L'AUTRICHE, LA HONGRIE ET LE NOUVEL ÉTAT DE CHOSES
I. L'Autriche a-t-elle intérêt a admettre, sous une forme quelconque, une application du Pangermanisme? — § 1. Les peuples slaves : quelles raisons ont-ils d'être fédéralistes? Ces raisons sont-elles fondamentales et permanentes? Sont-ils Panslavistes? Peut-on les considérer comme sincèrement autrichiens ? — §2. Les Allemands d'Autriche : l'Allemand de Vienne et l'Allemand de Berlin. Influence de la répartition géographique des races. Le loyalisme. La patrie autrichienne. — § 3. Les Habsbourg ont-ils intérêt à se rapprocher des Hohenzollern? Les enseignements de l'histoire. Le rôle futur du souverain autrichien. — §4. L'Autriche a-t-elle un avantage économique certain à entrer dans le Zollverein allemand ? État actuel du commerce autrichien. Ses causes et les nécessités qui en découlent. Avantages et inconvénients qu'aurait pour l'Autrice son entrée dans l'Union douanière allemande.
II. Quelle peut être l'attitude delà Hongrie en présence du mouvement
FÉDÉRALISTE ET DE LA POUSSÉE PANGERMANISTE EN ClSLEITHANIE ?
§ 1. L'ancienne politique hongroise : sa raison d'êlre. Son insuffisance actuelle. — §2. Le projet de Hongrie indépendante: la thèse de M. Kossuth. Sa portée européenne. Est-elle conforme aux intérêts magyars ? — §3. Le Zollverein de l'Europe centrale et les Hongrois. Serait-il de nature à favoriser l'essor économique magyar? — § 4. Éventualités qui résulteraient pour la Hongrie d'une mainmise de l'Allemagne sur la Cisleithanie : les nouveaux contacts et leurs dangers. — § 5. Les vues des Pangermanistes sur la Hongrie : théories, faits, prévisions. — § 6. Les nouvelles tendances en Hongrie : le courant d'opinion antiallemand. Les Magyars inclinent à admettre l'établissement du « fédéralisme » en Cisleithanie.
L'Autriche a-t-elle intérêt à subir la mainmise de l'Allemagne et, en présence de cette éventualité, quelle peut être l'attitude de la Hongrie? Telles sont les deux questions aux-
quelles il faut répondre, avant de pouvoir apprécier quel avenir est réservé au mouvement pangermaniste en Cisleithanie
L AUTRICHE A-T-ELLE INTÉRÊT A ADMETTRE, SOUS UNE FORME QUELCONQUE, UNE APPLICATION DU PANGERMANISME?
Les peuples slaves, les Allemands et la dynastie des Habsbourg sont les trois éléments principaux, constitutifs de l'Autriche. Pour juger le degré de solidité de l'empire de François-Joseph, la plus sûre méthode semble donc être d'évaluer la force de résistance « autrichienne » de chacun de ces éléments et de dégager ensuite, par le groupement des avantages communs, quel est l'intérêt économique général de l'ensemble cisleithan.
§ I. — Les peuples slaves se disent fédéralistes. Est-ce pour des raisons fondamentales et permanentes? Sont-ils des «Autrichiens» convaincus ou restent-ils seulement sous le sceptre des Habsbourg par mesure transitoire et en espérant mieux? Pour fixer nettement les idées à ce point de vue, il s'agit au préalable de dégager la nature des liens qui rattachent chacun de ces peuples à la Monarchie.
Les Tchèques sont à la fois partisans du « fédéralisme » et du respect des droits historiques. Leurs prétentions ne constituent en aucune façon une cause d'affaiblissement pour l'Autriche. La Bohême a toujours compris qu'elle ne peut tenir tête à la fois à l'Autriche et à l'Allemagne (1). Les chefs politiques tchèques, quelle que soit leur nuance,
(t) Louis Léger, Histoire de l' Autric lie-Hongrie, p. 483. Hachette, Paris, 1895.
l'ont constamment proclamé. Déjà, dans son Mémoire à Napoléon III, le Dr Rieger disait : « La Bohême sait très bien que tout agrandissement de la Prusse constitue un danger pour son indépendance et même pour son existence nationale. Elle sera toujours disposée par conséquent à soutenir de toutes ses forces l'Autriche contre les agressions de la Prusse. Pendant la dernière guerre (1866) la Bohême a prouvé d'une façon saisissante son loyalisme envers la dynastie. On peut être sûr que le peuple tchèque, dès que son légitime désir d! autonomie sera satisfait, soutiendra de toutes ses forces l'Autriche contre les attaques de l'Allemagne prussienne. » C'était là une confirmation nouvelle de ce qu'il avait déjà déclaré à la Diète de Prague, le 13 avril 1866 : « Tous nos efforts doivent tendre à un seul but : conserver l' Autriche et nous conserver nous-mêmes, dans l'Autriche. n
Les Tchèques reconnaissent donc la nécessité de soutenir l'État cisleithan, mais est-ce comme un pis aller et avec l'arrière-pensée d'arriver plus tard à une complète indépendance? En aucune façon. Non seulement ils ne souhaitent pas cette indépendance, mais ils la redoutent en raison de leur faible nombre et de leur voisinage avec le plus grand empire militaire de l'Europe. » Les Tchèques comprennent fort bien qu'un semblable cadeau, d'où qu il vienne, constituerait un avantage très précaire (1). » Ils ne sont donc pas séparatistes ; le maximum de leurs revendications ne dépasse point l'accomplissement de la promesse impériale faite en 1871 et la concession de la liberté administrative.
Si, pour les Tchèques, il s'agit d'obtenir l'autonomie, pour les Polonais, il s'agit de la conserver. Ils y ont réussi pendant une longue période en s'alliant avec les Allemands contre les autres Slaves de Cisleithanie ; puis, la situation avant radicalement changé, ils sont devenus partie intégrante du groupe fédéraliste. Ils y forment l'appoint qui
(1) Mémoire du Dr Rieger à Napoléon III. — V. préface.
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donne toute sa solidité au bloc slave, et c'est pour cette raison que les Prussophiles font leur possible pour les en détacher. Le moyen qu'ils croient le plus sûr d'y parvenir est d'offrir aux Polonais de grandes concessions, et notamment ce qu'ils appellent la Sonderstcllung de la Galicie et de la Bukovine, c'est-à-dire l'exclusion de la Cisleithanie de ces deux provinces, auxquelles on attribuerait un régime spécial.
L'idée de la Sonderstellung appartient à M. Schônerer, qui l'a formulée dans un des articles les plus importants du programme de Linz (1). Au point de vue pangermaniste, l'efficacité du procédé serait certaine. La Sonderstellung de la Galicie et de la Bukovine écarterait en effet du Reichsrath les députés de sept millions deux cent cinquante mille Slaves, ce qui suffirait à restituer aux Allemands de la Gisleithanie ainsi restreinte la supériorité numérique et par suite la suprématie.
Depuis 1882, ce beau projet a dormi paisiblement dans les cartons de M. Schônerer; c'est tout récemment que les Prussophiles, grisés sans doute par leurs succès, l'ont exhumé. A la séance du Reichsrath du 25 octobre 1899, le député Tiirk en a réclamé l'application. Plus dernièrement enfin, le Dr Bareuther a préconisé le procédé de la Sonderstellung, comme étant le moyen le plus propre à servir la cause du « germanisme a en Cisleithanie (2).
La question qui se pose pour nous est de savoir en quoi cette Sonderstellung de la Galicie et de la Bukovine peut être séduisante pour les Polonais. Les Pangermanistes,
(2) « Die Ausschliessung der Polen und Siïdslaven, namentlich aber der ersteren aus dem Wiener Reichsrathe ware unter den heutigen Verhàltnissen aber auch das sicherste Schutzmittel fur die Erhallung des Volksthums der Deutsch-Oesterreicher. .. Est ist daher dringend geboten, dieLinzer Programmforderung wegen Sonderstellung Galiziens der Vergessenheit, in welche sic zeitwilig gerathen zu sein scheint, wieder zu entreissen. » Ascher Zeitung, juin 1900.
ne considérant que leur intérêt, aveuglés par la vivacité de leurs désirs, croient cette offre irrésistible et, pourvu qu'on l'accepte, se déclarent prêts aux combinaisons les plus conciliantes. Ainsi, par exemple, ou bien la Galicie serait rattachée à la Hongrie et y occuperait une place analogue à celle de la Croatie, ou bien, si les Polonais l'exigeaient, on pourrait réunir la Galicie et la Bukovine pour en former un territoire complètement indépendant.
Ces propositions, en apparence libérales et magnifiques, ne résistent pas à l'examen. Que deviendrait donc une Galicie retranchée administrativement, et par conséquent financièrement, de l'Autriche ? L'accroissement de l'autonomie galicienne serait forcément peu de chose, puisque, dès maintenant, elle fonctionne à peu près dans sa plénitude. Quant aux conséquences financières de l'opération, elles constitueraient, pour les Polonais, un véritable désastre. Pays agricole, presque sans industrie, mal exploité par suite du manque de capitaux, la Galicie reçoit de l'Autriche pour l'entretien de ses services administratifs plus de millions de florins qu'elle ne lui en verse sous forme d'impôts. Il y a là un avantage considérable qu'il faudrait nécessairement perdre le jour où la Galicie cesserait d'appartenir à la Cisleithanie. 11 est donc infiniment peu probable que les députés polonais, grands propriétaires fonciers, dont les terres, pour la plupart, sont fortement grevées d'hypothèques, admettent une combinaison dont le résultat le plus certain serait d'accroître leurs charges dans des proportions considérables. Quelle compensation pourrait les y décider? Même actuellement, la situation économique de la Galicie n'est rien moins qu'avantageuse. Au nord et à l'est, la douane russe forme une barrière infranchissable ; au sud, la haute chaîne des Garpathes, traversée par de rares passages, la sépare presque aussi efficacement de la Hongrie. Les exportations galiciennes, consistant presque exclusivement en produits agricoles, n'ont donc leur écou-
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lement que par l'ouest dans les pays autrichiens, débouché indispensable par le fait qu'il est unique. Ne serait-il pas gravement compromis, le jour où la Galicie serait séparée du reste de la Cisleithanie? Si l'on suppose même qu'aucune barrière douanière, au sens strict du mot, ne soit établie, il n'en est pas moins évident que, sous quelque forme qu'on la suppose, cette séparation serait moins propice au trafic galicien que le régime actuel.
La Galicie aurait-elle au moins la possibilité de vendre à la Hongrie ce que lui refuserait l'Autriche? Mais, encore plus que la Galicie, la Hongrie vit de ses exportations agricoles et le gouvernement de Buda-Pesth met un soin jaloux à défendre le commerce magyar. Consentirait-il à admettre les Galiciens au partage de cet avantage? Ce qui a lieu actuellement est la meilleure des réponses. Les temps sont bien passés où Magyars et Polonais fraternisaient. Depuis longtemps, ils ont cessé de chanter, comme en 1848 : «Nous sommes frères pour boire et pour nous battre. » L'âpreté des luttes économiques a eu raison des sentiments, et aujourd'hui les Hongrois ne témoignent aux Polonais qu'un égoïsme raisonné. Un fait topique l'établit. Les Hongrois exportent une grande quantité de bétail et de porcs. Pour protéger cet élevage, l'une des principales sources de richesse du pays, le gouvernement de Pesth a imaginé un procédé dont se plaignent fort les éleveurs galiciens. La douane n'existant pas entre la Galicie et la Hongrie, les animaux polonais peuvent, théoriquement du moins, venir en toute liberté sur les marchés hongrois concurrencer ceux des Magyars. Pour faire obstacle à cette concurrence, les gens de Pesth ont imaginé d'installer aux quelques passages des Garpathes, par où se font les importations d'animaux galiciens, des stations sanitaires, destinées en principe à empêcher le bœuf ou le porc galicien de venir contaminer son congénère hongrois. Cette précaution toute moderne est irréprochable, mais, par une coïncidence au moins eu-
rieuse, lorsque les éleveurs hongrois écoulent difficilement leurs produits, les vétérinaires placés aux Carpathes découvrent, avec une unanimité frappante, au bétail polonais des maladies contagieuses et lui interdisent rigoureusement le territoire hongrois. Ce fait suffit à caractériser ce que pourraient être des relations plus étroites entre la Galicie et la Hongrie. La Sonder stellung ne pourrait évidemment pas les améliorer; son résultat économique le plus certain serait donc de mettre la Galicie dans une situation encore plus difficile qu'aujourd'hui.
Au point de vue politique, cette Sonder stellung gagneraitelle les Polonais? Si l'on suppose que la Galicie devrait être rattachée à la Hongrie, il est clair que les Polonais n'ont aucune raison de se soumettre à la suzeraineté des Magyars. Ceux-ci, d'ailleurs, ne trouveraient eux-mêmes aucun intérêt à exercer cette suzeraineté ; si la Croatie est parfois pour eux une source de difficultés, elle leur procure au moins l'inappréciable avantage d'un accès à l'Adriatique. La possession de la Galicie ne leur offrirait rien de comparable.
Cette hypothèse écartée, peut-on envisager celle d'une complète indépendance delà Galicie? On n'y saurait songer. Beaucoup moins riche que la Bohême, la Galicie supporterait plus difficilement qu'elle les lourdes charges qui incombent à un Etat indéoendant.
Enfin, dernière supposition, ia Sonder stellung serait-elle, comme le veulent un grand nombre de Pangermanistes, le prélude de la cession de la Galicie à la Russie, en compensation de l'avance que le Tsar permettrait à l'empire allemand de faire vers Trieste? Dans ce cas, les Polonais auraient des raisons bien décisives de s'opposer à la combinaison.
Des trois parties de la Pologne, la Galicie en est l'Eldorado et le conservatoire de la vie nationale. Chaque année tous ceux qui constituent « l'intelligence » de la Pologne russe et prussienne se réunissent sans entraves à Zakopane,
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station estivale sur le versant nord des Garpathes. La liberté du territoire galicien a ainsi pour tous les Polonais une valeur inestimable à laquelle ils ne sauraient volontairement renoncer.
Sous quelque forme qu'on l'envisage, la Sonderstellung de la Galicie apparaît donc comme une détestable opération au point de vue polonais. C'est ce qui explique pourquoi le projet de M. Schônerer est accueilli très fraîchement à Leopol et à Cracovie. Les Prussophiles le constatent avec dépit. « Les Polonais, qui gouvernent la Galicie, ne veulent pas entendre parler d'une séparation, bien qu'elle dût leur donner une indépendance presque complète. Ils se trouvent très bien dans la situation actuelle (1). »
Cette dernière phrase résume toute la vérité. Des raisons économiques et politiques lient le sort de la Galicie à celui de l'Autriche et les mêmes motifs, augmentés de considérations sentimentales, rendent les Polonais solidaires des autres Slaves cisleithans. En effet, depuis que le gouvernement prussien mène en Posnanie une persécution implacable en faveur de la germanisation, les Allemands apparaissent aux Polonais comme des adversaires beaucoup plus redoutables que les Russes, et ceci aide les Polonais à comprendre que la création de la Grande-Allemagne rendrait plus efficace la germanisation de la Posnanie et inévitable la Sonderstellung de la Galicie. Ils sont donc fédéralistes et autrichiens, puisque c'est la meilleure manière pour eux d'assurer leur avenir et de maintenir leur indépendance.
J'ai déjà indiqué plus haut (page 20) la situation administrative particulière des Ruthènes de la Galicie orientale; je n'y reviendrai pas. Sous le nom de Ruthènes, on désigne
(1) « Von einer Trennunf; wollen die in Galizien herrschenden Polen aber nichts wissen, obwohl dieselbe ihnen doch beinahe vollkommene Selbstàndif;kfit bràchte, denn sie befinden sich unter den jetzigen Wrhàltnissen sehr -wohl. » Gross-Deutschland, p. 8. Deutschvblkischer Verlag « Odin », Munich, 1900
une population en réalité ethnographiquement identique aux Petits-Russiens de la région de Kiev, ce qui inclinerait aussitôt à admettre que les Ruthènes de Galicie, fraction du peuple petit-russien, ont intérêt à être réunis aux quinze millions (1) de leurs frères vivant sous le sceptre du Tsar. Il n'en est cependant point ainsi. Le gouvernement de Pétersbourg ne considère pas les Petits-Russiens comme une nation distincte. Il ne voit en eux que des Russes relevant de l'administration centrale et s'efforce d'empêcher tout ce qui pourrait les différencier des grands Russes de la région de Moscou. Il est, par suite, résolument hostile à tout ce qui pourrait réveiller l'esprit particulariste des Petits-Russiens, et il est possible, comme certains l'affirment, que cette attitude soit conforme à leur véritable intérêt.
Quoi qu'il en soit de ce point de vue (il ne rentre pas dans le cadre de ce travail de l'examiner), les Ruthènes de Galicie n'ont pas à supporter de semblables contraintes. Sans doute, leurs chefs politiques ne se déclarent point satisfaits et demandent aux Polonais de Leopol de nouvelles concessions. Il n'en est pas moins certain toutefois qu'ils parlent librement leur langue, l'impriment sans la moindre autorisation, possèdent des collèges où on l'enseigne sans entraves et ont des partis politiques où toutes les nuances de l'opinion peuvent se produire au grand jour. Les Ruthènes de Galicie se trouvent donc dans une situation privilégiée par comparaison avec celle de leurs frères de Russie. Le maintien de ces avantages exige qu'ils restent dans le cadre de la Gisleithanie ; par suite, ils sont fermement autrichiens. Ils sont également fédéralistes, puisqu'ils réclament des Polonais la concession d'une autonomie d'un type spécial (2). Or, fraction du grand parti fédéraliste cisleithan,
(1) Chiffre moyen entre ceux donnés par les auteurs petits-russiens.
(2) Ce type est fort difficile à déterminer en raison de ce fait que les Ruthènes occupent seulement les districts ruraux de la Galicie orientale, les villes étant polonaises.
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ils peuvent espérer obtenir de nouveaux avantages ; au contraire, le jour où la Galicie serait rendue indépendante sous une direction purement polonaise ou annexée à la Russie, ils n'auraient plus rien à attendre de l'avenir.
Le cas des Slovènes et des Serbo-Croates est moins compliqué. La simple vue de la carie suffit à établir que seul le « fédéralisme » peut assurer leur développement national. Ils en sont profondément convaincus ; aussi se solidarisentils avec les Tchèques, sachant bien que la victoire des Bohèmes rendra la leur possible ensuite.
Tous les peuples slaves ont ainsi un intérêt certain à l existence de la Cisleithanie. Cette constatation permet d'apprécier maintenant la nature véritable de ce qu'on a appelé le Panslavisme des Slaves d'Autriche.
Parce qu'aux moments critiques de leur renaissance nationale, les Slaves cisleithans et surtout les Tchèques, après la déception de 1867, se sont tournés vers la Russie, les Allemands ont propagé partout en Europe l'idée que les Slaves cisleithans travaillaient au démembrement de la monarchie des Habsbourg. « Les jeunes tchèques, dit le pangermaniste K. Prôll, voudraient pour l'Autriche une nouvelle catastrophe de la Bérésina, afin que les Russes les prennent sous leur haute protection et qu'ils puissent ensuite détruire l'empire allemand (1).» Ces lignes récentes ne sont qu'une manifestation nouvelle de l'effort persistant fait pour vivifier cette théorie du Panslavisme, qui, en réalité, a perdu, au moins depuis trente ans, toute valeur politique.
On vient de voir quels intérêts considérables engagent les Polonais et les Ruthènes à rester en Autriche. Quant aux Tchèques, leur individualité est trop fortement accusée
(1) « Die Jungczechen wûnschen fur Oesterreich eine neue Beresina Katastrophe, damit sie die Russen unter ihnen gnàdigen Sctiutz nehmen unddann das deutsche Reich zerstbren ktinnen. »» Karl. Proll, Die Kàmpfe der Deutschen in Oesteireich, p. 120. Lustenbder, Berlin, 1890.
pour qu'ils consentent à la perdre au profit des Russes.
C'est ce que donnait à entendre avec une netteté absolue, dès 1868, la Correspondance tchèque, qui alors paraissait à Berlin : « Nous devons assurément remercier les journaux russes de leurs paroles sympathiques, mais nous sommes obligés d'exprimer nos opinions, surtout en nous adressant au Golos, dont l'idéal est la réunion de tous les Slaves en une seule nation, union à la réalisation de laquelle il faudrait tendre de toutes ses forces comme vers un but supérieur ; nous sommes obligés de dire que nous ne partageons pas ce désir, ne voulant à aucun prix renier notre histoire et perdre notre individualité . Nous voulons rester ce que nous sommes, c est-à-dire une nation; c'est comme nation et non autrement que nous voulons rester en bonnes relations avec les autres nationalités slaves. »
Le temps n'a fait qu'accroître les raisons qui justifient ces lignes. D'ailleurs, les Tchèques ne sont-ils pas séparés de la Russie par des centaines de kilomètres occupés par des masses polonaises?
Pour les Slovènes et les Serbo-Croates, la question ne saurait se poser. La Hongrie forme entre eux et l'empire des Tsars une banière, que peuvent seuls franchir les politiques qui se complaisent dans le monde des chimères.
La vérité, c'est que le Panslavisme politique n'a jamais été qu'un épouvantail. Les Polonais l'ont agité à l'époque où leur lutte avec la Russie était dans toute son acuité ; ils avaient alors intérêt à ameuter l'Europe contre les Russes. Les Allemands ont repris ensuite à leur profit le thème panslaviste, tâchant de montrer dans les Slaves d'Autriche des fauteurs de troubles et des préparateurs de guerre; aujourd'hui enfin, les partisans de la Grande-Allemagne s'en servent à leur tour, invoquant le Panslavisme comme une excuse et même comme une raison d'être du Pangermanisme.
Le moment est venu de ne plus être dupes d'un fantôme et d'une calomnie, profitable seulement à ceux qui,
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voulant partager l'Autriche, ont intérêt à faire croire qu'elle se dissout naturellement.
Sans doute, les sujets slaves de François-Joseph préfèrent Pétersbourg à Berlin, mais c'est pour des raisons purement sentimentales et qui en aucune façon ne sont susceptibles d'entraîner une extension nouvelle de la Russie.
Les intérêts particuliers de chacun des peuples slaves de Gisleithanie étant ainsi déterminés, de même que le caractère vrai de leur Panslavisme, on peut conclure que leur volonté de rester dans le cadre de l'Autiiche est profonde, fondamentale et permanente. Séparés par le groupe allemand de la région viennoise., ils ne peuvent espérer former un État purement slave. Leur intérêt bien compris les amène donc à s'appuyer les uns sur les autres, et à conclure une entente avec les Allemands de Vienne. C'est là le dernier terme de l'évolution qui porte en elle-même le « fédéralisme » . Or, qui dit <* fédéralisme » , dit lien fédéral. Les Slaves cisleithans n'en cherchent pas d'autre que celui indiqué par l'histoire, les services passés, le loyalisme présent : la dynastie des Habsbourg. Par la force des choses, ceux-ci n'ont pas de plus fidèles sujets que les Slaves et l'Autriche n'a pas de plus fermes soutiens.
§ 2. — Des points de vue différents amènent les Allemands de Cisleithanie à une conclusion analogue. Toutefois, comme le Pangermanisme recrute des partisans dans leurs rangs, ils ne présentent point, comme les Slaves, une opinion presque unanime.
Pour bien comprendre la psychologie de l'Allemand d'Autriche, il est indispensable de ne pas attribuer à la similitude des langues une influence qu'elle n'a pas. En réalité, entre un Allemand de Vienne et un Allemand de Berlin, la différence est au moins aussi grande qu'entre un Parisien et un Genevois. Ceux-ci parlent le français, mais leur a mentalité » est opposée au point d'être presque
antipathique l'une à l'autre. Il en est de même entre les Allemands du nord et ceux du Danube moyen. L'hostilité qui règne entre eux est certaine. Au début de la guerre franco-allemande, on souhaitait à Vienne la défaite des Hohenzollern. A une fête donnée salle Sophie, le public siffla le chant « Je suis Prussien — le h bin ein Preusse », tandis qu'il saluait la Marseillaise de tonnerres d'applaudissements. Ces sentiments, bien que ne se manifestant plus sous une forme si expressive, se sont cependant maintenus avec tant d'évidence, qu'un des auteurs pangermanistes écrivait l'an dernier : « On ne nous aime pas à Vienne (1). » Aussi l'alliance avec l'Allemagne, admise comme une nécessité politique, ne fut jamais vraiment populaire; lorsque M. Ugron l'a récemment attaquée à Pesth, le Vaterland, de Vienne, n'a pas hésité à reconnaître que, sous l'influence de cette alliance, l'Autriche se démoralisait de plus en plus.
La diversité des caractères contribue à expliquer cette absence totale d'affinités. Le Viennois est affable, simple et gai. La morgue sévère du Prussien lui est insupportable. La rude main des Hohenzollern lui déplaît. Il repousse avec horreur l'idée de devenir son vassal. Les Allemands qui pensent ainsi en Autriche sont de beaucoup les plus nombreux, aussi est-ce une des raisons qui permettent de croire que la grande masse restera toujours réfractaire aux violences comme aux séductions des Pangermanistes.
La répartition des races sur le sol cisleithan tend encore à maintenir cet état d'esprit. Sauf dans le nord de la Bohême, en contact direct avec la Saxe, et dans le TyroJ, qui touche à la Bavière, les Allemands de Cisleithanie sont séparés de l'Allemagne par la masse très dense de six millions de Tchèques. Or, cette barrière, en raison de la pro-
(1) a ... in Wien liebt man uns nicht... " Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts, p. 100. Militàr-Verlag R. Félix, Berlin, 1900.
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lificité supérieure des Slaves, se renforce constamment et naturellement.
Les Allemands d'Autriche se trouvent ainsi, au même titre que les Tchèques, les Polonais ou les Slovènes, dans l'impossibilité de former un État isolé. Par suite, la solution fédérale s'impose à eux rationnellement. Le parti allemand fédéraliste s'est formé sous l'influence de ces considérations. Malheureusement, la violence des Prussophiles semble réussir actuellement à en arrêter le développement; mais un jour viendra où la force des choses amènera le retour à des idées plus sages. Les raisons du « fédéralisme » sont réelles et permanentes, celles du Pangermanisme sont artificielles et transitoires. La fraction de la presse allemande de Vienne, qui n'est pas à la solde d'une politique étrangère, ne manque pas d'y insister en réprouvant les menées prussophiles. Le Fremdenblatt, feuille officieuse du ministère du Ballplatz, a blâmé énergiquement l'attitude des Pangermanistes à la journée d'Eger (10 juillet 1897). 11 prévoyait déjà que le déchaînement de telles passions pouvait ébranler les fondements de l'État autrichien. La Reichswehr a encore été plus nette. Elle a pris résolument à partie les quelques conseillers municipaux de Vienne qui ont proposé de donner le nom de Bismarck à l'une des rues de la capitale. « Bismarck fut surtout un Prussien. L'Autriche n'a jamais eu d'ennemi pire que lui. Puisque ces messieurs du conseil municipal veulent donner le nom de Bismarck à une rue de Vienne, qu'on le donne à la Marchfeldstrasse ; elle conduit à l'endroit où nous avons construit des redoutes en 1866 contre les Prussiens que Bismarck amenait chez nous. »
Cette hostilité pour l'Allemagne soumise à la direction de la Prusse est la base du « loyalisme » autrichien. Sur la foi des agences télégraphiques aux nouvelles tendancieuses, on croit trop souvent qu'il a disparu. Les fêtes du soixantedixième anniversaire de François-Joseph ont éclairé nette-