EFFET EN EUROPE
Les meurtriers triomphent cyniquement de leur forfait; chacun d'eux veut avoir porté le coup fatal, tordu Técharpe; et, dans le public, chacun se vante d'avoir connu ce héros, serré sa main g^énéreuse! Le tout en effusions à la Diderot, à la Jean-Jacques. « Je partage, mon cher oncle, et votre surprise et votre joie, écrit le jeune Woronzof à l'ambassadeur à Londres... Enfin, notre patrie est délivrée du joug insupportable sous lequel elle gémissait depuis quatre ans... Les affreuses idées de cachots, de tortures, de proscriptions se sont dissipées comme des fantômes... Elles font place à l'espérance de la prospérité nationale et de la sûreté particulière, bonheur auquel il n'était plus permis dépenser... »
Alexandre ignoi^ait encore, il tâcha d'ignorer, tant qu'il le put, les noms de ceux qui avaient porté la main sur la « majesté sacrée » . Ne se sentant point la force de les punir, il les subit. Pahlen prit la direction des affaires. Panine fut rappelé. Une évolution de la politique parut à tous l'inévitable conséquence du changement de règne. Pahlen n'était point, par système, hostile à la France ; mais Panine, mais les Zoubof se montrèrent tout anglais. La mort de Paul minait la Ligue des neutres et rompait l'alliance française. Des courriers partirent pour toutes les capitales. Celui qui se rendait à Londres portait cette lettre de Pahlen à Simon Woronzof : «Le décès de S. M. l'empereur Paul I", qu'une attaque d'apoplexie a subitement enlevé dans la nuit du 1 1 au 12 (23-24 mars), a placé sur le trône l'espoir et l'amour de la nation, l'auguste Alexandre... Notre auguste maître, en désirant de voir le rétablissement de la bonne intelligence entre les deux pays, y concourra certainement par tous les moyens qu'il trouvera compatibles avec la plus stricte
* MàRïBwi, t. XI p. 8, 25 mail 1801.
justice. » Et le courrier dépêché à Kolytchef, à Paris, le Bl mars : « Sa Majesté désire vous voir adopter dans vos conversations avec le premier Consul toutes les politesses dues au premier personnage d'une grande puissance, sans néanmoins vous départir dans la moindre chose des principes de fermeté qui peuvent seuls obtenir aux négociations qui vous sont confiées un succès désiré. » L'Empereur réclamait la revision du traité avec Naples « extorqué " par Murât. « En cas de refus ou de réponses évasives et dilatoires, Votre Excellence s'abstiendra de traiter sur quoi que ce soit avec le gouvernement français, jusqu'à nouvel ordre. »
A Londres, la joie déborda, comme à la nouvelle d'une défaite de la France ou d'un attentat heureux contre Bonaparte. A Naples, les réjouissances dépassèrent les « bornes de la décence » . Il restait un petit corps russe : le général Borordine donna un grand bal, qui fut un triomphe pour la femme du consul anglais, belle personne qui faisait, au su de tout le monde, le bonheur du général russe. A Vienne, cour de tradition, l'Empereur renouvela les oraisons dont sa grand'mère, Marie-Thérèse, avait salué le doigt de Dieu, lors du décès de Pierre III, père de Paul, frappé, quarante ans avant, du mal héréditaire.
A Paris, au pays des régicides, ce fut la consternation, et aux Tuileries, vides de rois, l'horreur. Plus de Ligue des neutres, plus de blocus de l'Angleterre, plus d'Egypte, plus de Méditerranée ! C'en était fait de la chimère russe jusqu'en 1807, jusqu'au radeau de Tilsit, qui ne fut qu'un praticable de théâtre, des bâtons flottants à la dérive du fleuve. « Il a jeté des cris de désespoir, rapporte le Prussien Lucchesini; il s'est tout de suite livré à l'idée que la mort n'a pas été naturelle, et que le coup est parti de l'Angleterre. Il croit avoir perdu le plus fort appui contre elle et comptait avoir trouvé dans Paul ce que Frédéric II trouva dans Pierre III. » — « Les Anglais m'ont manqué le 3 nivôse, s'écria-t-il ; ils ne m'ont pas manqué à Pétersbourg. » Le Moniteur annonça la nouvelle CD ces termes : « Paul P' est mort dans la nuit du 24 au
EFFET IN EUROPE. -— ISOl. i4i
25 '; Tescadre anglaise a passé le Sund le 31. L'histoire nous apprendra les rapports qui peuvent exister eiitre ces deux événements. » Le crut-il? Les complots l'obsédaient, et ces complots se tramaient à Londres. Il se sentait environné d'assassins. La mort de cet autocrate, dans le palais impérial, au milieu de ses g^ardes, lui fit apparaître, en une vision sinistre, le sort que toute l'Europe lui réservait : il vit l'impuissance de sa police, l'infirmité de son pouvoir. C'est le 12 avril que Talleyrand lui apporta la nouvelle de l'attentat de Pétersbourg; le 16, il connut l'attentat de Gopenhag^ue ".
Il se reprit aussitôt et renversa tous ses plans. La Russie devenait neutre entre l'Angleterre et la France. Il avait tout à craindre, en Egypte, de l'expédition des Anglais. L'expédition en Portugal, mollement menée par Godoy, dégénérait en petite guerre. Elle se ferait trop tard et avorterait, si la France ne s'y lançait à fond. Dès lors, son intérêt lui parut de conclure le plus tôt possible, aux meilleures conditions, avec les Anglais, une trêve qui arrêterait leurs flottes dans la Baltique et dans la Méditerranée. Il profiterait de la chute de Pitt, du désir de paix qui se manifestait à Londres ; il donnerait à la France l'illusion de la paix générale : ne pouvant accabler l'Angleterre et annoncer à la France la chute de sa rivale, il ne saurait, sans compromettre sa popularité, refuser de négocier la paix désirée, réclamée des deux côtés de la Manche, à des conditions bien inconciliables sans doute, mais dont la contradiction n'apparaîtrait aux yeux des peuples que par les effets mêmes du traité.
Cette paix durerait-elle? En tout cas, pour l'avoir meilleure et la conserver plus longtemps, il jugea nécessaire, avant même de négocier, d'occuper les positions offensives, les passages de défense ; de se nantir non seulement de ce qu'il désirait garder, mais des territoires d'échanges propres au naarchandege diplomatique ; bref, il se procura, de sa main, les grands moyens d'influence qu'il attendait de Talliance
* Erceur du 23 au 24.
■ 2 avril 1801. Voir ci-de»su«, p. 115.
russe. Cette alliance supprimée, il fallait suppléer à cet immense contrefort par des fondations plus étendues et plus profondes de la puissance française ; entourer la République de tout un système de bastions, de tètes de ponts, de barricades et de palissades, d'un étayage énorme de charpentes, qui la rendit formidable et inaccessible. Garantie de la sorte contre un retour offensif de la coalition, elle pourrait nég^ocier sur le pied de Vnti possidetis et mettre l'Ang^leterre en demeure d'opter entre une g^uerre à outrance et la reconnaissance du fait accompli.
Le 13 avril, le lendemain du jour où il connut la mort de Paul, il décida l'annexion du Piémont. Il prit un arrêté, qu'il antidata du 2 avril, pour y enlever les couleurs de circonstance, et sur lequel il régla l'administration de ce pays : il le divisa en subdivisions militaires qui formaient chacune une préfecture ; il y appliqua la loi de ventôse an IX sur l'org^anisation de la justice civile en France; il y envoya des trésoriers généraux, des receveurs des finances, des agents des domaines et de l'enregistrement. Jourdan, qui commandait le corps d'occupation, fut nommé administrateur général, a Mandez-lui, écrivit Bonaparte à Talleyrand le 13 avril, que cette organisation est bien un premier pas vers la réunion, mais que ce n'est point décisif; qu'il doit donc se conduire, dans cette circonstance, avec la plus grande circonspection... Qu'il m'envoie des individus avec le titre de notables du Piémont... Ces députés donneraient au gouvernement tous les renseignements nécessaires pour achever l'entière réunion du pays. »
Il fit savoir aux agents sardes qu'il n'écouterait aucime proposition tant que les ports de l'ile ne seraient pas fermée aux Anglais, et attendit les démarches que le nouveau tsai prescrirait à Kolytchef.
Ces mesures, qui furent la conséquence immédiate de la mort de Paul, éclairent le fond des négociations qui suivirent, tant avec la Russie qu'avec l'Angleterre ; elles permettent de comprendre comment la paix se conclut et comment elle ne se conclut que pour se rompre.