et étroitement uni à l'empire allemand, » ajoute le Dr Bareuther (2).
En présence de prétentions si notoirement excessives et d'une situation si troublée, que peut-on prévoir? Dans une réunion tenue le 8 septembre 1900, à Neutitschein (nord de la Moravie), le député Wolf a estimé que le nombre des membres de son parti au Parlement s'élèverait de sept à quinze. Ces prévisions sont en voie de se réaliser. Au moment où j'écris ces lignes, les résultats des élections, non encore terminées en Gisleithanie, indiquent très nette ment un renforcement des postes extrêmes. L'idée nationale se manifeste de plus en plus chez les Slaves ; à Vienne, où les Pangermanistes ne peuvent briguer ouvertement les suffrages, ils se sont coalisés avec les Israélites pour faire
(1) Cité par la Pensée slave de Tricste, 20 octobre 1900.
(2) « ... im engsten Anschtuss an das Deutsche Reich. » Asch, 11 septembre 1900.
passer les socialistes internationaux à la place des députés autrichiens de la nuance Lueger; dans la Bohême du nord, les Prussophiles battent les Allemands modérés
Il est donc certain que les Pangermanistes plus nombreux seront, mieux encore que par le passé, à même d'arrêter à Vienne la marche des affaires publiques et d'accroître la confusion qui règne en Autriche. Ce résultat néfaste est indubitablement la conséquence directe de la campagne prussophile. Sans elle, jamais le loyalisme des sujets allemands de François-Joseph n'aurait pu être sérieusement entamé.
MM. Schônerer, le Dr Hasse et leurs collaborateurs peuvent être fiers de l'œuvre accomplie. De très bonne foi, sans doute, ils ont cru servir leur pays. Leur ardeur, leur activité, mériteraient l'admiration, si le mouvement créé par eux ne menait fatalement l'Europe à la plus redoutable des conflagrations. Devant le caractère inéluctable du danger qu'ils provoquent aussi délibérément, on peut se demander s'ils ont pesé suffisamment touets les conséquences de leur action. Les preuves multiples d'intelligence qu'ils ont données rendent peu vraisemblable la conjecture qu'ils ont agi sans discernement, et l'on est conduit à conclure qu'ils sont simplement les instruments d'une volonté supérieure.
Cette volonté qui s'ingénie à briser tous les rouages de l'Etat cisleithan, à tarir les sources profondes de sa vitalité; qui s'attache avec ténacité à effriter le bloc autrichien, pour n'avoir pas sans doute à le détruire directement, quelle estelle? Les directions que suit le Dr Hasse viennent trop notoirement de Berlin, les traditions de la politique prussienne sont trop connues pour qu'à priori la conclusion soit douteuse ; mais il y a là un point essentiel qui demande à être mis en lumière. J'y consacrerai le chapitre V : « Le mouvement pangermaniste dans l'empire allemand. »