‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 103 sur 122 · DOUBLE PLAN DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

DOUBLE PLAN DE NAPOLÉON

loqué son armée du Tyrol et ajourné l'invasion de la Bavière. Il ne pouvait refuser cette politesse à Napoléon. Mais il réfléchit que le Saint-Empire sortait de là sing^ulièrement affaibli, qu'il menaçait ruine et que même, s'il subsistait, la dig^nité impériale y étant élective, elle pourrait passer à quelque autre maison plus favorisée, à Paris, que celle des Habsbourg. Dans ce cas, réduit à la qualité de roi de Bohême et de Hong^rie, il ferait maigre fîg^ure entre les deux Empereurs, de Paris et de Pétersbourg^, sans parler d'un Empereur de la main gauche, à Berlin. Il décida de prendre par provision le titre d'Empereur d'Autriche, le 10 août 1804.

Napoléon s'impatientait. Il écrivait à Champagny, le 3 août : « Vous direz qu'ayant accordé à l'Autriche toutes ses demandes, ces délais ne tiennent qu'à d'autres principes ; qu'il y a un commencement de coalition qui se forme, et que je ne donnerai pas le temps de la nouer; qu'on se tromperait étrangement si l'on pensait que je ferai aucune descente en Angleterre, tant que l'Empereur n'aura pas envoyé sa reconnaissance... Si l'on est assez insensé à Vienne pour vouloir recommencer la guerre et prêter l'oreille aux suggestions de Londres, tant pis pour la monarchie autrichienne... » Du reste, et comme toujours, après les menaces, les séductions. Gomme il tient le Hanovre, en appât, pour la Prusse, il lance en avant, pour l'Autriche, si elle veut s'allier et donner un blanc-seing, la Valachie, la Bosnie, la Serbie, en échange de la Vénétie qui passerait à la « patrie italienne * » .

Il voit juste dans son dessein de prévenir la coalition, et il spécule justement sur leurs retards, leurs précautions, leurs méfiances réciproques et leurs calculs secrets; mais quelqu'un est là qui lit, sinon dans sa pensée, du moins dans ses lettres. Le fils de Cami écrit à d'Antraigues, le 31 juillet : « Au nom du ciel, que l'on (la Russie) forme une alliance avec l'Autriche, offensive ou défensive n'importe ; cela est égal pour l'effet. C'est parce qu'on ne craint que cela qu'il faut le faire.

* Rapport (le Lucchesini, 25 août 1804

Ces maudits ministres autrichiens ignorent-ils que l'hiver ne se passera pas sans qu'ils soient attaqués?... Je vous en supplie, engagez la Russie, par pitié pour ces sots, à signer l'alliance qui seule peut la sauver ' . »

La machine des chroniques scandaleuses, des détournements de pièces, continuait à fonctionner*. Napoléon flaire l'ennemi caché. « Il y a certainement, écrit-il à Fouché, à Paris, un foyer d'intrigues, qu'il faudrait découvrir. » — « Les Anglais ne sont pas les seuls qui agitent la France. » — « Nous n'avons pas la conspiration tout entière. » Il cherche, il brûle, il ne touche pas : « J'imagine que vous n'avez pas perdu le nom du banquier, que je vous ai envoyé de Mayence, et qui est un courtier d'intrigues attaché à Durant, des relations extérieures. » Oubril a donné des passeports à des officiers russes qui visitent les ports de la Manche : Napoléon prescrit qu'on les arrête. Il fait la chasse aux espions anglais. Un courrier qui portait des ordres relatifs à une expédition maritime a perdu en route une dépêche qui contenait le secret. Si on ne la retrouve pas, tout est à recommencer *.

Les deux desseins : la descente en Angleterre, le choc en retour formidable sur l'Allemagne, se développent parallèlement dans l'esprit de l'Empereur. Il écrit, du Pas-de- Calais, à Brune, ambassadeur à Constantinople, le 27 juillet : « J'ai ici, autour de moi, près de 120,000 hommes et 3,000 péniches qui n'attendent qu'un vent favorable pour porter l'aigle impériale sur la tour de Londres. » Il mande, le 3 septembre : « Il faudra causer avec Villeneuve sur le grand projet auquel est destinée son escadre, m C'est une diversion lointaine qui doit attirer les Anglais hors de la Manche. La grande armée débarquera dans le comté de Kent; Augereau et Marmont en Irlande ; 18,000 hommes partant de Brest, 20,000

* PiWGAUD, 2* édition, p. 267.

' Voir, dans Tratcuewsky. les dernier» rapports d'Oubril, juin-août 1804. — PiNGAUD, p. 231, 246-247. — Lettre de l'amie de Paris, 18 octobre 1804, p. 268. — Lectures historiques, p. 122, 144-145. — Sur Durant, Pingaud, p. 407, 413, 418-419.

• 4 Fouché, 6, 10 août; !•% 5 septembre; 8, 7 octobre 1804.

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lu Texel. «Une des deux opérations doit réussir; et alors, oit que j'aie 30 ou 40,000 hommes en Irlande, soit que je .ois en Angleterre et en Irlande, le gain de la guerre est à lous. » En même temps, Lauriston commandera une expédiion à Surinam, Reille une autre à Sainte-Hélène, Lagrange i la Martinique. « Les Anglais se trouveront en même temp» ittaqués en Asie, en Afrique et en Amérique; et accoutumés, 3omme ils sont depuis longtemps, à ne pas se ressentir de la ïuerre, ces secousses successives sur les points de leur comnerce leur feront sentir l'évidence de leur faiblesse*. » Il 5spère être prêt pour la fin d'octobre.

Cependant, « le temps et le destin seul savent ce qu'il en sera* » . C'est pourquoi, il prépare non moins attentivement le grand coup de revers. « Malheur à ceux qui nous chercheront, écrit-il, dès le 3 juin, à Soult, au camp de Saint-Omer. Il pose ses jalons, le long des routes. Il entreprend, dans les pays du Rhin, un voyage d'apparat ; c'est aussi une revue de ses alliés. Parti d'Arras, le 21 août, par la Belgique, il arrive, le 2 septembre, à Aix-la-Chapelle, Là, il apprend qu'Oubril a quitté Paris, après avoir demandé ses passeports, qu'il attend à Mayence. Sur quoi, songeant à la guerre continentale peut-être imminente, il écrit à Decrès, le 4 septembre : « Il est incalculable ce qui peut arriver d'ici à trois mois. Contremandez donc toutes vos affaires du Nord, et mettez à l'abri tout ce que vous pourrez. » Et d'Oubril, toujours bien renseigné par les amis de la Russie '? : a II se répandait que Bonaparte rassemblait des forces sur le Rhin, qu'il était prêt à lever le camp de Boulogne » , à marcher contre l'Autriche.

L'Autriche s'incline. Elle envoie à Napoléon et sa reconsance du titre impérial et des assurances de paix. Le 21 septembre, à Mayence, où douze ans auparavant le Saint-Empire

* A Decrès, 3 septembre; à Ganteaume, 6 septembre} à Dccràt, 27 «4 S9 sep*

tembre; à Bertbier, 27 septembre 1804.

* A Brune, 27 juillet 1804.

' De Mayence, 5 septembre 1804*

fêtait le dernier Empereur et se préparait, au milieu des fêtes, à envahir la France *, Napoléon tient cour somptueuse de ses alliés d'AIlemag^ne. Ils apprennent à le connaître : s'ils obéissent, il les comblera ; sinon, ils seront anéantis. A l'oreille on leur parle de couronnes royales, grand-ducales, selon les rangs ; on parle aussi d'une nouvelle ligue du Rhin, renouvelée de celle de Louis XIV. Ils tendent leurs têtes au faiseur de rois et de grands-ducs ; ils protestent de leur dévouement ; ils dessinent, en gestes onctueux, les arrondissements convoités, et dans l'intimité, les portes calfeutrées et les fenêtres closes, ils maudissent l'usurpateur et conjurent la Providence de précipiter sa chute, aussitôt qu'elle lui aura permis de les combler. Tel ce duc de Bade, l'hôte commode du Bourbon fusillé, qui recevra beaucoup parce qu'il sollicite davantage, qui se jette en sanglotant dans les bras de Dalberg — un des futurs bénéficiaires de Napoléon — et pleure sur les ruines de la patrie allemande, sur cette mascarade corse de l'Empire de Gharlemagne ^. Mais ce sont choses de l'autre monde. Le présent est à Napoléon. Leur choix est fait. Les ducs passeront grands-ducs, les électeurs rois, le roi sera promu Empereur : Napoléon adresse à Frédéric-Guillaume une lettre de congratulation pour le bon procédé de la reconnaissance *. Il l'envoie par M. d'Arberg, « auditeur en son Conseil d'État». D'Arberg exprimera le désir où est Napoléon de contribuer a à l'éclat de la couronne de Prusse » : c'est en réalité l'insinuation de se faire Empereur aussi, à l'exemple du roi de Bohême et de Hongrie. Plus il se fera ainsi d'Empereurs satellites et secondaires, plus la Russie, plus le Saint-Empire en seront diminués, et plus grandiose, par comparaison, paraîtra le seul Empereur véritable, le seul successeur de Gharlemagne, l'Empereur d'Occident.

» Voir t. III, p. 493.

' Sur ce voyage : Bambaud, les Français sur le Rhin, chap. viii et xiv. — Perthes, t. I, p. 331 et suiv. — HAiissEn, t. II, p. 520 et suiv. — Treitschke, t. 1, p. 117 et guiv. — Hesse, Boniiy p. 223. — Bockheimrr, Mayence, p. 82. — Arketh, Wessenberg, t. I, p. 65 et suiv.

• 30 avril 1804. — Bailleu t. II, p. li, 392 et«uiv.

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