ALLIANCE DE L»AUT?IICHE ET DE LA RUSSIE
contre lui et la reprise de tous les pays qu'il s'est adjugés qui pourraient l'y forcer... Les cabinets de l'Europe jugeront que Bonaparte ne pouvait accepter les conditions qu'on lui offre. Quant au motif et à la justice d'une coalition contre lui, elle ne peut être reconnue que comme juste et nécessaire par ses infractions des traités d'Amiens et de Lunéville, sa royauté de l'Italie, l'usurpation de Gênes, et enfin tout ce qu'on peut attendre de son audace et de la puissance énorme et gigantesque qu'il s'est formée et qui menace toute l'Europe * » . — « Sans espérer de la modération de la part de Bonaparte, écrivait le tsar*, il faut lui prouver que 200,000 Prussiens, 200,000 Russes et 300,000 Autrichiens, réunis aux forces de l'Empire germanique, sont prêts à l'attaquer... »
Les Russes poussent donc à fond la Prusse, Gzartoryski avec l'arrière-pensée de l'envahir, le tsar avec l'espoir de la rallier^. Dans tous les cas, en amis ou en ennemis, il fallait s'assurer le passage *. Ce serait la pierre de touche de la politique prussienne. Le tsar écrit au roi, le 19 août : « Le danger est parvenu à son comble... Votre Majesté a bien voulu d'avance m'assurer de son a'ssistance pour ce cas, et je ne balance pas à vous le demander maintenant. » Mais, si la Prusse se dérobe, tout un plan, très insidieux, est arrêté pour lui forcer la main. Le jour même où Alexandre adresse cette réclamation à Frédéric-Guillaume, une note circonstanciée est envoyée à Alopeus : « Une armée rassemblée à Brody est destinée à entrer dans les États autrichiens le 22 août. C'est à dater de ce jour que doivent être calculées toutes les mesures,
* Le chancelier Woronzof, 5 août 1805.
* A Frédéric-Guillaume, 19 août 1805.
" Gzartoryski, t. II, p. 141 et suiv ; t. I, p. 396 et suiv. — Onckeit, t. II, p. 159. — Ranke, t. I, p. 504. — HiJFFER, p. 111 et suiv. — Martens, t. VI, p. 360. — Tratchewsky, t. III.
* « S'il en résultait une rupture avec la Prusse, non seulement il faudrait renoncer au projet de réduire la France à de justes bornes, mais aussi changer les opération» et la destination de nos armées puisqu'il est à supposer qu'on dirigerait nos opérations dans le royaume de Prusse et qu'il faudrait lui enlever le» acquisitions que cette puissance a faite» sur U Pologne. ■ Lettre du chancelier à Woronwf, 6 iuin 1805.
tant militaires que diplomatiques, tendant à persuader ou à contraindre la Prusse à faire cause commune avec la Russie et l'Autriche. » Les Prussiens connaîtront l'entrée de l'armée russe en Autriche vers le 28 août. Alopeus recevra, dans le même temps, la lettre de l'Empereur pour le roi, avec une copie des traités signés par la Russie. Il les lira, s'en inspirera, mais il^ne les communiquera à personne. Il invitera le roi à se coaliser, tout au moins à poser une médiation armée. Si le roi atermoie, donne une réponse dilatoire, Alopeus refusera de la transmettre. On compte que ces pourparlers traîneront du 28 août au 16 septembre. Cependant', les armées russes s'approcheront, 40,000 hommes destinés à opérer en Hanovre et réclamant le passage, 60,000 prêts à soutenir cette réclamation. Ces troupes seront prêtes à franchir la frontière prussienne le 28 septembre. Alors, une seconde lettre de l'Empereur sera remise au roi par Alopeus; si le 23 septembre le roi ne s'est pas décidé à se coaliser et à donner le passage, les armées russes le forceront : « Le parti est irrévocablement arrêté. » — « La cour de Berlin cédait-elle? écrit Gzartorysky, le succès du plan de la Russie cessait d'être problématique...» Résistait-elle? alors Koutousof la surprenait en pleine neutralité, « ses armées entièrement sur le pied de paix » , et occupait la Pologne. Nantis de la sorte de leur récompense future dans l'œuvre de justice, les Russes se trouvaient en bonne posture pour attendre Bonaparte. S'il venait au secours de la Prusse, il se divisait, laissait à l'Autriche le temps de respirer; s'il poussait droit sur l'Autriche, il s'exposait singulièrement, et peut-être réfléchirait-il au danger où il courait. Alors peutêtre concevrait-il l'idée de traiter avec la Russie et « de partager la domination de l'Europe ». « La Russie, tenant son lot, eût négocié avec tous les avantages*. » Cette arrière-pensée de haute politique doit être notée ici ; elle éclaire l'avenir ; la fameuse révolution de Tilsit ne surprendra que les badauds, épris de coups de théâtre.
• CzABTORYSKi. Mémoir© à l'Empertur du 5 avril 180(5, rétrospectif, t. II, p. 145.