ESSAI DE COALITION CONTRE L'ANGLETERRE
mais il n'est que de les ajuster ensemble, et l'ouvragée se ramène à exécuter en Europe ce qui a été accompli en France par la Constitution de l'an VIII. Finir la g^uerre est, aux yeux de Bonaparte, une opération du même ordre que finir la Révolution. Il n'y est besoin ni de plus de g^énie ni peut-être de plus de temps que pour réorganiser l'administration en France, les départements, les routes, les finances, la justice, et achever la rédaction du Gode civil. Toutefois, au puissant levier dont il dispose il faut un point d'appui. Il croit l'avoir trouvé, ce sera la Russie.
Il la cherche depuis des semaines et voilà qu'elle vient, qu'elle se donne *. Du jour au lendemain, le plénipotentiaire russe sera à Paris. Bonaparte se ju^je maître des choses, et tout lui paraît consommé. Il se représente l'Ang^leterre bloquée, le continent coalisé contre elle, l'Europe partagée entre lui et le tsar, et le tsar, dément et magnifique, mené par lui comme un enfant terrible que l'on distrait avec des ombres, amuse aux fantasmagories, occupe avec des jouets et endort avec des contes. Il dévore cette paix qu'il vient de signer avec l'Autriche ; il escompte cette alliance qu'il n'a pas encore conclue avec la Russie. Il voit la République française le premier État du monde; la « grande nation » représentant la Rome antique ; et, dans cette « paix française » de l'Europe, il se voit le créateur, le régulateur de l'immense machine à gouverner le monde, le premier citoyen de l'univers !
Tout s'ébranle, s'éclaire, s'ordonne, se cristallise comme par un éclat électrique, en sa pensée ^. «La paix avec l'Empereur n'est rien en comparaison d'une alliance qui maîtrisera l'Angleterre et nous conservera l'Egypte. » — « Ils tentent un débarquement en Egypte! L'intérêt de toutes les puissances de la Méditerranée, comme de celles de la mer Noire, c'est que l'Egypte reste à la France. Le canal de Suez, qui joindrait les mers de l'Inde à la Méditerranée, est déjà tracé; c'est un
' Voir ci-dessus, p. 88.
' Lettres à Talieyrand, 20 janviei ; à Joseph, 21 janvier. — Cf. à Menou» 15 janvier; à Forfait, 13 janvier; arrêté du 20 janvier 1801,
travail facile et de peu de temps. » Du coup, l'armée d'Egypte ressuscite et reprend la marche interrompue par les remparts de Saint-Jean-d'Acre : « Les armées de la République sous les murs de Prague, de Vienne et de Venise ne prouvent à l'Europe que ce qu'elles lui ont déjà prouvé; l'armée d'Orient assise sur la mer Rouge, la Syrie et l'Afrique, excite toutes les espérances, toutes les curiosités et toutes les sollicitudes. L'Anglais tremble et frémit. Abandonné de l'Europe, en guerre ouverte avec la Russie qui se trouve aujourd'hui notre meilleure amie, il se trouve environné de craintes. » La route des Indes va s'ouvrir; les Russes tourneront l'Angleterre par la Perse; la France les attaquera de front par la mer Rouge, les tournera aussi par la route du Gap ; elle occupera Madagascar et s'y retranchera. Dans l'autre hémisphère, il voit la Louisiane, récupérée, rayonner sur le Mexique, les Antilles, la Guyane. Kt, dans le temps même où Pitt pose les principes du despotisme maritime de l'Angleterre, il y oppose le droit des neutres. De part et d'autre, c'est le mot d'ordre de la guerre jusqu'en 1813 : « Le temps est venu où les puissances maritimes doivent se prononcer; il ne peut plus y avoir de milieu : ou de fermer leurs ports aux Anglais, ou de s'attirer toute la disgrâce du gouvernement français. «
C'est comme un premier éclair de la fameuse lettre à Alexandre, du 2 février 1808 ; et voici le premier coup de ce qui sera, en 1808, la révolution, puis la guerre d'Espagne. Il Inutque les Espagnols se mettent en campagne, délogent les Anglais du Portugal : « Il faut bien que la République leur Ole le seul allié qui leur reste sur le continent'. " Bonaparte exige des Portugais la fermeture de leurs ports aux Anglais, 15 ou 20 millions, la Guyane. Ils refuseront ; l'Espagne les y obligera. Si l'Espagne refuse, malheur à elle! Il agira luimême et énergiquomeiU. Mais, si elle se montre docile, il se montrera généreux : le duché de Toscane à l'infant de Pa;ine, avec le titre de roi d'Étrurie ; le royaume de Naples,
» A T;i!Uyianr?, 7, 27 janvier; 4, 13 février ISOJ ; à Lucien, février 1801.