L»IMMENSE PROJET
envoyer aux princes, aux peuples que j'affectionne, les conseils de mon amitié et les secours de ma' puissance. » Les secours, il pense sérieusement à une expédition; les conseils, c'est de s'armer contre le Russe et contre l'Anglais. Il écrit au sultan des Turcs, en un style emphatique qu'il croit oriental : « J'ai voulu être ton ami... As-tu cessé de régner? Réveille-toi, Sélim. Gonfie-toi à tes vrais amies, la France et la Prusse. Redoute les Russes qui veulent Gonstantinople. Soutiens la Perse. Si tu l'abandonnes, je comprendrai que le destin qui t'a fait si grand veut détruire l'empire de Soliman ; car tout change sur la terre, tout périt. Dieu seul ne périra jamais *. »
Il envoie Junot à Madrid et à Lisbonne. De l'Espagne Junot exigera six vaisseaux et trois frégates, au Ferrol, du 20 au 30 mars ; un vaisseau et trois frégates à Cadix, sous Gravina, prêts à mettre à la voile et à se joindre à la flotte française. Du Portugal, la fermeture des ports aux Anglais, l'expulsion des agents anglais avant le 22 mars ; sinon, la guerre immédiate. « Alors je fournirai, avant l'automne, les forces que l'Espagne voudra, et nous nous emparerons du Portugal. « Junot, en cette hypothèse, « est autorisé à s'entendre avec Godoy sur la destinée future du Portugal * » .
Ce senties combinaisons du Comité du salut public lorsqu'en 1795, la paix conclue avec la Prusse, il se disposait à tomber sur l'Autriche et à forcer l'Angleterre; ce sont celles du Directoire, en 1796, lorsqu'il songeait à marcher sur Vienne par les Alpes, et au lendemain du traité de Campo-Formio, lorsqu'il nomma Bonaparte général en chef des armées d'Angleterre ; ce sont celles du premier Consul pour obliger l'Angleterre à consentir la paix et à reconnaître les limites de Lunéville. Napoléon y revient parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de con-
' A Sélim, 30 janvier; au roi de Perse, 16 février, 30 mars; à Talleyrand, 19, 20 mars; à Decrès, 28 mars 1805. Il renonça à cette expédition de Perse, ayant trop besoin de ses vaisseaux Lettre à Decrès, 13 avril 1805.
^ Lettres des l9 tt 22 iVvrier; instructions de Junot, 23 février 1805; à Decrès, 4 janvier; note pour Gravina, 30 février ; à Talleyrand, 12 janvier 1805. — Revue des Deux Mondes, janvier 1894 : étude du comte de Mouy.
traindre TAngleterre et que la paix, rompue par TAng^leterre, ne peut être renouée que par les mêmes moyens qui avaient forcé en 1802 l'Ang^leterre à la signer.
Avec la même analogie, et comme sur le même rythme, se succèdent en Hollande et en Italie les mesures qui ont tant de fois mis les Bataves à la question et révolutionné la Cisalpine. Seulement, ce n'est plus l'effort maladroit et incohérent du Directoire; la main qui a pétri la République française en Empire, modèle, avec la même puissance, cette argile molle de la Hollande et de l'Italie. La Hollande continue ses doléances. Le Corps législatif refuse le don gratuit de 40 millions réclamés par l'Empereur. Les employés bataves, notamment le fisc et les douanes, n'obéissent point aux agents civils de la France. « Il n'y a qu'une chose à faire, dit Napoléon à Marmont qui commande l'armée d'occupation : ou la réunir à l'empire, ou lui donner un prince français*. » La réunion, le Comité du salut public pour les mêmes motifs y pensait dès 1795; un prince français c'est sous la forme impériale ce qu'étaient les épurations périodiques, et les journées du Directoire. Mais l'Europe n'est pas mûre à cette révolution : ce serait précipiter, étendre la guerre. Napoléon se contente d'une demi-mesure : un consulat, qui se transformera, le moment venu, tout naturellement en monarchie. La suppression des provinces et, avec elles, de l'autonomie nationale; huit départements; la centraHsation à la française; un Corps législatif comme à Paris, après Brumaire ; un grand pensionnaire élu par ce Corps législatif et concentrant tous les pouvoirs. Cette Constitution dictée de Paris, comme les précédentes et imposée par les mêmes moyens, fut votée par les députés bataves, le 22 mars, soumise au peuple les 9 et 16 avril : sur 353,322 citoyens inscrits, 14,093 votèrent oui^ 136 non*. Le Corps législatif choisit pour grand pensionnaire Schimmelpenninck, que Napoléon croyait à sa discrétion '.
» Marmont, t. II, liv. VII. — Legrand. chap. x,
« Cf. t. V, p. 225, 314.
• Lettre à Schimmelpenninck, 12 mai 1805.
« Le pays, dit Marmont, éiait dans un grand état de souffrance, et il était au-dessus des forces du grand pensionnaire d'y remédier. Le mal était au cœur et semblait sans remède. » Il provenait de l'alliance même.
La République italienne, objet des convoitises de l'Autriche, objectif de ses armées, était la forteresse de la domination française en Italie. Napoléon entendait y concentrer le pouvoir comme en France même. Une consulte réunie à Paris y travaillait sous sa direction. Le vœu des Italiens eût été «que la Lombardie, gouvernée par un prince indépendant, se séparât entièrement de la France, garantie contre les excès de pouvoir du prince par une Constitution, contre les abus de la suprématie française, par un traité » . Napoléon pensait à la donner à son frère Joseph. Les goûts qu'affectait ce prince pour la liberté, ses sentiments a républicains » , son a humanité » très étalée, son indépendancejalouse, dénigrante même à l'égard de l'Empereur, devaient rassurer les Italiens et sur l'article delà Constitution et sur celui de l'indépendance. Pour Napoléon, c'était à la fois un acte de munificence impériale et une sorte d'ostracisme doré; il y mettait une condition expresse : Joseph, selon les précédents des Anjou pour la France et des Orléans pour l'Espagne, renoncerait à toutes prétentions, à tous a droits » à l'Empire, car Joseph possédait désormais sur la France des droits auxquels il pouvait renoncer. Illuminé un instant de la grâce royale il consentit, et une sorte de pacte de famille fut signé, en conséquence, dans les derniers jours de décembre 1804*. Le V janvier 1805 Napoléon en informe l'Empereur François : « De concert avec le gouvernement de la République italienne, j'ai cédé tous mes droits sur ce pays à mon frère Joseph, que j'ai proclamé roi héréditaire de cette contrée. » La même notification fut faite à l'Empereur de Russie *.
Mais soudain, Joseph se ravise. La grâce impériale l'emporte
* Texte : Frédéric Masson, t. III, p. 11 et suiv. — Rcederer, t. HI, p 5Î0 ; propositions faites à Joseph Bonaparte. — Bekr, p. 85.
• Cf. lettre à Alexandre I", 14 janvier 1805.
définitivement sur la royale. C'est à la couronne de France qu'en veut décidément ce parvenu, si fier, dix ans auparavant, de son beau mariage avec une jeune fille de Marseille qui lui apportait 150,000 francs de dot, des relations dans les tt Échelles du Levant » et les moyens d'exploiter a les vastes domaines de l'Empire ottoman» . L'ex-négociant s'était engoué désormais de la succession de Louis XIV et il n'en démordait pas. La couronne d'Italie, secondaire et subordonnée, lui semblait payée trop cher au prix de ses « droits » . Il préférait attendre l'accident, une mort « prématurée » de son frère cadet, mort subite aussi, sans testament ni adoption. Il sut d'ailleurs colorer son refus de motifs propres à rendre souhaitable aux Français, le cas échéant, la réclamation de ses « droits » : il ne voulait régner, disait-il, que sur un peuple à lui, son peuple ; il aurait exigé l'évacuation de toutes les forteresses italiennes par les armées françaises. Gobenzl en reçut la confidence, d'autres aussi, et l'on s'explique comment, dans les traités du 11 avril, la Russie et l'Angleterre se montrèrent si conciliantes à l'égard de ce Bonaparte et si disposées à lui attribuer une part des dépouilles de la République et de FEmpire français .
Déçu de la sorte, et, à vrai dire, joué par Joseph, Napoléon se rejeta sur Louis. Ce prince malgré son hypocondrie, se montra tout aussi jaloux que son aîné de régner sur les Français et tout aussi dédaigneux de la couronne de fer. Les voyant si peu dociles à le servir durant sa vie, si âpres à spéculer sur sa mort. Napoléon se reporta sur Eugène Beauharnais et songea un moment à l'adopter. Il y prépara les esprits. Le 1" février, il annonça au Sénat qu'il avait promu Eugène à la dignité d'archichancelier d'État. « Élevé par nos soins et sous nos yeux, depuis son enfance... nous le considérons... comme un des soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes inséparables du haut rang où nous
* Voir ci-dessus, p. 417. — Cf. la Répuhli(jue italienne en 1802, p. 191.
L'IMiMENSF- PROJET. — 1805. 429
sommes placé, notre cœur a besoin de trouver des affections douces dans la tendresse et la consolante amitié de cet enfant de notre adoption... »
Mais le moment venu de signer, il hésita. Il avait le préjugé, la fierté, Tamour de la famille dans le sang, dans la tête, dans le cœur, et toutes les raisons d'État s'évanouissaient devant cette idole. L'esprit de clan se transformait spontanément chez lui en esprit dynastique : ajoutez-y la complaisance envers des gens que l'on a tirés du néant, la partialité de Louis XIV pour ses légitimés. Comme il ne pouvait laisser l'Italie en suspens, il décida de se l'attribuer, au moins provisoirement. Il se fit donc offrir par la Consulte la couronne des rois lombards, et l'accepta. Le 17 mars, il en informa le Sénat et fit publier le statut du nouveau royaume. « Nous avons conquis la Hollande, les trois quarts de l'Allemagne, la Suisse, l'Italie tout entière... nous n'avons gardé que ce qui était nécessaire pour nous maintenir au même point de considération et de puissance où a toujours été la France. Le partage de la Pologne, les provinces soustraites à la Turquie, la conquête d'es Indes et de presque toutes les colonies avaient rompu, à notre détriment, l'équilibre général... « Il va ceindre la couronne de fer et la gardera « tant que la Méditerranée ne sera pas rentrée dans son état habituel » . C'est par ces raisons qu'il motiva son avènement dans les lettres aux souverains et qu'il réclama la reconnaissance du nouveau royaume d'Italie *.
En même temps, il fit sa sœur Élisa princesse de Piombino, commencement d'une féodalité nouvelle, première application d'un système d'apanages, compléments de l'Empire français. Puis il annonça qu'il se rendrait en Italie pour y organiser le gouvernement et qu'il y comptait faire un séjour prolongé. Il s'y disposait, en effet, mais à deux fins : celle qu'il déclarait, et l'autre qu'il ne disait point, et qui était de détourner l'attention du dessein de guerre, dès lors arrêté dans sa pensée,
' Au roi de Prusse, 16 mars; à l'empereur d'Autriche, 17 mars 1805.
et qui ne pouvait aboutir qu'à Tété. Ce dessein — Vimmen^e projet — comme il le désig^ne *, il le couvait depuis des mois. Il le croit mûr. C'est par des diversions maritimes simultanées, mystérieuses dans leur objet, déroutantes par leur diverg^ence, d'inquiéter l'An^jleterre, de la provoquer, de l'appeler partout, de la disperser sur toutes les côtes de l'univers, des Indes aux Antilles et à l'Ég^ypte. Cependant que, menacée de la sorte, elle se portera partout où elle soupçonnera les Français de l'attaquer, les flottes françaises obéissant à un ordre concerté d'avance, virant de bord tout à coup, feront voile vers la Manche où elles rejoindront les flottes de la Hollande et de l'Espagne, et en un nombre tel de vaisseaux et de frégates que soutenu par cette armada formidable, Napoléon sera le maître du passage, où les Anglais n'auront laissé que des forces insuf 6 santés.
Le 2 mars. Napoléon mande à Ganteaume, à Brest, d*appareiller le plus rapidement possible, avec ses vingt et un vaisseaux etses six frégates; il se rendra au Ferrol, le débloquera, emmènera Gourdon avec quatre vaisseaux, deux frégates et l'escadre espagnole. Il conduira le tout à la Martinique où il trouvera Villeneuve et Missiessy. Il réunira ainsi quarante vaisseaux de ligne. Aussitôt il fera voile sur l'Europe « en s'éloignant le plus possible de la route ordinaire et ne reconnaissant aucune terre » ; il se dirigera sur Boulogne, où il sera du 10 juin au 10 juillet. Des instructions conformes sont envoyées à Villeneuve, à Toulon. Mais, à cet amiral, dont il redoute les hésitations. Napoléon adjoint, pour le tenir « en énergie et décision » et le pousser droit au but sans se laisser intimider par les Anglais, le général Lauriston. Cet officier sera porteur d'un pli cacheté qu'il n'ouvrira qu'après être sorti de la Méditerranée et qui contient le secret de l'expédition*. Le 3 mars, Junot est invité à presser le départ de
' A Decrè», 11 avril 1805. — Projets de Napoléon sur les Inde» orientaleg, été 1804-février 1805; voir Prentoct, Vile de France sous Decaen, Liv. III, ch. m, p. 401 et «uiv. — Roloff, Die kolonial Politik Napoléons /, p. 161, 169, 177.
* A Lauriston, 2, 16, 22 mars 1805; à Decrèê, 11 avril, 4 mai 1805.
L'IMMENSE PROJET — 1805. kU
la flotte espagnole : « Tout est prévu, lui écrit l'Empereur; tous les ordres cachetés ont été remis. Ces ordres doivent être donnés secrètement et sans délai, m — « Si la jonction est opérée, les deux nations — française et espagnole — auront vengée les insultes qu'elles ont reçues de ces fiers Anglais depuis des siècles... » — « Je ferai une telle peur aux Anglais qu'ils seront forcés d'y tenir — dans la Méditerranée — une force imposante, car je menacerai l'Egypte de tant de manières et si évidemment qu'ils craindront un grand coup; ils croiront que nos escadres vont aux Indes orientales... * M
a La raison, les circonstances, écrit-il à Decrès, tout indique que l'escadre de Missiessy est destinée pour les Indes orientales. » L'amiral Cochrane ira aux Grandes-Indes, s'il ne reçoit pas de renseignements. « C'est tout ce qu'un amiral et un officier général sensé doit faire dans sa position. » Nelson, toujours préoccupé de l'Egypte, inquiet pour la Sicile, fouillera la Méditerranée. Quand ils seront détrompés, quand ils apprendront le grand rassemblement aux Antilles, ils s'y porteront à toutes voiles; mais il sera trop tard; la flotte française sera en route pour l'Europe. « Le but principal de toute l'opération est de nous procurer la supériorité pendant quelques jours devant Boulogne. Maître du détroit pendant quatre jours, 150,000 hommes, embarqués sur 2,000 bâtiments, achèveraient entièrement l'expédition*. » Il fait répandre le bruit d'une expédition aux Grandes-Indes, qu'il veut reconquérir. On raconte que Lauriston se rend dans ces contrées où son père a servi; qu'un débarquement de 10,000 hommes a eu lieu en Egypte. Napoléon écrit à Gambacérès, qui n'est point dans le secret et dont les confidences prendront d'autant plus d'autorité : « Les Anglais seront bien plus inquiets aujourd'hui, lorsqu'ils sauront le départ de mon escadre de Toulon... Si elle arrive à destination elle pourra leur faire aux Grandes-Indes un mal
^ A Decrè», 12 avril; 4 mai; à Villeneuve, 8 mai 1805.
plus considérable, car j'y ai des intelligences avec les Mahrattes... ' m
Mais pour le succès, le secret est nécessaire. Or, le secret est trahi. Les lettres signées le 2 mars, et expédiées le 3 à Ganteaume, Villeneuve, Lauriston, Junot ont été surprises, à la copie, dans les bureaux, ou quelqu'un a parlé, de qui l'Empereur se croyait en droit d'attendre le silence. Le fils de rami écrit à d'Antraignes, le I"" mars. Il l'informe des desseins nouveaux sur le royaume d'Italie, et il ajoute : « Si la flotte de Toulon — Villeneuve — peut sortir, elle ira s'unir à Gravina — la flotte espagnole... si celle de Rochefort peut sortir, elle se réunira à Gravina... Elles doivent se porter aux Indes occidentales et attaquer la Jamaïque... Ils iront ravager les Antilles et les rançonner, et finiront par se porter à la Martinique... Dès lors, la vengeance sera implacable, et si l'Angleterre ne s'abuse, la clet du Mexique est dans sa main... » Et un peu plus haut, dans la même lettre : « L'Angleterre saura dans huit jours le précis de ce que je vous dis là... Elle ajoute une foi entière à ces sources, à Paris; elle s'en est trop bien trouvée pour ne pas le faire. Gravina... est à Bonaparte; il suivra ses instructions, et elles sont extravagantes d'une manière indissoluble; la rage seule les a dictées et la négligence la plus oupable de l'Angleterre peut seule y donner du succès... Le successeur de Latour* n'a rien eu de plus pressé que d'avertir. >j Les mouvements commencés, un autre avis, parti de Paris, le 23 avril, confirma celui du 1" mars : « On ne sait pas positivement la destination de l'escadre de Toulon qui est ressortie de Cadix; on s'accorde après à l'envoyer aux Antilles *. » C'est alors que Napoléon
' A Decrès, 12 avril; à Gambacérès, 13 avril; à Decrès, 13 avril, 23 avril; à Barbé-Marboif, 24 avril; à Fouché, 30 mai 1805.
' Nom ou pseudonyme de chef de l'espionnage anglais en France. Pikgaud. Voir ci-dessus, p. 222, Le Fils de rami, p. 369.
' Pour les conséquences et la portée de ces avis, notamment sur les mouvements de Nelson qui alla chercher Villeneuve en Sicile, et, jusqu'au 9 mai, fit fausse route, voir l'intéressante et précise étude : la Campagne maritime de 1805, publiée dans \a Bévue d'histoire rédÏQée h V Etat-major fra72çais,siOVit-déceïnhrc 1901, Voir ci-aprè», p. 438.
partît pour Tltalie, décidé à donner au séjour qu'il y ferait tout le retentissement, tout l'apparat possible ; mais, en réalité, prêt au premier sig^nal du retour des flottes à courir en poste à Boulogne où tout serait disposé pour l'embarquement. « Monsieur Decrès, écrivait-il quelques semaines après, je ne sais pourquoi vous désirez tant mon retour à Paris. Rien n'est plus propre que mon voyage à cacher mes projets et à donner le change aux ennemis qui, lorsqu'ils sauront que je suis arrêté pour messidor et thermidor, prendront davantage confiance et lâcheront quelques vaisseaux de plus dans les mers éloignées*. » Et à Gambacérès, le 1" juin : • Je crains d'être retenu hors de Paris tout l'été. »
'A Décret, 30 mai 1805.
ÇHAPirftE m
LA GUERRB
Napoléon fit son entrée à Milan le 10 mai. « Son voyage est une course triomphale ; un appareil magnifique l'environne*. » Les diplomates encombrent les salons du palais ducal. Lucchesini apporte les deux aigles de Prusse, le rouge et le noir; puis, ce sont les envoyés de l'Empire germanique, du Valais, de l'Espagne, de Lucques, de la Toscane, de Gènes. L'Autriche n'a député personne ; mais l'Empereur François a fait savoir qu'il accepte « les nouveaux arrangements de l'Italie * » . Le couronnement eut lieu le 26 mai, par un temps merveilleux. La couronne de fer avait été tirée du trésor de Monza. Napoléon, ceint de la couronne impériale, entra dans la cathédrale, cette couronne de fer à la main, suivi des dignitaires portant les honneurs de Charlemagne, de l'Italie et de l'Empire. Gaprara et son clergé le conduisirent au sanctuaire ; Napoléon monta sur le trône et, posant la couronne de fer sur son front, prononça les paroles traditionnelles : « Dieu me l'a donnée, gare à qui la touche ! » ramenées par lui à leur sens primitif, à leur pleine réalité. Puis, un héraut dit : Napoléon, Empereur des Français et Rot d'Italie y est couronné^ consacré et intronisé. Vive l'Empereur et Roi! Les acclamations éclatèrent et retentirent
» Botta, liv. XXII.
* Napoléon à Barbé-Marboi», 3 mai 1805.
de l'égalise sur la place, dans les rues. « Les femmes, les enfants » , rapporte un soldat français qui sortait de la Révolution, un des « sauveurs» de la République en Fructidor*, «les femmes, les enfants pleuraient dans les rues; le délire était à son comble. Les plus grands seigneurs de l'Italie se disputaient à qui lui baiserait les mains le premier, à sa descente de voiture ; il y eut des Italiens du peuple qui se mirent à plat ventre dans une des rues où passa sa voiture, briguant d'être écrasés par elle... » Tout n'était point servilité en cette exubérance : l'homme était le plus grand que l'Italie eût vu passer depuis Gharlemagne, et cet homme, né de sang italien, parlant la langue italienne, rendait à l'Italie son nom dans l'univers : en lui, c'était une patrie ressuscitée, leur avenir de nation que saluaient les Italiens. « A Milan, dit un poète, un grand peuple réveillé ouvrait un moment les yeux. L'Italie sortait de son sommeil et se souvenait de son génie comme d'un rêve divin*. »
Napoléon estimait Gênes aussi nécessaire à la sûreté de l'Empire du côté de la mer, que le Piémont du côté de la terre'. Les Anglais à Gênes, c'était la Provence menacée. En outre, il avait besoin de matelots exercés. Les Liguriens comprirent qu'ils avaient le choix entre la destruction ou la vie tolérée : ils choisirent la vie. Leur doge en tête, ils vinrent solliciter leur réunion à l'Empire. Napoléon la motiva sur les représailles provoquées par l'Angleterre et, pour la première fois, il prononça, dans un manifeste, ce mot qui devait recevoir une si prodigieuse extension dans sa politique, le blocus * : « Le droit de blocus que les Anglais peuvent étendre aux places non bloquées, et même à des côtes entières et à des rivières, n'est autre chose que le droit d'anéantir à leur
* Mémoires de Bigarré.
* Chateaubriand,, Mémoires,
^ Vue déjà forinc'e sous [e Directoire, selon Michelet, t III, p. 21,
* Peu de tenips après, Mont^raîllard adressa à l'Empereur un mémoire où la ttiéorip du blocus continental est développée. — Lumbroso, JSapoleone 1° et VInghiU terra, p. 107, 111, 113. — Clément Lagboix, Mémoires de Montgaillard, — Mémoire dn 25 juillet 1805, p. 71-72
volonté le commerce des peuples'. » Lucques fut ajoutée à l'apanage d'Élisa. Le royaume d'Étrurie fut organisé à la française et rangé sous la suzeraineté'. Ainsi se dessinait dans la pensée de Napoléon et se réalisait dans sa main l'idée d'un grand Empire ; de cet Empire d'Occident, dont il menaçait l'Angleterre en 1803; suzerain des terres, des armées et du commerce de l'Europe centrale; flanqué de ses États vassaux ; opposant leur coalition à celle des Anglais, coalisé contre leur blocus, arrivant à les bloquer eux-mêmes, à les ruiner dans leur commerce, à leur rendre la mer inutile et stérile, à leur interdire tous les atterrissements : mesure de guerre, transformée en système politique, où s'ajustent étrangement les propositions de la propagande républicaine, les ambitions de l'Empereur , l'hégémonie de la République française sur les républiques satellites, de la « grande nation » sur les nations subalternes. La formule de 1804 : République Française, Napoléon Empereur , s'étend ainsi du gouvernement intérieur de cette République à la constitution de l'Europe sous la suprématie française.
Un de ces idéologues que Napoléon dénigrait si volontiers, rallié, d'ailleurs, et absorbé dans le Sénat, Garât, ministre du Directoire à Naples en 1798, écrivait alors au général Bonaparte^ : « Je vous avoue, général, que l'idée d'une révolution en Italie par les Italiens me fait horreur... La seule chose qui serait bonne et qui le serait certainement, ce serait de donner ici à la France une influence très prépondérante... Le résultat de toutes mes méditations a été de me persuader profondément qu'avec de la force et du pouvoir, en prenant l'espèce humaine telle qu'elle est, on pourrait en créer une autre, en quelque sorte, dans laquelle on ne verrait presque rien de la stupidité et des folies de la première. .. C'est à vous de multiplier les essais pour multiplier les
* Message au Sénat, 18 mars; tliscours aux Génois, 4 juin; au go» faionier du Lucques, 23 juin ; décret sur Piombino, 18 mars; sur Lucques, 4 juin 1805.
■ Marmottai», le Royaume d'Etrurie.
* 30 juin 1798. Corr. inédite : Egypte, t. I,p. 186-188. — Cf. t. V.
méthodes... » Ainsi spéculaient, en leur âge héroïque, ces hommes qui, en 1805, gémissaient, à huis clos, sur la liberté perdue et la destruction des titres du genre humain. Cette philosophie se retrouve presque mot pour mot dans les InS" tructions que Napoléon dressa pour le prince Eugène, le jour, 7 juin 1805, où il le déclara vice-roi d'Italie. Il écrivit là, en quelques lignes, son traité du Prince ' :
« Il viendra un temps où vous reconnaîtrez qu'il y a bien peu de différence entre un peuple et un autre...
« Montrez, pour la nation que vous gouvernez, une estime qu'il convient de manifester d'autant plus que vous découvrirez des motifs de l'estimer moins.
« Dans toute autre position que celle de vice-roi d'Italie, faitesvous gloire d'être Français ; mais vous devez ici le faire oublier, et vous n'aurez réussi qu'en persuadant que vous aimez les Italiens. Ils savent qu'on n'aime que ce qu'on estime. »
Les dominer en les méprisant, ainsi qu*on les avait conquis : cette domination engendre la haine, comme cette conquête la révolte. Napoléon l'éprouva en Italie à la longue, en Allemagne plus tôt, en Espagne irnmédiatement.
A Naples, Marie-Caroline lui donne toujours de l'inquiétude. Il envoie « un avertissement pour contenir cette furie * » . Si elle bouge, il la traitera comme une simple Mme de Staël. Sa police intercepte des lettres de cette reine avec l'infante d'Espagne, femme de Ferdinand. Napoléon les communique à Godoy. Ce ministre y apprend que, si Charles IV meurt — le roi était alors malade — il sera, dans les vingtpquatre heures, conduit en prison. A Paris, les agents français complotent avec Izquierdo l'exhérédation de Ferdinand,
Cependant, la pensée de Napoléon vole sur l'Océan. Il calcule, il conjecture les mouvements de l'ennemi, les évolutions de ses vaisseaux '.Il se représente les Anglais éperdus
' Discourt au Corps législatif d'Italie; décret; instructiont, 7 juin 1805.— Cf. au prince Eugène, 12 juin: détails d'application.
• A Talleyrand, 3 juin 1805.
* Amiral Jurien db Là Graviers, Guerres maritimes de la République et d* tEmpirCf t. II, chap. ix et suiv. ; Thisrs, t. Y, p. 436 et suir.
sur toutes les mers. « Ils se voient pris corps à corps; ils craig^nent pour les Indes, pour l'Amérique et pour leur propre patrie... » — « Soyez certain qu'ils vont faire des expéditions de troupes et de vaisseaux pour l'Amérique et qu'ils ne g^arderont pas plus de vin(jt et un ou de vingt-deux vaisseaux devant Brest... Défalquez des vaisseaux anglais qui sont en Amérique les six qui poursuivent Missiessy qu'on croit aux Indes, et que vingt vaisseaux poursuivant Villeneuve s'éloignent pour quinze jours, les Anglais n'en pourront plus réunir que quarante, et la flotte française, retour des Antilles, en réunira soixante-cinq dans la Manche. » Mais Missiessy est-il en route? Où est Villeneuve? Ganteaume ne sort pas! « Vous avez mis des 5i, des car^ des mais. J'ai étouffé d'indignation. Il faut agir, agir ! » N'importe par où, n'importe comment, jeter la confusion en Angleterre. « C'est un gouvernement occupé de chicanes intérieures et qui porte son attention où il y a du bruit ' . » Mais il manque aux marins le génie, l'audace, la confiance que dix années de guerre et tant de victoires ont développés chez les généraux de la République. Puis, le secret a transpiré. Le 30 mars, Villeneuve a pris la mer. Nelson, qui le guettait à Palma, en est averti et, le 3 avril, se met à sa poursuite, tâtonnant sur les eaux désertes et sans sillage : « épuisant travail de doutes, de suppositions, d'appréciation de vagues indices, qui devait durer plus de trois mois *. » Il suppose que Villeneuve est parti pour l'Egypte, menaçant peut-être la Sicile, au passage. Il l'y cherche. Le 9, il est devant Palerme. Le 19, il apprend que la flotte française a passé le détroit de Gibraltar, mais où va-t-elle? au sud, aux Indes? à l'ouest, en Amérique? au nord, en Angleterre ?« Ma bonne fortune semble envolée, écrit-il le 20 avril. Je ne puis avoir un vent qui ne me soit contraire... Le fait qu'ils ont rallié les vaisseaux espagnols de Cadix semble me prouver qu'ils n'ont pas l'intention d'aller aux Indes occidentales, ni au Brésil, mais bien de débloquer le Ferrol et d'aller de là en
» A Decrès, 25, 26, 27, 29 mai; 9, 14, 22 juin 1805.
* Maban, Life of Nelson. — Corr. de Nelson. — Bévue d'histoire
Irlande ou à Brest. » Il pense à les y poursuivre. Mais son instinct de chasseur de mer lui sugg^ère l'idée des Antilles. Il écrit, le 5 mai, de Tetouan, côte du Maroc : «Je ne puis pourtant pas aller aux Antilles sur de simples suppositions, et, d'autre paît, si je tarde, la Jamaïque peut être perdue. »> Le 10 mai, par le travers du cap Saint-Vincent, il reçoit cette information : « Les opinions au sujet de la destination de l'armée combinée sont diverses; d'après les unes, elle va en Irlande; d'après les autres, aux Indes occidentales, en particulier à la Jamaïque. » Le même jour, le contre-amiral Campbell, alors au service du Portugal,, donna l'assurance formelle que Villeneuve était parti pour les Indes occidentales. Nelson n'hésita plus et fit voile sur les Antilles. Le vent favorable, son audace habituelle, il surprend Villeneuve, le déconcerte, lui barre le chemm! Cependant les Anglais qui, un instant, avaient craint d'être forcés de lever les blocus, demeurent devant Brest. Ganteaume ne sort pas. Les flottes anglaises continuent de croiser dans la Manche ; elles s'y concentrent, au lieu de se disperser. C'en est fait de l'immense projet de Napoléon!
Londres se rassure. L'alarme y a été chaude, à la pensée que la flotte de Toulon, « après avoir dégagé les escadres de Cadix et du Ferrol et balayé tous les blocus, pourrait se joindre à la flotte de Brest pour venir ensuite occuper le canal, tandis que la flottille de Boulogne amènerait en Angleterre une armée de 100,000 hommes ». — « Pendant les huit jours qui viennent de s'écouler, dit le Morning Chronicle du 3 mai, personne n'a dormi tranquille. »
Or, le temps approche où cette combinaison, la plus vaste qu'ait formée Napoléon, devrait s'accomplir si ses calculs sont justes, si Villeneuve a compris et exécuté ses instructions. Le 6 juin, il écrit à Decrès : « Je serai à Fontainebleau, mais pour vous seul, le 20 messidor-9 juillet. » — « Je ne compte donc sur Villeneuve que du 1" au 10 thermidor-du au 29 juillet, devant le Ferrol, du 10 au 20 devant Brest,
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et du 20 au 30-8, 18 août, devant Boulogne '. » Il prescrit, en conséquence, des mesures et des préparatifs d'embarquement, un embarquement simulé, les 29 et 31 juillet*.
Cependant, Lucchesini lui avait remis une lettre de Frédéric-Guillaume, demandant des passeports pour Novossilstof. Napoléon les envoya, mais par courtoisie pure envers le roi de Prusse. Il pensait, de cette négociation, tout justement ce que Ton en pensait à Pétersbourg. « La négociation n'aboutira à rien, écrivait Joseph de Maistre le 11 juin. Novossiltsof me l'a dit sans détour, et le prince Gzartoryski plus ouvertement encore, s'il est possible. » Napoléon partit de Turin, le 8 juillet. Le 11, il arrivait à Paris, et il en était temps, s'il voulait prévenir la coalition.
Tandis que Nelson travaille à faire avorter le grand dessein maritime, le cercle se resserre autour de la France. Les ratifications du traité du 11 avril s'étaient traînées, quelques semaines, en difficultés d'à côté • : Malte que les Anglais n'entendaient évacuer dans aucune conjoncture, et que les Russes auraient voulu remettre à l'Ordre, sous leur protection ; le fameux « code maritime international » . Pitt déclara qu'il romprait le traité plutôt que de céder sur l'article de Malte : 0 Ce qu'on demande du roi est une chose qui ne dépend pas de Sa Majesté, ni d'aucun de ses ministres, vu que le Parlement et la nation ne le souffriraient pas. » — « La France, dit-il encore, prétend transformer la Méditerranée en lac français, conquérir l'Empire ottoman, chasser l'Angleterre des Indes, oi les Français y réussissent, l'Angleterre sera définitivement ruinée. Voilà pourquoi elle est obligée de con-
• A Decrès, 28 juin 1805.
• A Marmont, 27 juin; à Bertliier, 28 juin 1805.
• Martens, t. XI, p. 106 et «uir. — Stahhopb, t. IV, p. 805 ot iuîr.
ALLIANCE DE L*AUTBICHE ET DE LA KUbSIE. «41
server Malte. L'indépendance du Levant et.de TÉg^ypte; la sûreté de l'Italie méridio'iiale, des îles Ioniennes et de toutes les possessions de l'empire ottoman sont essentiellement liées à ce que Malte reste à T An ^o; le terre. » Malte est indispensable pour la protection de I LÏ^^yte, dont l'importance est telle pour l'Angleterre qu'elle doit risquer dix g^uerres plutôt que de voir les Français s'en rendre maîtres '. — Il faudra donc renoncer à l'alliance conclue pour le salut de toute l'Europe, dit Woronzof. — C'est, s'écria Pitt, que l'Europe ne serait pas sauvée... Avec quelque douleur que ce soit... nous continuerons donc la guerre seuls ; elle sera maritime. » Et Pitt refusa d'accepter, pour l'article séparé, la rédaction qu'Alexandre proposait d'y insérer.
Quant au code maritime, Pitt n'en voulut pas même entendre parler*. « Ces prétendus droits, disait-il, ont été déduits par Grotius pour avantager ses compatriotes, les Hollandais; il a composé son ouvrage sur la liberté des mers dans l'intérêt de la France. » A ce droit de la nature et des gens qui n'existe que dans les livres, l'Angleterre oppose le droit naturel tout cru — salus publica supretna lex. « Elle périra peut-être, mais honorablement et avec gloire, plutôt que de consentira cet abandon qui amènerait sa chute. Quel est le ministre qui oserait songer même aune telle dégradation criminelle? Il ne s'en trouvera jamais, car qui le ferait saurait parfaitement que cela lui coûterait sa tête et que sa mémoire serait un objet de haine pour la postérité, w
A la lecture de ces rapports, Alexandre éprouva une déception amère et cet étonnement réservé tant de fois à tant d'alliés de l'Angleterre, que l'Angleterre voulût rester soimême et refusât de transiger sur les articles qui étaient précisément pour elle l'objet de l'affaire où elle s'engageait. C'en était fait de la mission de Novossiltsof et de tout ce bel artifice imaginé pour forcer Napoléon à reculer, ou à prendre sur lui-même les responsabilités apparentes de la guerre.
* Rapport de Woronzof, 5 juin 1805. — PiU à Novo««iltiof, 7 juin 1805.
• Martbns, t. XI, p. 112-115.
La mauvaise humeur passée, le tsar et son mmistre n'étaient pas hommes à renoncer, pour cette chevalerie de Malte, renouvelée de Paul I", et pour cette théorie du droit maritime, renouvelée de Catherine II, au magnifique et profitable dessein de sauver l'Europe et de la placer sous Thég^émonie russe *. La Pologne valait bien Tordre de Saint-Jean et Toeuvre de « justice » , qui s'accomplirait à Varsovie par le couronnement d'Alexandre, compenserait quelques abus du droit de visite, quelques captures de neutres et quelques blocus fictifs. D'ailleurs, les esprits étaient montés à Pétersbourg et, à les décevoir, Alexandre eût non seulement perdu le prestige qu'il recouvrait, mais joué le jeu le plus dangereux.
La réunion de Gênes décida les Anglais à ratifier le traité du II avril. Gênes à la France, c'était la Méditerranée à Napoléon. Les ratifications furent échangées à Pétersbourg, le 16 juillet, a sans y comprendre l'article X et son annexe» , c'est-à-dire l'article de Malte ^. Novossilstof, cependant, était arrivé à Berlin. Mais sa mission, qui n'avait jamais été qu'une feinte, n'avait plus de raison d'être. Il reçut l'ordre de rentrer en Russie et quitta Berlin le 18 juillet. « Les troupes sont en pleine marche» , écrit Gzartoryski, le 19 juin. Et, le 22 juillet, le chancelier Woronzof : « Si Bonaparte acceptait les bases qu'on lui offre pour la paix et dont M. de Novossiltsof est le porteur, l'Europe serait, en quelque façon, rassurée, et à l'abri de nouveaux bouleversements. Mais il faudrait une espèce de miracle pour lui inspirer une pareille déclaration, et nous n'en voyons plus dans ce siècle, je veux dire de miracles... » Ce qui le décidera, « ce n'est pas la proposition de paix que Bonaparte ne peut même pas admettre sans se reconnaître pour un pleutre... Ce n'est qu'une guerre heureuse
' Sur l'état des esprits à Pétersbourg, voir Tolstoï, la Guerre et la Paix, la •oin'e chez Mlle Schcrer, en juillet 1805. « C'est la Russie toute seule qui délivrera l'Europe, s'écrie une femme. Notre bienfaiteur a le sentiment de sa haute mission et il y sera fidèle. . C'est à nous de racheter le sang du juste. L'Angleterre a l'esprit trop mercantile pour comprendre l'élévation d'âme de l'Empereur Alexandre. Eile a refuse de céder Malte... ■
■ Stanhope, t. IV, chap. xliii.