‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 9 sur 122 · CRISE A PARIS · texte numérisé non relu

CRISE A PARIS

Le philosophe Lucien fît rouvrir et pavoiser .Notre-Dame. « On a chanté, par mon invitation, avant-hier, un Te Deum » , écrit-il au Consul, le 24 juin. Il dénonce Sieyès, Carnot, Talleyrand, Lafayette. « Si la victoire avait marqué la fin du premier Consul à Maren(jo, à l'heure où je vous c ris, nous serions tous proscrits, w Talleyrand l'avait devancé, le 21 juin, avec son incomparable aisance d'homme de cour qui a tra versé la Révolution, et, de la plume dont Voltaire complimentait Frédéric : « Quel début et quel dénouement ! La postérité pourra-t-elle croire au prodi(je de cette campagne? Sous quels auspices votre retour nous est promis ! Il n'y a point eu d'empire qui ne fût fondé sur le merveilleux, et, ici, le merveilleux est la vérité. »>

Marengo ferma la bouche aux opposants et rallia l'armée jusque-là récalcitrante, sauf les prétendants, Moreau, Bernadotte, et le cortège des suivants de leur fortune. Le Consulat, dès lors, parut définitivement établi. Bonaparte évita la rentrée triomphale. « Je ne connais, écrivit-il à Lucien, d'autre triomphe que la satisfaction publique. » En jouit-il? Ni les adulations des grands Corps de l'État, ni les acclamations populaires ne lui faisaient illusion. Il avait côtoyé l'abîme : à Marengo, la déroute ; à Paris, la défection, le complot. Au retour d'Egypte, il avait trouvé la trahison à son foyer; il avait pardonné à Joséphine, mais il avait fermé son cœur. Au retour d'Italie, il apprit les manœuvres de ses ministres, le peu que pesait sa personne, la fragilité du fil auquel était suspendue sa puissance, et comment on se passerait de lui. 11 ferma les yeux, il se tut ; la même raison d'État lui commanda d'ignorer ce qu'il ne pouvait connaître sans scandale et réprimer sans péril. Mais la confiance disparut. Il éprouva l'effroyable solitude du pouvoir absolu. Tout se fit instrument entre ses mains; tout, aussi, se dessécha, se refroidit, tournant à l'acier, au rouage de machine.

On trouva qu'il avait beaucoup changé. On se plaignit de son humeur variable, de ses caprices, de son despotisme. C'est qu'il ne croyait plus aux hommes et ne voulait plus

S2 MARINA*. ~ 180i.

qu'être obéi. Il força le ton du commandement, le propos soldatesque, impérieux, impatient, emporté, « Le premier Consul, écrit un diplomate un mois après son retour d'Italie \ traite les affaires politiques comme il traite les affaires militaires. Il veut que tout finisse et cède à son impatience et à sa volonté... S'il n'hésite pas dans ses résolutions, il varie extrêmement dans les objets de sa confiance. » Cette figure de magistrat civil qu'il s'était composée, par prédilection, s'effaça. On le vit présider le Conseil d'État en uniforme militaire. Les hommes de Brumaire n'avaient pas, en son absence, donné ce qu'il attendait d'eux. Il jugea nécessaire de leur imposer par cette force à laquelle ils en appelaient déjà au temps de Germinal, de Prairial, de Vendémiaire, de Fructidor. Mais, pour appuyer la prérogative civile sur son épée, il n'y tenait pas moins, et il y tenait surtout pour imposer aux militaires qui, ne concevant le gouvernement que par l'épée, se croyaient tous capables de gouverner. a Si je meurs dans quatre ou cinq ans, dit-il un jour, la chose sera montée, elle ira. Si je meurs avant, je ne sais ce qui arrivera... » Quelqu'un hasarda : « Nous aurions un général pour premier consul ; mais les autres généraux lui feraient la guerre. » Alors, Bonaparte : « Il ne vous faut pas de général dans cette place ; il faut un homme civil. L'armée obéira plutôt au civil qu'au militaire... Si je mourais d'ici à trois ou quatre ans, de la fièvre, dans mon lit, et que je fisse un testament, je dirais à la nation de se garder du gouvernement militaire ; je lui dirais de nommer un magistrat civil. Moreau ne parle jamais que de gouverner militairement ; il ne comprend pas autre chose. »

Désormais, et sans ménager même les apparences, il tire à lui et concentre en sa personne tout l'État. Sa physionomie même se transforme. Ce n'est plus le charme imposant et touchant à la fois du jeune héros de Lodi ; c'est le maître des affaires ; c'est déjà le souverain, mais non encore ûgé dans la

* Suudûz, 3i juillet 1800, Baillett.

Majesté, taillé dans le marbre et coulé en bronze. « Son sourire, rapporte Chateaubriand, qui le vit peu de mois après, était caressant et beau, son œil admirable, surtout par la manière dont il était placé sur son front et encadré dans ses sourcils. Il n'avait encore aucun charlatanisme dans le regard, rien de théâtral et d'affecté Une imagination prodigieuse animait ce politique si fioid ; la raison accomplissait les idées du poète, «y

Cette raison, par-dessus tout, avant tout, lui conseille de donner la paix à la France. Talleyrand l'a renseigné, jour par jour, lui développant, sur la carte d'Europe, les effets delà victoire : l'ascendant rétabli en Suisse; la Hollande remise au pas, mais aspirant à la neutralité ; la Prusse retombée dans son inertie, dans « son désir de se soustraire à tout engagement» ; la Russie de plus en plus aigrie contre Vienne et contre Londres ; l'Espagne empressée, surtout, à la paixj Bonaparte envoie Berthier à Madrid réveiller l'appétit de cette cour apathique, l'inciter à se nantir en Portugal, avant la paix. Il demande la rétrocession de la Louisiane à la France; il entrevoit, dans cette colonie, le point de départ de nouvelles entreprises, l'exutoire nécessaire aux forces sans emploi, après la paix. Il offre, en échange, un territoire qu'il donnera, en Italie, à l'infant de Parme, petit-fils de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, marié à Marie-Louise d'Espagne, fille de Charles IV.

Il engage un commerce de haute coquetterie avec la Russie. lia deviné Paul I", discerné les points sensibles, les parties d'âme impériale qui percent, çà et là, quand se dissipent les nuages ; l'extrême vanité, maîtresse de cette nature incohérente, qui s'use en minuties maladives, mais, par

échappées, s'élève aux vues d'État, s'ouvre aux velléités de grande politique. Il s'adresse à sa fantaisie, à sa gloire; il lui témoigne l'estime où il le tient, entre tous les autres ennemis de la France, pour son désintéressement ; il lui offre de prendre Malte en dépôt, ce qui flatte sa manie chevaleresque, et achèvera de le brouiller avec les Anglais. Il lui fait hommage d'une épée que le pape Léon X avait donnée jadis à l'un des grands maîtres de l'ordre '. Enfin, il propose de lui renvoyer « sans échange, avec tous les honneurs de la guerre, habillés à neuf, réarmés » , avec leurs drapeaux, six mille Russes prisonniers en France. « Le premier Consul, écrit Talleyrand à Panine, sait que c'est au concours des troupes russes que les Anglais et les Autrichiens ont dû tous leurs succès *. o

Puis, il se retourne vers l'Autriche. Il la menace. « Qu'elle cède, dit-il à Sandoz, l'agent prussien ; sinon, je marche sur Vienne'; alors Venise est ravie à l'Autriche. » Il ménage les Allemands du Sud. Des émissaires insinuent aux populations l'idée d'une république confédérée, sur le patron de la Mutter Gallia^ l'abolition des privilèges, la liberté civile, un gouvernement à la française. «Peu importe qu'ils aillent à Vienne, pourvu qu'ils ne passent pas par notre pays ! » disent ces bons Allemands. Les généraux français sont obligés de modérer leur zèle à s'affranchir des redevances seigneuriales. En même temps, Bonaparte rassure les princes : leur soumission à la France leur évitera la révolution et les enri chira des dépouilles de la guerre. Bonaparte sème là de graines qui produiront leur récolte lors de la Confédératio; du Rhin*.

Les péripéties de Marengo donnèrent à Vienne la contr< partie de la crise de Paris : la victoire et la joie d'abord, pui la défaite, la déception et la discorde qui s'ensuivent. 0; venait de signer, le 20 juin, un traité de subsides avec l'An-

• Talleyrand \ Panine, 20 juillet, 26 août 1800.

« Marte» s, Traités de la Russie, t. XIII, Fro»C#, p. 250 et iuiV. ' Sandoz, 6 juttlet 1800, Bailleu.

* FOURHIER, Shizzen. ~ EcKAni. ^^nnfnclus

gleterre : TAngleterre payerait 2,500,000 livres; l'Autriche promettait de ne point conclure la paix avant la fin de février 1801. Il s'agissait de durer jusque-là et de toucher les sub sides qui permettraient à l'armée d'Allemagne de demeurer intacte, de se fortifier, de tenir la campagne et de rendre du ton aux négociations. L'archiduc Charles en désespérait. L'Empereur le releva de son commandement. Le ministre des Affaires étrangères, le baron de la Guerre^ comme on le nommait, par opposition au prince de la Paix de Madrid, se flattait, sur la foi des correspondants de Paris, que le Consulat ne durerait pas; qu'il en irait de Marengo, victoire de rencontre et de surprise, comme de celles du Directoire, et que la France, excédée, exigerait la paix, à toutes conditions. Les Viennois se représentaient la France « demandant cette paix à grands cris « , indifférente aux succès de Bonaparte, exaspérée par la conscription ; sur les routes, des bandes, ou plutôt des chaînes de recrues, « liées à la corde » et traînées à l'armée, comme les forçats au bagne, par la chiourme ; les femmes tirant la charrue, faute de chevaux ; « un pays dépeuplé, un terrain inculte, gémissant dans Tanarchie la plus désolante » ; bref, les conditions d'un autre Rastadt, des désordres et des hasards infinis à exploiter *.

Ils retrouvèrent leur aplomb, et le reprirent de haut, à l'autrichienne. Il leur parut que la France et son consul seraient trop heureux de recevoir la paix que leur offrirait l'Empereur; la paix comme on la concevait, à Vienne, avec la monarchie, au temps de Pillnitz ; comme on la conçut avec l'Empire français, au temps de Francfort et de Châtillon, et comme la coalition l'imposa en 1814. C'était la paix anglaise, aussi bien que la paix autrichienne : si la République s'y résignait, l'Autriche aurait gagné les subsides, l'Angleterre n'aurait pas perdu son argent, et Marengo demeurerait une inconséquence delà fortune.

L'Empereur répondit à la lettre de Bonaparte, le 5 juillet :

' HCffsr, Relation de JNeipperg. — Vivemot, Correspondance de Thugut.

« Ce n'est point contre telle forme du ^gouvernement en France que j'ai jamais combattu;... ni son territoire, ni son gouvernement ne lui sont disputés. Elle se bat loin de ses foyers pour se maintenir dans ses conquêtes... Il n'y a plus d'équilibre en Europe, dès qu'il faut que plusieurs États s'unissent pour résister à un seul; que serait-ce donc si cette puissance ajoutait encore à son ancienne prépondérance l'accroissement inouï de conquêtes immenses et s'appropriait de plus une influence décisive sur la plupart des autres États? Proposer la paix à de telles conditions, ce ne serait plus rien faire d'utile pour l'bumanité. » Pour préciser, cela signifiait : le retour aux anciennes limites ; la renonciation à la suprématie de la Hollande, de la Suisse et du Piémont; l'abandon de la Cisalpine, l'évacuation de l'Italie. L'Empereur ajoutait : « Je vous ai envoyé le général-major de mes armées, comte de Saint-Julien; il est chargé de mes instructions pour vous faire observer combien il est essentiel de n'en venir à des négociations publiques et d'apparat... qu'après avoir connu d'une manière au moins générale si les bases que vous voulez proposer pour la paix sont telles qu'on puisse se flatter d'obtenir ce but désirable *. m Thugut joignit une lettre pour Talleyrand, où il affecta de séparer « les véritables intérêts de la France » de « l'ambition de l'ancien Directoire » . Il ajouta : « Chacun sait que cette guerre, dans laquelle il s'agit, pour plusieurs États, de leur existence, est devenue sans intérêt pour la France. »

Saint- Julien fit diligence afin de retrouver Bonaparte en Italie. Il le manqua, le 13 juillet, à Milan, et partit en poste pour Paris, où il arriva le 20, bientôt rejoint par le colonel Neipperg qui connaissait bien la situation des armées en Italie et se vantait, lors des négociations de l'armistice, « d'avoir paralysé d'une manière aussi marquante tous les mouvements de l'armée française en Italie » . Saint-Julien apportait un pli

* HiJFFEB, Quellen, — Fournier, Skizzenj Die Mission des Gra/en SairU' Julien. — Pièces dans Du Casse, Négociations de Lunévilte. — Eé«iU àê Lefobrre, Thicrs, Sybel^ Onckon, Mémoires de Miot.

cacheté, qui contenait ses instructions, et qu'il ne devait ouvrir qu'à Paris.

C'était un homme jeune encore, bien en cour, sans aucune expérience de la politique; qui avait de la tournure, passait pour avoir du mérite et ne laissait pas de s'en faire accroire sur l'article de la finesse. Il allait, sans nul doute, déployer un caractère officiel, montrer ses talents, faire fig^ure de personnag^e et donner, en homme de qualité, la leçon à ces républicains! « L'on peut, rapporte Neipperg^, se figurer la surprise et l'embarras de M. le comte de Saint- Julien lorsqu'au ouvrant sa lettre — la lettre cachetée — il n'y trouva, au lieu d'instructions et de pleins pouvoirs sur le mode de sa mission, que cinq ou six lig^nes qui lui défendaient expressément de se mêler de rien, de n'entamer aucune nég^ociation, de quelque nature qu'elle pût être; de présenter la lettre au premier Consul ; de chercher, sans jamais déployer de caractère public, à sonder ses intentions sur des voies de conciliation; en un mot, de chercher à gagner du temps pour prolonger l'armistice le plus qu'il serait possible. »

Son amour-propre s'en trouva étrangement déconfit; sa situation lui parut critique et le pas où il était fort scabreux. Il risquait le ridicule, s'il se découvrait, et, s'il se dissimulait, il donnerait « prise à ce que l'on confondît le négociateur avec l'espion »» . Faute de mieux, convaincu qu'on l'avait au moins choisi pour sa belle mine, il en paya, o M. le comte de Saint-Julien, rapporte Neipperg, a une tournure militaire très avantageuse, l'abord agréable, les manières faciles, beaucoup de fond, d'esprit et de conversation ; se laissant quelquefois trop emporter pour faire briller cette dernière, et sacrifiant alors le solide et le réel au plaisir de dire un bon mot; beaucoup de lecture et de mémoire, de savoir même, de l'élégance naturelle, de la pureté et de la douceur dans le langage, unies à cette finesse et fermeté dans la négociation si nécessaires pour les opposer à Vastucité et à l'arrogance françaises. Il fallait, pour négocier avec la France militaire, un militaire ; la bourse et l'habit habillé auraient fait ua effet

contraire et auraient été en ce moment mis en ridicule. » Voilà comme M. le comte de Saint-Julien se représentait, devant son miroir, son propre personnage et se posait devant son peintre.

Il donna tout bonnement à Bonaparte l'impression d'un freluquet d'état-major, bon à prendre à la glu, et il offrit à Talleyrand une belle étoffe de dupe où broder ses artifices. Saint-Julien désirait se renseigner sur les intentions du Consul : le moyen le plus expédient ne serait-il pas d'écrire ces intentions, en forme d'articles préliminaires? Saint- Julien désirait prolonger l'armistice : le procédé le plus ingénieux ne serait-il pas de confondre la négociation de l'armistice avec celle de la paix, et de prolonger, de la sorte, l'armistice indéfiniment ? Saint-Julien recevait tous les jours des écrits anonymes, les uns «le détournant de traiter avec un gouvernement aussi peu stable»; les autres, «le priant en grâce de faire cesser, par une prompte paix, les calamités qui affligeaient depuis si longtemps la France» . Il en conclut « qu'un négociateur habile, qui aurait eu de pleins pouvoirs, aurait pu tirer un grand avantage de cet embarras et de l'instabilité du gouvernement français dans ce moment ». De là à écouter, parler, écrire, stipuler enfin, comme s'il avait possédé ces pouvoirs, il n'y avait qu'un pas, assez « scabreux » , sans doute, mais que Talleyrand lui fit franchir avec une dextérité supérieure.

Ce n'était pas que Talleyrand et Bonaparte s'abusassent le moins du monde sur la valeur d'un « papier » escamoté et maquillé de la sorte. Thugut ne s'y laisserait pas prendre et découvrirait vite la supercherie, mais le temps que la chaise de poste de Saint-Julien mettrait à rouler jusqu'à Vienne et les courriers à en partir pour l'Angleterre et arriver à Londres, le tour serait joué. En sollicitant et détorquant adroitement la lettre de l'Empereur à Bonaparte, en substituant deux mots à deux autres, en lisant au lieu de : « Il eit chargé de mes instructions pour vous faire observer combien il est essentiel de n'en venir à des négociations publiques... » cette phrase : «Il est :ourvu de mes intentions et chargé de vous faire observer

qu'avant...' « on établirait, aux yeux de tous les badauds de Paris que le premier Consul et son ministre avaient pu croire Saint-Julien parfaitement autorisé. — « Si, écrivait un agent anglais, on recevait la nouvelle que la cour de Vienne approuve l'armistice et consent à traiter, Bonaparte pourrait tout ce quil voudrait. » Ce serait un maître coup de partie, et si l'affaire échouait, l'Autriche en porterait seule la responsabilité. En attendant, l'Angleterre serait avertie que l'Autriche avait entamé des négociations secrètes en vue vue d'une paix séparée et, au besoin, quelques indiscrétions en fourniraient la preuve écrite. Enfin, tout en désavouant Saint-Julien pour la forme, l'Autriche pourrait être induite à poursuivre l'affaire, et la paix s'amorcerait peut-être à l'hameçon tendu à Saint-Julien. Ainsi se joua, entre Bonaparte et Talleyrand d'un côté, Saint-Julien et Neipperg de l'autre, une comédie de haute intrigue qui forme le pendant de celle de 18)3, à Francfort, où, les rôles étant renversés, Metternich engagea le baron de Saint- Aignan.

Dès le premier entretien, que Neipperg, d'ailleurs, qualifie de conférence, le 22 juillet, Talleyrand, d'un air de nonchalance et comme on bat les cartes, en causant, avant de couper et de donner le jeu, demande à Saint-Julien s'il possède d'autres pouvoirs que ceux qui sont contenus dans la lettre de l'Empereur. Talleyrand sait fort bien que, dans cette lettre, il n'y en a aucun. Mais Saint-Julien, flatté de s'en voir attribuer, ne veut point s'infliger la disgrâce d'un désaveu. Il s'enchevêtre dans les phrases. — « Transporté subitement dans une carrière qui lui est nouvelle, et n'ayant passé à Vienne que très peu de jours, il a négligé de se munir d'une pièce qui, diplomatiquement, paraît nécessaire pour signer des conventions, préliminaires ou définitives; en conséquence il ne sait s'il pourrait le faire. » Tant de candeur au service de tant de bonne volonté touche Talleyrand. H rassure Saint-Julien. — A son avis, dit-il, Saint- Julien se trouve, par la lettre de

' Tuisns, t. II, p. 63.

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l'Empereur, suffisamment qualifié et accrédité. — Cette opinion d'un homme qui passe pour consommé dans le droit public enhardit l'Autrichien, et, profitant de l'obligeance de Talleyrand : — «Que feriez-vous à ma place?» Et Talleyrand de repartir : — a Connaissant les intentions de son g^ouvernement comme fait M. de Saint-Julien, ayant dans le premier Consul une confiance telle que M. de Saint-Julien ne peut manquer de l'avoir dans S. M. l'Empereur, ayant reçu des instructions particulières, porteur d'une lettre qui paraît une créditive suffisante, il n'hésiterait pas à signer ce qui serait reconnu propre au rétablissement de la paix. — Eh bien, je signerai ! « dit Saint-Julien.

Et il signa, d'abord les protocoles que Talleyrand eut soin de dresser en forme et dont il revisa lui-même soigneusement les termes. Neipperg et Maret, appelés aux conférences ., tenaient la plume. Saint-Julien en reçut quelque couleur de plénipotentiaire, et il n'eut garde d'y objecter. 11 avait mis la main dans l'engrenage, et, de courroie en courroie, de manivelle en manivelle, il y passa tout entier, se disant ingénument que si Talleyrand lui attribuait des pouvoirs imaginaires, ce n'était pas à lui de le désabuser ; il en devait profiter, au contraire, pour amener les Français à découvrir leur jeu et à prolonger l'armistice. Il croyait, dit-il, « pouvoir prendre sur lui, pour suivre les intentions de son souverain, d'accélérer autant que possible la pacification » , ajoutant aussitôt : « et de signer, provisoirement, sauf la ratification de sa cour, sans laquelle toute convention serait censée être nulle » . Ils conférèrent de la sorte le 23 et le 24 juillet. Le 26, Talleyrand, estimant Saint-Julien suffisamment en point, le conduisit au premier Consul. Bonaparte exposa « les principes dont il ne se départirait point M . « Il déploya, rapporte Neipperg, un caractère très entier au travers duquel perçait une envie démesurée, et je crois même un besoin de faire la paix, que le comte de Saint-Julien saisit avec pénétration, et auquel il opposa beau- COI p de fermeté et de dignité. »

Cette « pénétration » le conduisit à élaborer, le 27 juillet,

LA NÉC«CIATION »1 SAINT-J ITLIIN. -- 180». 61

dix articles qui furent qualifiés de préliminaires. Au moment de signer, il fut pris de scrupules : il n'avait point qualité, il irait à Vienne exposer verbalement les vues du premier Consul. Ce n'était point l'affaire de Talleyrand qui tenait absolument à garder un papier de chancellerie. Il déclara que si Saint- Julien partait sans rien conclure, « le premier Consul se trouverait obligé de recommencer les hostilités, pour ne pas perdre les avantages qu'ont eus les armées françaises ». — « Cette déclaration a été verbale et a produit son effet w , rapporte Talleyrand. C'est que la prolongation de l'armistice formait l'essentiel de la mission de Saint-Julien. Pour faciliter les choses, Talleyrand proposa une rédaction qui tournait, par l'équivoque, la difficulté provenant du manque réel de pouvoirs : « S. M. l'Empereur a déclaré qu'elle ne mettrait aucun obstacle à la paix... et qu'elle envoyait M. de Saint-Julien auprès du premier Consul, préférant cette voie directe à la nomination de plénipotentiaires. »

Les articles furent signés le 28 juillet : le traité de Campo- Formio servirait de base à la paix; l'Empereur ne s'opposerait point à l'acquisition par la France de la limite du Rhin, depuis sa sortie de la Suisse jusqu'à son entrée en Hollande. L'Empereur recevrait toutes ses indemnités en Italie et ne prendrait rien en Allemagne.

Bonaparte ratifia immédiatement et chargea Duroc de remettre ses ratifications à l'Empereur. Duroc était, en outre, porteur d'une lettre pour ce souverain, datée du 29 juillet. Il reçut pour instruction de demeurer muet tant que la convention ne serait pas ratifiée; aussitôt après, il proposerait de négocier à Paris le traité définitif, en huit ou dix jours. A défaut de Paris, une ville d'Italie. Il indiquerait, pour les indemnités de l'Empereur, la ligne du Mincio; Peschiera et Mantoue seraient rasées ; les trois Légations passeraient au grand-duc de Toscane; toutefois, Duroc aurait soin, s*ily était amené, de dire « que le premier Consul considère les indemnités en Italie comme plus onéreuses que celles du traité de Campo-Formio. S'il est question des injures des journaux

62 MAREIXGO. — 1800.

anglais, Duroc dira que le premier Consul ne sait pas l'anglais ; s'il est question de l'Egypte : que ce pays nous appartient. S'il est question des jacobins, chouans, royalistes : que ce sont de vieilles dénominations comme celles de Guelfes et de Gibelins ; que la France est le pays de l'Europe où les circonstances ont permis au gouvernement de faire le plus de bien ; s'il est question des émigrés : qu'on n'a plus, en France, aucune espèce de préjugés contre ceux qui n'ont pas porté les armes contre leur patrie et de la conduite desquels on est sûr » .

Duroc était merveilleusement stylé ; mais il n*eut point à en faire la preuve. La police le retint à Braunau, où il dut attendre ses passeports. Saint-Julien arriva à Vienne, le 5 août, vers minuit. En l'écoutant, en parcourant les papiers qu'il apportait, Thugut entra dans une violente colère. « Le comte de Saint-Julien a embrouillé les affaires d'une manière épouvantable... Je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit... Il n'existe pas dans toute l'histoire un exemple comparable à la démence de la conduite de Saint-Julien qui, sans le moindre pouvoir, a cru pouvoir se permettre de signer une sorte de préliminaires qui nous compromettent nécessairement avec tout le monde ^ » Thugut était un connaisseur. Il reconnut le tour de main et mesura les embarras qu'emporterait à Londres la révélation de ce prétendu traité. « Il est de la dernière importance, écrit-il, de faire savoir à Londres, au plus tôt, la résolution de Sa Majesté, quelle qu'elle puisse être, tant pour nous conserver une apparence au moins de bonne foi » que pour prévenir la manœuvre des Français.

Mais l'Empereur désirait négocier, et, tout en désavouant Saint-Julien, il proposa de réunir des plénipotentiaires à Lunéville : l'Angleterre serait invitée à y députer aussi. Quant au négociateur malavisé, il l'envoya réfléchir, dans une forteresse, aux inconvénients de l'inexpérience et aux dangers de la mauvaise compagnie. Neipperg reçut, pour sa part, trois

1 A Golloredo, 5 et 7 août iSQO.

LA NÉS0CIATION DE SAIJST-J^LIIN. — 1800. 63

mois de forteresse; il y couva la haine de la France et, en particulier, de Bonaparte. Ce g^entilhomme en fît, dès lors, une afi'aire personnelle ; il attendit longtemps sa vengeance ; elle lui vint par de prodigieux ricochets, mais elle eut de quoi combler son amour-propre. Il paya, par un scandale de la grande histoire, ce petit affront de coulisse diplomatique. C'est, en effet, le Neipperg de Parme. Il ne demeura pas longtemps en disgrâce. Il passa général et l'empereur François lui montra, en 1814, sa confiance en le chargeant de garder ce qu'il avait de plus précieux : la personne et l'honneur de sa fille. Il le fit chevalier de l'une et de l'autre, et Neipperg, en récompense, donna plusieurs enfants à la femme de Napoléon. « Celui qui monta au nid de l'aigle » , a dit Chateaubriand, et Napoléon, plus simplement, à Sainte-Hélène : « Ce polisson de Neipperg! »

Le désaveu de Saint-Julien, la proposition d'une négociation commune avec l'Angleterre déconcertaient les calculs de Bonaparte. Il accepta néanmoins, car, en refusant, il se serait mis dans son tort devant l'opinion. Mais il fit insinuer l'idée d'un armistice naval avec l'Angleterre. « Si les nations du continent, disait Talleyrand, ne posent les armes que lorsqu'il pourra convenir à l'Angleterre, la génération actuelle y périra ^ »

L'armistice naval, c'eût été le . ravitaillement de Malte, l'envoi de renforts en Egypte. Les Anglais n'en voulurent rien entendre. Otto, qui était à Londres pour y traiter d'un échange de prisonniers, ne put rien obtenir. Ils tenaient d'autant plus à leurs avantages maritimes que Marengo avait renversé tous leurs plans à l'intérieur de la France, et la «grande expédition » de Brest, et le « coup essentiel » de Paris. Le 2 juillet, Grenville écrivit à Georges : « Tout était arrangé pour l'exécution des mesures que le gouvernement du roi avait décidé d'adopter, quand on apprit ici la nouvelle de l'armistice conclu en Italie. Les mesures dont il a été ques-

* Talleyrand à Thugut, 24 août 1800.

64 MÀÏMI1#0. — ISOO.

tion d cri end raient en conséquence infiniment plus hasardeuses et ne serviraient probablement qu'à compromettre, sans aucun avantage pour la bonne cause, la masse des braves gens auxquels vous avez la gloire de commander. Je ne puis donc que vous inviter, monsieur, de leur persuader de rester tranquilles pour le moment ^ " Ils se rabattirent sur Belle-Isle qu'ils espéraient enlever, et sur Copenhague, où, le 20 août, ils obligèrent les Danois de renoncer à convoyer leurs bâtiments de commerce.

Bonaparte s'emporta en invectives contre « ce despotisme maritime le plus usurpateur » ; mais il se sentait impuissant et le seul moyen qu'il eût de contraindre les Anglais, c'était de faire, et promptement, la paix avec l'Autriche. Il consentit une prolongation d'armistice, et, le 25 septembre, il annonça les négociations. Si l'Angleterre, dit-il, parvientà en détourner l'Empereur, « les troupes de la République ne redouteront ni les neiges, ni la rigueur des saisons, et pousseront la guerre, pendant l'hiver, à toute outrance, sans laisser le temps aux ennemis de former de nouvelles armées. Les principes du gouvernement sont : extrême modération dans les conditions, mais ferme résolution de pacifier promptement le continent » •

C'était son intérêt, c'était sa volonté. Il n'avait plus rien à gagner à la guerre; il ne désirait pas s'y engager de sa personne ; il trouvait trop de péril, pour son gouvernement, à s'absenter de Paris. La paix seule consacrerait sa popularité et lui permettrait d'achever son grand ouvrage de reconstruction sociale : le Code, fondement de la liberté civile ; le Concordat, instrument de la paix religieuse. Il se flattait alors de

I Db Marxkl, op. cit.f p. 239.

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