‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 15 sur 122 · VUES DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

VUES DE BONAPARTE

monde. Ils s'en flattaient. Bonaparte n'avait pas oublié les critiques élevées contre Campo-Formio. C'était assez de tolérer le Pape à Rome, les Bourbons à Naples, les Autrichiens à Venise d'où, sans cesse, ïh menaceraient la Cisalpine. Leur donner davantage : Milan, les Légations, c'était leur livrer la suprématie de l'Italie, et, avec cette suprématie, la mer, l'Adriatique, la Méditerranée; c'était, en cas d'alliance nouvelle entre l'Autriche et l'Aiigleterre, livrer d'avance ces mers aux Anglais; c'était renoncer au grand rêve de 1797, à toute revanche de l'échec de 1799, à tout espoir de recouvrer Malte, de reprendre l'Egypte. C'était enfin rétrograder sur le Directoire qui avait, un moment, poussé jusqu'à Naples et dominé la péninsule. Le Comité de salut public de l'an III n'avait jamais songé à la modération qu'aux jours de défaite et, comme ces jours étaient passagers, la modération n'avait pas prévalu. La Convention avait cherché et trouvé le fondement de sa puissance dans la « splendeur de la République » . Le Directoire n'avait pas eu d'autre vue de gouvernement, et il était tombé par le contre-coup des défaites de ses armées. La perte de l'Italie avait failli emporter, avec la perte du Rhin, la perte même de la République. Bonaparte avait repris l'ouvrage; sa mission était de l'achever, et personne, moins que lui, n'était de caractère à reculer, surtout quand il voyait sa popularité, sa gloire, sa suprématie dans la République inséparables de la suprématie de la République sur le continent et dans la Méditerranée. Il ne songea pas un instant à sacrifier l'Italie. Si Talleyrand le conseilla, très prudemment, comme il Tavait naguère conseillé, très discrètement, au Directoire, Bonaparte ne l'écouta pas davantage. Il ne pensa qu'à réduire les compensations au minimum et à débattre le marché. Le plénipotentiaire qu'il envoya à Lunéville n'était qu'un éclaireur, une sorte de parlementaire à l'avant-garde. Il confia cette mission, toute d'apparat, à son frère Joseph, afin de le mettre en évidence et aussi de le mettre à l'épreuve '.Joseph s'informera d'abord si

* Instj-uctlons préliminaires, 20 octobre. — Talleyrand à Joseph, 25 octobro

l'Autriclie est disposée à traiter sans l'Ang^leterre ; si elle s'y refuse, il attendra des ordres; si elle y consent, il arrêtera des préliminaires conformes à ceux qui ont été sig^nés à Paris, savoir : la Flandre maritime, les provinces belgiques, tous les territoires allemands de la rive gauche du Rhin, Baie, la Savoie, Nice et, en général, tous les pays réunis législativement à la République; l'Empereur sera indemnisé en Italie, mais cette indemnité n'ira pas au delà de l'Oglio et du Pô ; Mantouesera démantelé. C'était Campo-Formio amélioré, rectifié, étendu à la rive gauche du Rhin tout entière. C'était un traité de compensation, et la République n'y exigeait de l'Autriche aucune satisfaction ni pour l'attentat de Rastadt, ni pour l'invasion de la Cisalpine en 1799, ni pour tant de pertes d'hommes qui s'en étaient suivies, en Italie, en Suisse et en Allemagne. Cependant, Bonaparte se trouvait encore loin de compte avec l'Autriche; elle prétendait plus, pour concéder moins qu'à Campo-Formio.

La cour de Vienne traversait une sorte de crise d'ataxie politique : tout y était incohérence, dans l'état-major, dans la chancellerie. L'archiduc Charles était tombé en disgrâce parce qu'il conseillait la paix. On le remplaça par son frère cadet, l'archiduc Jean, un adolescent qui savait à peine se tenir à cheval et n'était que l'archi porte-fanion d'un général, Lauer, réduit lui-même au rôle de commandant à consigne. Dans le même temps, Thugut, trouvant l'Empereur trop pacifique, demanda sa retraite, à la suite d'une vive discussion sur l'armistice avec la France. L'Empereur lui accorda son congé, le 25 septembre, et le remplaça d'abord par Lehrbach, puis par Louis Cobenzl, le négociateur de Campo-Formio. Bientôt

1800. — DucASSE, Histoire des négociations relatives aux traités de Lunéville et

d'Amiens-.

COBEISZL ET SPIISA EN FRANCE. — 1800. 79

Louis Gobenzl fut désig^iié pour Lunéville, et comme il fallait quelqu'un aux affaires étrang^ères, que le comte Golloredo qu'on y avait adjoint à Gobenzl n'était qu'un prête-nom, Thugut y rentra, à titre officieux, et, dans la coulisse, reprit la haute direction politique. Il la g^arda durant les négociations.

Gobenzl déclara à lord Minto, ambassadeur d'Angleterre à Vienne, que TEmpereur ne traiterait point sans l'Angleterre; après quoi, il s'occupa du prix que l'Autriche mettrait à sa défection. G'étaient les Légations. Le nonce du Pape vint, sur ces entrefaites, réclamer l'appui de l'Empereur, pour la restitution de ces provinces. Gobenzl protesta de l'intérêt « vif et sincère " que son maître portait au rétablissement du Saint-Siège : c'était, pour ce prince, « un devoir sacré » ; mais il n'eut garde de rien spécifier, a Je l'ai fait en termes généraux, dit-il à l'Empereur, en évitant soigneusement de m'expliqaer en ce qui concerne les Légations. » Et l'Empereur approuva, « par résolution aulique », le 9 octobre.

Le terrain ainsi déblayé, Gobenzl se dressa ses propres instructions pour Lunéville ' Elles débutent par cette phrase caractéristique :

« Il y a peu d'apparence que, dans le moment actuel, il y ait possibilité de parvenir à une paix qui procure à la monarchie autrichienne une sûreté suffisante pour l'avenir. » Gobenzl demandera à Moreau une prolongation d'armistice de vingt jours au moins; si Moreau refuse, la mission sera terminée ; si Moreau consent, Gobenzl pourra se rendre à Lunéville, mais ce ne sera que pour y attendre l'arrivée du plénipotentiaire anglais, sir Thomas Grenville. Si ce plénipotentiaire est admis, la négociation s'ouvrira de concert avec lui. Le traité ne se fera point avec le premier Gonsul ; il se fera avec la République française. Le traité de Gampo-

* VivExoT, Thufjut, correspondances de septembre et octobre 1800 — Stbel, t. VI, p. 340 et suiv. — FouR:iiER, Napoléon I", trad., t. I, p. 233 et suiv. — Instruction» de Gobenzl, approuvées par l'Empereur, ii octobre 1800.

F'ormio, « nécessité par l'urgence et le besoin de laisser à l'armée le temps de se refaire » , est trop désavantageux pour servir de base La convention, signée à Paris (celle de Saint- Julien) est, <c presque dans tous ses points, contraire aux intérêts de Sa Majesté » . L'Empereur ne cédera que les Pays- Bas. Il ne stipulera point pour l'Empire : il dira simplement qu'il « ne s'opposera point aux cessions que la Diète consentira » , lors de la paix de l'Empire. Les princes laïques, possessionnés sur la rive gauche, ne recevront aucune indemnité — ce qui met la Prusse hors de cause et la condamne à la politique des mains vides. Les princes ecclésiastiques de la rive gauche pourront être dédommagés, ce qui conservera à l'Autriche sa clientèle et affaiblira d'autant la Prusse et le parti protestant. Ces combinaisons, fort insidieuses, auront pour conséquence de rompre toute entente entre la France et la Prusse et de couper court aux vues de la République sur l'Empire: plus de sécularisations; par suite, plus d'arbitrage, plus de suprématie française. — En Italie, l'Empereur réclame la restitution des États de Modène. Il ne s'opposera pas au rétablissement de la Cisalpine ; mais cette république sera diminuée de toute la partie de la Terre ferme de Venise qui y avait été jointe' en 1797. Ces Terres passeront à l'Autriche, qui s'étendra désormais jusqu'à l'Adda et possédera toute la terre ferme de Venise. Elle demandera, en outre, les trois Légations. A toute extrémité, elle consentira que ces provinces soient rendues au Saint-Siège ; elles ne devront, dans aucun cas, être réunies à la Cisalpine. Elle ne fera aucun sacrifice pour le rétablissement du roi de Sardaigne à Turin. « Si le Piémont était républicanisé, ajoute le prévoyant Gobenzl, il peut en résulter pour l'avenir des chances plus favorables... Ce serait donc, au moment favorable, une perspective d'accroître les possessions de la maison d'Autriche en Italie » , c'est-à-dire ouverture à de nouvelles compensations. L'Autriche dévoile ici son secret ; toute la suite de sa politique jusqu'en 1814 s'en éclaire. Les instructions se terminent par un paragraphe après lequel toute discussion

COBlJNZL ET SPIISA EN FRANCE. — 1800. SI

devient inutile sur les véritables causes de la rupture de la paix en 1805, le rôle de l'Autriche dans les coalitions qui suivirent et le fond de sa diplomatie en 1813. Dans le cas où •l'on pourrait obtenir de la France « les meilleures conditions de celles énoncées, et qu'en même temps la paix avec l'Angleterre rencontrerait des difficultés insurmontables » , Cobenzl délibérerait avec son collègue d'Angleterre sur la question de savoir « ce qui serait le plus avantageux à la cause commune, d'exposer l'Autriche aux chances de la continuation de la guerre, ou de lui procurer, au moyen d'une paix séparée, le temps nécessaire pour reprendre haleine et continuer d'être un allié utile pour l'Angleterre » . Le temps, et ajoutons : les moyens, car ce traité laisserait l'Autriche presque aussi forte qu'avant la guerre. On voit bien que tout son dessein est d'acquérir le plus possible de compensations afin de se procurer, par là, les ressources qui lui permettront de reprendre plus tard les territoires qu'elle se sera fait payer de la sorte, tout en conservant bien entendu les territoires reçus en paiement.

Tout en négociant, Gobenzl recherchera si, comme l'écrivent les correspondants, l'armée de réserve est quasi nulle ; si « Bonaparte est généralement détesté » , si l'on craint réellement « une explosion dans l'armée de Moreau » , et si « cette même armée ne serait pas difficile à travailler, en prouvant auk soldats, ce qui n'est que trop vrai, que Bonaparte les sacrifie à son ambition sans bornes » .

Cobenzl arriva, le 23 octobre, à Strasbourg. Il y fut reçu par des salves d'artillerie. Une escorte le conduisit à Lunéville. Il y trouva Glarke qui commandait la place et l'avertit que le premier Consul désirait, avant l'ouverture du congrès, l'entretenir personnellement. « Je n'y vais pas plus volontiers que je ne suis venu ici, à Udine, à Rastadt, écrivait Cobenzl à Thugut. C'est toujours la même grimace que vous m'avez vu faire... » Avant de remonter en voiture il annonça son arrivée à sir Thomas Grenville et l'assura de la fidélité de son maître. C'était encore une grimace et il la faudrait soutenir jusqu'à

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