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L'ANGLETERRE ET LA PAIX

ne voulait signer la paix. La paix, d'ailleurs, serait sa revanche. Maladif, criblé de dettes, il éprouvait aussi le besoin de se retirer, de se refaire, d'attendre.

Le Parlement se réunit le 2 février 1801. Lord Fitz-Gerald déposa une demande d'enquête sur « les causes de l'effondrement des efforts de la politique anglaise » . Pitt prononça un de ses plus puissants discours, moins l'apologie de sa politique passée que le programme de sa politique à venir, le programme du lendemain de la paix, gros des luttes futures : » La question est de savoir si nous devons permettre que la marine de nos ennemis soit pourvue d'honiiLies et de vivres; si nous devons permettre qu'on apporte des munitions et des provisions dans les ports dont nous faisons le blocus; si nous devons permettre que des nations neutres, en arborant un pavillon sur un sloop ou sur une barque de pêche, puissent transporter les tissus de l'Amérique du Sud dans les ports de l'Espagne ou les matériauxde constructions maritimes à Brest et à Toulon. . . On parle de la destruction de la puissance maritime de la France ; mais croit-on sérieusement que la marine eût souffert comme elle l'a fait si, depuis le commencement de la guerre, on n'avait pas agi d'après le même principe? Dans la ruine du continent, dans le désappointement de nos espérances sur ce point, que serait devenue la sécurité de notre pays sans sa prépondérance maritime? Si, une fois, elle disparaissait, l'esprit public disparaîtrait aussi. »

Pitt donna sa démission. Addington le remplaça, avec Hawkesbury aux Affaires étrangères : ministre inconnu de l'Europe, qu'il ne connaissait pas; ministère de cour et d'opinion qui n'avait d'autre raison d'être que sa docilité aux passions du public et aux caprices du roi. Mais, si bornés que fussent ces ministres et si déférents envers la nouvelle majorité dos Communes, ils demeuraient, à Tégard du continent, hautement et simplement anglais, lis voulaient la paix lucrative. Pour l'obtenir, ils po lissèrent hardiment en avant et occupèrent, comme le faisait Bonaparte, des positions offensives, déconcertant les desseins de l'adversaire.

Le plus redoutable de ces desseins — après la descente — c'était la li(jue des neutres', préface d'une coalition du continent entier, du blocus de TAng^leterre, investie dans son île, paralysée en son être et menacée de ruine par ce commerce et cette industrie mêmes qui étaient pour elle l'objet fondamental de la guerre aussi bien que de la paix. Il s'agissait de tuer cette ligue en son germe, par un coup de terreur. Pitt avait disposé la flotte; dès que la mer fut libre, Addington l'envoya dans la Baltique. L'Angleterre allait montrer comment elle entendait conclure et exploiter la paix . c'était la domination des mers par ses vaisseaux et le monopole du marché européen pour son industrie. ïl lui fallait la sujétion des neutres, l'ouverture de leurs ports, le privilège de la navigation des grands fleuves ; elle y arrivait par son élément, la mer, par sa force vive, ses flottes. Cependant, lord Hawkesbury fera savoir au diplomate français Otto, envoyé à Londres pour traiter un échange de prisonniers, que le gouvernement anglais serait disposé, si la France était dans les mêmes intentions, à ouvrir des négociations pacifiques.

Il fallait, en revanche, à la France, privée de marine, que le commerce neutre fût libre, que la mer fût ouverte, que les embouchures des grands fleuves fussent fermées aux Anglais ; elle y arrivait par le seul élément dont elle disposât alors, la terre, et par sa force réelle, les armées. Pour conclure la paix, telle qu'il la veut, et l'exploiter dans l'intérêt de la France, Bonaparte tâche de rompre d'avance et de rendre, en tout cas, inefficace toute coalition que l'Angleterre essaierait de renouer.

» Voir ci-d«B»u» p. 87. Traités d«g 16 «t 18 décembre 1800. Péter«b«urg.

ESSAI DE COALITION CONTRE L'ANGLETERRE. f03

Les ressources de la politique ne sont point infinies. Celles qui s'offraient à Bonaparte, en 1801, étaient les mêmes qu'avaient aperçues, en 1793, les promoteurs de la guerre; qui s'étaient imposées au Directoire, en 1797, après Gampo- Formio : une descente en Angleterre, ou la coalition du continent contre les Anglais.

On va voir Bonaparte, en cette seconde tentative de réduire les Anglais à la paix continentale de la France, esquisser et tenter toutes les combinaisons qui devaient remplir les douze premières années du siècle: l'Allemagne étant soumise, c'est l'occupation de Naples, la domination de l'Espagne, la conquête du Portugal et l'alliance russe. L'année 1801 présente un premier Tilsit, né des mêmes nécessités que le second et qui en découvre déjà la chimère et les infirmités.

L'intérêt pour Bonaparte de conclure la paix, la paix splendide, dans les « limites naturelles » , et de l'exploiter pour la suprématie et la prospérité de la France, ne se discute pas : c'est l'évidence même. C'était sa raison d'être au pouvoir; c'était la garantie de son gouvernement. La paix partout : dans la société, par le Code civil; dans les âmes, par le Concordat; la réorganisation du travail, de l'industrie, du commerce, du crédit de la France ; voilà le programme du Consulat, et l'avenir du Consul. La France a perdu sa marine et ses colonies : la paix seule lui peut permettre de reconstituer sa marine et de porter aux colonies cette exubérance guerrière et conquérante, désormais inutile en Europe. Mais, en cette conception même de la paix, Bonaparte se trouve, dès l'abord, plus séparé de l'Angleterre, par plus de rivalités, plus de jalousies et plus de conflits irréductibles que par cette guerre qu'il s'agit de suspendre : la guerre pour la possession des Pays-Bas. Au fond, la lutte ne fera que continuer. L'Angleterre a défendu dans les Pays-Bas ses débouchés ; les Pays- Bas perdus, elle entend se procurer, en France même, des débouchés nouveaux, et, par la concurrence de ses produits, écraser le marché, étouffer dans son germe l'industrie française renaissante. La France a voulu les Pays-Bas pour étendre

ses côtes, développer sa marine, s'élancer sur les mers; elle veut la paix pour travailler, refaire sa fortune. La condition de la paix, pour l'Angleterre, sera un traité de commerce; pour la France, un tarif de prohibition ; pour l'Angleterre, l'Inde et l'Afrique interdites à la France, le resserrement de la France dans ses limites nouvelles, en attendant le refoulement dans les anciennes; pour la France, l'effort à sortir de ses limites et à se porter aux colonies. Enfin, la Méditerranée. Voilà ce qui fait, pour des années, la lutte irrémédiable et la paix illusoire.

La grande chimère de Bonaparte est d'avoir cru cette paix possible, et de l'avoir cru jusqu'aux dernières catastrophes. Cette chimère^ qui trahit chez ce grand réaliste un côté de spéculation dans l'espace, un fond de mathématicien et d'idéologue sans quoi, d'ailleurs, il n'eût pas été complètement de son siècle et ne l'eût point dominé — c'est l'idée, a priori, qu'il y a une limite, une fin logique, un système coordonné et définitif dans les choses humaines; que la raison de l'homme peut concevoir ce système, et la main deThomme le disposer; c'est le postulat, que toutes les questions posées en Europe peuvent être résolues ; que tant de luttes qui déchirent cette Europe peuvent se terminer au profit de la France, pour sa plus grande gloire et sa plus grande prospérité. Il s'agit de la rendre arbitre de l'Europe et de lui conserver l'arbitrage. Il s'agit d'acquérir assez de puissance réelle, d'exercer assez de prestige pour organiser ce chaos, redresser, labourer ces terres bouleversées, les distribuer selon un ordre naturel, réunir ou séparer les peuples selon leurs affinités particulières et selon l'intérêt de l'ensemble. Il s'agit d'associer ces peuples à une destinée commune, de les gouverner selon une même direction : le type de l'État sera la République française; l'intérêt commun, l'indépendance commerciale, industrielle, maritime du continent; la direction, la politique française : pax rotnana. Les rois en ont formé le rêve ; les révolutionnaires l'ont agité. Les pièces de lédifice font incohérentes, sans doute, et disloquées;

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