‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 20 sur 122 · RAPPROCHEMENT AVEC LA RUSSIE · texte numérisé non relu

RAPPROCHEMENT AVEC LA RUSSIE

écrivait à Joseph ' : « Le gouvernement de la République n'est pas porté à abuser de ses avantages. » Toutefois, la cour de Vienne nous ayant livrés de nouveau aux chances de la guerre, il est juste qu'elle porte la peine de son obstination. La République ne lui accordera que la ligne du Mincio ; le Bolonais restera dans la Cisalpine ; la Romagne et Ferrare indemniseront le duc de Toscane. A toute extrémité, on abandonnerait une partie du Bolonais, mais non la capitale.

Ceux qui ne voulaient ni la République pacifiée, ni la paix glorieuse, n'avaient plus de temps à perdre pour tenter de rompre les destinées de Bonaparte. Gobenzl, Lucchesini, Spina, Sprengporten , depuis leur arrivée à Paris, n'entendaient parler que de complots : les chouans, les jacobins, les turbulents de l'armée. L'enlèvement du sénateur Clément de Ris avait jeté sur le gouvernement et ses amis discrédit et ridicule. Pichegru, disait-on, entraînerait Moreau, Augereau, Beurnonville. L'armée de Bretagne, pauvre et mécontente, était pleine de factions. La garnison même de Paris, qui ne s'élevait guère qu'à 3,000 hommes, passait pour incertaine, très travaillée en tout cas. o Nous avons ici, écrivait au comte d'Artois Hyde de Neuville, les moyens de désorganiser, à Paris, le nouveau gouvernement, dont toute la force repose dans un seul homme... Nos moyens sont sûrs, notre exécution sera prompte... » Trois chouans de marque, amis et affidés de Georges : Limoëlan, Saint-Réjan, Carbon, disposèrent, le 3 nivôse-24 décembre, une machine infernale sur le passage du Consul qui se rendait à l'Opéra. La machine éclata derrière la voiture, tua des curieux et des passants. Il convint à Bonaparte d'accuser les jacobins, et il le fit en un langage qui rappelle le temps de Robespierre : « Il faut du sang, dit-il au Conseil d'État ; il faut fusiller autant de coupables qu'il y a eu de victimes, quinze ou vingt, en déporter deux cents, et profiler de cette circonstance pour en purger la Répuijhqiî ^ . La France et l'Europe se moqueraient d'un gouverne-

' 9 décembre 1800.

ment qui laisserait impunément miner un quartier de Paris. »

L'affaire de nivôse équivalait pour lui à une bataille gagnée et il sut en pousser à bout toutes les conséquences. Les factieux à l'intérieur, les ennemis au dehors, allaient sentir la portée de son bras. Ils spéculaient sur sa mort, il leur montra la puissance de sa vie. Le 2 janvier 1801, il adressa un message au Corps législatif :

« La rive gauche du Rhin sera la limite de la République française : elle ne prétend rien sur la rive droite. L'intérêt de l'Europe ne veut pas que l'Empereur passe l'Adige. L'indépendance des Républiques helvétique et batave sera reconnue. Le bonheur de la France sera de rendre le calme à l'Allemagne et à l'Italie; sa gloire, d'affranchir le continent du génie malfaisant de l'Angleterre. Si la bonne foi est encore trompée, nous sommes à Prague, à Vienne et à Venise. »

Le message fut porté par des conseillers d'État. Ils revinrent aux Tuileries rendre compte de leur mission. Bonaparte leur dit alors, achevant de découvrir ses desseins * :

a La France ne peut s'allier qu'avec la Russie. .. Cette puissance a la clef de l'Asie. L'empereur d'une telle nation est vraiment un grand prince. L'empereur d'Allemagne est un enfant, gouverné par ses ministres, qui le sont, à leur tour, par l'Angleterre. Si Paul est singulier, il a, du moins, une volonté à lui... J'ai attaché moins d'importance à l'Allemagne qu'à la conservation de l'Italie. C'est là qu'est le véritable objet de négociation et le vrai gage de la paix. »

C'est que, du côté de l'Allemagne, il était sûr désormais d'obtenir ce qu'il voulait avoir : le Rhin, avec ses deux bastions avancés, la Hollande et la Suisse. L'Italie, c'était la Méditerranée, Malte, l'Egypte, le second chapitre de la conquête, celui de la magnificence et des grands rêves. Le premier contenait la paix, le second en développait les avantages. Des instructions furent envoyées à Joseph le 9 janvier 1801. Le message du 2 devait être regardé comme unultimaium. Un

' Mémoires de Tliibaudeau,

mois avant, Bonaparte concédait le Mincio ; maintenant il refoulait l'Autriche à TAdige ; voilà, ce qu'elle avait {jagné à attendre les complots et ce que lui rapportait l'attentat de nivôse. « Il n'y a lieu à aucune discussion ultérieure. » L'armistice ne sera pas prolongé d'un jour : « Que l'Autriche se hâte de devenir raisonnable, car, si les hostilités recommencent, les bornes de sa puissance pourront bien être aux Alpes-Juliennes et à l'Isonzo. " Ce fut, en effet, ce qui advint quand l'Autriche, en 1805, associée de nouveau à l'Angleterre, tenta de prendre sa revanche et de reconquérir la Lombardie. « Si Mantoue n'est pas remise à l'armée française, écrivit le Consul à son frère, le général Brune sera sons peu de jours à Venise, les Autrichiens derrière le Tagliamento. Faites sentir à M. de Gobenzl qu'alors comme alors, tous les jours changent la position. » Et, jouant des Vénitiens, comme il l'avait fait en 1797, comme il fît plus tard des Polonais, il mande à Brune : « Vous devez laisser entrevoir qu'il ne serait pas impossible, si la guerre continue, que Venise renaisse de ses cendres, mais qu'alors ce serait d'accord avec l'empereur de Russie... Tous ces discours ne sont bons à tenir que quand vous serez dans Venise...' »

Cobenzl se débattait, reculant tous les jours ; gémissant dans ses lettres à Vienne, chicanant dans ses notes à Joseph. A Joseph, il parlait de guerre à outrance, de gros effectifs, de la rentrée en campagne de l'archiduc Charles : «J'estime qu'il est préférable de tout risquer plutôt que de se soumettre à des conditions qui seraient de nature à ôter à ma monarchie toute possibilité de se relever dans l'avenir. • Et à CoUoredo ; « Ce

• A Joseph; à Brune, 13 janyior 1801,

que je souffre est inexprimable, et cependant je n'ai pas encore baissé le ton avec les Français qui me disent quelquefois : — Mais que feriez-vous si vous nous aviez battus ' ? »

Us renoncèrent, toutefois, à se faire payer, à part, la défection à l'Angleterre. Après Hohenlinden, cette défection, devenue nécessaire, perdait toute valeur vénale. Mais ils s'obstinaient à réclamer, à titre de compensation, les trois Légations, la ligne de l'Adda, la Valteline. En Allemagne, ils abandonnaient la rive gauche, mais, comme avait fait la Prusse, à titre d'État particulier et s'en remettaient à la Diète de consentir la cession définitive ; c'était, après un nouveau Gampo-Formio, plus avantageux pour l'Autriche, ouvrir un autre Rastadt avec toutes ses procédures, toutes ses factions et tous ses hasards ^.

Lorsque, le 30 décembre, Gobenzl communiqua ses propositions, Joseph refusa d'y entendre. Alors il fallut déchanter et en revenir à cette transaction humiliante : Gobenzl offrit de « signer les préliminaires de Sainl-Julien » ! Mais Joseph les déclara déraisonnables, « dans l'état des affaires » . Toutefois Gobenzl ayant offert de signer, c'est qu'il possédait des pouvoirs pour signer sans l'Angleterre. Il en convint. Alors les conférences officielles commencèrent, et l'on ouvrit le protocolele 2 janvier 1 80 1 . Le 1 2, Gobenzl désespérait de rien obtenir au delà de l'Adige : «Que pourrait le négociateur le plus habile avec des gens aussi arrogants, qui triomphent de tous côtés et qui, après avoir eu toute l'Europe contre eux, ont, à présent des amis au Nord et au Midi? D'ailleurs, ils nous ont vus de près : ils savent combien l'armée et le public désirent la paix *. »

Alors il se relâcha, mais pas à pas, ne concédant jamais que les positions perdues sans retour, prétendant toujours récupérer une partie du terrain évacué; tandis que Bonaparte, à

* Rapport lie Joseph, 26 décembre; Gobenzl à Golloredo, 27 léocmlire 1800.

* Rpscrit de l'Einpcicur, 23 décembre 1800. Vivenot.

' Joseph i\ Talieyrand, 31 décembre 1800; protocoies et rapports sur les conférences du 2 janvier et jours suivants; Cobenz! à Golloredo, 6 jiiivif'r 1801.

mesure qu'il avançait, réclamait encore au delà. Il fallait le prendre au mot, si l'on désirait l'arrêter, et Cobenzl n'osait, ni ne voulait, persuadé que, pour le presser de la sorte, Bonaparte avait des motifs puissants, quelques gênes secrètes, qui permettraient de lui arracher, à la dernière heure, quelques concessions. Joseph, plus ou moins sciemment, se prêtait à ce manège. Y voyait-il le comble de l'art diplomatique et prétendait-il se montrer à lahauteur, raffiner sur la procédure, exceller dans les feintes? Il tenait surtout à se bien poser, devant Cobenzl, parce que Cobenzl représentait l'Europe, qu'il parlerait à l'Europe et que Joseph entendait déjà se montrer à l'Europe en opposition avec son frère, modéré, sage, conciliateur. Aux lamentations de Cobenzl, il répondait par des doléances sur l'ambition insatiable du Consul. Cobenzl alléguait l'Europe, la désintéressée, la pacifique Europe, son droit public, se5 traités, ses garanties; il insinuait à Joseph le désir d'en mériter les suffrages ; il lui soufflait la vanité « d'en être " , d*y prendre rang; il le mettait à part des autres, les Jacobins, les Constituants, les Directeurs, le Consul! L'enveloppant de la sorte, il obtint de lui deux concessions, capitales aux yeux de la cour de Vienne *.

Le 15 janvier, au reçu d'un courrier de Thugut, découragé, honni par le parti de la paix, alors toute la cour; voyant les provinces « mangées, abîmées » , menacées de révolution, il offrit de consentir la ligne du Rhin pour la ligne de l'Adige et la Toscane; mais la cession définitive ne serait faite que par la Diète et il n'y aurait point d'indemnités pour les princes laïques dépossédés; les ecclésiastiques seuls seraient dédommagés au moyen de bénéfices sur la rive droite. Donc point de sécularisations. Ses instructions lui avaient prescrit ce coup fourré contre la Prusse, le coupdeCampo-Formio. L'Autriche affaiblissait, discréditait sa rivale; diminuait les princes laïques, conservant, au contraire, sa clientèle de princes ecclé-

' Rapport (le Cobciiz!, IG janvier 1801. — LeUres de Thugut à Golloredo. — Béer, Zehn Jahre œslerreischischcn Politik. — Sybel, t. VI, p. 359 et suir — Rapports de Joseph, 15 janvier f.801.

«iastiques. Joseph, séduit par les facilités inattendues qu'offrait Cobenzl et tout à la gloire de signer la paix, consentit et Ton en dressa protocole. Mais, le consentement donné, il en ressentit de l'embarras, et, dans sa lettre au premier Consul, il ne mentionna que, par incidence, cette concession considérable : « Vous observerez qu'au dernier paragraphe du protocole, il est arrêté que la paix de l'Empire serait conclue à Lunéville. M. deCobenzln'a pu s'obliger à traiter pour l'Empire, n'en ayant pas le pouvoir. J'ai insisté pour que cette paix puisse se traiter ici en même temps que celle de l'Autriche : il suffira qu'elle soit signée après cette dernière. »

Ce fut, dès lors, à Cobenzl de hâter les choses et de réclamer la conclusion. « Citoyen ministre, écrit Joseph à Talleyrand, les 20, 21, 22 janvier ont été pour moi des jours particulièrement désagréables. Il est difficile de vous dire à quel point M. de Cobenzl s'est montré pressant, questionneur, ombrageux, impatient,.. Il a pris toutes les formes pour me faire sortir de la circonspection que le défaut d'instructions m'imposait'. »)

Il était difficile de faiblir plus mal à propos que ne l'avait fait Joseph et de contrarier plus complètement la politique du premier Consul au moment même où cette politique obtenait un succès qui confirmait tous les autres et, dans rimagination de Bonaparte, les étendait à l'infini. Le 20 janvier, il reçut une lettre « extrêmement amicale » de Paul 1" : « Je vous propose de convenir entre nous des moyens de finir et faire finir les maux qui désolent, depuis onze ans, l'Europe entière. Je ne parle ni ne veux discuter ni des Droits de l'homme, ni des principes des différents gouvernements, que chaque pays a adoptés. Cherchons à rendre le repos et le calme au monde... Me voici prêt à vous écouter et m'entretenir avec vous*. » Un plénipotentiaire russe, M. de Kolytchef, était en roule pour Paris : il y arriverait du 23 aa 26 janvier. C'était la paix signée en quelques heures, c'était

' Joseph à Talleyrand, 25 janvier 1801.

* Mabte\s, t. Xlll, p. 25i. - Tkatcuewsky.

ralliance sur le tapis, conclue en quelques semaines. La paix deTAutriche, certaine désormais, n'apparaissait plus à Bonaparte que comme une opération secondaire dans Timmense bouleversement de l'Europe qui se dessinait devant ses yeux ; à quoi bon se hâter de conclure? Ils étaientàbout, et l'alliance avec Paul les réduirait à merci !

Talleyrand écrivit à Joseph, le 20 janvier, retirant la concession de la Toscane : « Il n'y a de véritable garantie contre l'Autriche que dans la rive droite entière de l'Adige et dans une partie des Apennins, de façon que la guerre puisse être recommencée avec avantage, si l'Empereur ouïe roi deNaples se laissaient influencer par les Anglais... Ayez toujours soin de rappeler le traité de Gampo-Formio..., d'arguer de ce qui avait été convenu à Rastadt. » C'est à l'Empire de payer les frais de la guerre, qui a été une. guerre d'Empire; mais les princes ecclésiastiques seuls supporteront les pertes, fourniront les indemnités; et, ici, une phrase qui découle tout naturellement de tant d'autres pareilles, écrites depuis 1795, mais qui trahit, avec une singulière ironie, la profonde contradiction de la politique d'alors : « La République française ne peut passer sous silence les indemnités des princes héréditaires dépossédés ! » Il faut enfin que l'Empereur stipule pour l'Empire.

Bonaparte se méfie désormais des empressements de Joseph. 11 appréhende son zèle à rebours. Il lui écrit, le 21 janvier : « J'attends, dans quatre ou cinq jours, un plénipotentiaire russe. La Russie est dans des dispositions très hostiles contre l'Angleterre. Il vous est facile de sentir l'intérêt que nous avons à ne rien brusquer... Continuer le protocole; discuter les questions à fond, même la rédaction du traité définitif; mais ne rien signer avant dix jours, époque à laquelle nous serons d'accord avec Paul I". » Il ajoute : « Nous n'avons aucune confiance dans Thugut, et nous ne pouvons prendre aucun engagement avec l'Empereur, tant que ce ministre sera écouté dans le conseil. ^ Et, de peur qu'il ne se méprenne, 'il . :; ,!., t à co ;l!;(m ie protocole en articles, Talleyrand

envoie à Joseph, le 24 janvier, un projet de traité définitif. En même temps l'armistice, très disputé, se concluait en Italie, tout à l'avantagée de la République ^ Talleyrand mande à Joseph, le 27 janvier : « Aussi longtemps que durera l'armistice, vous pourrez signer; mais, au premier coup de canon, toute discussion antérieure, toute insertion au protocole, n'empêcheraient pas que les conditions proposées ne pussent être modifiées encore. C'est à M. de Cobenzl à en peser les conséquences. "

Dans la nuit du 25 au 26, Cobenzl apprit la démission définitive de Thugfut. Cobenzl ne pouvait plus que couvrir la retraite. 11 ne se débattit plus que sur l'article de la paix de l'Empire. Joseph traînait, attendant l'avis du traité avec la Russie. Mais Kolytchef tardant, Bonaparte ne crut pas devoir différer davantage : l'armistice d'Italie et la disgrâce de Thugut lui assuraient la haute main sur l'Autriche. Talleyrand écrivit à Joseph d'en finir*, et, le 9 février, à cinq heures du soir, le traité fut signé tel que l'avait désiré le premier Consul. « Le voilà, écrivit CobenzP, ce malheureux traité que je me suis vu dans la nécessité de signer. Il est affreux et pour la forme et pour le fond. «

Après une seconde coalition, qui avait compromis les conquêtes de la République, nécessité une seconde campagne sur le Danube et une seconde campagne d'Italie, Marengo et Hohenlinden, Lunéville accomplissait Campo-Formio et Rastadt, rompus presque aussitôt que signés. L'Empereur, par un ingénieux expédient de chancellerie, prend acte du consentement donné, à Rastadt, par la députation de la Diète, à la cession de la rive gauche du Rhin, le 9 mars et le 4 avril 1798*; il tient, de ce fait, le consentement de la Diète pour acquis. Dès lors, stipulant en son nom et au nom de l'Empire, il abandonne à la République, du même coup, la Belgique, le Luxeni-

• 26 janvier 1801. DuCASSK.

• 4 février 1801.

» À GoUoredo, 9 février 1801,

• Voir t. V, p. 280, 302.

bonrg^, le pays de Lièg^e, les États allemands de la rive gauche du Rhin. Il reconnait les limites naturelles^ avec leurs bastions et leurs annexes : les République batave, helvétique, cisalpine et ligurienne. La France s'attribue ce que, depuis 1792, Je Conseil exécutif provisoire, le Gcmité de salut public, le Directoire n'avaient cessé d'ambitionner : le remaniement et l'arbitrage du Saint-Empire, la suppression des États ecclésiastiques, l'accroissement des États laïques par les sécularisations. En Italie, le Piémont occupé, la Cisalpine etlaLigurie protégées, la Toscane sous les prises, Rome à discrétion, Naples sous la menace, rendaient la France arbitre de la péninsule et lui permettaient de pousser une pointe formidable dans la Méditerranée : « Le roi, maître de la Méditerranée », — « la Méditerranée, lac français » , autre rêve des rois et de la République, de Colbert comme de Sieyès, et que ce traité permettrait de réaliser. Jamais, même aux temps les plus glorieux de Louis XIV, la France n'avait conclu une paix aussi magnifique et par l'étendue des conquêtes et par celle de l'influence ouverte sur l'Europe.

Mais le traité de Lunéville, pour être plus somptueux, n'était pas plus définitif que ceux des Pyrénées et de Nimègue. Pour mettre fin à la seconde coalition, il n'en supprimait pas la cause, qui était précisément la volonté d'ôter à la France cette suprématie et de la refouler dans ses anciennes limites, sinon de les entamer. L'Autriche se reconnaît momentanément vaincue : elle n'est pas détruite; elle transige, elle ne capitule pas; elle signe un traité d'échange, moins avantageux que Campo-Formio, sans doute, mais qui, après tant de défaites, la ménage encore singulièrement, et compense ses pertes; elle garde Venise et la terre ferme jusqu'à l'Adige, les provinces adriatiques, l'Istrie, la Dalmatie, l'Illyrie, l'évêché de Salzbourg pour l'archiduc expulsé de la Toscane. Elle n'est pas entièrement chassée de l'Italie ; elle y conserve ses entrées; elle n'a pas cessé d'y prétendre.

Bonaparte n'a obtenu cette paix qu'en occupant partout des positions offensives; c'est par l'impossibilité d'en déloger les

Français, en 1800, comme on l'avait fait, en 1799, que J'Autriche a transigé. Pour conserver cette paix, Bonaparte doit se maintenir dans ces positions qui lui ont permis delà conclure. S'il s'en retirait, ce serait pour voir, comme le Directoire en 1799, non seulement les «limites naturelles» compromises, mais les w anciennes limites » même menacées. D'où la nécessité de demeurer maître des affaires en Hollande, en Suisse, dans l'Empire, en Italie. La suprématie, qui est une conséquence du traité, en est la condition essentielle de durée. Il n'était d'ailleurs ni dans les goûts de la nation française ni dans le caractère du premier Consul d'en rien abandonner. Bonaparte, au contraire, ne songeait qu'à l'étendre et à en procurer à la France tous les avantages avec toute la gloire. Enfin, comme en 1797, après Campo-Formio, la paix ne sera qu'un armistice continental tant que l'Angleterre ne l'aura pas ratifiée.

L'Angleterre était aussi victorieuse sur les mers, aux Antilles, aux Indes, que la France sur le continent; mais, malgré la suprématie que ses flottes exerçaient ; malgré la conquête des colonies de la France et de la Hollande, la suppression de toute concurrence de ces deux nations; malgré le monopole du commerce , la fructueuse contrebande dans l'Amérique espagnole; malgré les progrès de Wellesley dans l'Inde et l'immense empire qui s'y ouvrait; malgré la prise de Malte ; malgré la prise imminente de l'Egypte, l'Angleterre s'estimait humiliée parce que la France était glorieuse, malheureuse parce que la France n'était pas ruinée, vaincue parce qu'elle n'avait pas chassé la France des Pays-Bas et de ritahe, et qu'elle ne dominait pas seule la Méditerranée.

Mais l'Autriche transigeait et. en Russie, Paul I" inclinait à la paix, à l'entente, à l'alliance peut-être avec la France. La

L'ÀNGLETERRl ET LA PAIX. — 1801. 99

France n'allait-elle pas, pour en finir, reprendre le dessein de descente qui épouvantait l'Angleterre? Il suffisait de trois jours de vent d'est pour renouveler l'aventure de Guillaume le Conquérant. Bonaparte sans doute pouvait disparaître. Il n'était, au surplus, qu'un homme; un homme peut mourir, et il ne manquait point à Londres de chouans de bonne volonté pour solliciter la destinée et devancer la nature. Mais Bonaparte vivait.

Était-ce le moment de lui offrir, par une suprême victoire, les moyens de consolider son g^ouvernement? Était-il politique de concentrer sur soi toutes les passions de ce peuple français encore ardent des guerres civiles, encore enflammé de sa Révolution? de faire l'union des Français par la haine commune de l'ennemi héréditaire? La sagesse conseillait de surseoir, de ramasser ses bénéfices, d'exploiter ses conquêtes, de payer ses dettes, de remplir son trésor; de laisser la République, tous les ennemis du dehors étant hors de combat, à l'ennemi intérieur : les factions, l'humeur changeante, l'inquiétude nationale ; d'attendre l'inévitable mécontentement de l'Europe, de renouer des alliances, et de profiter de l'infirmité industrielle du continent, de la supériorité des mécaniques anglaises pour se procurer d'immenses débouchés.

Or, l'Angleterre en avait besoin. C'est l'époque, en effet, d'une large et profonde transformation économique et sociale du royaume. La classe gouvernante, la gentry, a modifié depuis un siècle la constitution de la propriété : divisée au dix-septième siècle, la propriété s'est concentrée, au dix-huitième, en domaines de jouissance, en parcs, en chasses énormes. Les grands propriétaires ont évincé les petits et, du même coup, la culture disparaissant, chassé vers les villes les cultivateurs sans emploi. Tout ce peuple qui ne travaille plus la terre se jette dans les fabriques, car, dans le même temps où l'Angleterre cesse d'être agricole, elle devient industrielle et déploie un merveilleux essor. La machine à vapeur décuple la puissance manufacturière et, tirant sa force des mines, décuple la valeur des mines, L'Angleterre souterraine ouvre

un trésor plus fécond que toute la fécondité des prairies et des labours; les forêts enfouies et noires se réveillent plus productives que les forêts de verdure. Les villes s'entourent d une banlieue d'usines. Une classe de citadins qui tournait à la plèbe romaine devient un élément de prospérité. Les capitaux mobilisés par les banques vont supplanter la propriété foncière.

La paix, croit-on, va ouvrir sur le continent un déversoir colossal à ce débordement de produits et, par suite, tenir en activité croissante cette gigantesque machine à fabriquer et à exporter. La France, en particulier, qui aspire aux jouissances de la vie, au bien-être, au luxe, peut devenir le plus fructueux de ces débouchés. La paix, habilement exploitée, sera la plus avantageuse des spéculations. Le traité de paix serait accompagné d'un traité de commerce, placement à gros intérêts des bénéfices de la guerre.

Les banquiers, les négociants, les fabricants découvrirent tout à coup, dans la paix, une source de profits plus abondants que ceux qu'ils tiraient de la guerre ; alors ils demandèrent la paix. Le petit peuple la réclamait à grands cris, les cris horribles de la misère et de la faim ; disposé, comme tous les malheureux, à prendre tout changement pour un bien, et pour une fête publique toute occasion de se retourner sur sa litière.

Demander la paix, c'était vouloir la retraite de Pitt. Pitt ne faiblissait pas: obstiné, soutenant les émigrés, fomentant la guerre civile, préparant un débarquement à Brest; armant une flotte redoutable pour écraser les neutres dans la Baltique, une autre pour porter en Egypte un corps d'occupation ; « par haine passionnée de la France » , par haine raisonnée de Bonaparte, qu'il jugeait plus odieux que la Terreur et estimait plus funeste que toute la Révolution réunie. Mais le roi George, dans ses intervalles lucides, n'éprouvait la supériorité de ce grand ministre que pour s'impatienter du joug. Cet Allemand, hautain et grossier, se fit tout à coup peuple, [* par jalousie de Pitt. Pitt se vit abandonné; à aucun prix, i/

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