CHAPITRE III
Le 26 septembre, Talleyrand envoya à Thugut des passeports pour le plénipotentiaire autrichien et invita ce diplomate à se trouver, le 7 octobre, à Lunéville. Quelques jours après, on apprit à Paris que Malte avait capitulé : les Anglais en étaient maîtres ; on devait prévoir qu'ils ne la lâcheraient plus. Tout espoir disparut de les associer aux négociations avec l'Autriche et de sauver ainsi l'Egypte. Les pourparlers engagés en vue d'un armistice maritime tombèrent. Bonaparte n'avait plus d'autre ressource que de pacifier l'Autriche et d'isoler l'Angleterre. Sur les deux négociations principales, celle d'Autriche pour la paix du continent, celle d'Angleterre pour la paix maritime, se greffèrent des négociations complémentaires, celles de Prusse, de Russie, d'Espagne, d'Allemagne, de Naples. On les a vues, depuis le commencement de la Révolution, se dérouler en une suite monotone, menées avec plus de persistance que de succès parla diplomatie républicaine. Bonaparte y rencontra plus de facilités que ses prédécesseurs ; sans inspirer beaucoup plus de confiance, il inspirait beaucoup plus de crainte. On pouvait douter de la durée de son gouvernement, qui dépendait de la durée de sa vie; mais, tant qu'il demeurerait debout, ce gouvernement, par son caractère personnel, offrait aux cours de l'Europe des facilités, presque des garanties qu'elles n'avaient trouvée» ni
dans le Comité de salut public, ni dans le Directoire. Ajoutez sa supériorité qu'ils n'avouaient pas, qu'ils soupçonnaient à peine, et qu'il leur fit d'autant plus efîicaceinent ressentir. Il l'emportait sur ses partenaires politiques, de plus haut encore que sur ses adversaires des champs de bataille. « En quoi consistait alors cette Europe? écrit un contemporain. En quelques ministres, dont aucun n'avait autant d'esprit que beaucoup d'hommes pris au hasard dans la nation qu'ils g^ouvernaient ' . m Bonaparte sut les prendre par où ils étaient accessibles : l'avidité, l'orgfueil, la jalousie. L'Autriche l'y aida singulièrement par son ambition de dominer l'Italie; l'Ang^leterre, par son arrog^ance à dominer la mer.
La ténacité qu'elle mettait à s'emparer de Malte acheva d'aig^rir contre elle l'humeur de Paul I". L'inertie de la Prusse à défendre ses propres intérêts, son refus de reconstituer une nouvelle ligue des neutres, l'éloig^nèrent d'une puissance dont il ne pouvait espérer, selon un mot d'alors, qu'une alliance inoffensive '. Ce dégoût de ses alliés se tourna en une sorte de complaisance pour l'ennemi. Les avances et les compliments de Bonaparte arriv^èrent à propos. L'épée du pape Léon X fit merveille. L'offre de renvoyer les sept mille prisonniers russes, avec leurs enseignes, et habillés aux frais de la République, parut au tsar de la plus haute courtoisie militaire et lui donna l'idée la plus avantageuse du « Corse Bonaparte » . Ce n'est pas que la lumière se soit faite brusquement dans cet esprit fumeux et volcanique. Paul ne se prit pas pour la France d'un goût inattendu. Il ne reçut point le coup de foudre de l'alliance, et, par cet éclat, l'intelligence de ce qui s'était passé en France du 10 août au 19 brumaire. Il professait pour les Français et leur révolution à peu près les mêmes sentiments que pour les Polonais et la ci-devant république de Pologne. Il confondait la passion pour les ordres de chevalerie avec les sentiments chevaleresques; son ambition de restaurer l'ordre de Malte, de s'en faire le pro-
' Mme DE Staël, Dix années rl'pxil.
* Le mot Fut .Tpplitjué au tnnté du 28 juillet 1800, entre la Russie et la Prusse.