VUES DE BONAPARTE
lecteur et de s'attribuer, par cette tutelle;, la police de la Méditerranée, lui paraissait une œuvre de désintéressement, et il s'en glorifiait comme de la ligue des neutres qui lui aurait attribué la police de la Baltique. Son rêve demeurait toujours de régenter l'Europe, de rétablir les souverains légitimes, d'écraser la Révolution et, ce faisant, de grandir dans le monde le rôle de la Russie et son propre personnage. La nouveauté fut de se flatter d'y réussir par une entente avec Bonaparte. Il découvrit dans le premier Consul un autre Frédéric, mais un Frédéric infiniment plus agréable que celui de Berlin; un Frédéric qui le flattait, qui le recherchait, qui semblait se poser en client de la Russie. Hier il méditait de replacer Louis XVIII sur le trône, et de donner un roi aux Français; du roi légitime, il sauta sans transition à l'usurpateur ; l'idée de finir la Révolution et d'assumer le protectorat de la France consulaire s'insinua dans sa pensée : l'instrument changerait, la politique demeurerait la même, et c'est ce qu'il faut connaître pour démêler la suite de cette politique russe sous les revirements brusques et les extravagances de Paul, aussi bien que sous les ondulations de la diplomatie d'Alexandre.
Paul annonça, par l'entremise de son ministre à Berlin, Krûdener, qu'il recevrait avec plaisir ses soldats prisonniers, et il chargea le général Sprengporten de les aller chercher. Cet officier fut pourvu d'une commission datée du 10 octobre ; on y lisait : « L'Empereur, entré dans la coalition pour défendre la tranquillité de l'Europe entière, en était sorti aussitôt qu'il s'était aperçu que les vues des puissances tendaient à des agrandissements, que sa loyauté et son désintéressement n'ont pu permettre; et, comme les deux États respectifs, de la France et de l'empire de Russie, par leurs distances éloignées, ne pourront jamais se trouver dans le cas de se nuire réciproquement, ils pourront aussi, réunis et dans l'entretien constant d'une bonne harmonie, empêcher que les autres, par leur envie de s'agrandir et de dominer, ne parviennent à faire tort à leurs intérêts. » Les vues de l'Empereur
sur la paix sont indiquées dans une note du 8 octobre : restitution de Malte à l'ordre de Saint-Jean, « dont l'Empereur est le grand maître; » rétablissement du roi de Piémont dans ses États; intégrité du royaume des Deux-Siciles, des États de la Bavière et du Wurtemberg. Dans la pensée de Paul, la Prusse formerait une puissance intermédiaire entre la France et la Russie, cliente des deux autres et leur subordonnée '.
Le roi de Prusse ne l'entendait pas précisément de la sorte quand il exprimait à Beurnonville le désir que la t^ Prusse, la France et la Russie se tinssent par la main » . Toutefois, après Marengo, la restitution, toujours désirée et si longtemps espérée, de la rive gauche devenait plus que douteuse, et il importait de prendre des précautions pour le cas où l'Autriche renouvellerait Gampo-Formio. On décida d'envoyer à Paris un ministre de marque. Sandoz convenait au manège des antichambres : il savait écouter, mais il faudrait négocier, et l'on fit choix du marquis de Lucchesini, Toscan d'origine, élevé à l'école de Frédéric et qui passait pour habile homme. Ses instructions datées du 14 et du 16 octobre lui prescrivaient de surveiller Bonaparte et l'Autriclie, de faire prévaloir le système des indemnités par sécularisation. « Il suffit que Bonaparte, guidé par des vues de modération, tranquillise le continent sur les idées subversives de tout ordre social qui guidaient autrefois les gouvernants en France, pour que la Prusse s'attache sincèrement à lui et qu'elle mette tous ses efforts pour inspirer les mêmes sentiments à la Russie. » Lucchesini emploierait son adresse à « faire naître » dans Pesprit du Consul, sans «jamais la produire comme étant celle du cabinet de Berlin» , l'idée d'un «acheminement à un système de relations indissolubles entre les deux puissances » : la base de ce système serait l'extension, la prépondérance exclusive de la Prusse dans le Nord de l'Allemagne, et, dans le cas où l'Autriche s'agrandirait dans le Sud, l'acquisition, par la Prusse, de la
' Ces docmnents et ceux qui sont cités par la suite, sans autre indication, sont tirés du recueil publié par Tratchewskt, Société d'histoire de Jîussie, t. LXX, LXXVII et LXXXII. — Martens, t. XIII, p 251 «t suiv.