LE CONCORDAT, LES PARTIS
proclamerj en même temps que la paix du continent, le rétablissement de la paix religieuse, et Ton voit, dès lors, marcher de pair les deux négociations ^
Le pape Pie VII venait de rentrer à Rome, le 3 juillet 1800, acclamé par les populations, lorsqu'il reçut l'avis des ouvertures faites par Bonaparte au cardinal Martiniana. Il consulta la Congrégation des affaires ecclésiastiques, et dès l'abord les difficultés essentielles, celles qui devaient jusqu'à la conclusion, c'est-à-d'ire durant toute une année, retarder l'affaire, se posèrent entre Rome et Paris. Pour Bonaparte, c'était le renouvellement intégral de Tépiscopat français; pour le pape, la reconnaissance de la religion catholique comme religion dominante en France, autrement dit religion d'État. Les pourparlers n'étaient point encore entamés que l'intrigue s'en mêla. Personne plus que le prétendant, Louis XVIII, et les émigrés français, ne redoutait le rétablissement du catholicisme en France. La religion, l'Église, le clergé étaient pour eux des instruments de guerre civile, en attendant qu'ils devinssent des instruments de contre-révolution et de règne. La paix religieuse, qui réconcilierait la grande masse des Français avec la République, leur était aussi redoutable que la paix européenne qui désarmerait les princes coalisés. Le cardinal Maury, évêque de Montefiascone, représentait Louis XVIII à Rome ; toléré, non reconnu, mais répandu, bruyant, brouillon et grand meneur de cabales. Ses amis et lui ne laissèrent point d'agiter le pape et ses conseillers par leurs objections captieuses, de semer l'inquiétude sur la solidité du gouvernement consulaire ; bref, de jeter ces Romains dans les détours auxquels, par leur pusillanimité naturelle et leur machiavélisme classique, ils n'étaient que trop enclins. Ajoutez l'entourage troublant de Bonaparte : ses deux principaux ministres, Talleyrand et Fouché, impics déclarés et ennemis de l'Église, par leur passé, par leur profession même. Des considérations toutes temporelles, mais très pressantes,
' Boulât de la Meurthe. — J'ai donné un précis de ces négociations dan> le Journal des Savants, octobre, novembre, décembre 1896.
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s'y joig^naient : les Autrichiens occupaient encore Ancône, les Napolitains occupaient le château Saint-Ang^e ; comment finirait la guerre? Qui disposerait en dernier ressort des Légations? Bonaparte, s'il en restait maître, les restituerait-il? Pour gagner la faveur d'un gouvernement révolutionnaire et très peu solide, Pie VII risquait de s'aliéner les monarchies catholiques en ".urope, et, en France même, les véritables chefs de l'armée catholique, les évoques, les fidèles, ses plus sûrs partisans.
Le schisme constitutionnel pouvait être considéré comme fini. Il s'anéantissait de soi-même dans l'isolement, dans l'indifférence. Cette Église n'avait jamais eu de fidèles; son clergé se dispersait. Les catholiques français se tournaient vers Rome; tout annonçait une renaissance de la foi et, en même temps, la capitulation de l'Église gallicane. Si la monarchie se rétablissait en France — ce que nombre de politiques, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, considéraient comme possible, probable même — le rétablissement du catholicisme en serait la conséquence, et Rome pouvait espérer que la gallicanisme, erreur de l'ancien régime, disparaîtrait, emporté par le reflux, avec les erreurs de la Révolution.
Ces réflexions, ces calculs conseillaient à Rome d'attendre les événements, d'observer les conjonctures, de ménager tout le monde et, avant tout le monde, le redoutable et inquiétant Consul; mais de ne se point compromettre prématurément et de tirer de la négociation tous les avantages possibles, directs dans les affaires religieuses, indirects dans la restitution du temporel, c'est-à-dire des Légations.
C'est dans ce dessein que Monsignor Spina, archevêque de Gorinthe, fut envoyé à Paris et que furent rédigées ses instructions, en date du 15 septembre 1800 : il devait tout entendre, tout discuter, tout observer, ne rien conclure. Il arriva à Paris le 8 octobre, et, de part et d'autre, on convint de garder le secret le plus rigoureux. Si Rome avait à ménageries Autrichiens et les émigrés français, Bonaparte n'avait pas moins à ménager l'opinion de Paris et celle, en particulier, de ses collaborateurs et de son entourage.
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Dans la né^^ociation qu'ils allaient entamer, Bonaparte et PieVII se trouvaient dans une situation singulière. Chacun d'eux devait faire des concessions à ses adversaires et demander des sacrifices à ses amis. Bonaparte voulait tirer de la paix relig^ieuse l'affermissement, l'extension de son pouvoir . il ne fallait pas que, pour gagner les chefs des catholiques, factieux de la veille, et des populations à peine soumises, encore fanatiques; pour réconcilier un clergé que tout éloignait alors de la République, il risquât de provoquer, parmi les républicains, de nouvelles dissensions, et de soulever une opposition redoutable dans le parti même qui l'avait porté, en brumaire, et qui continuait de le soutenir.
La restauration du culte, le rétablissement du clergé romain se feraient pour le petit peuple de France, l'immense majorité des Français, mais une majorité muette, obscure, que les chefs de la Révolution s'étaient habitués à mener sans l'entendre. Parmi les gouvernants, ci-devant jacobins et ci-devant constitutionnels, au Tribunat, dans les salons où fréquentaient les hommes « éclairés » , l'incrédulité, fille de Tancienne société française, demeurait, si l'on peut dire, un article de foi et de foi très intolérante. Les officiers, en particulier, le manifestaient sans discrétion
Les conseillers les plus modérés de Bonaparte étaient tous philosophes, et ceux qui, comme d'Hauterive, étaient rompus aux discussions canoniques, y apportaient le vieil esprit de hauteur parlementaire et d'indépendance gallicane. Cet esprit dominait dans le Conseil d'État. Chaptal n'exagère donc pas lorsqu'il dit que la négociation avec Rome « fut l'opération la plus hardie qu'ait faite Bonaparte " . On s'explique ainsi le mystère où il se renferma sur le fond de l'affaire, sauf, çà et là, des propos habilement lancés, pour préparer l'opinion. Ainsi ces mots : «Ètes-vous donc alliée?" jetés à Laplace, à Malmaison; ces paroles, au Conseil d'État où, après un complot royaliste, on proposait de remettre en vigueur les lois contre les prêtres : « Je ne me persuaderai jamais qu'il faut poursuivre des hommes parce qu'ils croient à un Être tout-
puissant, à une religion qui, peut-être, est la vérité. Je ne croirai jamais qu'on puisse mener un peuple sans la relig^ion. » — « C'est, disait-il à Rœderer, en me faisant catholique que j'ai fini la guerre de Vendée; en me faisant musulman que je me suis établi en Egypte ; en me faisant ultramontain que j'ai gagné les esprits en Italie. » — «Je ne puis pas, concluait-il un autre jour, parvenir à ce degré de pouvoir — celui de l'empereur de Russie — mais du moins je ne puis m'aliéner les consciences... Il faut donc que je rende au peuple la plénitude de ses droits en fait de religion. Les philosophes en riront, mais la nation me bénira. »
Ce fut la supériorité de Bonaparte d'opposer aux factions et aux coteries, celle des jacobins comme celle des émigrés, aux idéologues comme aux militaires, la nation française dans son ensemble, et d'intéresser la grande masse des Français à la durée de sa vie et au succès de son gouvernement.
Durant cette trêve de l'été de 1800, il se donne tout entier à la besogne d'État, et la pousse à fond. Le Conseil d'État devient le rouage principal de la machine. On travaille, en ce Conseil, comme on avait tenté de le faire dans les comités de la Convention, mais sans la fièvre, sans l'anxiété des jow nées , la crainte des décrets de proscription; on y délibère en sécurité, avec loisir, ordre et méthode, avec un régulateur surtout et un mécanicien incomparable. Bonaparte avait beaucoup à apprendre, il voulut tout savoir. En obligeant les conseillers à exposer, expliquer, justifier devant lui leurs propositions ; à les mettre au point de son esprit merveilleusement précis et étendu à la fois, sans préjugés de carrière ni de doctrine, sans routine et sans utopie; en les forçant à sortir du convenu, de l'abstraction, du système ; à prendre les faits tels qu'ils sont, il les amena à réaliser leurs idées, à ordonner en définitions concrètes les réalités de la Révolution. Il leur disait : « Nous avons fini le roman de la Révolution ; il faut en commencer l'histoire, et voir ce qu'il y a de réel et de possible dans l'application des principes, et non ce qu'il y a de spéculatif et d'hypothétique. Suivre aujourd'hui une autre marche, ce