CHAPITRE IV
l'alliance russe
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Restait à décider la Russie contre l'Ang^leterre. Kolytchef s'était fait longtemps attendre. Il arriva enfin le 6 mars, juste à temps pour arrêter une lettre « pleine d'amertume » que Bonaparte, impatient, venait d'écrire à Paul I" '. La nég^ociation ne s'entama que pour se gâter aussitôt. Bonaparte allait éprouver, dès les premiers pourparlers de cette chimérique alliance, clef de voûte de son système, combien il se trouvait loin de compte avec les Russes. Toutes les déceptions que lui ménagea plus tard Alexandre s'annoncent dans ces propos préliminaires avec l'envoyé de Paul ï". Contre l'Angleterre, cependant, le langage du tsar était presque identique à celui du premier Consul. « Je veux, écrivait-il à Kolytchef, amener cette puissance despotique sur les mers à rendre raison de ses procédés et à satisfaire à mes demandes... » Il offre à Bonaparte « d'entreprendre... quelque chose sur les côtes de l'Angleterre qui, au moment où elle se voit isolée, peut produire un effet à la faire repentir de son despotisme et de son arrogance. » Il conseille aux Prussiens, le 23 février, d'occuper le Hanovre, de fermer TElbe et le Weser. Bonaparte faisait sa cour au tsar du renvoi des prisonniers russes; Paul ne demeura point en reste de bons procédés et de galan-
* Rapport de r.uccltcsini, 2 mars 180Î. BailltîU.
* iii tt-vricr ; à Bonaparte, 27 janvier 1801. — Ra»ke, t. I, liv. III, chap. TU.
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terie : il expulse de Mittau le prétendant I^ouis XV^II ' . Caraman, l'envoyé de ce prince, est invité, tout d'un coup, à quitter Pétersbourg^ dans les trois heures. Le prétendant proteste, et le tsar s'emporte : « Suis-je ou non maître chez moi?» Il fait répondre : « L'Empereur est fâché de rappeler au roi que l'hospitalité est une vertu et non un devoir. » Il le montre, non sans malice pour qui connaît les étrangetés du ménagée disloqué du comte de Provence : le 14 janvier 1801, Fersen, commandant militaire de Mittau, notifie à ce prince que l'Empereur lui conseille « d'aller rejoindre son épouse à Kiel » . Le 22, la petite cour émi^fjrée se mit en route, par la neige, pour s'échouer sur les terres du roi de Prusse, errant le long^ des frontières jusqu'à ce que Frédéric-Guillaume se fût assuré de l'agrément du premier Consul. Ils purent enfin, le 22 février, prendre gîte à Varsovie.
Telle était l'exacte mesure de la « chevalerie » de Paul I" et de son respect pour les droits des princes légitimes. Ce n'est donc point, de sa part, affaire de « principe » quand il s'attache à la cause du roi de Sardaigne et à celle du roi des Deux-Siciles : c'est affaire de prestige et calcul politique ; il voit sa gloire personnelle et il voit l'intérêt de sa couronne à faire flotter de haut le pavillon russe dans la Méditerranée et à se créer, sur les rivages de cette mer et dans ses îles, des clients parmi les rois d'anciennes dynasties.
Les instructions de Kolytchef portaient la garantie de Malte après la restitution au grand maître, et ce grand maître serait le tsar; la restitution de l'Egypte à la Porte; la reconnaissance de la limite du Rhin, afin « d'humilier l'Autriche v . Kolytchef « devait porter Bonaparte à faire une descente sur les côtes d'Angleterre, lui inspirer l'idée de prendre le titre royal et d'établir la succession au trône dans sa famille ; enfin Bonaparte était invité à fermer les clubs révolutionnaires à Paris et particulièrement le club polonais * » .
' Ernest Daudet, les Bourbons et la Russie, cbap. xiii et xy. — GniLHERaiT, Papiers d'un émigré.
» 20 décembre 1800, 12 janvier 1801. — Marteks, t. XIII, p. 251-253.
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Koîytchef, chargé de conclure la paix et d'amorcer Talliance, se résignait à la paix et demeurait, au fond, hostile à l'alliance. Il apportait à Paris les dispositions qu'avec plus ou moins de morgue, d'impertinence et d'esprit mondain, y apportèrent tous les envoyés russes qui s'y succédèrent jusqu'en 1812. Il arrivait chez les infidèles et les barbares, le khan de Tatarie ou le sultan des Turcs! Homme du monde jeté en la mauvaise compagnie, parmi les soudards, les parvenus, les défroqués, les sans-culottes. Prévenu par d'Antraignes, avec qui il était en relations, il ne fréquenta le « monde officiel " que par obligation de carrière, ne se trouvant à l'aise que dans la « société » , c'est-à-dire chez les opposants, où il rencontrait ses collègues les diplomates, les gens d'affaires, les nouveaux riches, la troupe bavarde des femmes d'intrigue et le cortège brouillon de leurs amants'. Nullement ébloui par le Consul qu'il juge à la guerre un aventurier surfait, dans la pohtique un Méridional à divagations, il tient la République pour une anarchie monstrueuse, le Consulat pour un pouvoir éphémère. Les honneurs royaux qu'on lui rend, les galas dont on l'accable ne l'impressionnent point. Il négocie du dehors, de haut, sans confiance, persuadé que la Piussie n'ayant rien à craindre de la France, vu « sa force gigantesque » , ne peut que perdre à se commettre avec ces révolutionnaires.
A peine débarqué, sa correspondance prend le ton de celles de Spina, de Lucchesini, de Louis Cobenzl, venu de Lunéville pour suivre l'exécution du traité *. Le gouvernement, écrit-il, n'a qu'une solidité de surface. « Il reste douteux s'il résistera aux scélérats et à plusieurs généraux auxquels le premier Consul inspire de la jalousie. Tout ne
^ Voyez, dans Pingautl, les lettres de Vamie de Pans.
* Lettres de Kolyichef dans Tratchewsky, à partir du 9 mars 1801. Rapprorljcr liî.s IcUrea de Goheuzl et de Spina dans Boulay de la Meurthe, de Lucchesini d iQS lîaillea, puis les coninarer avec celles des amis de d'Antrai{»ue.s, dans Pingaud. de.s a-'Ciits royalistes dans Remacle et de l'agent anglais Jakson tlanï Muritl, conspiration de Georges. L'identité des sources est évidente. — MariKAS^ t. XIII, p. 253 et 8uiv.
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repose que sur ua seul individu. Comment garantir sa vie? -. Et quelle garantie de ses engagements? a II y 'a ici une ambition démesurée depuis l'abaissement de l'Autriche et depuis notre rupture avec l'Angleterre, à quoi il faut ajauter l'envie de continuer la guerre, n'importe où afin d'occuper une partie des troupes et de contenir les officiers et les généraux, dont le dernier désire de remplacer un jour le premier Consul et cherchera à intriguer dès qu'il sera désœuvré. » Sprengporten a trop flatté Bonaparte. Bonaparte s'imagine que la Russie a besoin de lui, et il cherche à exploiter la Russie. « Malgré les honneurs et les assurances qu'on me prodigue, il me semble qu'il n'y a aucune sincérité dans le rapprochement de la France avec la Russie... Le gouvernement trahit clairement son désir d'entraîner la Russie dans une guerre immense, non seulement avec l'Angleterre, mais encore avec la Porte. » — « Ils visent à dominer partout en nous flattant, et ils ne veulent de nous qu'un instrument. . . Leur intention est de subjuguer l'Europe. » — « Je doute fort que nous ayons quelque chose de bon à attendre de la France; elle cherche à nous brouiller avec tout le monde. » Il conclut à ne rien céder, et il écrit à son ami Rostopchine : « Je doute, en général, du succès de ma mission... Je vois tout en noir... Je ne m'accoutumerai jamais aux gens qui gouvernent ici... Je ne m'y fierai jamais; je demande qu'on me rappelle, que Ton me tire d'ici ! »
Les conférences avec Talleyrand commencèrent le 12 mars. Elles portèrent sur deux objets : la conclusion de la paix particulière entre la France et la Russie, et l'entente à établir entre elles au sujet de la paix générale. L'affaire de la paix particulière marcha vite. On la reprit où le Directoire l'avait rompue ^ L'article qui assimilait les réfugiés polonais aux émigrés français ne gênait point Bonaparte, et le mot « sujets respectifs » n'était pas pour l'offusquer, non plus que la renonciation à toute propagande. La question de la paix
Voir tome V, p. 216.
g^énérale découvrit toutes les oppositions ; il fallut bien recon» naître que dès qu'on se toucherait on cesserait de s'entendre, et que l'on se rencontrerait, nécessairement, dans la Méditerranée, Bonaparte ne recherchant les Russes que pour chasser les Anglais de cette mer, et Paul ne recherchant Bonaparte que pour y substituer la Russie à l'An^jleterre.
Bonaparte exigeait l'occupation de Tarente par un corps français jusqu'à ce que TÉgypte fût délivrée des Anglais. Kolytchef déclara cette clause « inadmissible » , contraire « à l'indépendance, à l'intégrité, aux droits du royaume de Naples » , et au rétablissement de la paix avec la Porte. Il offre, pour rétablir cette paix d'Orient, la médiation du tsar; mais il pose en principe de la médiation l'évacuation prompte de l'Egypte par les Français. Bonaparte, au contraire, attend que le tsar intervienne « pour les établissements français en Egypte » , et qu'il aide la France à s'y établir définitivement. Paul veut être grand maître de l'ordre de Malte et garder Pile; Bonaparte concède la grande maîtrise; mais, les Anglais expulsés de l'île, il aime mieux, et il le dit, y voir l'ordre rétabli que la Russie installée. Kolytchef réclame la garantie des Deux-Siciles, de la Bavière, du Wurtemberg, du Piémont. Bonaparte pose, comme préliminaire à toute entente au sujet du Piémont, que le roi fermera la Sardaigne aux Anglais.
Amsi, l'objet principal lui échappe : la ligue contre l'Angleterre, l'occupation définitive de l'Egypte. Renonçant à gagner Kolytchef, il l'ajourne et opère de façon à le mettre en présence de faits accomplis. Au lieu d'aider la France à imposer sa paix, la Russie devra la subir et la reconnaître. Ce qu'il projetait de faire avec elle, il le fait sans elle, au besoin contre elle et contre ses clients. Les Napolitains, terrifiés, en ont appelé au ministre de Russie qui court au-devant de Murât ^ Mais il n'obtient rien et se retire fort mécontent. La paix est signée, à Florence, le 28 mars, sans son intervention, par Gallo et Alquier*. Naples cède sur tous les points, aban-
^ Voir ci-dessus, p. 107. * De Clerco, t. I, p. V32,
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donne à la France ses droits sur l'ile d'Elbe et la principauté de Piombino, promet de fermer ses ports aux Anglais, autorise le passage et l'occupation pendant une année de la province d'Otrante par un corps de 10,000 Français destiné à l'Egypte, l'occupation sans terme de Pescaire par 3,000 hommes; assure le concours de trois frégates de -40 canons jusqu'à la paix générale. Les troupes d'occupation, confiées à Soult, se mettent immédiatement en marche, avant toute ratification, condition secrète et garantie du traité.
Dans le même temps, Bonaparte termine avec les Espagnols. Le 21 mars, un traité, patent cette fois et définitif, est signé à Aranjuez : l'infant de Parme passe en Toscane, avec le titre de roi d'Etrurie, et il obtient en outre Piombino en échange de l'île d'Elbe. L'Espagne cède la Louisiane à la France ; elle promet d'armer contre le Portugal et d'occuper ce royaume jusqu'à la paix générale. Parme et Plaisance sont réunis à la République française *.
Voilà le réel de l'entente avec la Russie, au mois de mars 1801. Y eut-il autre chose, une fusée dans le rêve, un premier éclat du grand feu d'artifice de 1808? Faut-il, à côté des conférences entre Talleyrand et Kolytchef et de la mésintelligence officielle, supposer une correspondance secrétissimme entre Bonaparte et Paul I"^? Bonaparte porta-t-il à cette immense spéculation cet art merveilleux de combiner les données fictives et les réalités de détail qu'il appliquait
* De Glercq, t. I, p. 431. — Voir Foursier, cliap. vi; Sybel, t. VI, p. 400; Lefebvre, t. I, p. 121.
* Il n'a été trouré, jusqu'à présent, aucune trace d'une correspondance de cette nature. Ce qui a pu donner lieu à cette léf|ende, c'est un pas8af[e de l'exposé des motifs de la loi portant approbation du traité du 8 octobre 1801 entre la France et la Russie. Il y est dit : « Il — le premier Consul — se décida à établir entre Sa Majesté et lui une correspondance directe qui, en donnant lieu de part et d'autres aux communications les plus franches et les plus étendues, eût aplani bientôt toutes les difficultés et conduit aux plus grands résultats,.. » Moniteur. Documents publiés par Tratchewsky. Lettres de Rostopchine; Archives Worotizof, t. VIII. — Sur les plans attribués à Paul 1" : Tatistgoef, Bévue d'histoire diplomatifj lie, 1889; Bvccbolz, Die Napoleonische Weltpolitik. Preus- •ische Jahrbiicber, 1896. — Fournier, Lefebvre, Bernhardi. — Rambadd, Histoire de Russie; Marcel Dubois et Terrier, tes Colonies françaises; notes du baron de dtedingk. Comparez avec les plans de Guttin, en 1799, ci-dessus, p. 29.
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naguère, en Egypte, à son plan de marche sur les Indes * ? S'en ouvrit-il à quelque confident? En fit-il répandre le bruit, en laissa-t-il percer quelques révélations? C'est, à coup sur, en ce mois de mars, le mystère à l'ordre du jour dans les chancelleries et les officines de nouvelles. Les imaginations des faiseurs de plans, des machinistes politiques, des reconstructeurs d'Europe et d'Asie sont en branle. On raconte — et Ton précise — que 35,000 Français, commandés par Masséna, se porteront à Ulm, descendront le Danube en bateau, passeront la mer Noire et pousseront à Astrakan, où ils trouveront 35,000 Russes: 16,000 fantassins, 10,000 cavaliers, 10,000 cosaques. De là les deux corps réunis marcheront, en cinquante jours, sur l'Indus, par Hérat, et Gandahar. Les étapes étaient réglées, les proclamations aux peuples rédigées; il y aurait des aérostiers et des savants comme en Egypte. Cette expédition, renouvelée d'Alexandre le Grand, sous les auspices du feu tsar Pierre, se mettrait en route au printemps.
Le fait est que Paul I" avait ordonné des mesures. Il écrivait au général Orlof, le 12 janvier 1801' : « Les Anglais se préparent à attaquer, avec leur flotte et leurs armées, moi et mes alliés, les Suédois et les Danois. Je suis prêt à les recevoir, mais il faut les attaquer eux-mêmes et là où le coup peut leur être le plus terrible et où ils l'attendent le moins. D'Orenbourg à l'Inde, il y a trois mois... Je vous confie cette expédition à vous et à votre armée... Vous marcherez avec l'artillerie tout droit à travers la Boukharie et Khiva sur l'Indus et les établissements anglais qui y sont situés. » Il s'agissait de substituer l'hégémonie russe à l'hégémoni* anglaise sur les princes hindous. Orlof n'emmènerait que ses cosaques.
A côté de ces combinaisons, aux ricochets immenses, on en signalait de plus prochaines et, naturellement, celle d'un partage de l'empire turc. Cobenzl en écrivit à Vienne. « Tout ce que vous annoncez peut devenir d'une importance
' Voir tome V, p. 444.
■ Documents puGliéspar Marcel Dubois, d'après la Société d'histoire de Russie.
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majeure, répondit l'empereur François. Mais que faut-il en croire? A première vue, il ne saurait convenir à la Russie d'établir un point de contact avec cette redoutable France dont elle doit se trouver heureuse d'être si éloignée... Paul I" n'est pas du tout aussi disposé à attaquer les Turcs que le dit le premier Consul; il s'intéresse plutôt à eux et n'admet pas même le sacrifice de l'Ég^ypte. » Bonaparte sème ces bruits pour effrayer les Turcs, les amènera céder l'Egypte, brouiller toutes les puissances de l'Europe, assurer sa prépondérance, « lever tous les obstacles qui pouvaient empêcher la Répubhque de réaliser ses projets de domination universelle qu'elle n'a peut-être pas encore abandonnés » . — « Bonaparte, mande Cobenzl le 24 mars, veut à tout prix conserver l'amitié de Paul I". . . il est disposé à tout y sacrifier ^ . . »
Les Prussiens jugèrent le temps venu de se nantir. Dans les derniers jours de mars, ils occupèrent le Hanovre. Cet acte porta au comble les inquiétudes des Anglais. Le Cabinet mit en mouvement tous ses agents. Sur ces entrefaites, un des u affidés » de Talleyrand, Laborie, répandu dans les salons qu'il traversait affairé, l'oreille tendue, laconique, insaisissable, disparut de Paris. On l'accusa d'avoir soustrait chez Talleyrand un traité entre Bonaparte et Paul et de Tavoir vendu aux Anglais. A la suite de quoi, par contre-coup, M. Bertin aîné, directeur des Débats, fut enfermé au Temple '.
Le nouveau ministère anglais était résigné à la paix ; il en fit une ouverture à la France, par une note adressée à Otto, le 21 mars; mais en même temps les mesures préparées parPitt s'exécutaient au Midi et au Nord, dans la Méditerranée et dans la Baltique, marquant que l'Angleterre, si elle était disposée à suspendre la lutte, ne désarmerait ni n'^^bdiquerait sur les mers. L'armée destinée à l'Egypte y arriva le 8 mars. Le 20, elle battit les Frahçais; l'Egypte semblait définitive-
* Voir FouRNiER, Gentz und Cobenzl. — Béer, Orientalische Voiilik OEslcrrehhs.
* Massûn, Affaires étrangères. — NoRViws, t. II, p. 507. — i^ouLAY Ofi LA Mecrthe, t. II, p. 350, note.
ment perdue et la capitulation n'était plus qu'une question de semaines. Le 30 mars, dès que les glaces furent rompues, Nelson passa le Sund. Le 2 avril, il détruisit la flotte danoise, et se mit en posture de faire subir le même sort à la flotte russe : coups redoutables, tels que Nelson en porta toujours, d'Aboukir à Naples et à Trafalg^ar. C'était de quoi faire réfléchir les neutres et leur montrer que la coalition contre l'Angleterre, bruyamment annoncée par Bonaparte, n'était point encore une réalité, et que l'alliance de Paris avec Pétersbourg, si réellement elle était consommée, n'était point en condition de forcer l'Angleterre à capituler.
Mais ni l'alliance n'était mûre ni la paix même n'était conclue. Les stipulations écrites que l'on disposait alors portaient, a dit plus tard Talleyrand', « que toute l'influence de la Russie serait employée à rétablir la liberté des mers, à déprimer le colosse de la puissance anglaise » . Elles demeuraient à l'état de projets lorsque, le 28 mars, Bonaparte reçut Kolytchef à dîner et l'entretint longuement de la négociation. Il témoigna de sa « vénération pour le tsar » ; il se déclara prêt à garantir le royaume des Deux-Siciles, à indemniser la Bavière et le Wurtemberg de leurs pertes sur la rive gauche, à reconnaître la grande maîtrise à Paul, à rendre Malte à Tordre, à accepter la médiation russe pour la paix avec le roi de Sardalgne ; mais, ajoutait-il : « Quant à l'Egypte, cet objet est un article absolument séparé. Je ne la céderai pas volontairement. Cette colonie est le prix du sang le plus pur des Français. C'est la seule possession au moyen de laquelle la France puisse parvenir à balancer un jour l'énorme pouvoir maritime des Anglais aux Indes. J'ai peu de chose à refuser à votre Empereur ; mais qu'il daigne lui-même peser ces grands intérêts, et je crois qu'il verra que les siens s'y lient avec (es nôtres. Les Turcs, dans l'éjîjuisement où ils sont, que oeuvent ils nous opposer? Nous en ferons ce que nous voudrons... Parles démonstrations qie je ferai faire contre le?
^ A Laforeit, 4 décembre 1904.
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côtes d'Irlande, j'ai des moyens de cacher mes forces réelles de la Belgique, lesquelles jointes aux Hollandais... tomberont comme une bombe au milieu des Anglais... Que votre prince se consulte sur tout cela. . . Si je pouvais avoir le moyen de m'entretenir avec lui, nous aurions bientôt fait de régler de concert nos mesures... «
Mais Kolytchef, en transcrivant ces paroles, les accompagnait des commentaires les plus décourageants. « L'état actuel de la France, mandait-il à son ami Rostopchine, grand adversaire de Talliance française, n'est pas satisfaisant sous bien des rapports... Le gouvernement se trouve très embarrassé de la rentrée des troupes... L'Italie supportera encore longtemps ce fardeau... Tout repose sur la tête de Bonaparte; la grande majorité est pour lui, mais il a des ennemis, surtout parmi les généraux, naguère ses compagnons, aujourd'hui forcés d'obéir à ses ordres... L'armée doit être occupée... Le gouvernement, ne pouvant tendre vers une paix générale et prompte, parce qu'il ne se trouve pas encore assez fort pour faire rentrer ses armées..., doit nécessairement traîner les affaires d'Italie... » Et Rostopchine d'en conclure : « Ce grand aventurier, une fois mort, qui peut prévoir les suites qui en résulteront? Et qui peut garantir, dans ce moment, l'existence d'un être doué d'une mauvaise santé, accablé par le travail, rongé par l'ambition et entouré d'assassins ? »
Ainsi raisonnaient ces Russes, adversaires de l'alliance française. Et ceux qui la craignaient, à ¥iennecommeà Londres, se réconfortaient des mêmes raisonnements. L'Empereur Joseph écrivait à Gobenzl : « Une réflexion qu'on ne saurait s'empêcher de faire et qui n'est certainement pas sans intérêt est que tous ces plans ne seraient jamais fondés que sur les têtes de Paul I" et de Bonaparte qui, sur tout point de rapports, peuvent être exposés à tant de hasards. » Lorsque le dévot Empereur se livrait à ces spéculations macabres, aveu peut-être d'un secret espoir en un retour des faveurs de la Providence, le hasard, tant de fois sollicité à Londres et à Paris, avait fait ailleurs son ouvrage ; le « coup essentiel » , dont
Georges entretenait naguère Grenville, avait été frappé à Pètersbourg et le tsar Paul était assassine depuis huit jours.
Paul périt, comme Robespierre, par où il gouvernait, la terreur* : l'impatience d'une tyrannie minutieuse, qui s'étendait jusque sur le costume, poursuivait les hommes jusqu'à leur foyer; l'horreur d'un régime qui ne laissait de repos ni de jour ni de nuit; où ni la vie, ni les biens ne trouvaient plus de sécurité; où la justice sévissait, tombant comme par caprice; où le knout, l'exil, la prison, l'écliafaud, la confiscation succédaient brusquement aux présents et aux grâces; où la faveur même devenait le pire des périls, car elle plaçait les favoris sous l'œil égaré du maître qui frappait plus fort, frappant de plus prés. Nul n'échappait à sa férule : il mettait l'impératrice aux arrêts; il faisait fouetter les dames de la cour. L'anxiété devenait insupportable. Ajoutez, chez les meilleurs, les plus éclairés, la conviction que ce régime fantasque détraquait l'État russe, étant toute dignité au service, 'transformant, disait un grand seigneur, « les sujets de la Russie en esclaves nègres » ; sapant les fondements de l'empire, menant tout droite quelque sédition anarchique comme celle de Pougatchef ; « ce règne atroce chassait presque toute la noblesse du service militaire » , « les régiments abîmés et avilis par le plus infâme corps d'officiers qu'on ait connu au monde » .
* Mémoires de Langeron, d'après les récits directement recueillis de PaVilen et deBennigsen; récits recueillis par le prince Adam Czartoryski; récits recueillis par Th. ScHiEMAN», Die Ermoi-dung Pauls. Berlin, 1902; papiers de Panine, souvenirs de la princesse de Lieven, extraits des récits de Bennigsen et de Platon Zoubof ; notice du prince Lobanof; lettres de l'impératrice Elisabeth. Bernliardi, d'après les souvenirs de Bennigsen ; Guilhermy, d'après le récit de Biren ; lettres de Rostopchine et de Simon Woronzof; souvenirs du comte de Bray; Journal de Malmesbury; Mémoires de Barante, de Norvins^ de MorioUes; Baubaud, HU» toirede Bussit. Voir t. V^p. 134, 352.
Les actes les plus sensés de Paul, ses échappées de raison d'État et d'humanité, kii suscitaient plus d'ennemis encore, et plus irréconciliables que ses dérèglements et ses extravagances. Ainsi, au début de son règne, l'oukase rétablissant l'hérédité de mâle en mâle, en ligne directe par primogéniture, et supprimant avec les successions féminines par révolution de caserne ou d'alcôve les régences de favoris et le régime des amants entretenus ; ainsi, tout récemment, cet autre oukase qui, pour adoucir la condition des serfs, réglait le servage et limitait les corvées à trois jours par semaine. Ces mesures qui gênaient, en leurs abus, les grands propriétaires, les bénéficiaires récents d'âmes polonaises, lui gagnaient la petite noblesse qui vivait près du paysan, et, comme lui liée à la terre, n'avait* nul profit à tirer des intrigues de la cour. Il était aimé du moujik comme il l'était du soldat, parce qu'il s'occupait d'eux et sévissait, sans distinction, contre les grands. Il était exécré autant que craint à Pétersbourg.
Or, les nobles, qui souffraient le plus du règne de Paul, étaient tous anglomanes de goût, de mode, d'instincts; antifrançais par aversion des principes révolutionnaires, contrariété d'intérêts aussi et jalousie, détestant la France de Bonaparte comme ils avaient détesté la Prusse de Frédéric. Rien ne paraissait plus admirable à ces boyards, à peine décrassés, qu'un lord d'Angleterre, arbitre des élégances, modèle de la haute vie, expression suprême du bon ton, du luxe supérieur, de l'orgueil seigneurial. A côté d'eux, les ci-devant nobles français, besogneux, mendiants, réduits aux petits métiers des parasites, petits hommes « de caoutchouc » , sautillants, toujours sur Ic; pointes ainsi que des maîtres à danser, ou sur les ergots ansi que des maîtres d'armes, faisaient piteuse figure de gen Isho.nines, et, mieux que tous les philosophes du monde, donnaient la raison vivante de la chute de leur monarchie. Quant aux républicains, aux parvenus, ils passaient pour mauvaise compagnie, et de ces gens de néant où précisément le tsar prenait ses favoris, dont il peuplait sa r^nr
et ses états-majors, au détriment et au mépris de la noblesse.
Ce^x de ces nobles qui s'étaient quelque peu frottés de lettres avec Montesquieu ou Voltaire enviaient aux lords angolais leurs privilégies politiques, leurg^rand rôle dans TÉtat. Ils admiraient, dans les Communes, le riche et puissant nég^oce angolais qui achetait cher, payait bien, tenait, dans les caisses de la Cité, le véritable trésor de la noblesse russe, le prix des matières premières produites par les terres russes, blé, bois, chanvre, et envoyait, en échange, les objets d'élég^ance, les beaux et chauds tissus de laine, le thé, le sucre, toute l'aisance, tout le confort de la vie. La fameuse Lig^ue des neutres renouée contre TAng^leterre, avec le Danemark et la Suède ; l'entente qui s'établissait avec la France, l'alliance dont on parlait partout et qui semblait près de se conclure ; la fermeture des ports aux Anglais, qui en serait la condition première, emportaient la gène générale et les privations. Ajoutez le» bruits qui circulaient d'expéditions lointaines aventureuses, insensées; démarches sur l'Indus et le Gange, où s'engouffreraient les beaux régiments payés si cher , entretenus à tant de frais pour combattre les Turcs, les Polonais, les Jacobins, guerres orthodoxes, fécondes en honneurs et en profits. Ces conséquences menaçantes de l'alliance française la rendirent odieuse sous Paul quand il s'agissait de la négocier, insupportable sous Alexandre quand elle fut conclue. Il y avait à Pétersbourg un parti des « amis de l'Angleterre » , tout aussi intéressés et tout aussi redoutables que ceux de Paris, avec cette seule différence qu'en Russie cette faction se composait de grands propriétaires et d'aristocrates.
Depuis l'avènement, le complot couvait. Un agent écrit en 1800 : « Le mécontentement est à son comble en Russie... La nouvelle cour de Paul I" est maintenant composée d'intrigants étrangers vendus à la faction anglaise; le souverain a la manie de son père de vouloir introduire dans ses États les mœurs et usages allemands — ce qui est un crime capital — aussi le sort de son père r attend. » Un autre, de Bray ; « Le grand-duc Alexandre, aimé de tout le monde, n'aurait qu'ua
mot à (lire, un signe à faire, et son père serait perdu*, m Et Rostopchine, un de ses fidèles, encore que disg^racié : «L'Empereur ne parle à personne, ni de lui, ni de ses affaires; il ne souffre pas qu'on lui en parle; il ordonne et fait exécuter sans réplique, il ne peut dissimuler qu'il est bien loin d'être aimé, il est craint dans son ménagée, il est trompé dans les affections de son cœur et, ou je me trompe fort, ou il se craint lui-même et ne veut pas jug^er sa conduite lui-même *. »
Le vœu, l'espoir de la déchéance naquirent partout, spon ianément. On n'apercevait point d'autre remède. Le complot se noua dans l'entourage même de l'Empereur, parmi ses ministres, ses confidents, ceux qui, en apparence, profitaient du régime, et, en réalité, redoutaient le plus les revirements du maître. Ainsi, en 1794, les pires terroristes conspiraient la chute du pontife de la Terreur, afin de sauver leurs têtes; ainsi, en 1814, les maréchaux de l'Empire, contre Napoléon, pour sauver leurs dotations, leurs titres, les bénéfices d'une vie jouée sur tant de champs de bataille et dont ils prétendaient jouir désormais en tranquillité.
Il paraît bien que les premiers fils s'accrochèrent, à la fin de 1799, à l'ambassade anglaise. Lord Whitworth menait naturellement l'intrigue des « amis de l'Angleterre » ; il recevait la haute société russe ; il se trouvait affilié aux pires ennemis de Paul, par sa maîtresse Olga Sherebrof, sœur des Zoubof. Il se trouva pour machiner, dans les dessous, un homme de main à tout faire, l'amiral Ribas, ci-devant faiseur d'Alexis Orlof, en Italie, et sur qui pesaient d'étranges légendes d'enlèvements et séquestrations. La tête de ce premier complot fut le comte Nikita Panine, naguère envoyé à Berlin, appelé aux Affaires étrangères, promu vice-chancelier de l'Empire : trente ans, apparenté aux plus illustres serviteurs de l'État, du talent, de l'ambition, homme du monde, homme a'esprit, parlant élégamment le français, mais impérieux, sec, peu liant, a expression glaciale, visage impassible sur un
' Notes de GiUtin dan» Tratclaewsky. — Roitopchine à Woronzof, mars 1800. — Rapport de Bray, avril 1800.
iîî L'ALLIANCE RUSSE. — 1801.
corps droit comme un piquet » ; sa tête, dans un salon, dominait toutes les autres et l'on n'osait Taccoster. Il possédait le secret d'autorité qui déconcerte et qui impose, Fart subtil et aussi le courage des insinuations périlleuses, les premières, les plus difficiles, et il y savait mettre ce ton de supériorité qui fait qu'en se livrant aux gens on les enveloppe, on les lie, on les terrifie du même coup. 11 forma la première trame ; il disposait de moyens uniques, étant en crédit chez l'impératrice, chez les grands-ducs sans lesquels rien n'était possible, qui ne pouvaient consentir à rien, qu'il fallait intéresser dans l'affaire sans les initier au complot et compromettre juste à point pour que, l'événement accompli, ils s'en trouvassent comme à leur insu les complices en même temps que les bénéficiaires. Le plan de Panine et de ses « amis » d'Angleterre était de faire déclarer la démence de Paul, de l'interner et de confier la régence au grand-duc Alexandre, jusqu'à la guérison de l'Empereur, ainsi qu'il avait été pratiqué à Londre8 pour George III et le prince de Galles. ^
Le 27 mai 1800, Whitworth, rappelé sur la demande de Paul , quitta Pétersbourg. Panine continua de correspondre avec lui et chercha des complices, des gens de main, ce qu'il n'était point lui-même. Il passait pour l'une des deux fortes têtes de l'empire. Pahlen était l'autre, et de plus homme d'action. Ils s'abouchèrent. Panine investissait les abords, occupait les avenues. Pahlen s'étaii établi au cœur même de la place. Paul venait de lui en confier les portes, réunissant dans ses mains la police et le gouvernement militaire de Pétersbourg. Originaire des provinces baltiques, de petite noblesse, fait comte par le tsar et enrichi de biens confisqués en Pologne, Pahlen portait haut et beau; prestance imposante, langage captieux; fin, retors sous un masque de a franchise militaire » ; plein d'esprit dans le monde, de drôlerie même : « l'image de la droiture, de la joie et de l'insouciance » ; en dessous, des calculs profonds, de l'audace, un sang-froid imperturbable, une souplesse rare aux volte-face, dans les rencontre»; ne se démontant jamais, ne se livrante personne;
MOKT DE PAUL. — 1801 12S
un véritable chef de conspiration. « Il n'y avait pas, disait-il deux ans après, un de nous qui fût assuré d'un jour d'existence. J'étais un de ceux que la foudre menaçait le plus, et j'avais autant à désirer de m'y soustraire qu'à chercher à délivrer la Russie, et peut-être l'Europe, de la terreur d'une combustion sanglante et irrésistible. »
Par l'entremise de Pahlen, Panine eut, vers le mois d'octobre 1800, une entrevue secrète, dans un établissement de bains, avec le tsarévitch, le grand-duc Alexandre. Il lui représenta le péril, la honte peut-être, où la démence croissante du tsar entraînait la Russie : l'empire compromis, la famille impériale menacée; la nécessité, dans l'intérêt même du tsar, de sa gloire, de sa dynastie, de prévenir des calamités pires. Il rappela que l'histoire de la Russie, celle de la famille impériale, et récemment encore, offraient des expédients propices. Une s'agissait que de « déposer l'empereur » , de lui assurer « un sort plus tranquille et toutes les jouissances de la vie » . Le salut de l'État reposait dans les mains du grand-duc; au prince de décider et de soutenir les sauveurs et de la dynastie et de l'empire.
Alexandre savait-il la vérité sur la « déposition » de Pierre III, son grand-père; sur la fin d'Ivan VI, son cousin; sur l'avènement d'Elisabeth et sur celui de sa grand'mère, Catherine la Grande? Quant au danger, il ne le connaissait que trop, et par les menaces, et par les humiliations de tous les jours. Il laissa dire, écouta, se déroba, ne répondit rien.
D'une nervosité de jeune femme, avec cet instinct, très féminin aussi, de tourner à sa gloire, à son intérêt, jusqu'aux élans de son cœur, jusqu'à ses envolées de magnanimité; un idéalisme de surface sur un fond de politique qui s'ignore; rêveur, mais incapable de suivre jusqu'au bout son rêve, comme de feuilleter un livre jusqu'à la dernière page; de sang étrangement mêlé, les complications, les échappements infinis de deux races, les subtihtés, les métamorphoses slaves et la duplicité sentimentale et mystique de l'Allemagne ; assez de scrupules pour qu'on l'en admire, assez de remords pour qu'on
Ten plaigne et l'en console, jamais trop pour s'y oublier soimême; d'un art exquis à se piper à la comédie qu'il donnait au monde, mettant autant de sincérité dans son jeu que d'artifice dans son personnage; l'homme qui devait porter le plus de charme dans la ruse et le plus de sensibilité dans le réalisme des affaires, Alexandre était encore tout indécision avec lui-même, avec la vie; il s'avançait, souriant et perplexe, vers l'image auréolée qu'il se peignait de sa personne, attendant de la Providence qu'elle l'élevât à la gloire dans une sorte d'extase. Il devait s'acheminer au complot, s'associer au coup d'État, frôler le parricide comme les spéculatifs de I 789, humains, généreux et sensibles, allèrent au régicide, à la Terreur, à Robespierre et finalement à Bonaparte.
Panine l'endoctrina si bien qu'il lui arracha son consentement. « J'ai voulu, déclara-t-il plus tard, sauver l'empire d'une ruine certaine... Je suis possesseur d'un papier autographe qui pourrait prouver jusqu'à l'évidence que tout ce que j'ai médité et proposé pour le salut de l'État, quelques mois avant la mort de l'empereur Paul, a eu l'approbation de son fils ^ » Mais, cette adhésion à peine donnée, Alexandre retomba dans les perplexités et dans les craintes, ajournant indéfiniment l'exécution.
Les meneurs, cependant, en disposaient les instruments. Le peuple, le soldat tenaient pour le tsar. Ils ne connaissaient point l'homme : ils ne considéraient que l'icône impériale, figure de toute beauté, de toute justice, miroir où se reflétaient indéfiniment les illusions, les espérances des pauvres gens à l'âme simple. Il ne se pouvait donc agir que d'un complot de nobles, avec des officiers pour gens de main. Pahlen ne s'abusait pas sur les moyens. « Je savais parfaitement qu'il faut achever une révolution ou ne pas l'entreprendre, et que si Paul I" ne cessait pas d'exister, les portes de sa prison seraient bientôt rouvertes, la réaction la plus affreuse aurait lieu. »
' Lettre à rimpératrice-mèré, ftceiBMAiw*
MORT DE PAUL. — 1801. iti
Il circonvint le tsar de toutes parts. Il s'assura les accès du palais Michel, sorte de château fort que Paul s'était fait cens» truire et où il s'enfermait sous triple enceinte et triple garde. Pahicn acheta les porte-clefs. Il g^agna les familiers de Tempereur, rex-barhier Koutaïsof, en payant sa maîtresse, une chanteuse du théât^'e français, Mme Chevalier, et en lui faisant accroire que Platon Zoubof sollicitait la main de sa fille. Il obtint du maître le rappel des frères Zoubof, gens de tête et de ressource qui, jugeant Alexandre à la mesure de sa grand'mère, se flattaient de gagner sa faveur en lui rendant le genre de service que les frères Orlof, de somptueuse mémoire, avaient rendu à Catherine; se piquant, en cela, d'ailleurs, de rester fidèles, au delà du tombeau, à leur impératrice qui destinait Alexandre au trône et vouait Paul à la déchéance ^
Platon, l'amant honoraire, fut nommé gouverneur du premier corps des cadets; Valérien, gouverneur du second corps; Nicolas, plus rassis, entra au Sénat, qui est, en Russie, la magistrature suprême et connaît des grands crimes. Puis, à mesure que les conjurés s'élevaient ainsi, les seuls amis de Paul s'éloignaient dans la disgrâce. Pahlen redoutait la clairvoyance et l'énergie de Rostopchine. Il dénonça en lui un adversaire de l'alliance française, et il le rendit suspect. Paul l'envoya dans ses terres et le dépouilla du portefeuille des Affaires étrangères pour le donner à Pahlen qui concentra un emploi de plus : autant de forces entre ses mains et autant de prestige. Qu'on se figure, à Paris, en 1801, un ïalleyrand, un Fouché, un Bernadotte, en une seule tête, conspirant la chute de Bonaparte.
Sur ces entrefaites, Paul prit Panine en aversion et l'exila à Moscou (15-23 novembre), et peu après, en décembre, Ribas mourut. Pahlen demeura seul à machiner l'affaire.
Alors, il entreprit l'impératrice, épouse humiliée, reléguée en sa petite cour, où ses confidents l'entretenaient dans l'ai-
* Le rajipel des Zouhoi" est du 12 novembre 1800
ne l'alliaucï russe — i80i«
greur, Tinquiétude et les romans politiques dont elle distrayait son ennui, hantée qu'elle était par le souvenir de Catherine II, Allemande comme elle, et portée au trône par la 0 déposition » de Pierre III, son mari. Les Russes, répétaient ses courtisans, et entre eux, les Kourakine, aimaient le gouvernement des femmes; Alexandre n'annonçait pas l'énergie nécessaire : le peuple l'attendait de l'impératrice. A force d'entendre répéter qu'elle était née pour le trône, elle désira de régner. Elle était mûre, dès lors, pour les insinuations de Pahlen. Une extravagance de Paul fournit à ce ministre l'argument décisif pour enlever le consentement, au moins tacite, d'Alexandre.
Paul s'était engoué d'un petit Allemand, son neveu par sa femme, Eugène de Wurtemberg. Il en avait fait, à neuf ans, un général major de l'armée russe et il se le fit amener, à Pétersbourg, par Diebitch, son gouverneur. Dans le soupçon où il vivait, dans l'isolement qu'il s'était imposé, cet enfant devint sa joie, sa vengeance contre sa femme, contre ses fils ; son orgueil aussi, car, en déshéritant les grands-ducs pour leur substituer cet intrus, il manifesterait sa toute-puissance. Il le traitait en héritier présomptif, lui rendait les honneurs à la parade, défilait devant lui, à la tête des troupes, le saluait, en allemand, du titre de « très grncieux seigneur » . Un jour, dans un accès de soupçon, il descendit chez Alexandre, où il n'allait jamais. Il voulait le surprendre. Il trouva sur sa table la Mon de César : c'était la preuve cherchée. Il remonta chez lui, prit une histoire de Pierre le Grand, l'ouvrit à la page de la mort du tsarévitch Alexis et ordonna à Koutaïsof de la faire lire par Alexandre ^ Puis il lança des paroles menaçantes : « Sous peu, je me verrai forcé de faire tomber des tètes qui jadis m'étaient chères. » Il rappela des hommes sûrs, des hommes à poigne, disgraciés par caprice et qui lui manquaient, Linderer, AraktcliéeF, soldat féroce qu'il destinait à remplacer Pahlen dans le commandement militaire de
' Souvenirs de la princesse de Lieven. Sghiemasn.
MORT DS PAUL. — 1801. itt
Pétersbourg. Il commençait à se méfier de ce trop puissant ministre. «J'ai reçu, lui dit-il un jour, l'avis d'une conjuration qui se trame contre moi. — C'est absolument impossible, sire ! répondit Pahlen avec cette rondeur militaire qui était sa grande ressource d'artifice; — il faudrait donc que j'en fusse! " — «J'en suis, aurait-il même dit, seul moyen de les prévenir. » Tant pour rassurer Paul que pour se luunir d'une pièce probante, il fit signer un oukase ordonnant l'arrestation de l'impératrice, des deux grandes-ducbesses, d'Alexandre et de Constantin.
Le fait est que l'on en parlait beaucoup, et jusque dans l'intimité du grand-duc Alexandre : « Je ne prônais les révolutions qu'en écervelée, écrivait, après l'événement, la grandeduchesse Elisabeth, femme du tsarévitch*... L'excès du despotisme qui m'entourait m'ôtait presque la faculté de raisonner impartialement; je ne voulais que voir cette malheureuse Russie se sentir libre, à quelque prix que ce soit. » Tout le monde souhaitait la révolution ; tout le monde se disposait pour, le lendemain, se vanter d'en avoir été. Les « amis de l'Angleterre » menaient grand bruit des arrangements avec la France, du projet de traité, dérobé, chez Talleyrand, par Laborie, et envoyé à Londres. Paul perdait, ruinait, Hvrait l'empire et la noblesse au Corse et aux révolutionnaires ! L'affaire était à point; il ne fallait pas laisser à Araktchéef le temps d'arriver. La peur qui faisait la complicité générale se retournerait alors contre les conjurés.
Pahlen vit l'impératrice et lui révéla le secret du tsar, que Paul, dit-il, lui avait confié : l'adoption du petit bonhomme de Wurtemberg; l'impératrice et ses fils seraient enlevés, jetés en prison, à tout le moins envoyés en exil : elle, à Kholmogory, dans le Nord, solitude où une régente de Russie, Anna Léopoldovna, avait langui cinq années avant d'y moarir; Alexandre serait enfermé à Schlûsselbourg; Constantin, à Pétersbourg, dans la citadelle. L'impératrice s'aban-
• A sa mère. ScaiEMAWïf
donnait à sa chimère. Alexandre balançait encore. G*e$t que Pahlen réclamait de lui davantage : qu'il donnât l'ordre, au jnoins en fermant les yeux : « Alexandre m'écoutait, soupirait et ne répondait rien. » Il ne le persuada qu'à force de le flatter et de l'effrayer aussi, sur son propre avenir : « en lui présentant l'alternative du trône ou d'un cachot, ou, peut-être, la mort. » C'est alors qu'il lui aurait montré l'oukase. Pour consentir, Alexandre exigea de Pahlen le serment que Paul aurait la vie sauve. Pahlen jura; mais, par ce serment, il n'engageait que lui-même. Son air d'autorité, son beau geste de soldat loyal suffirent-ils à convaincre Alexandre? Il paraît s'être contenté de la parole d'honneur et n'avoir point pressé Pahlen sur les détails d'exécution et ce qui adviendrait si un despote aussi emporté que Paul s'avisait de résister. 11 était de son caractère flattant, fourbe et mystique de ne jamais préciser les mots non plus que de jamais arrêter les événements. L'intérêt de Pahlen était de prêter ce serment et de le tenir, c'est-à-dire de ne point mettre la main à la besogne. Au dernier moment, il demeurerait dans les coulisses; si l'affaire manquait, il arriverait à temps pour sauver Paul; si l'affaire réussissait, il serait le premier à courir chez Alexandre ; ce prince pourrait recevoir la couronne de mains qui ne seraient point tachées de sang : « L'empereur a péri et devait périr. Je n'ai été, dit-il plus tard, ni témoin, ni auteur de sa mort. Je l'avais prévue, mais je n'ai pas voulu y participer; j'en avais donné la parole au grand-duc! »
Le « témoin » et V « acteur » qu'il ne voulait point être, il les tenait en réserve. C'était un Hanovrien, au service russe depuis trente ans, Bennigsen, Allemand à la main rude, à l'àme dure et vindicative, enrichi par Catherine, disgracié tout récemment par Paul et exilé. Pahlen, au lieu de l'expédier, l'avait retenu. 11 le vit, le 22 mars 1802. « Il me découvrit ses projets, raconte Bennigsen; je consentis à tout ce qu'il me proposa. » La l'^^to des conjurés était prête, tous ji'Gciers phis ou moins maltraités par Paul, et de cette espèce
MORT DE PAUL. — 1801. Iï9
d'hommes dont il avait « avili » l'armée russe, selon le mot de Woronzof, « des gueux sans principes » !
Palîlen choisit la nuit du 23 au 24 mars, en considération des régiments qui prendraient la garde dans la journée du 23. Paul, dans un mouvement de colère contre les Anglais et de chaleur pour la France, commanda d'écrire une dépêche fulminante à Krudener, son ministre à Berlin : il entendait que la Prusse entamât les hostilités contre l'Angleterre, sinon 80,000 Russes passeraient la frontière prussienne, et, ce que le tsar ne disait point, s'empareraient de la Prusse orientale. Pahlen, en expédiant la dépêche, y ajouta ce post-scriptum : « Sa Majesté impériale est indisposée aujourd'hui. Cela pourrait avoir des suites. » Krudener entendrait à demi-mot et ne ferait point de zèle.
Le 23 au soir, Talysin, commandant du régiment de la garde Preobrajenski, qui habitait près du palais Michel, réunit à sa table Pahlen, Bennigsen, les frères Zoubof et une troupe de ces affidés dont on se croyait sûr. On les fit boire. Chacun se monta la tête sur les injustices de l'empereur, se répandit en discours emphatiques à la Brutus : anéantir les tyrans, sauver la patrie, car le vocabulaire était le même parmi les militaires de Pétersbourg que parmi les jacobins de Paris, à la veille du 21 janvier, le soir du 8 thermidor ou dans les conciliabules des « derniers Romains » de l'an IX. Ils s'exaltèrent de cette littérature détestable et de Champagne alcoolisé. Quand il les vit à point, Platon Zoubof leur exposa « l'état déplorable de l'Empire, la folle rupture avec l'Angleterre » , la ruine du pays, la menace perpétuelle que la démence de l'Empereur suspendait sur chaque citoyen, la nécessité de passer des paroles aux actes, ce que la patrie attendait d'eux, et cette nuit-là même : obliger l'Empereur à signer un acte d'abdication et proclamer le grand-duo Alexandre qui consentait à tout, approuvait ce qui se ferait pour « empêcher son père de se perdre lui-même et de compléter la ruine de l'Empire ». Un sénateur, Troschinski, dressa un manifeste à la nation , où l'on exposait que
l'Empereur, pour cause de maladie, nommait le ^nandduc corég^ent. Que TEmpereur signât ce manifeste, et la Russie était sauvée; l'Empereur serait simplement interné à Schlûsselbourg. Au milieu du tumulte, des apostrophes entrecoupées, des voix s'échauffant à l'envi, un jeune homme interrogea Pahlen : a Si l'Empereur résistait? » Pahlen répondit, en français : « Quand on veut faire une omelette, il faut casser des œufs. » Et les conjurés continuèrent de déclamer et de boire.
Vers minuit, on annonça que le 1" bataillon du régiment de Semenof, les 2" et 4' bataillons du régiment Preobrajenski, avaient pris position aux environs du palais Michel, dans le Jardin d'été. Alors Platon Zoubof et Bennigsen déclarèrent le moment venu de se rendre chez l'Empereur et de régler l'affaire directement avec lui. Ils partirent, suivis de leurs compagnons, une soixantaine d'officiers, ivres pour la plupart. Pahlen les quitta, afin de prendre le commandement des troupes qui veillaient au dehors; il tenait sa parole, et ce fut la seule part de « l'honneur » en cette sinistre aventure. Valérien Zoubof, privé d'une de ses jambes , ce qui le rendait impropre à l'escalade, en prit prétexte pour se séparer de la bande.
La garde de la porte était confiée à un adjudant de place qui, seul, pouvait, la nuit, aller et venir dans le palais. C'était un ancien officier au Preobrajenski. Il était du complot; il fit baisser le pont, livra le passage et, sa lanterne de ronde à la main, conduisit les conjurés jusqu'à l'entrée du cabinet de toilette attenant à la chambre de l'Empereur. Un jeune valet de chambre y couchait. Il courut aux assaillants, cria : « Au meurtre ! » Il fut saisi, culbuté, réduit au silence. Paul dormait. Le palais Michel était le seul lieu du monde où il se crût en sûreté. Réveillé par le bruit, il saute hors de son lit, les pieds nus, en chemise et bonnet de nuit, et court à une porte qui communiquait avec l'appartement de l'impératrice. Mais, dans sa méfiance envers sa femme, il avait fait condamner ce passage. Il se réfugia devant la cheminée que cachait un écran.
Les cris du valet de chambre ont surpris les conjurés; cette apparence de résistance les déconcerte; ils reculent les uns sur les autres, et les derniers dé^jring^olent déjà dans l'escalier. Platon Zoubof balbutie, il voudrait partir; mais Bennig^sen, l'arrêtant par le bras : « Le vin est tiré, il faiAt le boire; marchons! w Les plus enragés contre Paul, les plus ivres, le suivent en trébuchant. Ils entrent dans la chambre, vont au lit, le trouvent vide, cherchent, promènent leur lanterne dans les anp^les obscurs. Un rayon de lune tombait sur les pieds nus visibles sous l'écran. Paul est tiré de sa cachette, suant l'angoisse, bagnard, tremblant de tous ses membres. Les conjurés n'osaient parler. Seul Bennigsen : « Sire, vous êtes arrêté! — Arrêté? Qu'est-ce à dire? murmura l'Empereur. — Restez tranquille, sire; il y va de vos jours! » Paul répéta : «Arrêté? arrêté? — H y a quatre ans, cria un officier, qu'on aurait dû en finir avec lui. — Pourquoi? qu'ai-je donc fait?... w 11 ne fallait point de débat. Bennigsen le traîne à la table, pousse une chaise, l'y accule, lui met du papier sous la main, une plume entre les doigts. « Long, maigre, visage pâle et anguleux, la statue du commandeur de Don Juan » , Bennigsen, le chapeau sur la tête, l'épée à la main, commande de signer. Paul reprenait quelque conscience ; il regarde autour de lui, quêtant une aide, et reconnaît Platon Zoubof, qu'il a rappelé de l'exil et qui vient l'assassiner! Zoubof lit, en tremblant, l'acte d'abdication. « Votre Majesté ne peut plus régner sur vingt millions d'hommes, crie Bennigsen; elle les rend trop malheureux. Il ne vous reste plus qu'à signer votre acte d'abdication. » Paul, arraché enfin à sa léthargie, résiste, s'emporte en colère, crie, menace. A quoi bon? Cette bande de misérables ne peut plus désormais être sauvée de la mort que par sa mort. Il est perdu. Les conjurés avancent, l'enserrent, s'excitent à l'assaillir, l'injurient, telle une populace couarde et féroce qui tient sa victime sou»^ le couteau, provoque un geste de défense, prétexte et signal du massacre. Et cependant ils hésitent encore. Ce n'est qu'un pauvre homme dévêtu, jambes nues, corps affaissé, yeux
138 L'ILLIANCE RUSSE. — 1801.
égarés, visage tordu d'horreur, figure grotesque et lamentable de misère humaine : un coin de cabanon dans un hôpital de fous. Mais entre eux et ce fantôme subsiste encore un voile qu'ils n'osent ni écarter, ni déchirer : le voile du temple. C'est encore, tant que son cœur bat, l'Empereur, un être à part des hommes, la majesté omnipotente et sacrée : un mot écrit par cette main, c'était, il n'y a qu'un instant, la torture et la mort; qu'un secours arrive, et le miracle de la parole, le miracle de l'écriture peut s'opérer encore. Ils se décident. Nicolas Zoubof, athlétique et géant, l'Alexis Orlof de la bande, lève la main. Sous les menaces, sous l'outrage, Paul se révolte ; il se rappelle peut-être qu'il est l'Empereur, mais ce n'est que pour tomber en furie. Il résiste, il lutte. Un officier le prend à bras-le-corps, ils roulent à terre. Dès lors, le mystère est violé; le dieu terrassé n'est qu'une idole de chair, de la chair à fouler aux pieds. Tous s'y ruent, les sabres à la main. Il frappent à la tète, aux bras. Paul saigne, se débat, hurle. Un des assassins détache son écharpe et la lui passe autour du cou. Paul croit reconnaître son fils Constantin : « Grâce, monseigneur! De l'air! de l'air! » Il dispute encore, parvient à passer ses mains entre l'écharpe et son cou. Les mains sont tirées, on serre le cordon, il suffoque. Ce n'est plus qu'un cadavre, et tous se bousculent pour le voir, s'assurer qu'il est bien mort, donner le coup de pied, proférer une ordure. Cela avait duré trois quarts d'heure.
Bennigsen, à la porte, arrête, de son épée, la foule des survenants, empressés de jouer un rôle, de a dire qu'ils en étaient » . Il leur crie, en français : « Il est achevé! » Il met des gardes sur le seuil, rentre dans la chambre, écarte les assassins, ordonne le silence, chasse dehors les plus tapageurs, et, par les moins avinés, fait réparer l'affreux désordre de la pièce, relever les meubles, porter le cadavre sur le lit. Puis, feisant mine de le soigner, il appelle les serviteurs, le médecin, constate le décès, revêt l'Empereur de son uniforme, place sur la tête un bonnet qui cache les yeux, dissimule la face congestionnée, convulsée; enfin, dispose tout le
spectacle de l'apoplexie, dont il importe, dorénavant, que, pour tout l'univers, Paul I" soit officiellement mort.
Les meurtriers étaient descendus, chantant victoire, se posant en libérateurs de la patrie, se vantant de leur forfait ; ils se répandent qui dans la ville, qui dans les caves du palais où ils continuent de s'abêtir en buvant à la mort du tyran. Pahlen arrive, suivi des soldats. Dès lors, les choses doivent rentrer dans l'ordre, dans le cérémonial. C'est le passage périlleux. Comment les soldats vont-ils prendre la nouvelle? En pareille occurrence, lors de l'avènement d'Elisabeth et de celui de Catherine, l'acclamation de la troupe a été la consécration de l'acte : la révolution de palais ne s'achève que par la révolution de caserne. Le général qui commande les troupes, Talysin, annonce la mort de Paul, l'avènement d'un nouveau tsar, doux, bienfaisant aux hommes, père du peuple et de la patrie. Les soldats demeurent muets. Le silence se prolonge. Talysin discerne des mouvements sourds, des murmures. Il renonce à entraîner et à convaincre, et rompant le discours, haussant brusquement le ton de la harangue à celui de la manœuvre, il commande : « Demitour à droite! » Machinalement, les soldats obéissent, et, dociles, se laissent disperser en escouades, immobiliser en sentinelles à toutes les issues du palais. Le reste des régiments attendait dans le jardin. Valérien Zoubof, qui a reparu, trouve l'occasion bonne à manifester son ardeur trop contenue; sa jambe de bois n'est pas un obstacle à l'éloquence. 11 exhorte la troupe à acclamer le nouvel Empereur. L'attitude des soldats le force à se retirer.
La caserne ne se prononçant point, il faut que le palais s'impose. Pahlen se rend chez Alexandre. Le grand-duc avait, la veille au soir, pris congé de son père, dans les formes accoutumées. Habitué à ne manifester aucun sentiment devant Paul, il ne manifesta rien. Retiré dans son appartement, sachant que c'était pour cette nuit-là, que cela s'accomplissait en cet instant; pensant au péril de sa mère, de ses frères, à son propre péril si cela ne réussissait point; pen-
134 l'alliance russe. — 1801.
sant au succès aussi, à l'avènement possible, au transport instantané du néant à la toute-puissance, de la porte de la prison à la salle du trône; « agité, dit un de ses confidents, pénétré de tristesse et d'angoisse » , il attendait, étendu, tout habillé, sur son lit. Vers une heure du matin, on frappe. Des cris de joie, des hourras ! Nicolas Zoubof échevelé, cramoisi, en sueur, les vêtements en désordre, se précipite, en criant d'une voix rauque : « Tout est fait! — Qu'est-ce qui est fait? » demande Alexandre, tremblant de l'apprendre. Zoubof s'aperçoit qu'il s'est mépris, qu'Alexandre ne savait pas tout; il balbutie, tourne autour du fait, le révèle cependant. Alexandre, un peu sourd, devine plutôt qu'il n'entend : il a été la dupe de scélérats, Tinstrumeut de criminels; la victime de sa propre faiblesse, d'une complaisance inavouée peutêtre! Effrayé de la responsabilité encourue, sinon assumée, de la complicité trop peu répudiée, il découvre l'abîme sur lequel il avait fermé les yeux; il se connaît, il se réprouve, il tombe dans le désespoir. « Il sentit, raconte le prince Adam, un glaive s'enfoncer dans sa conscience, une tache noire qu'il croyait ineffaçable. — Gomment voulez-vous que je cesse de souffrir? disait-il quelque temps après à son ami. Cela ne peut changer. »
Il gémit, il voudrait courir au secours de son père. Un général, Oiivarof, et quelques officiers qui sont arrivés, l'en empêchent. D'ailleurs, il ne s'appartient plus. Larmes, scrupules, remords, tout est désormais subordonné à la raison d'État, Pahlen se présente, impassible, solennel, et, le genou en terre : « Je vous salue, mon maître. L'Empereur Paul est mort d'apoplexie. » Alexandre chancelle. <> Sire, il s'agit de votre sûreté, de celle de la famille impéiinle. Galmez-vous, habillezvous en hâte, montrez-vous aux soldats pour les apaiser. » Il faut qu'au petit jour la ville s'éveille avec un Empereur acclamé; que la transmission de la couronne soit accomplie; que les passants lisent sur les murs, signé de leur nouveau maître, un manifeste les exhortant à l'espérance; qu'ils en bénissent le ciel et que l'ordre règne à Pétersbourg.
Cependant Maria Féodorovna, l'impératrice, réveillée en «ursaut par Mme de Lieven, gouvernante des enfants, croit à une maladie du grand-duc Michel, souffrant la veille. « Votre mari est mort! » dit la gouvernante. Alors, entendant des bruits insolites dans le palais, des cris, des piétinements de bottes lourdes, l'impératrice soupçonne l'événement. Est-ce, pour elle, le règne d'Elisabeth ou de Catherine? est-ce l'exil d'Anna Léopoldovna? Elle s'élance, comme égarée : « Qu'ils me tuent aussi! Je veux le voir! » Pahlen arrive et lui déclare la mort, l'apoplexie. Elle refuse d'y croire; elle veut voir par elle-même, s'assurer qu'on n'a pas assassiné l'Empereur et, si on l'a tué, le venger. Pahlen lui barre la porte. Elle l'accable d'invectives et se démène tant qu'il s'en va. Elle parcourt les corridors, les chambres, hurlant, sanglotant furieusement. Elle rencontre des grenadiers, les apostrophe : « S'il n'y a plus d'Empereur, puisqu*il est tombé victime des traîtres, c'est moi qui suis votre impératrice, moi seule, votre légitime souverain ; suivez-moi ! » Mais elle n'est point, comme Elisabeth, du sang de Pierre le Grand ; elle n'est point, comme Catherine, dans le complot. Les grenadiers ne sont pas préparés. Ils la connaissent à peine, ils croisent la baïonnette et lui barrent le passage. Alors, se trouvant seule, elle se réfugie chez sa belle-fille, la femme d'Alexandre, autre Allemande, qui n'a point perdu la tête, et qui, ne visant point si haut pour elle-même, ne se trouve ni tant déçue, ni tant désespérée '. Elle va, de la sorte, de l'appartement de son mari à celui de sa belle-mère, prêchant le courage à l'un, à l'autre la prudence. Mais Maria Féodorovna n'écoute rien et « absolument égarée » continue à crier, en allemand : «• Je veux régner ! i?
Bennigsen la vient prier de se rendre au palais d'Hiver afin d'assister à la prestation solennelle du serment de l'Empereur. « Qui est Empereur? dcmande-t-elle. Qui désigne l'Empereur Alexandre? » Bennigsen répond : « La voix de la
Lettre de l'impératrice Elisabeth à sa mère. D'après Mme d« Li«v«n, on dut
la «aigner, Schtemann.
nation. » Mais par qui parle cette voix, où se fait-elle entendre? L'impératrice ne reconnaîtra pas son fils pour Empereur. Puis, voyant que personne ne la soutient, elle se reprend : « Au moins jusqu'à ce qu'il ait expliqué sa conduite dans cette affaire. » Et elle refuse obstinément de se rendre auprès de lui. Pahlen revient alors, et, sous le flot des reproches et des menaces, déclare, cyniquement, la vérité : il a tout su, tout approuvé, comme tout a été fait, pour le salut de l'Empire et de la dynastie. L'impératrice continuant à tempêter, il l'abandonne à Bennigsen qui l'endoctrine, tout en lui fermant la porte : il ne la conduira pas à la chambre mortuaire, tant qu'elle ne se possédera pas mieux. « Madame, on ne joue pas la comédie! » Puis, à sept heures du matin, quand il estime que la « scène » est terminée, il l'emmène, avec la jeune impératrice Elisabeth, au lit de mort. Alors elle éclate; elle s'étale en suffocations, sanglots, « hurlements étranges » , cet autre spectacle du désespoir de cour et d'Etat*, où se mèlentlesseuleslarmes vraies, les seules vraiment sanglantes, celles de la déception, de la déchéance : obéir au fils après avoir tremblé devant le père; n'être qu'une veuve dans l'oubli après avoir été une épouse dans le délaissement; subir enfin l'insolence et la promiscuité honteuse des meurtriers! « Ce fut — raconte Bennigen, assez maître de lui pour suivre le jeu des acteurs, et, quoique soldat brutal, fin Allemand, amateur de tragédie — ce fut une vraie scène de théâtre. »
Dans le demi-jour d'une matinée de mars, la chapelle du Palais d'Hiver réunit cette famille en tourmente, cette cour en désarroi, un clergé en tribulation; Alexandre mal ajusté dans son costume, les cheveux épars, les yeux rouges de larmes, blême, en proie au vertige, entre les prêtres qui invoquaient sur son avènement les bénédictions du ciel, et les assassins de son père debout autour de lui pour lui dire par quels détours et par quelles mains Dieu l'avait fait Empereur.
* Voir, dans Saint-Simon, l'appareil d«8 firandes mort».
Il assîsta au service des morts, célébré pour le repos de Tâme en détresse qui avait agité durant quarante-six années l'être mortel du tsar Paul.
A onze heures seulement, Timpératrice-mère permit à son fils de « paraître devant elle » . Gomment se rencontrèrentils? Elle, pleurant, déclamant, dénonçant, criant vengeance; lui, épuisé de son effort, « anéanti de remords, de désespoir; incapable de proférer une parole, de penser à quoi que ce soit » . On les vit au passage. De ce qu'ils se dirent, l'histoire doit laisser la divination aux poètes. Un fait seul nous le peut révéler : de ce jour-là. Maria Féodorovna prit sur son fils un ascendant étrange. Alexandre la craignit et la révéra, et de quelque acte de sa vie ou de quelque mesure de son règne qu'elle lui demandât compte, son attitude envers elle fut toujours celle d'un homme que le secret de son âme force à se justifier. « Un instinct d'expiation et de devoir très touchant » , dit une femme à Tàme subtile, femme de cour et d'État, très experte aux passions, la princesse de Lieven.
Le bruit du changement de règne s'était répandu par la ville La cour avait subi la secousse de la délivrance ; le public ne connut que le soulagement. Ge fut « une jubilation générale qui ne laissait place à aucun regret, aucune réflexion » ; dans les rues, un dévergondage de joie, la joie de vivre et de se réveiller du cauchemar horrible, la joie de Paris au 10 thermidor. « Hurrah! mes compliments! îSous avons un nouvel Empereur ! » comme on dit, à Pâques : « Ghrist est ressuscité !» — a On s'embrassait ainsi qu'en la grande fête : une vraie résurrection pour la Russie. » La foule courait vers le palais ; les soldats défilaient, en grande tenue, tambours, musique et enseignes déployées, pour saluer l'Empereur. L'office des ténèbres était fini, avec la nuit sinistre. Un soleil superbe montait au ciel; et le rideau se leva sur le grand gala de la joie officielle. Alexandre s'y révéla l'artiste incomparable qu'il devait être toute sa vie, le plus fataliste des hommes, quand la fatalité tournait à son avantage; le plus
souple, le plus séduisant en ses métamorphoses. « Anéanti » tout à rheure, auprès de la dépouille défigurée de son père. le voilà radieux devant son peuple qui l'entoure, radieux de se sentir « l'idole de tous ces affamés de bonheur » . — « Ce qui était à craindre depuis longtemps est arrivé... Je respire avec la Russie entière » , écrit la nouyelle impératrice Elisabeth. Ils se parent, ils n'ont point à se farder, ils rayonnent naturellement. A midi, le Sénat, les dignitaires, la cour, tous les officiers civils et militaires sont convoqués pour le serment. « Le jeune Empereur — il avait vingt-trois ans — parut, raconte un témoin, accompagné de cette jeune impératrice Elisabeth, si belle et si charmante alors, pleine de la dignité la plus gracieuse, vêtue d'une simple robe de mousseline blanche, la tête sans ornements, rien que ses belles boucles blondes flottant autour de son cou... L'Empereur aussi était beau. 11 resplendissait de jeunesse et de cette sérénité qui formait le trait distinctit de sa physionomie et de son caractère... » On défilait, on s'inclinait, dans l'enivrement. Alexandre reçut ces serments tumultuaires qui affluaient à lui sans distinction de rangs, sans cérémonial, dans ce désordre qui suit toutes les révolutions, qu'elles s'opèrent dans les palais, dans les assemblées ou sur les places publiques ^
Maria Féodorovna n'oublia jamais. Vingt-quatre ans après, elle se rendait aux obsèques de son fils Alexandre; comme elle passait devant le palais Michel, on l'entendit qui disait à sa belle-fille, Alexandra de Prusse, femme du nouveau tsar, Nicolas : « Alexandre n'a jamais su punir les meurtriers de son père; j'espère que Nicolas le fera! '»,
' Le soir, dans toute la ville, on sabla le champapne. Un marchand de vîn — et ce n'était pas le plus considérable — en débita pour 60,000 rouble». On feftoya dans tous les restaurants. Relation de Weljaminof-Sennof. SCHiEMiMlf.
' Notice du prince Lobanof. — Schikmamn.