DANS LA PAIX
Dans la paix, les Pangermanistes comptent surtout sur l'action lente, mais progressive, de leurs procédés dissolvants. Ils espèrent en accroître l'efficacité dans des proportions considérables, à la faveur de circonstances qu'on peut déjà prévoir; les unes résulteront de la force des choses; il appartient à une politique habile de susciter les autres.
§ 1. — Présentement, l'objectif principal des Pangermanistes est de ruiner aussi complètement que possible le loyalisme des Allemands d'Autriche envers leur dynastie. Leur propagande, organisée sur des bases puissantes que l'on sait et dissimulée fort habilement sous les dehors du mouvement protestant Los von Rom, qui permet de la poursuivre sans éclats inutiles, peut y contribuer largement. Il est vrai que, même si le gouvernement de Vienne continue à ne pas faire d'opposition sérieuse, il ne semble pas que les Prussophiles puissent jamais devenir une majorité numérique parmi les Allemands d'Autriche. Toutefois, les progrès qu'ils peuvent encore réaliser n'en constituent pas moins un travail préparatoire indispensable à la grande opération politique qu'ils prétendent réaliser.
§ 2. — Les fruits de ce travail n'apparaîtront avec toute leur importance que lorsque certains événements mettront le gouvernement de Berlin à même de s'immiscer davantage dans les affaires de l'Autriche. L'ouverture prochaine de la succession au trône peut être de ceux-là.
L'état de la famille des Habsbourg laisse malheureuse-
ment subsister sur l'héritier de François-Joseph de fâcheuses incertitudes.
L'empereur François-Joseph n'ayant plus d'enfants, son successeur le plus direct est son neveu, l'archiduc François- Ferdinand d'Esté (1). Officiellement, il doit recueillir la couronne. Diverses raisons, dont la principale est le mariage qu'il vient de contracter récemment, font que cet événement n'est cependant pas certain. En juillet 1900, l'archiduc François-Ferdinand a épousé morganatiquement la comtesse Sophie Ghotek (2), dame d'honneur de l'archiduchesse Isabelle. La femme du futur empereur éventuel n'est donc pas de sang royal. Les statuts de la maison des Habsbourg ne prévoyant pas ces sortes d'unions, François-Joseph s'est longtemps opposée ce mariage. Il n'y a finalement consenti qu'à condition que, préalablement au mariage, François- Ferdinand prêterait un serment suivant lequel les enfants à naître de son union n'auraient aucun droit à la couronne. Cette cérémonie a eu lieu le 28 juin 1900, en présence de François-Joseph, des archiducs et des hauts fonctionnaires de la cour. Elle entraîne cette conséquence qu'à la mort de l'archiduc François-Ferdinand la couronne passerait soit à son frère cadet, l'archiduc Othon; soit à l'héritier de ce dernier, l'archiduc Charles-Ferdinand-Joseph.
Une telle interprétation des statuts de la famille des Habsbourg, à laquelle on prétend que la cour de Berlin n'a pas été étrangère, est assurément regrettable. Elle prolonge
(1) L'empereur François-Joseph, né le 18 août 1830, avait trois frères. L'aîné, Ferdinand, né en 1832, mourut avec le titre de Maximilien, empereur du Mexique; le second, Louis-Victor, n'a pas eu d'enfants, et le troisième, l'archiduc Charles-Louis, né le 30 juillet 1833, est mort en 1896 Marié trois fois, il reste de son second mariage avec la princesse Annonciation de Bourbon-Sicile deux fils : l'aîné, l'archiduc François-Ferdinand d'Esté, est né le 18 décembre 1863. C'est lui qui vient d'épouser la comtesse Chotek. Son cadet, l'archiduc Othon-François-Joseph, né le 21 avril 1865, marié à la princesse Marie-Joséphine de Saxe, est père de deux fils.
(2) La sœur de la comtesse Chotek est mariée au comte Jaroslav Thun, frère cadet de l'ancien président du conseil des ministres.
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l'incertitude qui pèse sur les souverains autrichiens; elle laisse subsister la crainte que, pour ne pas ouvrir une parenthèse dans Tordre de succession, François-Joseph revenant, comme il l'a déjà fait tant de fois sur sa décision, ne désigne pour lui succéder directement l'archiduc Othon ou l'aîné de ses enfants.
Chacune de ces éventualités est destinée à créer de fâcheuses complications.
L'exclusion du trône des enfants de la comtesse Ghotek est le résultat d'une tradition de la famille des Habsbourg; elle n'est nullement imposée par un texte constitutionnel; aussi, au moment du mariage, une bonne partie de la presse austro-hongroise n'a pas manqué de le faire remarquer avec insistance. Les Tchèques et les Magyars, notamment, ont déclaré qu'ils n'avaient aucune raison de ne pas reconnaître comme roi de Hongrie ou de Bohême un enfant de la comtesse Chotek. Depuis lors, il est vrai, les Magyars ont accepté (novembre 1900) la solution imposée par François-Joseph, mais la situation n'est pas pour cela plus nette.
Les difficultés seraient plus immédiates et plus grandes encore si, à la place de François-Joseph, l'archiduc Charles- Ferdinand-Joseph, fils de l'archiduc Othon, venait à recevoir la couronne. Ce prince, né en 1887, n'a par conséquent que quatorze ans. 11 y aurait donc lieu de recourir très probablement à la nomination d'un conseil de régence, état de choses qui faciliterait singulièrement les intrigues berlinoises dans un pays comme l'Autriche, où le souverain doit constamment et personnellement jouer le rôle d'arbitre entre les diverses nationalités de la monarchie. La jeunesse du fils de l'archiduc Othon n'est d'ailleurs pas le seul motil: qui pourrait faire regretter de voir l'archiduc François- Ferdinand écarté du trône. Sans doute, ce dernier est peu connu. On le dit froid et réservé, mais ceux qui l'ont approché le savent conciliant et désireux de rendre justice
à tous ses peuples. Son mariage avec la comtesse Chotek, réalisé malgré de grandes difficultés, témoigne de sa volonté et de son peu d'attachement à des préjugés surannés. Parlant la plupart des langues de son futur empire, et notamment le tchèque, qu'il manie avec une grande perfection, il semble avoir les qualités requises pour faire un monarque vraiment autrichien. On peut donc souhaiter son avènement. Quoi qu'il en soit, la succession au trône, en supposant même que le gouvernement de Berlin ne cherche pas à intervenir, donnera naissance à une série de difficultés et fournira aux Prussophiles une excellente occasion de réaliser de nouveaux progrès.
§3. — A leur faveur, les Pangermanistes pourraient peutêtre, sans représenter la majorité mais grâce à leurs procédés d'intimidation, obtenir l'exclusion (Sonderstellung) du territoire autrichien de la Galicie, de la Bukovine et de la Dalmatie. \j Atlas pangermanique, de Paul Langhans, expose très nettement quel serait le résultat de cette opération. Il élèverait la proportion des Allemands à 53 pour 100 et ferait tomber celle des Slaves à 43 pour 100 (1). La situation actuelle serait renversée. « La majorité slave au Reichsrath de Vienne disparaîtrait aussitôt (2), » et le a Germanisme » retrouverait cette prépondérance matérielle que seuls les progrès des nationalités slaves, basés sur le nombre, lui font perdre progressivement depuis 1867. Alors, selon l'expression textuelle du député Tùrk : « Si les choses n'allaient pas mieux, les Allemands pourraient éventuellement mettre leur poing dans l'œil des Tchèques (3). »
(1) Justus Perthes, Alldeutscher Atlas, p. 5. Gotha, 1900.
(2) « Wiirde dièse unnaturliche Verbindung Galiziens mit der osterreichischen Westhalfte gelost, dann wiirde sofort die slavische Uebermacht im Reichstage zu Wien verschwinden. » Gross-Deutschland, p. 8. Deutschvolkischer Verlag u Odin », Munich, 1900.
(3) «... dann kdnnten die Deutschen den Gechen eventuell, wenn es nicht anders ginge, die Faust auf das Auge driicken. » Séance du Reichsrath du 25 octobre 1899.
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Il est tout à fait nécessaire de se pénétrer de l'importance capitale de l'idée de la Sonderstellung . Si elle se réalisait, la majorité passant aux Allemands, ceux que le contrepoids slave contraint à la modération se laisseraient facilement entraîner par la minorité des Pangermanistes; finalement, ces derniers deviendraient les maîtres de la Gisleithanie restreinte.
J'ai montré plus haut (v. p. 150) quelles raisons puissantes les Polonais ont de s'opposer à la Sonderstellung de la Galicie ; il serait dangereux toutefois de se faire illusion sur l'efficacité de leur résistance à ce morcellement de la Cisleithanie. Pour qu'il puisse être réalisé, il suffit, en effet, de supposer un souverain autrichien qui, subissant de plus en plus les suggestions berlinoises, admettrait que la restauration d'un régime absolutiste basé sur la prépondérance du h Germanisme » est le salut de son empire. Alors, par un coup d'État analogue à celui de 1867 qui a établi le dualisme austro-hongrois contre la volonté des peuples slaves, il imposerait la Sonderstellung de la Galicie, de la Bukovine et de la Dalmatie.
Or, et ceci est tout à fait essentiel, la réalisation de la Sonderstellung , même limitée à la Galicie, serait un acte de politique internationale. Elle démontrerait d'abord avec évidence l'influence croissante de la cour de Berlin sur celle de Vienne ; de plus, elle marquerait le moment à partir duquel la réunion à l'empire allemand de ce qui resterait de Gisleithanie pourrait être sûrement et pacifiquement réalisée. M. Schônerer et ses amis le savent bien, et c'est précisément pourquoi ils mettent tant d'obstination à réclamer la Sonderstellung de la Galicie.
§ 4. — En effet, dans la Gisleithanie restreinte, les Prussophiles deviendraient facilement maîtres de la majorité allemande. Ils seraient alors en condition de faire voter les mesures économiques nécessaires pour amener l'entrée de
l'Autriche dans le Zolluerein allemand. On assisterait alors à l'établissement de puissants trusts austro-allemands, à l'unification progressive — déjà commencée à certains points de vue — des tarifs de transport, des postes, des télégraphes, des téléphones et des chemins de fer. Les travaux des canaux de l'Elbe et de l'Oder au Danube, dont l'importance est si considérable pour l'Allemagne, seraient poussés activement. On établirait ainsi mille liens matériels entre les deux pays et on détruirait peu à peu les obstacles si sérieux qui s'opposent actuellement à l'établissement du Zollverein de l'Europe centrale.
Le jour où l'accession de l'Autriche à l'Union douanière allemande aurait lieu, l'étape décisive serait franchie, puisque toutes les Unions douanières, sans exception, ont abouti à l'unification politique de leur territoire, réalisée au profit du plus puissant des États contractants.
Il est donc possible de concevoir que la mainmise sur l'Autriche puisse être réalisée au moyen d'une série de mesures successives. La plus décisive de toutes consisterait dans l'exclusion de la Gisleithanie, de la Bukovine, de la Dalmatie et surtout de la Galicie ; cette exclusion apparaît en effet comme la condition nécessaire au succès des manœuvres destinées à placer, sans guerre, l'Autriche sous la dépendance absolue de l'empire allemand.