ALLIANCE DE L'AUTRICHE ET DE LA RUSSIE
Restait à s'entendre avec TAutriche. Le 29 juin, Rasoumowsky remet à Gobenzl une note pressante : la situation est décisive; que l'Autriche se prononce, on forcera la Prusse à marcher, on aura 500 à 600,000 hommes. Les Autrichiens hésitent encore. Peuvent-ils compter à fond sur la Russie? N'est-il pas à craindre que, tout d'un coup, Alexandre ne trouve son avantage à traiter avec Napoléon, à lui abandonner l'Occident, moyennant que Napoléon lui abandonne l'Orient*? La réunion de Gênes emporte la balance. «Nous ne pouvons faire des acquisitions en Italie que par une guerre heureuse ou par l'appareil de forces capables d'en imposer à Napoléon » , écrit Gobenzl à Golloredo. Mais il convient de filer les choses jusqu'à la réunion de cette force imposante ; de laisser, ce qui serait une étrange fortune, Napoléon s'embarquer pour l'Angleterre, en le berçant d'une fausse sécurité. Alors on serait maître du continent, et il périrait bloqué dans sa conquête. D'où l'obligeance de l'Autriche à reconnaître les u nouveaux arrangements d'Italie » ; son empressement à rassurer, sur tout les tons, le chargé d'affaires de France à Vienne, La Rochefoucauld. « G'est pour prolonger la sécurité de Bonaparte jusqu'au temps où il apprendra la marche des Russes que nous tenons vis-à-vis de lui une conduite assez modérée pour ne pas trahir le secret de nos vues » , écrit Gobenzl ; et Gentz, dans un de ses rapports à Hammond : « Il vous est connu, monsieur, par quels artifices nous avions trompé Bonaparte sur nos véritables intentions et avec quel bonheur nous y avions réussi jusqu'au commencement du mois d'août*. »
Des conférences militaires eurent lieu à Vienne, entre Schwarzenberg et Mack, pour l'Autriche; Winzingerode, pour la Russie : on y concerta le plan d'opérations '; l'accord
* Gobenzl à Golloredo, 12 juin 1805. Fourrier, Gentz und Cobenzly p. 153, note.
' Lettre de Gobenzl, 22 août; de Gentz, 23 octobre 1805, rétrospectif. — • FocnNJKn, Gentz^ p, 175. — Stern, Lettres de Gentz,
' Dans un plan russe, élaboré en juin et communiqué à Vienne, l'Autriche devait surtout opérer en Italie, joindre se» forces à celles des Russes en Aile-
était formé le 16 juillet» Le 9 août, TAutriche accéda officiellement au traité du 11 avriP. Ils se croyaient sûrs de leur fait, a Bonaparte, écrit Gobenzl le 2 août, si même il veut mettre ses armées en mouvement à l'instant où il recevra la nouvelle de l'entrée des troupes russes dans les pays héréditaires, ne peut arriver jusqu'à nous avant que nos alliés nous aient rejoints et soient déjà avec nous sur le territoire de l'Empire. Ceci est calculé de manière qu'il n'y a aucune crainte à avoir à cet égard, surtout depuis que les troupes françaises sont dans un si grand nombre sur les côtes opposées à l'Angleterre. »
Les alliés pressaient Naples de se préparer, de se déclarer. Un négociateur russe, Lacy, y était arrivé depuis le milieu de mai, secrètement, et, peu après, un officier, Oppermann, sous prétexte de santé *. On épurait l'armée, on agitait le peuple, ainsi qu'en 1798. Les Anglais disposaient une expédition maritime en Sicile. Les Autrichiens estimaient que Naples mettrait en ligne de 30 à 40,000 hommes, qui joints aux Anglais, venus de Malte, et aux Russes, venus de Gorfou, formeraient une armée de 60,000 hommes, qui écraserait le petit corps de Gouvion-Saint-Gyr . En réalité, les Napolitains n'avaient rien, ni argent, ni soldats ; mais ils se compromettaient et se livraient aux coups de Napoléon qui, victorieux eh Allemagne, ne leur pardonnerait pas. Les avertissements ne leur manquaient point, et on le savait chez les alliés. « Depuis son retour de Milan, écrit un Russe *, le sieur Alquier, ayant demandé une audience à la reine..., déclara que si elle ne se retirait des affaires, le général de Saint-Gyr marcherait sur Naples au nom du prince héréditaire, qu'il l'y proclame-
magne, d'autres Russes, appuyés par les Suédois, opéreraient en Hanovre et en Hollande; les Prussiens feraient le siège de Mayence et opéreraient sur le Rhin, et, après avoir pris Mayence, se porteraient en Belgique « si cette partie, comme la cour de Londres l'avait proposé, doit être leur récompense « . Tratchewsky. •— Hs s'indemniseraient là de ce que la Russie leur prendrait en Pologne.
* Marteks, t. II, p. 428 et suiv.
* Helfert, p. 166 et suiv.
» Lettre de Tatistchef, 3 août 1805. Archives Woronzof, t. XVIII.
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rait roi, ou un infant d'Espagne, en cas que ce prince refusât. . . Ayant eu, ces jours-ci, un entretien avec le comte de Kaunitz, ministre d'Autriche, il l'invita à écrire à sa cour que, si elle s'intéressait véritablement à la conservation des jours de la reine, elle ferait bien de Tengager à changer d'air. »
Ainsi, trait pour trait, de Pétersbourg à Naples, c'était l'entreprise de 1798 qui recommençait. Les alliés comptent que ïa ruine de l'Empire des Gaules entraînera la chute de Napoléon; que la République — si elle se rétablit — ne survivra pas à la perte du Rhin; qu'une monarchie seule sera capable d'organiser une France assez libre pour se consoler de son effacement, assez faible pour rassurer l'Europe, et cette couronne sera réservée au plus modeste, à celui qui signera le traité le plus rigoureux pour la France et donnera à l'Europe les gages les plus satisfaisants : Bourbon, Orléans, Bonaparte ou autre ; ces enchères renversées en décideraient.
Moreau, qui n'avait pas encore quitté le continent et rôdait en Espagne, s'offrait à commander un corps auxiliaire, « armée royale de France w . Les offres en parvinrent à Novossiltsof, à Berlin, en juillet; en avril, l'envoyé russe à Madrid reçut l'ordre d'offrir à' Moreau un asile et le rang de général, au titre français, dans l'armée russe qui se préparait à entrer en campagne*. Dumouriez, enfin, se tenait aux aguets. Toute cette machine formidable devait entrer en jeu dans quelques semaines. Le 28 août, les Russes seraient en Galicie; le 28 septembre, ils forceraient la frontière prussienne : « Encore trois semaines et tout secret sera superflu » , déclarait Gobenzl. Ces trois semaines conduisaient l'Autriche au 12 septembre, et Gobenzl écrivait ces lignes le 22 août. Ge jour-là Napoléon avait pris son parti, renoncé à l'expédition d'Angleterre et décidé la marche sur Vienne.
* PiKCàUD, les Dernières Années de Moreau, {Jievue de Paris, 15 décembre 1899.)