‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 105 sur 122 · VI. as · texte numérisé non relu

VI. as

886 LA COÀLltîON. — 1804.

l'exemple fameux « de ce premier roi d'une race nouvelle que la nation française avait substitué à son roi légitime, Ghiidéric, et que le pape était venu sacrer lui-même * » .

Oindre du saint chrême le meurtrier encore tout chaud du sang d'un fils de saint Louis ! Consacrer la Révolution en la personne de celui qui s'en déclare le fils! Élever cet aventurier au-dessus des princes fidèles ! Et comment expliquer au monde catholique cet acte extraordinaire de condescendance? « 11 y faut absolument un motif religieux très sérieux. » Pie VII réunit vingt cardinaux qui en délibérèrent. Ces habiles casuistes posèrent d'abord une distinction : « La reconnaissance ne concerne que le fait ; le couronnement consacre le droit, la légitimité. » La légitimité n'est pas absolument manifeste; quelques brouillards l'obscurcissent; ils viennent des sénatus-consultes : c'est le serment de respecter et faire respecter la liberté des cultes ;c est l'autre serment, pire, défaire respecter les lois du Concordat^ ce qui implique les lois organiques. Que ces serments disparaissent et la légitimité commencera d'apparaître ; mais voici qui fera la pleine lumière. « Le nouvel Empereur a privé le Saint-Siège de la moitié de ses États — les trois Légations d'Avignon et le Gomtat. S'il n'a été que l'exécuteur de la volonté d'autrui pour la conquête, il ne les a pas restitués, il n'a pas donné de compensation depuis qu'il tient les rênes du gouvernement. » Qu'il répare, et la légitimité deviendra, pour les plus scrupuleux, au moins une 0 opinion probable » . Elle paraîtrait l'évidence même si, au lieu de faire venir le pape à Paris, Napoléon, comme Gharlemagne, venait lui-même à Rome, adlimina, solliciter la consécration et recevoir la couronne.

Gaprara n'obtint rien que des explications très équivoques, et des injonctions, qui ne l'étaient pas. « Tous les obstacles apportés à la venue du pape à Paris ne paraissent que des prétextes à mensonges » , écrit-il àGonsalvi, le 8 juillet. Après avoir disputé sur les mots, argumenté, subtilisé, le pape céda

* Lettre de Gaprara, 0 mai 1804,

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pour ménager l'Église en France, pour ménager surtout la faveur de César. Il se flatta qu'à Paris il obtiendrait des adoucissements dans la forme et des récompenses pour le fond. Il annonça, le 2 septembre, que sur l'invitation de Napoléon « il se rendrait à Paris pour sacrer et couronner l'Empereur». L'invitation partit le 15 septembre : « Je prie Votre Sainteté de venir donner^ au plus éminent degré, le caractère de la religion à la cérémonie du sacre et du couronnement du premier Empereur des Français. » Et pour que l'acte portât sa complète signification, il écrivit à Fesch, son ambassadeur à Rome : « Je désire que le pape soit arrivé le 18 brumaire ^ ; » et à Gambacèrès : « Je désire beaucoup que la cérémonie puisse se faire le premier dimanche après le 18 brumaire. >» C'était la véritable date de son avènement et la Noël du nouveau Gharlemagne,;^

Oubrîl quitta Mayence le 3 octobre; Rayneval, dans le même temps, sortit de la Russie. Les relations étaient officiellement rompues. Alexandre avait arrêté ses vues. Il juge le moment .enu de faire grand, de se révéler au monde; de forcer l'admiration des Russes qui s'ennuient, qui le jugent dégénéré de sa grand'mère Catherine; le trouvent mou, d'une pâleur allemande. Il passe pour négliger les affaires ; se dissiper en galanteries, non seulement près delabelleNarichkine, mais avec des maîtresses subalternes, des actrices françaises ; il fréquente des négociants anglais, s'abaisse à de petites intrigues avec de petites gens*. En réalité, il tue le temps de l'attente, et il cache son jeu : Czartoryski seul, peut-être, est dans la confidence des pensées et le secret du travail. Il faut

* A Fesch, 16 septembre; à Cambacérès, 8 octobre 1804, de Cologne et de Trêves.

* Mémoires de Moriolles,

te les représenter, le maître et le ministre, tels qu'on les pouvait alors voir passer dans le palais. « Il — l'Empereur — semblait embarrassé; son excessive politesse avait quelque chose de banal, et tout, jusqu'à la raideur du plus serré des uniformes, lui donnait l'aspect d'un charmant officier infiniment plus que celui d'un jeune monarque. » Près de lui, « l'homme en habit civil, de haute taille, à fîg^ure intelligente, et dont la mâchoire proéminente, loin d'enlaidir ses traits, y ajoutait, au contraire, beaucoup de vivacité et de mobilité... un des hommes les plus remarquables et les plus antipathiques, le prince Adam Gzartoryski » , disaientles Russes, jaloux et inquiets de voir ce Polonais à l'oreille du maître *.

Le départ de Novossiltsof pour Londres est décidé. Les instructions que Gzartoryski lui dresse, sous l'inspiration de l'Empereur, contiennent en substance tout le plan politique d'Alexandre pour délivrer l'Europe, abattre Napoléon, anéantir la Révolution, se faire roi de Pologne, devenir l'idole des Français libéraux en rognant leurs frontières et réduisant la France au rôle de satellite de la Russie *. Elles forment le dessous permanent de la politique russe dans la nouvelle période de guerres qui va s'ouvrir; faute de bien les connaître, on s'expose à prendre pour des consentements au fait accompli des compromis qui sont tout superficiels et éphémères, et à donner le caractère de traités définitifs à des actes qui ne sont que de simples suspensions d'armes.

L'objet de la négociation est de conclure une alliance qui soit « réellement utile et bienfaisante » . Pour y arriver, il convient de porter ses vues au delà de la guerre prochaine, de considérer l'avenir de l'Europe et de gagner à l'œuvre que l'on se propose d'accomplir l'opinion européenne, a L'arme la plus puissante dont se soient servis jusqu'à présent les Français, et avec laquelle ils menacent encore tous les pays,

* Mémoires de la comtesse Potocka, — La Guerre et la Paix^ édition de 1879, t. I, p. 320.

* Instructions secrètes à M. de Novossîlstof, 23 septembre 1804. — Czabto- RT8KI, Mémoires^ t. I, chap. xi; pièces, t. II, p. 29 et suiv. — Marteîcs, t. XI, p. 84 et suiv. — Cf. BiiaKHABDi, t. II, p. 514 et suiv.

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c'est l'opinion universelle, qu'ils ont su répandre, que leur cause est celle de la liberté et de la prospérité des peuples. « « Répugnant, poursuit le tsar, à faire rétrograder l'humanité, je voudrais que les deux gouvernements convinssent, entre eux, que, loin de prétendre rétablir dans les pays qu'il faudra affranchir du joug de Bonaparte, d'anciens abus et un état de choses auquel des esprits qui ont goûté des formes de l'indépendance ne pourraient se faire, on s'efforcera, au contraire, de leur assurer la liBerté fondée sur de véritables bases. » Comparez ce langage avec celui que tiendra Koutousof aux Allemands en 1813, avec celui qu'Alexandre tiendra aux libéraux français eh 1814, vous y reconnaîtrez le développement d'un même programme. Il en sera de même des mesures proposées en 1804 et en 1814 pour la reconstitution de l'Europe continentale.

En premier lieu, la France. Ici perce la double équivoque dont la coalition se servira, jusqu'à la fin, pour attirer les Français, les désarmer, et dont il leur conviendra de se leurrer, tant elle répond à leurs propres illusions : la liberté laissée à la France de choisir son propre gouvernement, la reconnaissance de ses « limites naturelles », de la » limite du Rhin » .

Alexandre répugnait à rétablir les Bourbons : il n'aimait ni la personne du prétendant ni le principe dont Louis XVIII se déclarait le représentant. La maison de Bourbon s'estimait trop auguste pour devenir la cliente de qui que ce fût, et la légitimité toute pure, outre ce qu'elle avait de contrariant pour l'ordre de succession suivi en Russie depuis Pierre le Grand, ne se prêtait point aux clientèles. Alexandre, comme beaucoup de monarchistes français, voulait un roi de sa façon, qui lui devrait tout : c'était son lien avec les constitutionnels, et c'est par là que sa politique, toute russe, s'accordait avec son goût pour la liberté. « Posant comme décidé que, pour le bien de l'Europe et de la France, il est nécessaire que la Constitution y soit monarchique, c'est de la part de la nation qu'on devra en attendre la proposition ; on pourra tâcher de

la faire naître, mais nullement déclarer cette intention trop tôt. Les cabinets s'entendront sur l'individu et la famille qui pourrait être appelée à rég^ner en France. Si c'est les Bourbons, lequel d'entre eux, et dans quel moment on l'en informera, la conduite qu'on exigera de lui, les conditions auxquelles il devra souscrire, et dont la plus essentielle serait de se soumettre à la constitution qui aurait été adoptée. »

Cette constitution sera l'appât offert à la nation française. « On déclarera à cette nation que ce n'est pas à elle que l'on en veut, mais uniquement à son g^ouvernement, aussi tyrannique pour la France que pour le reste de l'Europe. Loin de vouloir lui imposer des chaînes, c'est pour les briser qu'on s*est uni. » Les Français, flattés et séduits par ce discours, renonceront à une lutte aussi funeste qu'inutile; ils se fieront aux intentions des alliés ; ils abandonneront Bonaparte et, la paix conclue, ils n'auront plus qu'à se soumettre aux conditions au prix desquelles leur roi aura dû payer sa couronne.

Ces conditions seront rig^oureuses. Les instructions du 23 septembre ne les définissent pas, elles parlent simplement de « restreindre la puissance française dans de justes limites » ; mais un article pour V arrangement des affaires en Europe à la suite d'une guerre heureuse^ joint aux instructions, et les déclarations verbales de Novossiltsof permettent de préciser. « La France conservera pour frontière les Alpes et le Rhin jusqu'à une certaine hauteur. » Et c'est là tout le fin de l'affaire. Aux Français on dira simplement : le Rhin, et on les laissera libres de l'entendre à leur manière, de Baie à l'embouchure; sauf, la conquête accomplie, à leur déclarer qu'il s'agit de l'ancienne limite du Rhin, de Baie au confluent de la Lauter. Varticle ajoute : o La Hollande redeviendra république avec un stathouder héréditaire et avec la réunion d'une partie des Pays-Bas autrichiens. » Lorsque Novossiltsof exposera cette combinaison à Pitt, il lui dira :

« Le premier objet, suivant les idées de Sa Majesté impériale, est celui de faille rentrer la Finance dans ses anciennes limites ou toutes autres qui paraîtront convenir le mieux pour

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la tranquillité générale de l'Europe. Le second objet est de mettre des barrières naturelles à Tambition de Bonaparte, lesquelles, maintenant la France dans ses limites, s'opposeraient à son agrandissement futur. » Après l'avoir restreinte, il s'agit de « l'enchaîner * ». Au nord, elle trouvera la Hollande, agrandie de la Belgique et confédérée avec l'Allemagne; à l'est, la Suisse également unie à cette nouvelle confédération germanique; au sud-est, le Piémont rendu au roi de Sardaigne et augmenté de Gênes et d'une partie de la Lombardie. La Prusse sera accrue du Mecklembourg, de Fulda, d'Anspach, etc. [sic) . La Suède aura une principauté en Allemagne. L'Autriche, qui conservera une partie du Vénitien, recevra la Bavière et telle frontière qui lui conviendra en Souabe et en Franconie, plus le Tyrol; le reste de l'Allemagne formera l'empire germanique, masse intermédiaire entre la France, l'Autriche et la Prusse. On y pourra tailler dans le grand et trouver le dédommagement des cessions que l'Autriche et la Prusse seront dans le cas de faire à la Russie : Varticle ne les détaille point; il est permis de penser qu'il s'agit dès lors, comme il s'agira en 1813 et en 1814, de provinces polonaises. L'empire turc, lorsque son jour viendra, pourrait être divisé en « États séparés, gouvernés d'après les localités et liés par une fédération commune sur laquelle la Russie pourrait s'assurer une influence décisive et légale au moyen du titre d'Empereur des Slaves et d'Orient » . La Russie prendrait pour elle la Moldavie, Gonstantinople, Gorfou, Gattaro. L'Autriche, si l'on avait besoin de son assentiment, pourrait avoir la Groatie, une partie de la Bosnie et de la Valachie, Belgrade, Raguse. Quant à la Prusse, si l'Allemagne ne la rassasiait pas et « s'il le fallait absolument » , on pourrait encore lui offrir le royaume de Hollande. « Dans un arrangement de l'Europe

* Martens, t. XI, p. 87. — Ces idées d'enchaîner et limiter la France étaient tellement dans l'air, qu'en 1804-, Dalberg, ministre de Bade à Pari», c'est-à-dire représentant d'un des princes qui sollicitaient le plus et qui obtinrent le plu» de Napoléon, composa, dit-on, un mémoire sur la restriction de la France, qui servit de base au traité de la coalition du il avril 1805 et au traité du 30 mai 1814. Biographie universelle, article Dalberg.

comme nous le concevons, concluait V article, la Russie aurait une prépondérance marquée dans les affaires, et qui serait d'autant plus sûre cjue la France et l'Angleterre se disputeraient alors son amitié '. >»

Toutes ces combinaisons trouveraient leur consécration et leur garantie dans un système de traités « qui deviendrait la base des relations réciproques des États européens » ; un acte plus étendu que les traités de Westphalie et les traités d'Utrecht, et qui serait la charte de la nouvelle Europe. L'Empire turc y trouverait son rôle qui serait d'être dépecé pour rétablir l'équilibre, ou conservé pour éviter que l'équilibre ne fût rompu : la saison, en septembre 1804, était celle de la conservation, des soins et de la tutelle.

Tout le monde, à Pétersbourg, attendait de grands effets de la mission de Novossiltsof. Pendant qu'il gagnait l'Angleterre, le tsar, sous l'impulsion des avis reçus de Paris, prescrivit à Rasoumowsky de secouer l'inertie autrichienne, et d'exiger une réponse « catégorique et définitive » . Il l'obtint. La convention d'alliance fut signée à Pétersbourg le 6 novembre,, sous la forme de déclaration afin que l'Empereur et ses ministres pussent donner au besoin leur parole, impériale ou ministérielle, qu'il n'existait point de traité*. Par cette c?ec/aration d* alliance intime les deux États s'engagent à concerter uni plan d'opération ; ils mettront en mouvement 350, 000 hommes, dont 235,000 Autrichiens, de plus un corps d'observation, russe, et 80,000 hommes, sur les frontières de Prusse. Ils sol réservent de s'entendre avec d'autres puissances; ils considèrent toute augmentation des forces françaises à Naplesl comme un casus fœderis^ ainsi que toute extension de laj France en Allemagne; ils garantissent l'intégrité de l'Empirej turc, s'engagent à le défendre de concert ; la Russie s'emploiera à procurer des subsides anglais à l'Autriche, au moins! deux millions de livres, pour l'entrée en campagne. Les alliésj

* Article pour l'arrangement des affaires de l'Europe à la suite d'une guerrt heureuse, 1804. — Czartoryski, Mémoires^ t. II, p. 62 et suiv.

• Marteks, t. II, p. 406 e( suiv. Voir, pour la Prusse, ci-dessu», p. 276.

ne poseront les armes et ne feront la paix qued*un commun accord. Leur objet n'est pas de « vouloir contraindre les libres vœux de la nation française » , ni « d'opérer la contre-révolution » , mais uniquement de remédier aux dangers communs de l'Europe. L'Autriche, pour se dédommag^er « des immenses pertes qu'elle a essuyées » , obtiendra, en Italie, la limite de l'Adda, à l'ouest, et celle du Pô, au midi ; le grand-duc de Toscane retournera à Florence, ou quelque part ailleurs en Italie. Salzbourg et Passau reviendront à l'Autriche. Le roi de Sardaigne sera indemnisé. Enfin, comme il semble aux alliés utile « de reculer autant que possible l'époque d'une guerre ouverte avec la France » , la Russie engagera le roi de Naples, sous peine d'abandon de sa part, à ne point provoquer le gouvernement français, tant par des proclamations que par des armements ou des séditions, dans la Pouille ou les Abruzzes. Cependant qu'ils retenaient Naples, les menaces des Anglais, leurs insultes au pavillon espagnol, la prise et la confiscation des galions jetèrent la cour de Madrid hors des mesures où elle désirait tant se renfermer. L'honneur national était atteint, et la nation espagnole ne l'a jamais souffert ; le Trésor était entamé et c'était pour Talimenter que Godoy et ses maîtres ménageaient encore l'Angleterre. « Je monterai à cheval, s'écria Godoy, et je conduirai une armée à l'Empereur au camp de Boulogne. » Tout marcha dès lors à la guerre, qui fut déclarée par l'Espagne aux Anglais, le 4 décembre.

ÎV

II 8*en fallut de peu qu'un acte de violence de Napolëon, inspiré par des considérations du même genre, ne jetât, à la même époque, la Prusse dans la coalition. Frédéric-Guillaume était aux manœuvres quand M. d'Arberg arriva à Berlin. Lorsqu'il connut les insinuations de l'Empereur au sujet de

la couronne impériale, le roi commença par s*en effaroucher; puis il s'en ouvrit à la reine, « dans des termes de la plus grande modestie * » . Hardenberg^ fit le politique. « L'Autriche et la Russie, dit-il, ont pour principe que la maison de Brandebourgs est suffisamment accrue. Un titre impérial peut seul déjouer leur politique en élevant les rois de Prusse plus haut que leur fortune actuelle. »> Hardenberg l'entendait d'une couronne à fleurons abondants; ce fut une occasion de remettre le Hanovre sur le tapis, et de témoigner du désir constant du roi de prendre cet électorat sous sa garde ; le sort s'en réglerait à la paix, d'accord avec l'Angleterre, « Le roi s'est persuadé que celui — le roi — d'Angleterre prendrait à la paix le titre impérial que son parlement à déjà pris et mettrait l'objet en négociation. Il lui paraît q^ ce moment serait le plus favorable pour y songer. » C'était revenir à l'éternel refrain : le Hanovre en dépôt, le Hanovre en gage, le Hanovre en provision, le Hanovre en récompense de la neutralité, mais point de guerre aux Anglais. « Si l'on avait, écrit Hardenberg à Lucchesini, le 22 octobre, une juste confiance dans le système du roi, ne pourrait-on et ne devrait-on pas se reposer sur sa garantie et en revenir au plan de remettre le pays de Hanovre en dépôt à la Prusse; au moins diminuer considérablement l'armée qui l'occupe? » Avec ces arrière-pensées réconfortantes, Frédéric-Guillaume chargea le colonel Knobelsdorf de le représenter au sacre de Napoléon, et lui donna des instructions en conséquence.

Imaginer que Napoléon évacuerait le Hanovre, conquis par ses troupes, et le livrerait à la Prusse par mesure de courtoisie et pour la seule fin de montrer sa confiance « dans le système du roi » , c'était s'abuser de la façon la plus étrange sur sa politique. S'il payait les gens et les gratifiait, c'était pour qu'ils le servissent. Il eut l'occasion de montrer aux Prussiens jusqu'où il pourrait, le cas échéant, pousser avec eux les exigences et de quelle façon il entendait en être servi

' Rapports de Lafore»t, 16 et 19 octobre 1804,

La gfiierre de police qu'il menait contre les correspondants, espions, émissaires et agents angolais demeurait impuissante. L'expulsion de Drake, ministre anglais à Munich, et de Smith, ministre anglais à Stuttgart, semblait n'avoir produit aucun effet. Drake s'était réfugié à Dresde, où il avait retrouvé d'Antraigues, couvert par la Russie et insaisissable en son repaire. Le bureau central de l'espionnage et des agences anglaises; quelque chose, pensait-on à Paris, comme l'office de Wickham, sous le Directoire^, s'était transporté à Hambourg. Napoléon avait déjà menacé cette ville libre de la livrer à une puissance monarchique « qui y fera la police contre les Anglais * »> . La menace n'opéra point. Les agents anglais continuèrent leur manège. Napoléon s'emporta et résolut de frapper un nouvel exemple, un 23 mars diplomatique '.

Le 7 octobre, il écrivit à Fouché : « Je désire faire enlever le ministre anglais — Rumbold — à Hambourg, ainsi que ses papiers, et, immédiatement après, je ferai notifier cet enlèvement aux cours de l'Europe en le justifiant d'après la note de Hawkesbury. » C'était une circulaire par laquelle ce ministre des affaires étrangères avait prétendu justifier la conduite de Drake. Napoléon continuait : « On m'assure qu'il (Rumbold) est logé sur la rivière. Il serait facile au général Bernadotte de le faire enlever... Deux bâtiments, chargés de quelques hommes d'infanterie et de douze ou quinze gendarmes déguisés suffiraient pour cette expédition. Nous trouverons dans cette correspondance des lumières intéressantes. »» C'étaient les raisons d'État de l'enlèvement par les Autrichiens de Maret et de Sémonville en 1793, sur le territoire neutre des Grisons, et des plénipotentiaires français à Rastadt, en 1799, sur territoire neutralisé.

Un courrier extraordinaire fut envoyé à Bernadotte et l'opé-

* A Talleyrand, 29 août 1804.

* Rakke, t. I, p. 492 et suiv. ; et t. II, Mémoires de Hardenherg , p. 51;Mal- MESBURY, Diarics, t. IV, journal de décembre 1804; HiJFFER, Lombard, p. 142 et 8uiv. ; Oncken, t. II, p. 155; Lefebvre, t. II, chap. xi; Làsg, Reinhard, p. 289-292.

ration se fit dans la nuit du 25 octobre. Rumbold fut emmené à Hanovre et, de là, sous escorte, conduit à Paris. L'émotion, à Berlin, dépassa beaucoup les prévisions de Napoléon. Il entendait faire un exemple, donner un avertissement, porter un coup de sonde : il se trouva provoquer une g^uerre. Hambourg était placée sous la g^arantie de la Prusse; Rumbold était résident près du Cercle de la Basse-Saxe et accrédité, en cette qualité, près de Frédéric-Guillaume, directeur du Cercle. L'acte qui venait de s'accomplir était précisément de ceux que prévoyait la déclaration secrète du 24 mai entre la Prusse et la Russie. Le casus fœderis existait. La protection russe était assurée à Frédéric-Guillaume ; mais toute la politique prussienne était en jeu, puisque toute cette politique se ramenait à la neutralité du Nord de l'Allemag^ne. Si la Prusse tolérait cette insulte, c'en était fait de son prestige dans l'Empire et dans l'Europe.

Il ne s'agissait plus, comme dans l'affaire du duc d'Engbien, d'un margrave de Bade et d'un émigré français, d'un principicule et d'un proscrit; il s'agissait de l'agent d'une grande puissance européenne, placé sous la protection du droit des gens, et sous la sauvegarde directe du roi de Prusse ; la couronne insultée était celle du grand Frédéric, et l'armée prussienne, intacte, était debout. Le Sénat de Hambourg; invoqua la garantie du roi. Le ministre d'Angleterre à Berlin réclama réparation. L'envoyé russe, Alopeus, avait pour mission de compromettre la Prusse, de quelque façon que ce fût; il multiplia les démarches, cria au scandale, attisa le feu. I! en conféra avec Tenvoyé d'Autriche, Metternich, qui travaillait au môme ouvrage : « Le moment actuel semble plus prc pice que nul autre, écrit Metternich ; toute confiance dans le promesses du gouvernement français paraît détruite ici, et je ne saurais rendre, dans toute son étendue, l'effet que vient de produire Thorrible événement de Hambourg *. »

Le roi et son ministre se sentaient ridicules. Hardenberg,

* Rapport de Metternich, 29 octobre 1804i

très entêté de son g^énie et menacé d'une chute piteuse devant l'Europe, la vraie : la Russie, rAutriche, l'Angleterre, paya de contenance et se prononça énergfiquement pour la g^uerre. « Il est clair, dit-il à Metternich, que le fou qui se trouve à la tête du plus puissant Empire du continent, tend à une monarchie universelle ; il veut nous accoutumer tous à nous regarder comme faisant partie de son domaine et devant nous plier au gré de toutes ses conceptions extravagantes ^ »

Le départ de Knobelsdorf fut ajourné. Un conseil se réunit .le 30 octobre à Potsdam. Hardenberg y développa un projet énergique : des mesures militaires, des protestations pressantes, la mise en liberté de Rumbold, l'évacuation du Hanovre *. Le roi fut d'avis de temporiser, de ne réclamer de Napoléon que les égards dus à la dignité royale, le respect du droit des gens. Lombard, qui était l'homme des échappatoires et des doléances, rédigea, dans cet esprit, une lettre à l'Empereur. Le roi la signa le jour même. Elle était modeste ; « Je suis compromis, monsieur mon frère, et je le suis de la manière la plus sensible. Je le suis, parce que j'ai dû répondre de la sûreté d'un ministre accrédité près de moi et que le maintien de la police générale du Cercle est mon premier devoir comme directeur. Je le suis dans ma relation avec vous, parce que je ne vais plus la juger. Je le suis envers mes autres voisins... parce qu'en déclarant pour vous à la Russie que je ne permettrais point le passage de ses troupes, j'ai répondu, par cela même, de la sûreté du Nord. Cette sûreté n'existe plus, et pour que vous soyez le bienfaiteur de l'Europe, comme vous voulez l'être, vous avez besoin qu*on y croie... Ce sera me donner la mesure du prix que vous mettez à l'amitié de la Prusse et de la sagesse du système que j'ai suivi. »

La lettre partie, Frédéric-Guillaume se mit à consulter. Il écrivit à Haugwitz. « Si Bonaparte n'accorde point l'extradi-

* Rapport de Metternich, 28 octobre 1804 ; Metternich à GoUoredo, 17 no?embrfl 1804; Béer, p. 114, note.

' Mémoires de Hardenberg ^ RiiniE, t. II, p. S8 etinir^

tion de Rumbold, en se servant de subterfuges, que doit faire la Prusse pour maintenir sa dig^nité et pour remplir ses engagements, tant vis-à-vis de la Russie, en conformité de l'accord existant, tant vis-à-vis de ses co-Éiats dans le Nord de l'Allemagne?... Il y a plusieurs personnes qui votent en faveur de la guerre, moi pas. » Il espérait encore éviter cette extrémité, si redoutée. Il manda à Lucchesini de le prendre, avec Talleyrand, sur « un ton solennel » , mais en bannissant la menace : laconisme dans le langage, attitude d'un bomme profondément blessé; « mais laisser à l'orgueil d©- son maître toutes ses ressources » . Et Hardenberg, par le même courrier : « Le grand homme voudra-t-il forcer ses meilleurs amis à se déclarer contre lui? » Lombard enfin : « Voici ou le moment d'un grand triomphe, ou, peut-être, le dernier de votre séjour à Paris ! » Bref, ils disposèrent eux-mêmes à l'Empereur une mise en scène de magnanimité dont il leur ferait les honneurs. Knobelsdorf emporta le tout '.

Cette fois, ils avaient touché juste. Au premier mot que Talleyrand lui dit d'une résistance possible de la Prusse, Napoléon s'était irrité : — « Personne ne voudrait me forcer à remettre en liberté cet intrigant : si je croyais devoir le faire, j'enverrais dix gendarmes enlever son collègue Jakson, aux portes de Berlin, et le roi de Prusse n'enverrait pas 50,000 hommes pour le ravoir*. » Mais la colère épanchée en discours, il se ravisa. L'époque fixée pour le sacre approchait. Le pape^ précisément en ces jours-là, se mettait en route pour Paris •. Les invitations aux princes étaient lancées, les ambassades annoncées. Une levée de boucliers de la Prusse paraissait, en toute circonstance, une affaire sérieuse. Napoléon faisait grand cas de l'armée prussienne, et l'on ne savait jusqu'où l'honneur froissé, l'orgueil du nom et des armes, l'esprit national pouvaient pousser Frédéric-Guillaume j ce roi,

• Le roî II Lucclieslni, Hardenberg âi Lucclie«inî, Lombard à Lucchesini, 2 novembre 1804. — Rapport de Laforest, 6 novembre 1804.

* Récit de Lucchesini ; rapport du 26 décembre 1804. HiJFFER, p. 153, note. l II partit de Rome le 2 novembre 1804.

pusillanime dans la nég^ociation, passait pour brave à la g^uerre. Ce serait, dans tous les cas, le jeter dans les bras* de la Russie. La politique commandait de le ménager, pour peu qu'il s'y prêtât.

Rumbold était arrivé à Paris le 9 novembre. Ce diplomate, — trente-neuf ans, baronnet — ne se sentait point né pour l'héroïsme. Quand on l'arrêta, dans son lit, sa première pensée fut que Ton allait le fusiller. L'officier qui, dit-il, avait exécuté sa consigne « avec une précision bien rare dans ce genre d'opération ^ » , le calma « autant qu'il put » . A Paris, on le conduisit dans une dépendance de l'hôtel de Fouché, puis au Temple. Écroué dans cette prison sinistrement célèbre, Rumbold ne cessa de craindre l'exécution du duc d'Enghien que pour redouter le « suicide » de Pichegru : on s'introduirait dans sa chambre, on le tuerait, on accommoderait le cadavre, on mêlerait à ses papiers des documents forgés pour le déshonorer, et l'on motiverait ainsi son acte de désespoir! Il s'en ouvrit au gouverneur du Temple qui en avisa Fouché. Ce ministre s'empressa de rassurer Rumbold. « J'abandonne mes soupçons » , répondit le prudent Anglais; et il se commanda un dîner copieux, largement arrosé, pour témoigner de sa confiance.

Le jour même, Lucchesini se rendit chez Talleyrand et s'expliqua de l'affaire « avec autant de chaleur que de ressentiment » . Talleyrand lui promit de plaider sa cause auprès de l'Empereur et assura même, sur sa parole, que satisfaction serait donnée au roi de Prusse. Le lendemain, 10 novembre, Lucchesini reçut le courrier de Berlin, du 2 novembre, et retourna aussitôt chez Talleyrand qui avait déjà pris, le matin à Saint-Gloud, les ordres de Napoléon. Il répondit, avec toute la courtoisie possible, que TEmpereur déférerait au désir du roi, d'autant plus volontiers que la réclamation serait moins comminatoire. Elle ne l'était en aucune façon, tournée en

* Récit de Rumbold, dans Malmeswiry, Journal^ 6 décembre 1804. — Pièces publiées par Léon Grassilier, Bévue rétrospective j juin 1901. — Rapport de Lucebesini, 12 novembre 1804. Bailled.

supplique beaucoup plus qu*en menace. Napoléon lut le soif la lettre de Frédéric-Guillaume, s'en montra satisfait. Il lui écrivit sur-le-champ que Rumbold était remis en liberté et qu'il l'ordonnait par considération pour lui. Le Moniteur le déclara très clairement le lendemain. Quant à Rumbold, Fouché l'avisa qu'il serait conduit à Cherbourg et embarqué pour l'Angleterre sur la promesse qu'il ferait de ne point approcher à plus de cinquante lieues des armées françaises durant la guerre entre l'Empereur et le roi d'Angleterre. « Gela vaut mieux que le Temple, lui dit Fouché, et vous avez l'alternative. » Rumbold choisit l'éloignement des armées françaises et signa le papier; mais rassuré dès lors sur son « suicide » , et recouvrant le sang-froid, il substitua aux mots : Sa Majesté l Empereur des Français, ceux-ci : le gouver» nement français ^ , C'eût été, en effet, un commencement de reconnaissance de l'Empire. Fouché n'y daigna prendre garde. Rumbold, emmené à Cherbourg, y fut embarqué la nuit, sur une grève qui, pour sa tranquillité, n'était point assez déserte ; des douaniers y veillaient, il se figura voir des assassins apostés. u M. Rumbold se crut à sa dernière heure et s'imagina qu'on allait le fusiller^. » Il débarqua le 18 décembre à Londres, sain et sauf de sa personne, mais allégé de son portefeuille. Fouché avait tenu à garder les correspondances.

Dans sa lettre à Frédéric-Guillaume, Napoléon se montra tout pénétré de considération pour « la loyauté de son caractère et ses éminentes vertus » . C'est dans cette lettre qu'à propos de la politique d'Alexandre il écrit cette phrase fameuse : « Sans doute qu'un jour cette puissance (la Russie) sentira que, si elle veut intervenir dans les affaires d'Europe, elle doit adopter un système raisonné et suivi, et abandonner des principes uniquement dérivant de la fantaisie et de la pas-

* t La présente déclaration d'honneur m'oblige pendant tout le temps de la présente guerre entre le gouvernement français et S. M. le roi de la Grande* Bretagne. — Fait à ^aris, le i2 novembre 1809, George Rumbold. »

* Rapport de CadjudutU-inajor de la lésion d'élite Meckenem, 2 frimalra an XIII. GttAssiLiKR.

sion, car la politique de toutes les puissances est dans leur géogra* jjhie *. »

Cette maxime avait depuis longtemps cours d'État à Berlin. Le roi et ses conseillers y virent une invite à reprendre le propos sur le Hanovre : si la g^éog^raphie de la Prusse dég^ag^eait quelque leçon, c'était évidemment l'annexion de cet électorat. Mais, aux premiers mots qu'en toucha Lucchesini, Talleyrand le refroidit, « ne laissant aucun espoir pour l'évacuation absolue » . Sur quoi Lucchesini écrivit, avec g^rande sag^esse * : « L'événement a fait ici et fera partout la plus vive sensation. Il nous faut song^er aujourd'hui à ne pas irriter l'org^ueil de l'Empereur en donnant trop d'éclat à l'effet de nos démarches, n Knobelsdorf n'en eut g^arde : il obtint, le 17 novembre, son audience où tout se passa le plus correctement du monde.

C'était, au demeurant, la première reculade de Napoléon. L'homme qui, selon un mot courant, répété par Lucchesini, « n'avait trouvé de résistance que dans le désespoir des défenseurs de Saint-Jean-d'Acre » , s'était adouci, jusqu'aux réparations, devant «les éminentes vertus "de Frédéric-Guillaume, et, l'on n'en doutait pas à Berlin, devant le prestig^e de l'armée prussienne. Aussi, de très bas, où l'on était déchu dans la neutralité stag^nante, on rebondit très haut par ce coup de résolution. « Le roi est aux nues ! » écrivit Lombard, au reçu du courrier de Lucchesini. « J'aurais cru à la chute du ciel avant de croire à cette issue. » Et après l'arrivée de la lettre de Napoléon : « Le triomphe d'aujourd'hui surpasse tout ce que l'on avait droit d'attendre... En vérité. Napoléon mérite bien qu'on aille au-devant de lui... » — « Surtout, dit le prudent Frédéric-Guillaume, éviter la jactance et ne pas se donner l'air d'un triomphe *. » Mais franchirait-on les limites de la discrétion en insinuant, au milieu des effusions, cette

' 10 novembre 1804.

' 12 novembre 1804.

' Lombard à Hardenberg, 19-20 novembre. Le roî ii Luccbesîni, 21 novembre

modeste requête : l'évacuation du Hanovre par l'armée française et l'autorisation « d'y stationner un petit corps de nos troupes destiné à y maintenir l'ordre et la police » ? Veillez, écrivait par le même courrier Hardenberg à Lucchesini, u veillez, je vous en conjure, à ce que le Hanovre ne tombe jamais en parta^je qu'à la Prusse, si les événements le font (•ban<]er de maitre. » Le roi l'échang^erait contre les provinces de Westplialie très volontiers, a Gela assurerait notre union avec la France. »

Ils avaient plus de motifs qu'ils ne croyaient de se montrer modestes. Ils avaient donné leur mesure, et Napoléon, à leurs congratulations obséquieuses, à cette joie de n'être point écrasés, à cet étonnement d'avoir obtenu ég^ards et justice, à cette main quittant si vite la garde de l'épée pour se tendre et solliciter, jugea qu'il leur avait fait la partie trop belle et jura bien de ne s'y plus laisser prendre. « Le roi de Prusse, dit-il, m'a fait passer un mauvais quart d'heure ; je pourrais bien le lui rendre avec usure. »

Mais on arrivait à l'époque du sacre. Un exemple de modération donné solennellement au monde, rehausserait d'un reflet de grandeur d'âme ces fêtes où se mêlaient tant d'apparat théâtral et tant de puissance réelle, où se trahissaient tant de misères intimes sous un décor de tant de splendeur.

Le 25 novembre, Pie VII arriva à Fontainebleau; l'Empereur l'amena, dans sa voiture, à Paris ^ Le 1" décembre, le Sénat apporta, solennellement, le vote plébiscitaire. La cérémonie de Notre-Dame était fixée au lendemain. Dans la journée, le pape fit connaître à Napoléon qu'il refuserait de le sacrer s'il ne réhabilitait immédiatement son mariage avec

* Frédéric Massom, t. II, chap. xiv : l'Empire et le sacre. — Dans mef Études de littérature et d'histoire : Napoléon et sa famille.

LE SAGBE. — 1804. 403

Joséphine. Joséphine, toujours discrète, toujours adroite, politique même, à force de nonchalance, trouva ainsi moyen de se faire épouser, entre deux portes ; épouser pour de bon, pensait-elle, devant l'Égalise. Elle avait, elle-même, assuret-on, confessé ses scrupules au pape *. Vers quatre heures de l'après-midi, le cardinal Fesch, muni des pouvoirs du saintpère, procéda au mariage dans un appartement des Tuileries : il n*y avait point eu de publications, il n'y eut pas de témoins, le propre prêtre n'assistait pas ; les casuistes de chancellerie purent soutenir, plus tard, qu'ayant eu le choix entre un scandale public qui eût été une sorte d'attentat à l'honneur, à la sûreté de l'Empire, et un mariage qu'il réprouvait dans son âme, l'Empereur n'avait pu donner un consentement libre. Cependant, il tint le mariage pour valable puisqu'il le présenta comme tel au pape, et le pape l'estima valable puisqu'il consentit à officier le lendemain. C'est ainsi que la veillée des armes de Charlemagne eut pour intermède une représentation du Mariage forcé.

On raconte que, le 2 décembre, dans la galerie du Louvre, tout étant disposé. Napoléon, au moment de donner le signal de la marche, se tourna vers son frère aîné et, tout bas, lui dit ce mot très humain, mot de piété filiale et d'orgueil tout ensemble, où se mesuraient tout l'extraordinaire de l'événement et le chemin parcouru de la maisonnette d'Ajaccio à la basilique de Philippe-Auguste : « Joseph ! si notre père nous voyait! »

Il posa de sa main la couronne sur sa tête et ne reçut du pape que les onctions. L'essentiel de la cérémonie, il l'accomplit, ne laissant au pontife que les textes et les symboles.

Le sacre fut un spectacle de haute politique ; il s'accomplit dans un décor de théâtre : mélange de tragédie, pour les rites; d'opéra, pour les cortèges*. La façade triomphale et sa

. * Sur ce mariage, ses conditions, ses conséquences, les contestations auxquelles il a donné lieu : d'Hacssonville, t. I, chap. xvi. — Henri Welschinger, le Divorce de Napoléon. — Frédéric Masson, Joséphine répudiée.

* Voir Fontaine et Pergier : Sacre de Napoléon — Delescluze, V Atelier de David,

théorie de rois disparaissent sous un portique postiche ; le$ o(jives mystiques se masquent de toile peinte, s'abaissent en cintres de carton ; le lon^ des travées, les colonnettes sveltes s'épaississent en pilastres, s'encombrent de tentures de velours encadrant des loges et deux étag^es de galeries. C'est le dé(juisement des cathédrales quand les rois y viennent consacrer leur règne tout terrestre ' ; il convient que la grandeur sacrée du sanctuaire où tout parle de la misère humaine et de la seule grandeur de Dieu s'abaisse au niveau des acteurs de passage, qu'elle disparaisse sous le fard du badigeon et le costume d'apparat, qu'elle conforme enfin son caractère à son office, et se profane.

La scène est disposée, les acteurs sont groupés avec un art supérieur. Le régicide et terroriste David en a laissé un tableau qui est un chef-d'œuvre. Tout s'y décèle de cette représentation unique, la réalité, l'artifice et la magnificence : malgré la somptuosité des étoffes et l'harmonie des couleurs, le mauvais goût, troubadour et rococo, des acteurs attifés comme l'édifice et dénaturés comme l'église; l'exquise comédie de Joséphine, triomphante, artiste parfaite, mais actrice, et en scène ; la grâce et la coquetterie des princesses, leurs gorges irrévérencieuses, leurs pierreries qui éteignent les lumières de l'autel ; puis les « nouveaux grands » , les dignitaires : Cambacérès, empanaché, ventru, mollets énormes dans les bas de soie, mais considérable, d'aplomb en toute sa personne, la tenue des anciens parlements; la dignité dans la draperie, la servitude dans l'âme; Talleyrand, au bas de l'autel, à profil perdu, s'effaçant et se détachant, le seul à son aise, chez soi, sarcastique, imperturbable, se rappelant peut-être son évêché, la messe sacrilège de la Fédération, entrevoyant dans l'avenir toute une succession étrange de déchéances et de sacres nouveaux : toute l'impiété, tout le mépris, toute la corruption et tout l'esprit de l'ancienne cour. La tribune des diplomates, la niaiserie béate, l'ironie de convention, raccourci de l'Europe

* Ainsi Reims pour le sacre de Louis XV, de Louis XVI (dessina de Moreau), de Charles X.

vaincue, assujettie, n'ayant rien compris, ne comprenant pas encore et raillant l'aventure pour n'en point paraître confondue. Les sénateurs, les conseillers d'État, survivants des Comités de la Convention, les guerriers de l'époque héroïque, tous raides, forcés, hors de leur naturel, engoncés, empesés, empruntés; les civils madrés et les soldats vulgaires sous les toques et les chapeaux à plumes de marchands d'orviétan ; toutefois, à y regarder de près, on retrouve la rude énergie bourgeoise des uns, la vaillance populaire des autres; ce sont gens à voir à la tribune, à cheval, au grand air, en uniforme ; ils sont de l'étoffe des hommes qui font les révolutions, recommencent les dynasties et renouvellent les croisades ^ La Révolution se trahit en eux dans la brusquerie du mouvement qui fait craquer le satin des costumes, secoue l'épée de cour, défonce le décor et bouscule l'auguste tableau vivant.

Elle triomphe dans le geste, dans la figure de l'Empereur, nu-tète, quand les autres sont poudrés, emperruqués , emplumés; en costume romain, quand les autres semblent sortir d'une illustration de la Henriade; rayonnant d'intelligence et de force consciente de soi. Me, me : adsum qui feci! la seule liturgie qui convienne en ce jour. Et la Révolution triomphe encore davantage sur ce pape assis, affaissé, inutile, comparse quand il est venu pour consacrer et bénir, humilié dans sa personne qui n'est rien, mais ce qui est tout, à ses yeux, en son Église, en son Dieu; consommant une oeuvre impie et donnant en spectacle à des incrédules l'abaisse-

' Comparez, au musée de la ville de Pari», la méchante peinture, mais prodi- (jieuseinent suggestive du sacre de Charles X : comme tous ces ligurants sont à leur aise, chez eux! qu'ils portent bien l'habit et la parure! Quelle distinction dans l'allure, mais aussi dans la sottise! Quelle infirmité fondamentale : les uns bouftis, mais avec grâce ; l'elégance maigre dts autres ; les prolils moutonniers, les crânes aplatis, évidés, l'inefijble et trans<;endante niaiserie des figures, du roi au dernier figurant, snu' Louis-Philippe qui joue là le personnage de Talleyrand en 1804-, C'est le repoussoir qui, dans l'ordre de ces spectacles, i émet en sa perspective le conron:ic;iient de Napoléon. « I/avaiîUtg;-, iHi C'ial' aubriand, demt iirera à Mapoléon qui envoie sps comparses à Charles X. La figure de l'Empereur domine tout d^tuiUiji-:. Elle apparaît au fond de 'vénfnicnls et de-i idées. » Mémoiics . sacre de Charles X.

ment de la papauté '. C'était peu de chose de l'avoir, par la force soldatesque, chassé du Vatican, au temps du Directoire; d'en avoir i^it un proscrit, presque un martyr. Mais l'avoir amené là... aumônier du dieu Mars et de la déesse Raison!

Le véritable caractère de Tévénement se dégag^e, non des spectacles, mais des paroles; celles-là furent vraies, et elles portent loin : « Je monte au trône, dit Napoléon au Sénat, le 1" décembre, le cœur plein du sentiment des grandes destinées de ce peuple que, du milieu des camps, j'ai, le premier, salué du nom de Grand. » C'est tout l'esprit de l'Empire, et en voici, dans le serment prononcé à Notre-Dame, le 2 décembre, la couronne en tête, la main levée sur l'Évangile, toute la réalité :

Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la République; de faire respecter les lois du Concordat et de la liberté des cultes ; l'égalité des droits; la liberté politique et civile; l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux; de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe quen vertu de la loi; de maintenir l'institution de la Légion d'honneur; de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français *.

Un seul mot détonne : la liberté politique; la vérité voulait qu'elle demeurât absente des discours comme elle l'était des pensées. Trois jours après, dans une cérémonie au Champ de Mars, aussi sincère que l'autre était artificielle, Napoléon compléta son intronisation en distribuant des aigles aux régiments. Ici, le symbole devenait vivant; ces aigles d'or étaient des dieux, comme ceux de Rome, des dieux sortis de l'homme et nourris de sang humain ; c'étaient des êtres que chaque soldat animait du souffle de son âme : « Soldats! voilà vos drapeaux; ces aigles vous serviront toujours de point de ralliement; ils iront partout où votre Empereur les jugera nécessaires pour

' M Les forfaits d'un Alexandre Borgia sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son faible successeur. » Lettre de Joseph de Maistre, décembre 1804.

* Comparez, pour le développement, le discours du 27 décembre 1804 à lou- Terture de la session.

la défense de son trône et de son peuple *. » Et ce seront, pour les soldats, des dieux, aussi long^temps que les soldats voudront et pourront vaincre en leur nom.

Napoléon crut utile de compléter les bulletins du sacre que les Gazettes portaient à toute l'Europe, par des messages qu'il adressa aux rois. Il leur offrit solennellement la paix : à François d'Autriche, le 1" janvier 1805; à George d'Angleterre, à Ferdinand de Naples et Marie-Caroline, le 2 janvier. A François, il annonce l'intention de renoncer à l'Italie du Nord, de la donner en royaume à Joseph; mais, si l'Autriche arme, il armera. Au roi de Naples, il déclare qu'il demeurera dans les Calabrcs, tant que les Anglais seront à Malte et les Russes à Gorfou ; il flatte la vanité de Marie-Caroline, il la traite en femme d'État, en égale ; mais il exige le renvoi du ministre anglais, Elliot; mais il menace : si la reine veut la rupture, elle en sera la première victime : « A la première guerre dont elle serait cause, elle et sa postérité auraient cessé de régner. »

Napoléon qui, pour son compte, n'y croyait guère, attribuait à la cérémonie de Notre-Dame une mystérieuse influence sur l'âme des autres hommes. Il avait reçu la consécration du peuple français par le plébiscite, celle du pape par les onctions. Il se crut, un instant, inattaquable, protégé contre les révolutions populaires par le vote national et, par le sacre, contre la coalition des rois. Il devenait l'un d'eux et le peuple s'incarnait en lui. Mais le peuple se reprend toujours, et les rois ne se donnent jamais. Il se jugea plus fort; en quoi il se trompait étrangement, comme il se trompa toujours sur l'état d'âme et les vertus professionnelles des rois. Pour s'être déclaré Majesté sacrée, il crut que la majesté résidait en autre chose qu'en les sept lettres d'un mot de protocole, et que ce mot de sacrée portait en soi une grâce politique capable d'opérer la soumission des hommes. Il se retrouva le 3 décembre, ce qu'il était la veille, en présence d'une Europe où

* « Mon Conseil d'Etat », discours du 27 décembre 1804. C'est désormaii I« protocole.

rien n'avait changé. Le couronnement de Notre-Dame, aux yeux des rois et de leurs ministres, n'était qu'une cérémonie de plus et dont plus rien ne subsistait. Pour l'Angolais et le Prussien hérétiques, pour le Russe schismatique, l'évêque de Rome n'avait pu imprimer à l'Empereur de Paris un caractère d'inviolabilité dont il ne disposait pas; pour les catholiques, ceux de Vienne, ceux de Naples, c'était tout simplement la faiblesse d'un pontife déchu et la profanation d'un mystère. La Majesté de Napoléon n'en ressortait pas plus sacrée que n'avait été celle de Charles I", de Jacques II, de Louis XVI, de Pierre Ilf et de Paul I"; que celle de tant de princes détrônés et de souverainetés détruites : le roi de Polog^ne, la Sérénissime République de Venise et le pape lui-même qui avait sacré le spoliateur de sa propre monarchie. Ce que le glaive avait élevé, le glaive l'abaisserait un jour, car ils ne connaissaient point d'autre signe manifeste des arrêts de la Providence, arrêts toujours frappés d'appel quand ils déclaraient leur défaite, et définitifs seulement, à leurs yeux, quand ils consommaient leur victoire.

Ce n'était pas pour rétablir la monarchie française en son honneur, puissance et dignité, ni pour restaurer les Bourbons, jalousés et redoutés naguère, qu'ils se décidaient à recommencer, et formidablement, la guerre. Le sacre de Napoléon, par contre-coup, leur donna l'occasion de le manifester. Louis XVIII et sa monarchie errante ne furent jamais si abandonnés qu'en ce temps-là. Quand le prétendant pros* crit voulut lancer sa protestation contre l'Usurpateur de Paris, ne trouvant aucune terre d'où il pût la dater, sans compromettre le seigneur du lieu, « ce sera, dit-il, du sein même de la mer que je la daterai » . C'est la pièce connue sous le nom de Déclaration de Calmar, du 2 décembre 1804 *. Il promettait une amnistie générale, leurs emplois aux fonctionnaires, leurs grades aux officiers, leurs propriétés aux acquéreurs de biens nationaux : quant à la liberté, moins encore que dans le ser-

* Eroett Daudst, les Bourbons et la Bussie, chap. x?i-x?iii. — Ohgkem, t. IIj p. 124.

ment de Napoléon. Il envoya cette déclaration aux souverains qui l'accueillirent par le silence. Alexandre lui-même, qui, rentré en hostilité avec la France, rouvrit sa frontière à Louis XVllI et lui permit d'hiverner à Mittau, répondit qu'il avait résolu « de ne prendre aucune part aux affaires de la France » . Cette prudence, ce dédain, ces arrière-pensées de politique parurent à Louis XVIII une injure à sa personne, un reniement du principe qu'il représentait. Dépouillant l'emphase officielle et le style convenu, il écrivit à ces rené^jats de leur propre cause :

« En 1793, je représentai inutilement à l'Empereur François que s'il prenait Valenciennes et Gondé, au nom du roi, mon neveu; s'il mettait en avant le dépositaire de l'autorité royale, il aurait pour alliés tout ce qu'il y aurait de bons Français, tandis que s'il prenait ces places en son propre nom, il aurait pour ennemis l'universalité des habitants de la France En 1795, je recommençai mes efforts avec aussi peu de succès. En 1796, la même politique annula l'effet de ma présence sur les bords du Rhin. En 1799, je redemandai vivement à Paul I" de paraître aux premiers rang de son armée... Ainsi, jamais on n opposa le droit au crime, le successeur de trente rois à des tyrans éphémères^ la Légitimité à la Révolution *. »

Rendre la Polog^ne aux Polonais, restaurer la république à Venise, restituer les Lég^ations au pape, les évêchés et abbayes d'Allemagne aux princes ecclésiastiques étaient des pensées qui n'entraient dans l'esprit ni du tsar restaurateur de la justice, ni des augustes assesseurs de son tribunal, le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche. C'est pourquoi les protestations de Louis XVIII contre le sacre de Napoléon demeurèrent parfaitement vaines, mais l'événement contre lequel il protestait demeura plus vain encore.

* C'est ici que, pour la première fois, je croîs, paraît le mot de légitimité au sens qu'il devait pren 're en 1 814. L'honneur du mot revient au roi et non, commo on l'a dit, à Talleyrand*

Novossiltsof était arrivé à Londres le 16 novembre, convaincu qu'il allait y mener toutes les affaires, endoctriner Pitt, mettre le cabinet à la discrétion de sa politique et de sa personne *. Cette confiance n'était point de trop, car le diplomate russe manquait totalement de séduction, u La nature, dit une contemporaine^, avait disgracié cet homme, comme si elle eût voulu que l'expression repoussante de sa figure servît d'avertissement à ceux que son adresse et sa duplicité pouvaient induire en erreur. Il louchait d'une façon toute particulière : tandis qu'un de ses yeux flottait, l'autre scrutait au pins profond de l'âme la pensée qu'on cherchait à lui déi'ober. »

Lord Mulgrave avait remplacé Ilarrowby aux Affaires étrangères, homme de second plan, qui laissait à Pitt toutes les grandes affaires. Novossiltsof conféra directement avec Pitt. Les deux partenaires se trouvaient d'accord pour renverser Bonaparte, supprimer l'Empire d'Occident, refouler la France; mais, sur le lendemain de la victoire, ils ne s'entendaient plus. Alexandre voulait la paix russe et prétendait substituer sur le continent sa suprématie à celle de Napoléon; Pi(t ne comprenait au monde qu'une suprématie, celle de l'Angleterre sur les mers et dans les Indes; la paix anglaise, c'était l'ouverture du continent aux produits anglais, et, dans tous les ports de l'Europe, dans tous les entrepôts, sur tous les marchés, la domination du commerce' britannique. Alexandre avait sa pensée de derrière la tête, l'Orient, pour en devenir l'arbitre, et Pitt, la sienne, qui était de l'en empê-

* Martens, t. XI, p. 89 et «uiv. — Czartoryski, t. II : papier» relatifs à U

mission de Novossiluof.

* Mémoires de la comtesse Fotocka, p. 360

cher. Alexandre nourrissait sa chimère, la confection d'un nouveau code de droit international, maritime, en particulier, afin de prévenir la g^uerre et de protég^er les droits des nations ^ Parmi ces droits, fig^urait, en première li{jne, celui des neutres : Alexandre aurait aimé introduire dans le droit des {jens la fameuse Lig^ue de Catherine, et faire garantir par l'Angleterre la liberté des neutres. Pitt aurait voulu se faire garantir par la Russie l'intégrité de l'Empire ottoman,

Novossiltsof commença par les a principes » , c'est-à-dire par le Gode. «C'est, dit-il, une affaire de principe, presque d'honneur pour la Russie qui vise à la suprématie du Nord; c'est une affaire d'intérêt direct pour l'Angleterre qui vise à la suprématie universelle du commerce et de la mer » Pitt écouta silencieusement, et, quand le Russe eut dévidé son écheveau, il se contenta de répondre que, sans discuter ni la méthode à suivre pour rédiger ce code, ni les principes que l'on y introduirait, l'Angleterre ne s'y soumettrait pas. Ils passèrent alors à la question d'Orient. Pitt laissa paraître quelque scepticisme sur le zèle d'Alexandre à dé.^cndre cet Empire. «xVu besoin, dit Novossiltsof, il défendrait les Turcs malgré eux » ; mais, reprit-il aussitôt, « si aucune autre puissance s'en emparait, la face des choses changerait du noir au blanc » . Pitt n'en demanda pas davantage. Il s'agissait de se coaliser contre la France, et il suffisait que l'on fût d'accord pour ajourner la question d'Orient tout le temps qu'il faudrait pour renverser l'Empire français ^.

Les préliminaires réglés, on en vint à la grande affaire devant laquelle les autres s'effaçaient. Novossiltsof précisa les vues de son maître : « Le premier objet est celui de faire rentrer la France dans ses anciennes limites ou toutes autres qui paraîtront convenir le mieux pour la tranquilUté de l'Europe; le second, de mettre des barrières naturelles à l'ambition

* Comparez la conférence de Bruxelles et celle de la Haye, 1874, 1899.

• Ainsi, dans une affaire moindre, en 1839-1840, Paltnerston et Nicolas, d'accord pour défendre.*, en Egypte, contre la France, l'intégrité de l'Ëmpiro ottoman.

kit LA COALITION. — 1805

de Bonaparte, lesquelles, maintenant la France dans ses limites, s'opposeraient à son agrandissement futur, et, finalement, le dernier est celui de consolider l'ordre de choses qu'on établirait, par uneallianco des plus intimes, faite à perpétuité, entre la Russie et la Grande-Bretagne, — d'assurer, enfin, la tranquillité générale de l'Europe sur des bases solides et durables. » — L'Europe, disait Pitt à Simon Woronzof, traverse une crise pareille à celle de la fin du seizième siècle, sous le rè(>ne de Louis XIV. Le sauveur de l'Europe, à cette époque, fut Guillaume d'Orange qui « électrisa toutes les cours " et arrêta la marche de Louis XIV, entraîné par la rage des conquêtes. Seul, TEmpereur Alexandre est capable de devenir un second Guillaume d'Orange pour l'Europe. C'est à lui d'électrlser la Prusse et l'Autriche ; les autres nations suivront ces puissances.

Pitt insista sur la nécessité « d'enchaîner » la France, a réintégrée dans SCS anciennes frontières, de l'entourer de grands et puissants États » : une Italie confédérée, avec un Piémont agrandi et une Autriche plus étendue; une xVllemagne confédérée, avec l'Autriche et la Prusse, ce dernier État augmenté de « toutes les terres situées au nord de la France entre la Meuse, la Moselle et le Rhin, y compris le Luxembourg » . Novossiltsof estima cet accroissement prussien excessif. Pitt ne s'y entêta point ; mais la combinaison fut reprise, en partie, en 1814. Quant à Malte, Pitt ne voulut rien entendre : ni cession délinitive, ni abandon temporaire. « C'est, disait-il, une chose qui ne dépend pas de Sa Majesté ni d'aucun de ses ministres, vu que le Parlement et la nation ne le souffriraient pas .. L'administration serait renversée, le traité désa^oué, et la nation toute occupée de la vengeance contre les fauteurs d'un tel arrangement... La France, poursuivit-il, étend sa domination de Cadix à Civita-Vecchia ; elle fait son possible pour transformer la Méditerranée en mer fermée française. Elle se propose de conquérir tout l'Empire ottoman ; elle aspire à chasser les Anglais des Indes. Si les l'rançais y réussissent, l'ADglctcrre sera définitivement ruinée. La liberté do

la Méditerranée, Tindépendance du Levant et, de TÉgypte, la sûreté de Tltalie, des îles Ioniennes et de l'empire ottoman sont essentiellement liées à ce que Malte reste à l'Angleterre. M

Ils parlèrent, sans y insister, du pacte général d'équilibre futur : pour Pitt, c'était affaire d'avenir; on la réglerait selan les événements. Novossiltsof aurait préféré que l'on traçât d'ores et déjà un plan « de réorganisation de l'Europe après sa libération du joug de Sa >,îajesté corse »> , « l'anéantissement de Bonaparte » étant chose inévitable, à ses yeux. Mais Pitt ajourna; il ajourna aussi la désignation de la personne qui serait appelée à régner en France. Il put deviner qu'Alexandre préférait un candidat de sa main, un roi ou un président de république, un Moreau; par exemple, qui ferait de la France une autre Pologne, sous la tutelle russe. Novossiltsof put pressentir que Pitt inclinerait vers les Bourbons qui représentaient un principe plus stable et lui paraissaient les seuls capables d'accepter sincèrement, de subir avec dignité le retour aux anciennes limites, condition qui primait toutes les autres.

Ils en vinrent alors aux subsides. L'Autriche demandait deux millions sterling pour l'entrée en campagne; quatre millions par an pendant la guerre. Alexandre réclamait 1,600,000 livres par an pour les 115,000 hommes qu'il mobiliserait Pitt offrit, en tout, 5 millions sterling.

Puis, pour calmer les scrupules d'Alexandre que l'idée de déclarer la guerre offusquait, que la chimère des arbitrages agitait, en son « âme de couleur changeante ' m , il convint que le tsar tenterait une entremise entre la France et l'Angleterre, laquelle, bien entendu, échouerait et conduirait forcément à la guerre. Pitt s'en remit à Novossiltsof du soin de représenter, à Paris, les intérêts anglais, si Napoléon acceptait la proposition. « Personne, mandait Novossiltsof à Gzartoryski, ne serait plus propre à cela que moi. « Il partit pour la Russie,

* Gzartoryski à ISovossiltsof. Mart£ns, t. II, p. 103.

emportant un projet de traité, rédigée d'accord avec Pitt, et ce ministre envoya des pleins pouvoirs à lord Govv^er, ambassadeur en Russie, pour sig^ner ce traité. Le 18 février, il demanda au Parlement cinq millions et demi de livres de fonds secrets « pour que Sa Majesté puisse apporter un concours efficace là où elle trouvera nécessaire de le prêter... Vous savez, messieurs, que nous avons été obligés d'entretenir des rapports et des correspondances sur le continent» . Le Parlement les vota.

Entre temps, l'Angleterre et la Russie, chacune de son côté, avaient traité d'alliance et de subsides avec la Suède. Moyennant 80,000 livres sterling par an, Gustave IV mettait à la disposition des Anglais, à titre de places d'armes et d'entrepôts de commerce, le port de Stralsund, en Poméranie, et l'île de Rûgen.

Le traité d'alliance entre l'Angleterre et la Russie fut signé à Pétersbourg, peu de temps après le retour de Novossiltsof, le 11 avril 1805. « Ce traité, dit Alexandre, doit être considéré comme la pierre angulaire de l'édifice qui va s'élever par les soins communs de la Russie et de l'Angleterre pour la prospérité de l'Europe *. »> Il fut, en effet, comme le moule de tous les autres ; il en donne le prototype, il en trace la .méthode, il en découvre l'esprit.

Il se compose de sept articles patents, destinés à être communiqués à l'Autriche, à la Prusse, à la Suède et à tous les États invités à entrer dans la coalition, plus onze articles séparés et deux articles séparés et secrets.

L'objet déclaré de l'alliance est « de rendre à l'Europe la paix, l'indépendance et le bonheur dont elle est privée par l'ambition démesurée du gouvernement français » . Les alliés formeront un concert politique et une alliance militaire destinés ostensiblement à obtenir l'évacuation du Hanovre et du nord de l'Allemagne, l'indépendance de la Hollande et de la Suisse, le rétablissement du roi de Sardaigne, la sûreté du

> Martens, t. IX, p. 102 et suiv. — Texte, id., t. II, p. 433 et suiv. — Cf. Stanhope, t. IV, p. 306. — Rakke, t. I, p. 504. — Oncken, t. II, p. 17T,

royaume de Naples ; l'évacuation entière .de l'Italie; la g^arantie de la sûreté et de l'indépendance des États; l'établissement d'une barrière solide contre les usurpations futures *. Les alliés établiront, à cet effet, une Lig^ue de 500,000 hommes, effectifs, afin d'amener, « de gré ou de force, le gouvernement français à souscrire au rétablissement de la paix et de l'équilibre de l'Europe ». L'Angleterre fournira ses flottes, plus un subside annuel de 1,250,000 livres sterling par 100,000 hommes (art. III et IV du traité patent). La Russie s'engage à porter 60,000 hommes sur les frontières d'Autriche, 80,000 hommes sur les frontière de Prusse, plus des corps de réserve et d'observation. L'Autriche sera invitée à adhérer au traité et recevra, dès son adhésion, un million sterling, à titre d'entrée en campagne. La Prusse recevra la même invitation, sauf, si elle refuse, à voir les alliés faire cause commune contre elle, ainsi que contre tout État qui, « par l'emploi de ses forces ou par une union trop intime avec la France, prétendrait élever des entraves essentielles au développement des mesures » que prendront les alliés. L'Espagne et le Portugal seront invités à adhérer au concert, dans les trois mois qui suivront l'entrée en campagne. La Suède est comprise dans le traité, L'Angleterre s'engage à payer les subsides « si dans l'espace de quatre mois, à compter du jour de la signature du présent acte, la Russie et l'Angleterre, ou l'une d'elles, faisait agir ses forces contre la France » . Cette action aurait lieu u dès que l'on pourrait opposer à la France une force active de 400,000 hommes » , savoir : 250,000 Autrichiens, 115,000 Russes; plus les Napolitains, Hanovriens, Sardes et Anglais*.

Des « bases de pacification » ostensibles seront notifiées à Napoléon, savoir : « Une barrière entre la France et l'Italie ; ime barrière entre la France et la Hollande ; la neutralité et l'indépendance absolue de la Suisse entière, de la Hollande,

^ Article II du traité patent. Ce sont les conditions, ostensibles également, de Prague et de TcepHiz, en 1813.

* Articles séparés 1, 2, 4, 5, 8

de ritalie, et de l'Empire germanique », c'est-à-dire l'évacuation de ces pays par les troupes françaises. Mais ce n'est qu'un minimum, ce ne sont que des bases de nég^ociation; ces bases seront susceptibles de développement selon les circonstances de la guerre. Il est très vraisemblable que Napoléon ne les acceptera point et, d'ailleurs, « une négociation, si favorable qu'elle soit, ne peut procurer les mêmes résultats qu'une guerre heureuse » . Dans cette prévision, les alliés arrêtent les données qui, selon eux, devront lors du congrès général qui suivra cette guerre régler l'équilibre et former le système de l'Europe '.

On a vu, par les instructions de Novosiltsof et par ses entretiens avec Pitt, que l'objet réel de l'alliance était de « faire rentrer la France dans ses anciennnes limites » ; toutefois si c'était déjà, si ce fut jusqu'au bout, et notamment en 1813, la pensée de derrière la tête qui gouverne tout le reste et par laquelle tout le reste doit être interprété, on ne jugea pas opportun, on jugea même dangereux de l'insérer littéralement dans le traité. Gomme plus tard, en 1813, on n'y libelle que le minimum^ le terme premier et prochain des concessions à exiger. Mais après les avoir stipulées*, les alliés ajoutent : a Ces points ne sauraient être pleinement obtenus tant que les limites de la France ne seront pas bornées à la Moselle et au Rhin, aux Alpes et aux Pyrénées '. » Ainsi, les ci-devant Pays-Bas autrichiens, la Belgique, « en tout ou en partie » , seront réunis à la Hollande qui s'étendra jusqu'à l'Escaut, possédera Anvers et formera une monarchie puissante, avec une ligne de forteresses. La République helvétique sera augmentée de Genève et de la Savoie; le Piémont le sera de la Ré|)ublique italienne jusqu'au Pô, de Parme, de Plaisance, de Gènes 0 1 tous autres territoires que l'on jugera opportun de lui attribuer. Les pays ci-devant prussiens de la rive gauche du Rhin, seront restitués à la Prusse avec un arrondissement « qui

' Article séparé 6.

' Voir ci-dessus, p. 414-415.

^ Martens, t. II, p. 449. Cf. ci-dessou», p. 3«0.

LE TRAITE DU tl AVRIL. — 1805. 417

pourrait même s'étendre jusqu'à la frontière qui serait laissée à la France du côté des Pays-Bas » moyennant que la Prusse s'entende avec la Hollande pour former une barrière « au débordement de la puissance française » . Enserrée de la sorte, la France ne conservera, tout au plus, de ses conquêtes, que la lig^ne de l'Escaut au nord, et à l'est, peut-être, si la Prusse ne s'en empare pas, le pays entre Rhin et Moselle. Quant à la République italienne, dépecée déjà au profit du Piémont, les alliés consentiraient à en composer un royaume pour un des frères de Bonaparte, pourvu que l'État, ainsi réduit, jouît d'une indépendance absolue et ne pût jamais être réuni à la France '. Ce serait la récompense de Joseph, dont les dispositions pacifiques sont connues et appréciées à Londres aussi bien qu'à Pétersbourg^.

Les alliés posent en principe, et en reconnaissent a la justice et l'avantage » , une restauration générale des princes dépossédés ; mais ils se réservent de ne négocier sur ce prin» cipe « qu'autant que les circonstances et la sécurité future des différents États de l'Europe le permettront » . Dès à présent, l'Angleterre s'attribue Malte; l'Autriche, ainsi que le stipulait le traité du 6 novembre 1804, sera indemnisée de « ses immenses pertes » dans le nord de l'Italie, et à Salzbourg; la Prusse pourrait obtenir Fulda; et « s'il le fallait absolument et si l'Angleterre y consentait, le royaume de Hollande * » .

Quant à la Russie, elle trouverait ses satisfactions morales dans la suprématie de l'Europe reconstituée sous sa direction, selon sa politique et ses convenances ; elle se réservait de chercher ses satisfactions matérielles dans la Pologne, dont le tsar serait roi, et dans l'empire turc où il prendrait le titre « d'Empereur, ou de protecteur des Slaves d'Orient'». La guerre lui procurerait, en Allemagne et sur le Pô, de quoi

^ Bases de pacification arrêtées entre la Russie et l'Angleterre. Mabters, t. Il, >. 448 et suiv., texte.

' Bases, Martens, t. II, p. 450-455; i</., traité du 6 novembre 1804, art. XII, ). 413. — Articles pour l'arrangement des affaires de l'Europe. Czartobyski, . II, p. 62-65. — Ci-dessus, p, 392.

• ÇzABTORYSKi, Mémoires, t. I, p. 396-7; t. II, p. 65. — Gi-dessut, p. 334.

payer en terres italiennes et en terres allemandes les parties de la Pologne qu'elle se ferait céder, de gré ou de force, par rAutriche et par la Prusse. La Prusse sur le Rhin, l'Autriche à Milan et à Venise, les Russes à Varsovie, le royaume des Pays-Bas, garde-barrière de la France, la France dans ses anciennes limites, Alexandre arbitre du continent, c'est le fond des traités de Vienne et l'aboutissement destiné, dès 1805, à la coalition qui se noue.

Donc on n'exigera, pour amorcer la négociation, que l'évacuation de l'Allemagne, de l'Italie, de la Hollande, de la Suisse, c'est-à-dire de l'excédent et de l'excès qu'en France même nombre de personnes jugent dangereux et inutile. La négociation entamée de la sorte, et l'opinion, en France, gagnée par la « modération »des alliés, on découvrira, par gradations, selon le progrès de la guerre, selon le possible, les prétentions, jusqu'à la dernière : « les anciennes limites, ou toutes autres qui pourront convenir mieux. » Les conditions ostensibles semblent conserver à la France les limites naturelles^ les limites de Lunéville ; elles ne parlent que d'une barrière, sans la déterminer, et l'on peut croire que ce serait, comme en 1713, une barrière de forteresses. Les articles secrets refoulent la France derrière l'Escaut et la Moselle. On n'en écrit point davantage dans le traité afin de pouvoir, en équivoquant sur les termes, insinuer que le traité laisse à la France ses « limites naturelles » ; afin surtout de laisser aux Français l'illusion nourrie par les amis de l'Angleterre et le& amis de la Russie j flatteuse à l'amour-propre national, insidieuse aux intérêts, au désir de la paix, que les alliés ne combattent que la personne de Napoléon, ne veulent réprimer que see ambitions personnelles; qu'ils respectent, sans les défînii* d'ailleurs, et l'indépendance et l'intégrité de la France. Il ep> devait être des frontières comme du gouvernement intérieui de la France : « C'est, portait l'article premier secret di traité, par des proclamations publiées à mesure que les événements de la guerre assureront leur poids, qu'ils (les souverains alliés) chercheront à la disposer à écouter leurs conseils. »

Et voilà par quelles nuances g^raduées ils arriveront de l'offre ostensible, à Napoléon, de la paix dans les limites de Lunéville, au renversement de l'Empire et à la paix dans les anciennes limites. Cette procédure astucieuse, destinée à séparer la cause de Napoléon de la cause de la nation française et à dépopulariser la guerre, sera celle de 1813. La France en sera la dupe jusqu'à l'entrée des alliés à Paris en 1814; elle formera le fond des fameuses négociations de Prague et de Francfort et elle se dévoile tout crûment dans les articles secrets du 11 avril 1805.

Mais il faut relever dans ce traité d'avril 1805 une dernière forme de procédure, qui en contient toute la finesse. Le traité est conclu entre l'Angleterre et la Russie, et elles y introduisent ces deux clauses : V qu'il sera tenu à l'issue de la guerre « un congrès pour discuter et fixer sur des bases plus précises qu'elles n'ont malheureusement pu l'être jusqu'ici les prescriptions du droit des gens... et d'en assurer l'observation par l'établissement d'un système fédératif calculé sur la situation des différents États de l'Europe » ; 2° que l'Angleterre et la Russie « ne feront la paix avec la France que du consentement commun de toutes les puissances qui seront parties dans la Ligue *» . Il s'ensuit cette conséquence, subtile à discerner, mais juridique et certaine, que si par îxemple la Russie ou tout autre membre de la Ligue offre î Napoléon, pour l'attirer à la paix, des conditions plus acceptables que celles que l'Angleterre stipule dans le traité du ) avril; que si Napoléon les accepte et que si la négociation 'engage sur ces bases, rien ne sera fait, encore que d'autres )elligérants paraissent accepter aussi ; car, le moment venu de igner, l'Angleterre apparaîtra, exigera le congrès j invoquera î clause portant que la paix ne doit être conclue que « du onsentement commun » , et tout sera remis en question : * lais l'effet d'optique sera produit, et Napoléon ne pourra lus, sans se perdre, recommencer la guerre.

* Article VI du traité, article VI séparé. Marteits, t. II, p. 437, 443.

Ce sera le jeu de la Prusse ou de l'Autriche de le prendre à cet appât'. Mais l'Autriche, qui formait une des pièces principales de la coalition, hésitait à s'eng^ag^er. Toutes les forces de la Prusse lui semblaient nécessaires pour opérer la grande diversion, la seule puissante et décisive, l'attaque des Pays-Bas et de la Hollande, et la Prusse ne se prononçait pas peut-être même négociait-elle avec Napoléon? La peur d'être devinés, prévenus, attaqués avant d'être prêts, avant le payement des subsides anglais et l'arrivée des contingents russes, commandait aux Autrichiens d'endormir l'Empereur des Français, de ne lui donner aucun sujet de plainte ou d'agression jusqu'à ce qu'on se crût en mesure de l'écraser*. Si, écrivait Gobenzl, le ministre des affaires étrangères, à l'archiduc Charles, le 4 décembre 1804 : « si l'Empereur des Français soupçonne que Furiion des puissances (Angleterre, Russie, Autriche) ne tend pas seulement à s'opposer à de nouveaux empiétements de sa part, mais aussi à saisir la première occasion pour culbuter son gouvernement et pour réduire la France à ses anciennes limites, de sorte qu'il se verrait forcée de les prévenir, en saisissant l'occasion de tomber sur nousi comme la puissance la plus exposée à ses coups. . cette supposition exige que notre cour... se conduise avec tant d( prudence et de modération que Napoléon se persuade qu'elh n'entrera jamais dans des vues dirigées contre sa personne e son Empire » , et que ce ne serait qu'en présence de nouveau: empiétements de sa part, « par une sorte de désespoir et d' nécessité « , que l'Autriche se joindrait contre lui aux deu; autres puissances. Ils ajournent donc. Pour mieux «endormiri Napoléon, ils le sollicitent, ils le tâtent sur les avantage. dont il payerait, le cas échéant, leur neutralité. « Il est facU de sentir, dit une note contemporaine, que nos proposition devront être assez diverses, si la réunion avec la cour d Berlin devient invraisemblable, ou si nous devons en abar»

* Ce «era le fond de la fameuse médiation prussienne de novembre 1805. Vc cî-après, p. 483, 498.

* Voir les lettres de Gentz à Hammond. SxERn.

donner Tespoir, si Napoléon entre dans les voies d*explication et de conciliation sur l'arrang^ement des affaires d'Italie, ou s'il les rejette et n'a recours qu'aux menaces et aux armements. Quand il n'y aurait que le point infiniment délicat d'un amendement de notre frontière d'Italie... cet objet seul doit influer très différemment sur nos ouvertures avec la Russie, devenant aussi essentiel de s'y préparer, s'il peut en être question avec la France, que de l'ensevelir dans un profond silence, en cas contraire. » Philippe Gobenzl, l'envoyé à Paris, fut chargée de tâter le terrain; on « abandonnait à son jug^ement et à sa dextérité de faire naître des explications... » ' Elles ne naquirent point, car on voit que le 22 avril, malg^ré les représentations de l'archiduc Charles qui prêchait encore la prudence, Mack, passé tout à fait grand homme, répond de tout, et est nommé général quartier-maître. De ce jour-là, la décision est prise : si l'Autriche retarde encore la signature du traité définitif, c'est qu'elle entend se réserver jusqu'à la dernière heure le moyen de jouer Napoléon, et qu'elle ne veut signer qu'au moment d'entrer en campagne.

Et ils pressent la Prusse. « Ce n'est que la Russie qui parviendra jamais à la forcer d'agir malgré elle » , écrit Metternich. Gustave IV s'est engagé à livrer Stralsund et Rugen aux Anglais. La Prusse ne le peut permettre sans manquer à l'engagement qu'elle a pris envers Napoléon de maintenir la neutralité de l'Allemagne du Nord; elle notifie à la Suède que si le roi Gustave agit contre la France, elle occupera la Poméranie, ce qui d'ailleurs l'acheminera vers le Hanovre. Il s'ensuit quelque humeur à Pétersbourg, une crainte d'entente entre Paris et Berlin, et des soupçons que Czartoryski trouve son intérêt à entretenir.

« Sire! écrit-il à Alexandre le 4 janvier 1805, il n'y a pas une arrière-pensée pour vous dans ma politique. Mes

* Beeb, liv. I, chap. iv. — Fourxier, Goitz und Cobenzl, pièces. — Napo' léon, t. II, chap. ii. — Oncken, t. II, liv. VI, chap, ii. — 0. und P., t. II,

pièces. — Mémoire^ de Metternich,

eng^ag^ements sont formels, je suis incapable d'y manquer *. » Toutefois il s'inquiète de l'approche des troupes russes. Il n'est bruit que d'invasions et de démembrements, de la Russie en Polog^ne, de Napoléon en Allemagne. Metternich leur montre le nouveau Gharlemag^ne, marchant « par les mêmes principes politiques qui ont porté l'Empire romain à la monarchie universelle » . Mais les Prussiens raisonnent de l'Allemag^ne, comme les Autrichiens de l'Italie : ils éprouvent les mêmes velléités de laisser faire, pourvu qu'on les laisse prendre. Ils ruminent la maxime de Napoléon : la politique des États est dans leur géographie. Ils ignorent les desseins que méditent, pour leur agrandissement, la Russie et l'Angleterre et il leur semble que, pour le moment. Napoléon, étant seul en voie de beaucoup conquérir, serait seul en condition de beaucoup donner. « Jetons les yeux sur la carte », écrit Hardenberg à Lucchesini, le 25 décembre 1804, pour qu'il le répète à Talleyrand; « la Prusse ne peut pas s'arrêter là où elle est, sans compromettre son existence. Plus de concentration, une autre frontière qui écarte toute collision avec la France, dont nous voulons faire notre amie... voilà à quoi nous devons tendre, si nous ne voulons reculer rapidement. » Puis, aussitôt, la bascule du roi. Le ministre insinue à Paris que tel pays, bon à prendre en dépôt, serait meilleur à garder, la Poméranie, le Hanovre.

Le roi occupera donc la Poméranie; mais c'est en tout honneur et toute fidélité envers la Russie; c'est une façon d'assurer la neutralité de l'Allemagne du Nord. Gomment croire qu'il va « se déclarer contre un ami avec lequel il espérait n'avoir jamais qu'une pensée ' » ? Il lui dépêche un de ses officiers de confiance, le général Zastrow, qui s'expliquera : « Il fallait agir en grande puissance, dicter également la loi

* Voir la correspondance de Frédéric-Guillaume et d'Alexandre, décembre i804-janvier 1805. Bailleu. — Gzautoryski, t. I, chap. xii ; t. II, p. 66 et «uiv. — ONGKKtf, t. II, liv. VI, chap. i. — Ranke, t. I, liv. III, chap. xi. — HiJFFER, Lombard^ chap. vi. — Martens, t. II, p. 358, 427 et suiv.

• Lettres du 27 janvier, 16 mars, 12 avril 1805. Baillbu. — Instruction df Zastro>v, dans Rarke, t. V, pièces.

aux deux États — France et Suède. — Occuper la Poméranie, c'était la défendre ! »

Quand Zastrow arriva à Pétersbourg, il y trouva le tsar décidé à forcer la main à son ami ; toutefois le tsar donnait au roi une belle occasion de manifester son humeur pacifique ; le jour même où il avait signé avec l'Angleterre, il écrivit à Frédéric-Guillaume : « J'ai promis à Sa Majesté Britannique d'offrir moi-même à Bonaparte la paix avec franchise et loyauté... J'adresse à Sa Majesté la demande d'informer Bonaparte que, s'il transmet des passeports nécessaires à cet effet, une personne qui jouit de ma confiance particulière sera envoyée à Paris pour lui offrir la paix, mais directement à lui-même, sans intermédiaire*. » L'objet est de proposer à Napoléon les conditions ostensibles stipulées dans le traité du 11 avril, afin, si Napoléon refuse, de rejeter sur lui, devant son propre peuple, la responsabilité de la guerre. Le roi de Prusse, ayant porté le message, se trouvera, bon gré mal gré, compromis dans l'affaire et poussé par ce refus de Napoléon du côté de la Russie. Gomment pourrait-il, en effet, rester neutre dans une guerre dont la délivrance et l'indépendance de l'Allemagne seraient le prétexte ostensible? Mais Frédéric-Guillaume n'en sait rien. Il ignore les articles secrets et tous les dessous de l'alliance du 11 avril, et le voilà réduit pour « agir en grande puissance » , à remplir, les yeux bandés, l'office de parlementaire aux avant-postes. Tandis qu'il s'occupe ainsi d'amorcer cette fallacieuse négociation, 80,000 Rus* ses s'approchent de ses frontières, prêts à défendre ses province» polonaises, comme il défend lui-même la Poméranie suédoise» à le protéger ou à le démembrer, amis ou ennemis, selon l'occurrence, en tout cas, résolus à exiger le passage et A passer quand même.

* Alexandre à Frédéric-Guillaume, 11 avril 1805.

A24 LA COALITION. — 1805r

Napoléon connaissait le jeu des Prussiens ; il ne s'y abusait pas ; mais il avait trop d'intérêt à s'assurer leur neutralité pour ne point chercher à les g^agner et à les lier. Il le tenta jusqu'à la dernière heure. Convaincu de l'astuce des Autrichiens, il perçait leur politique; il ne se laissa ni « endormir » par leurs protestations, ni surprendre à leurs insinuations d'entente. Elles revenaient toutes, d'ailleurs, à se faire attribuer un lot de l'Italie. Si Napoléon le leur concédait, ils le prendraient, sans doute, mais ils passeraient aussitôt du côté des alliés, afin de régulariser la cession et d'enlever le reste; puis ils tourneraient contre la France les forces qu'elle aurait eu l'imprudence de leur procurer. L'intérêt de Napoléon n'était point de leur assurer des avantagées réels en compensation des promesses trompeuses, sur un papier d'État discrédité, des traités qui valaient des assignats; son intérêt était de les affaiblir, et, s'il le pouvait, de les obliger à désarmer. Ce serait un coup de prestige, une victoire sans combat qui dépasserait en conséquences la victoire la plus chèrement payée, et qui déconcerterait la coalition, livrerait la Prusse et l'Allemagne à la France, obligerait la Russie à s'arrêter en route. Il sommera donc l'Autriche de mettre bas les armes, de dissoudre ses corps d'armée, de renvoyer ses recrues dans leurs villages. Si l'Autriche refuse, il l'abattra avant qu'elle soit prête : il lève son camp, passe le Rhin et marche sur Vienne; si le prestige opère, il passe la Manche et marche sur Londres.

En vue de l'une comme de l'autre conjonctures, il machine des diversions contre la Russie et contre l'Angleterre. Il tire aux extrémités. 11 écrit au roi de Perse : « J'ai partout des agents qui m'informent de tout ce qu'il m'importe de connaître. Je sais à quels lieux, et dans quels temps je puis

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