DOUBLE PLAN DE NAPOLÉON. — 1804. 8T
sa nouvelle mission par cet avis que si un seul Russe débarque dans le royaume, Napoléon y verra une déclaration de g^uerre.
Avec la Suède, la rupture est consommée; elle s'est relevée d'injures, à la manière antique, Gustave IV qualifiant, pour toute forme de reconnaissance, l'Empereur des Français de Monsieur Napoléon y et le Moniteur réplique sur le même ton.
Depuis que le roi de Prusse a décliné les offres de quasialliance et l'insinuation du titre impérial. Napoléon soupçonne une entente plus intime entre Frédéric-Guillaume et Alexandre. Talleyrand pose à Lucchesini cette question catégorique : « Si, dans le cas que la cour de Russie demandât au roi le passage à travers ses États pour des troupes russes destinées contre la France, le roi s'engagerait à le refuser? » Lucchesini recueille des impressions inquiétantes : une guerre en Allemagne, écrit-il, « offrirait au général et à l'homme (l'État des chances bien moins douteuses que les entreprises maritimes contre l'Angleterre... Elle dégage son honneur, compromis dans la descente, avec trop de solennité... Elle offre aux généraux une nouvelle perspective de gloire et surtout de fortune.. . » Talleyrand avait dit à Oubril : « Vous nous déclarerez la guerre, et, en envoyant 30,000 hommes en Allemagne, vous tâcherez d'y former une nouvelle coalition contre nous. La France emploiera l'immensité de ses forces à l'écraser dans son origine. La Russie retirera de suite son épingle du jeu et l'Allemagne nous payera les frais de la guerre *. »
Ces rapports de Lucchesini arrivèrent à Berlin dans le temps où l'on négociait avec la Russie. Il entrait dans le caractère du vertueux successeur de Frédéric de calmer ses scrupules avec des équivoques; il entrait dans ses goûts de recevoir des deux mains et dans sa chevalerie de se garder de tous les côtés. Ses ministres et confidents ne laissèrent point de lui faire, auprès de Laforest, un mérite d'avoir écarté les
' Rapport! de Luccheikii, SO avril, 17 S6 mai 1804. Baillsu.
offres pressantes de la Russie, et d'avoir ainsi empêché la g^uerre. Il manda, le 24 mai, de la main qui venait, ce jour-là même, de signer la déclaration d'entente éventuelle contre la France, cette instruction à Lucchesini, qui est un joli chefd'œuvre dans l'art des doubles sens et restrictions mentales : « Le projet dont on suppose que le comte de Markof est l'auteur, d'une réunion des puissances continentales contre la France, pour un nouvel équilibre de pouvoir en Europe, n'existe point... Je n'ai reçu, ni par le canal du sieur d'Alopetus, ni de la part du ministère britannique, aucunes insinuations tendantes au but susindiqué, et le premier Consul a ma parole sacrée, sanctionnée de nouveau par la présente, de n'entrer dans aucun projet dérog^atoire à ma neutralité, si, à son tour, il remplit la sienne, à l'ég^ard des deux suppositions sur lesquelles ma parole repose : 1° que les troupes françaises ne seraient point augmentées dans le pays de Hanovre, ni rassemblées d'une manière alarmante aux frontières du Nord de l'Allemagne; 2* qu'on ne ferait point peser la guerre actuelle sur les États neutres de cette partie de l'Empire. » Sous cette réserve, il promet de fermer sa frontière aux troupes qui seraient dirigées contre la France, et, cela fait, il reconnaît l'empereur Napoléon P' '.
Talleyrand fit assaut de courtoisie, et le rassura au sujet des rassemblements sur le Bas-Rhin et en Hanovre. La finesse parfaite de cette réplique échappa sans doute aux Prussiens, trop confits en leur duplicité pour imaginer qu'on la pût percer à jour. Les rassemblements, dit Talleyrand, « n'auraient pas pu avoir de direction alarmante pour une puissance que la France considère comme alliée et dont elle connaît assez les grands moyens pour ne pas vouloir la provoquer de gaieté de cœur * » .
Napoléon le prit de plus haut avec l'Autriche. La reconnaissance de l'Empire traînait, moins toutefois par humeur belliqueuse que par calcul de politique. François II avait dis-
* A Lucchesini, 24 mai; à Napoléon, 28 juin 1804,
* Rapport de Lucchesini, 20 juillet 1804.