CHAPITRE PREMIER
Bonaparte ne connaissait Alexandre que de très loin. II inclina, dès qu'il apprit le crime, à soupçonner ce prince d'en avoir été le complice, au moins tacite. Un idéolog^ue, un rêveur, un instrument des An^jîais, voilà ce qu'il discernait dans le nouveau tsar. A le voir « entouré des assassins de son père » , il éprouvait pour sa personne peu d'estime, et encore moins de confiance. Il essaya de le sonder; il lui dépêcha Duroc, à qui il attribuait du coup d'œil, et le charg^ea d'une lettre particulière. Duroc devait passer par la Prusse. « Tant à Berlin qu'à Pétersbourg vous parlerez toujours de l'Ég^ypte comme si nous étions assurés de sa possession;... de l'expédition des Anglais comme ayant manqué, en ajoutant toujours que si elle réussissait, ce serait un très grand malheur pour le continent de l'Europe ; de Catherine II, comme d'une princesse qui avait prévu la chute de l'empire turc et qui avait senti qu'il n'y aurait de prospérité pour le commerce russe que lorsqu'il se ferait par le Midi. >» Duroc pressera la conclusion de la paix, se montrera très rassurant sur l'intégrité du royaume de Naples; il se montrera, au contraire, mécontent du roi de Sardaigne qui laisse
lU LIS PRÉLIMINAIRES DE LONDRES. — 1801.
les Anglais se ravitailler à Gagliari : il se conduit très mal, « et le gouvernement français ne peut pas aimer les revenants * »> .
Tandis que Duroc court la poste en Allemagne, tout s'aigrit et se tend à Paris. Kolytchef se sent désormais écouté, soutenu à Pétersbourg. Il passe à Talleyrand une note hautaine, où il reproduit les termes des instructions du 31 mars sur la paix « extorquée ») à Naples. C'est déjà le ton des notes de 1805. Bonaparte s'emporte, menace de renvoyer Kolytchef . Ce diplomate, de son côté, pousse à la rupture. Il écrit au tsar, le 27 avril : « L'Europe entière est intéressée à arracher à la France la domination de l'Italie *. » Il reçoit une instruction développée, du 28 avril. Alexandre y esquisse le rôle qu'il se dessinera en 1804, qu'il jouera en 1814 : celui de régulateur de la paix européenne. Nul intérêt direct, personnel à traiter avec la France; c'est la paix générale dont il ambitionne de se faire l'arbitre. « Il m'importe infiniment que les négociations ultérieures... soient dirigées vers un principe stable et que, dans les réintégrations des princes dépossédés, aussi bien que les indemnisations des princes lésés, une mesure sage et équitable soit consentie de manière à établir un équilibre qui garantisse respectivement et assure le repos de l'Europe. » Il invoque, pour sa médiation en Allemagne, les précédents de Teschen; pour sa médiation en Italie, les garanties qu'il a données au roi de Sardaigne et au roi de Naples. Il interviendra non en ami, encore moins en complaisant, mais en « mandataire de l'Europe » , c'est-à-dire en adversaire. Et pour que Bonaparte ne s'y trompe point : « L'occupation de l'Egypte par les Français, l'obstination qu'ils manifestent de vouloir se maintenir dans cette conquête, me font entrevoir... une source inépuisable de difficultés et de contradictions. »
> Instructions à Duroc, 24 avril 1801. — Tratchewaky. — Tatistcheff, Alexandre I** et Napoléon.
" Note de Kolytchef à Talleyrand, 26 avril; rapports de Spina et de Cobenïl, S7 tTril, 19 mai 1801.
Mais TAlIemagne demeure aux pieds de Bonaparte : c est que l'heure de la grande distribution approche. Tout ce qui convoite, tout ce qui se flatte de quelque bénéfice, députe à Paris, sollicite, achète déjà, au besoin, et se « recommande » , comme aux temps féodaux. Alexandre, les Allemands le savent, n'interviendrait que dans l'intérêt de l'Empire, la chose qui les intéresse le moins, pour rogner les parts, mamtenir la Constitution, et « prévenir, comme il dit, la Prusse dans les usurpations qu'elle médite * » .
Les Prussiens, ne redoutant plus une alliance franco-russe, reprenant espoir en Pétersbourg, montrent moins d'empressement à " usurper » le Hanovre. Si Bonaparte les y anime, c'est pour réduire d'autant leurs indemnités en Westphalie ; c'est aussi et surtout pour les brouiller à mort avec l'Angleterre et les contraindre à cette alliance française qu'ils repoussent depuis six ans. Lucchesini les entretient en méfiance. Il leur peint en Bonaparte un Directoire concentré , qui sait ce qu'il veut, qui le fait, mais qui veut toujours la même chose : a La politique extérieure n'a rien changé de ses plans ambitieux et de ses relations arbitraires. » Si l'expédition projetée contre l'Angleterre échoue, la guerre générale recommencera pour la suorématie de la Hollande, de la Suisse, de l'Italie. Le premier Consul n'écoute plus personne et mécontente tout le monde. Talleyrand, Cambacérès, Chaptal, Berthier, se plaignent, à l'envi, qu'il devient tous les jours « plus sauvage, plus soupçonneux, plus inabordable ». — « Il veut être Charlemagne » ,dit Spina. Talleyrand et ses amis protestent contre cette maxime du Consul que le bonheur de la France ne peut être assuré que par l'envahissement de l'Angleterre et la soumission de l'Italie. Ils affirment l'existence d'un parti de la paix très nombreux. Il y a les « amis de l'Angleterre » , et aussi les « amis de la Prusse >» , ces partisans classiques d'une alliance prussienne, la seule, disent-ils, qui offre» la perspective d'une stabilité constante par le sentiment presque una-
* Instrucdon à Kolytchef, 28 a?ril 1801.
nime de la nation qui la provoque de toutes parts. » Bonaparte se dépopularise ; « il ne conserve son pouvoir que par la force et par la rigueur, w Et Lucchesini conclut : « S'il consolidait la paix du continent par des arrangements convenables à tous les Étals intéressés, et si, en renonçant à la domination deTltalie et au protectorat de la Suisse et de la Hollande, il forçait l'Angleterre à la paix maritime, il deviendrait l'idole de son pays. C'est dommage que personne n'ait ni l'autorité ni le courage de le lui dire. » Mais ceux qui le pensent le disent aux étrangers, et celte idée court l'Europe, s'y accrédite, que la personne seule de Bonaparte est un obstacle à la paix, telle que la voudrait l'Europe, tandis que, par ricochet, à Paris, s'accrédite chez les mécontents, les inquiets, les spéculatifs d'un côté, les gens d'affaires de l'autre, cette idée que, Bonaparte disparaissant, rien ne serait plus aisé que d'obtenir de l'Europe la paix telle qu'ils la désirent pour la France * .
Ainsi prévenus, les Prussiens ne se livreront pas. Ce Hanovre que Bonaparte leur offre sous la condition de fermer l'Allemagne aux Anglais, ils ne le veulent recevoir que des Anglais eux-mêmes, et, s'ils le tiennent provisoirement en garde, ce n'est pas pour le coaliser, c'est pour le neutraliser. En attendant, ils ont leur traité^, et, par provision, ils se nantiront de leurs indemnités d'évêchés et d'abbayes. Ils rassurent r Autriche sur les agrandissements prussiens et, en général , sur les sécularisations. La Répubhque les procure, mais l'Empire en tirera profit contre la République. Haugwitz le déclare : « L'établissement de plusieurs grandes puissances en Allemagne est le seul boulevard possible à opposer à la
' Rapports de Lucchesini, mai, juin, juillet 1801, Bailleu. Comparez dans Tratchewsky, t. I, les rapports de Kolytchef, notamment p. 151-154-, 185-186. — Rapport de Spina, 3 mai 180J. Boulay de la Mecrthe. — Voir Pingaud, p. 246. L'ami d'Antraip.ues se loue fort de Lucchesini, le seul des diplomates qui montre « quelque habileté et quelque connaissance des choses » . li existe, entre toutes ces correspondances, des rapports qui trahissent des origines communes de renseignements et les mêmes fréquentations.
« Celui du 5 août 1796. Cf. t. V, p. 103.
L'ULTIMATDM DE BOriAPARTE. — - 1801. 147
suprématie et à la fièvre de bouleversement de la France. » Bonaparte n'était homme ni à se laisser piper à la g[lu de Haugwitz ni à se laisser duper par les raisonnements des partisans de Talliance prussienne à Paris. Les fréquentations de Lucchesini lui déplaisaient fort, et il le fit connaître à Berlin : tt Les intelligences qu'on est fondé à lui supposer avec les Anglais le rendent peu agréable au gouvernement français. » Les propos qu'il prétait aux ministres, à Gambacérès, à Berthier, revenaient dans la correspondance de Londres; Otto les retrouvait dans la bouche d'Hawkesbury. Ce lord opposait aux passions belliqueuses du Consul l'insinuation « que les personnes qui l'entourent veulent la paix » . Bonaparte fit répondre que le Cabinet était un, qu'il voulait la paix, mais fondée sur l'équilibre des mers; il insinua, à son tour, que le gouvernement anglais « ne doit pas fonder un grand espoir sur le secours de quelques assassins qui pourraient agir, dans l'intérieur, à l'instigation de l'Angleterre » . Il en réclama l'expulsion : « Les Anglais et les Français, pour être en guerre, sont-ils moins, les uns el les autres, une nation civilisée et européenne ^? » Pour conclure, il se dit prêt à négocier à tout le moins une trêve qui ferait illusion à la France et permettrait d'achever l'organisation de la République, d'asseoir le gouvernement, de relever les finances, de rétablir l'industrie et le commerce.
La Russie lui dispute la suprématie de l'Allemagne et de l'Italie, elle prétend l'éloigner de l'Egypte ; la Prusse ne songe qu'à lui faire payer usurairement une neutralité très suspecte; l'Autriche ne pense qu'à tourner et ronger le traité de Lunéville, à se pousser vers les Légations, à reprendre la Toscane. Bonaparte refuse les Légations. «Je ne rendrai jamais la Toscane, déclare-t-il à Gobenzl. Ce serait donner Livourne aux Anglais! » — a C'est-à-dire, réplique Gobenzl, que vous voulez tenir Rome et Naples dans une dépendance absolue. Je vous demande si le reste de l'Europe pourra le voir avec
* A Talleyrand, 12 avril; 23, 28 mai; l"" juin 1801.
indifférence ' ? » Bonaparte s'interroge • Ne vaudrait-il pas mieux s'entendre directement avec l'Angleterre? que lui importerait ensuite l'opposition du continent ? il la pourrait voir « avec indifférence » .
Mais les Anglais sont peu disposés à l'entendre. Ils ont reçu de bonnes nouvelles d'Egypte : les Turcs ont franchi l'isthme de Suez avec 30,000 hommes; 6,000 Albanais ont débarqué ; Menou est bloqué dans Alexandrie, réduit à 8,000 hommes, acculé, inévitablement, à la capitulation. D'autre part, la réconciliation s'est opérée avec la Russie. Malgré Pahlen, l'influence de Panine l'emporte et Panine est tout anglais. Alexandre est sous le charme de Simon Woronzof, son ambassadeur à Londres, qui pousse l'anglomanie jusqu'à l'hostilité aux neutres. Endoctriné par ses conseillers, il est prêt à renoncer à la Ligue, pour peu que TAngleterre y mette les formes. Elle n'a garde de s'y refuser. Alexandre demande, avec quelque hauteur, le retrait de l'expédition de la Baltique, qui menaçait Gronstadt. Nelson s'arrête; aussitôt Alexandre de l'inviter à Pétersbourg. L'embargo mis sur les navires anglais est levé. Ce faisant, Alexandre obéit aux réclamations de la noblesse, empressé de payer son joyeux avènement et de se rendre populaire. « Quant à la neutralité, écrivait Panine dès le 18 avril, nous y sommes les moins intéressés. » La Russie renonce au principe que le pavillon couvre la marchandise et reconnaît aux Anglais le droit de visite sur les navires de commerce russes. L'Angleterre, en récompense, consent à admettre la Suède et le Danemark aux bénéfices de ce nouveau droit maritime. L'accord est signé, le 17 juin, à Pétersbourg, et, peu après, le 24, Alexandre invite le roi de Prusse à y accéder. La Ligue des neutres avait duré quatre mois, quatre mois d'hiver, pendant lesquels elle n'avait servi à rien*.
Alexandre, fort incertain encore de lui-même, étourdi de
* Rapport de Cobenzl, 19 mai 1801. Conversations des 12 et 14 mai. BoutAT
DE LA MeURTUE.
• Mabtems^ Russie ^ t. XL — Lettres de Woronzof. Bernhardi.
L'ULTIMATUM DE BONx\PARTE. — 1801. 149
8on avènement, ballotté entre ses rêves, très vagues, et les conseils, très précis de ses ministres, se laisse pousser par eux vers rAngleterre, plutôt qu'il n'y incline de son propre penchant. 11 n'a qu'à suivre ses dispositions intimes, qu'à s'abandonner à son humeur, à l'ambition qui fermente en lui, pour s'éloigner de la France. C'est, entre Bonaparte et lui, une affaire personnelle, une rivalité de jeune homme, un fonds d'aversion instinctive contre ce Corse qui envahit la scène, prend le pas sur les princes du sang, leur barre la carrière et usurpe la place que Catherine la Grande destinait à son petit-fils. Quant à la France, s'il lui reste de ses premières rêveries, des Aventures de Télémaque et des voyages en utopie où le menait son précepteur, le « vertueux » et verbeux La Harpe, pédagogue de Lausanne *, quelque complaisance pour la République, elle est toute de forme, toute littéraire et métaphorique ; elle ne s'applique d'ailleurs qu'à une France idéale, et selon l'idéal d'un philosophe de Suisse, généreuse mais faible, magnanime mais bornée à ses anciennes frontières, faisant, par ses maximes, l'admiration des peuples et, par sa modération, la sécurité des princes : ni ambitieuse, ni conquérante, ni jacobine, ni consulaire; mais neutralisant en quelque sorte, par ses vertus démocratiques et par sa modestie républicaine, le redoutable ressort de l'ancienne monarchie. Sous cette figure, il la goûte; il est prêt à l'admirer, à la tolérer, à la protéger même et à se faire garant de ses libertés, pour la paix générale, la beauté du siècle, la tranquillité de l'Europe et la suprématie russe sur le vieux monde.
C'est, assurent les correspondances de Paris, celles des diplomates et celles des agents occultes, le vœu secret de tous les bons Français. Cet excès de forces que l'on prête au Consul n'est qu'une apparence; la France s'en inquiète et en pâtit. Bonaparte est violent, impétueux; bon général, très médiocre administrateur; aucun dessein suivi, attendant tout des événements. « Son ambition est aussi démesurée que ses
' Sur ce personnafie que l'on retroure aux débuts d'Alexandre et à son apogée •a 1814, voir les curieux mémoires de Moriolles,
plans, en politique, paraissent incohérents. » On désire lapait g^énérale, et cet espoir qui a élevé Bonaparte au faîte de sa g^randeur, se trouvant déçu, commence à ruiner son pouvoir : il a des ennemis irréconciliables dans les jacobins, et ne peut compter sur tous les g^énéraux '.
Ainsi se peig^nent la République et son Consul dans l'imagination de cet Empereur de vingt-trois ans, impatient de laver la tache de son avènement par la justice de ses actes, la grandeur desapolitique, et de s'arracher aux remords en devenant, ce qu'il croit sa destinée, les délices de l'Europe nettoyée des souillures de la Révolution. C'est dans ces disoositions qu'il reçut Duroc, et débuta dans ce personnage oui fit de lui le plus captivant et prestigieux artiste politique de son lemps, acteur raffiné qui inventait son rôle dans rexaltation, le dessinait dans la rêverie, le jouait avec délices : la fatuité de l'enthousiasme, la coquetterie de séduire, l'orgueil de tromper la joie supérieure de mener les hommes en les charmant. La comédie qui commence avec Duroc se' continuera avec Caulaincourt, et toujours raffinantjusqu'au dénouement, à Paris, à rhôtel Saint-Florentin et à l'Elysée quand il rendit aux Bourbons leur couronne et aux Français la liberté! Il se montra ravi de voir enfin un Français de la fameuse Révolution ; « il le considérait avec surprise, avec intérêt » ; il se fit « le grand plaisir de lui donner, en lui parlant, le titre de citoyen ' » . Mais, il lui laissa entendre qu'il ne servirait Bonaparte ni dans la Méditerranée, ni en Italie. Duroc ne s'en fit accroire ni sur le titre de citoyen ni sur la rhétorique républicaine d'Alexandre. Il sut fort bien discerner l'hostilité sous les guirlandes. « Il avait été demandé par feu mon père que l'on évacuât l'Egypte, dit l'Empereur; j'ai bien pensé que les Français ne voudraient pas le faire... Mon désir avait toujours été de la voir entre les mains des Français... » Mais, ajouta-t-il, ». si, par malheur, les Anglais venaient à bout de s'en emparer, je
' Rapports de Kolytchef, mai-juin 1801.
• Mémoires d* Czartoryski, t. I, chap. IZ* — Rapports dt Duroo, S6 mai, ft juin 1801.
me joindrais volontiers aux puissances de l'Europe pour les forcer à l'abandonner et à la remettre aux Turcs. » Il reconnaît les torts du roi de Sardaig^ne, la nécessité de la guerre faite à Naples ; mais il demande des ménagements. « J'ai toujours désiré de voir la France et la Russie amies; ce sont des nations grandes et puissantes... qui doivent s'entendre pour faire cesser les petites divisions du continent... — Je vous parle à cœur ouvert; dites-le, de ma part, au premier Consul ; mais soyez discret : il n'est pas même nécessaire que vous en parliez à un ministre. Ne vous servez pas de la poste : vos lettres passeront par trop de mains. Dites-lui aussi que je suis attaché à sa gloire, et qu'il ne faut pas qu'on pense de lui qu'il semble envahir... Je ne veux rien pour moi; je ne veux que contribuer à la tranquillité de l'Europe. »
C'est déjà tout Alexandre, celui de Tilsit et d'Erfurt. Dans le même temps qu'il tient ces discours à Duroc, il congédie Pahlen, le seul de ses ministres qui ne passât point pour hostile à la France. II rappelle Kolytchef, qui ne lui semble pas de taille, et le remplace par Markof, l'ancien ministre de Catherine, l'homme des partages de la Pologne, qui passe pour le plus insidieux des diplomates russes, la meil leure tête et le plus inaccessible aux prestiges. Les instructions qu'il lui donne * ne sont qu'une longue remontrance à l'adresse de Bonaparte; elles ne manifestent que les dissentiments; elles montrent la fragilité de la paix qui va se conclure; elles annoncent toutes les causes de la rupture en 1804. Les négociations de Paris sont « les plus importantes » du monde : il s'y agit d'accélérer la paix définitive de l'Europe. Si le premier Consul « se laisse entraîner par le torrent de la Révolution, la guerre s'ensuivra, et la diplomatie devra amuser le tapis jusqu'à ce que Ton puisse disposer de moyens plus efficaces » . Si le premier Consul, mieux éclairé, « veut fermer les plaies de la Révolution », respecter les gouvernements et l'équihbre de l'Europe, un rapprochement est possible. Sous
> 0 juillet 1801.
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le règne de Paul 1", Bonaparte ne cherchait qu'à entraîner la Russie contre TAng^leterre ; il ne cherche peut-être plus qu'à gagner du temps. Le tsar considère l'envahissement du Portugal comme un a malheur » , puisqu'en « offrant au gouvernement français de nouvelles ressources, et en livrant une nouvelle proie au génie malfaisant de la Révolution» , il ajourne encore .« l'accomplissement des vœux de l'humanité »» . Que l'Egypte soit restituée aux Turcs, le royaume de Naples évacué, le roi de Sardaigne rétabli; que le Wurtemberg soit favorisé, et l'Empereur consent à traiter de la paix; il consent même à s'entendre avec la France sur les affaires d'Allemagne. Ainsi, Alexandre ne se refuse point à la paix; mais il la conçoit tout à l'inverse de Bonaparte. Bonaparte la recherche pour étendre la suprématie française, Alexandre pour réfréner et refouler cette suprématie et y substituer la suprématie russe. « Il résulte du tableau que je viens d'esquisser que c'est avec les cours de Vienne, de Londres et de Berlin que l'intérêt général, aussi bien que ceux de mon empire, me portent à désirer une solide union; les deux premières, allant au-devant de mes vœux, semblent, par leur empressement, en reconnaître l'utilité... » Toutefois, que Markof se garde d'en laisser rien paraître et de porter le moindre ombrage. « Le soupçon d'une coalition nouvelle dirigée contre la France pourrait porter son gouvernement à de nouvelles violences... et rallumer les feux de la guerre. »
A Londres, où l'on se sent encouragé, Havv^kesbury répond hautainement aux ouvertures de paix par cet ultimatum ' : évacuation de l'Egypte et de Naples; restitution de Nice et du Piémont, restitution de la Toscane, indépendance de l'Italie, évacuation du Portugal. C'est la guerre de 1798 qui menace de recommencer pour les mêmes motifs : l'impossibilité de réduire l'Angleterre à la « paix française » ; la volonté de tirer de cette paix la suprématie française en Allemagne, en Italie et la domination de la Méditerranée, ce qui conduisit le Direc-
* 25jmni801.
toîre à faire Texpédition d'Egypte, l'expédition de Naples; à envahir la Suisse, à nég^ocierla reconstitution de TAllemagne, et ce qui réduisit la République à deux doig^ts de la catastrophe. Ainsi s'annonce, avant même que la paix générale soit, pour un instant, signée, la terrible partie qui ne finira qu'en 1815. L'Europe ne consent la paix que pour recommencer la guerre. Bonaparte envahit pour prévenir la coalition.
Don Manuel Godoy, prince de la Paix, menait la guerre de Portugal selon ses goûts et ses talents, en général de cirque, se piquant de ressusciter Potemkine à l'armée, comme il en tenait l'emploi à la cour. Il se hâta de terminer l'affaire avant que le corps français, commandé par Leclerc, eût le temps d'arriver et de mettre la main sur le Portugal. Le 6 juin, il fît signer, à Badajoz sous sa médiation, par Lucien Bonaparte, ambassadeur à Madrid, un traité avec le Portugal : les Portugais fermeraient leurs ports aux Anglais et payeraient à la France une contribution de quinze millions tournois, moitié en espèces, moitié en pierreries. Le premier mouvement de Bonaparte fut la colère : il voulait des garanties, trois provinces. Il refuse de ratifier le traité ; il fait marcher Leclerc, que les Espagnols reçoivent en ennemis . Godoy essaie se tirer d'affaire par des pantalonnades. Devenu émule de Bonaparte étant généralissime, il demande son portrait : « Je n'enverrai jamais mon portrait à un homme qui tient son prédécesseur au cachot, et qui emploie les moyens de l'Inquisition, réplique Bonaparte. Je puis m'en servir, mais je ne lui dois que du mépris. »» Lucien lui écrit que la reine, pour lui montrer sa reconnaissance du royaume d'Étrurie donné à son gendre, irait jusqu'à placer une infante dans le lit du Consul. « Si j'étais dans le cas de me marier encore une fois, dit Bonaparte à Volney, ce n'est pas dans une maison en ruines que j'irais chercher femme. »
Puis, sur les rapports de Leclerc qui se plaint des mauvais traitements subis par ses troupes, sur le refus de Godoy de déchirer le traité de Badajoz, il s'emporte et l'on entend les premiers grondements de l'orage de 1808 : « Si ce prince,
acheté par l'Ang^leterre, entraînait le roi et la reine dans des mesures contraires à Thonneur et aux intérêts de la République, la dernière heure de la monarchie espagnole aurait sonné. » — « La conduite extravag^ante et insolente du prince de la Paix..., les intrigues que ce misérable se permet contre nos troupes! Si Ton continue, on pourrait voir des choses auxquelles on ne s'attend point*. » Mais il n'est pas en mesure de pousser à fond : il n'a pas la Russie, dont il ira, en 1808, chercher le laissez-passer à Erfurt. Il s'apaise. II écoute Talleyrand qui lui souffle à l'oreille : « Nous pouvons faire avec l'Espagne ce qu'elle a fait avec le Portugal; elle sacrifie les intérêts de son allié, c'est mettre à notre disposition l'île de la Trinité dans les stipulations avec l'Angleterre'. » Bonaparte goûta la sagesse de ces propos. D'ailleurs, l'approche de Leclerc avait donné à réfléchir aux Portugais. Ils firent leur soumission et signèrent, à Madrid, un traité qui confirmait la fermeture des ports aux Anglais, cédait une partie de la Guyane à la République et portait à vingt millions la contribution de guerre *.
C'était encore le plus clair des recettes du Trésor français. Or, l'une des plus fécondes perceptions, celle de Batavie, menaçait de se tarir. Pour subvenir aux frais d'une alliance qui détruisait leur flotte, perdait leurs colonies et ruinait leur commerce, les Bataves en étaient descendus à l'emprunt forcé sur le capital. Les têtes fermentaient. Bonaparte, impuissant à supprimer les causes du mal, en était réduit, comme le Directoire, à en cacher les symptômes, et il n'y avait d'autre remède que celui du vieil empirisme révolutionnaire : changer la Constitution*. «La Batavie, écrivait, de la Haye, '/officieux Sémonville, se donnera la Constitution que vous voudrez. » Et on lui en fit une de plus, celle-là avec une régence de douze membres, un secrétaire général, quatre secrétaires d'État, et,
» A Talleyrand, 7, 5 juillet 1801; 15 aoû't 1801. • Talleyrand à Bonaparte, 9 juillet 1801. " Traité de Madrid, 29 septembr* 1801.
« Cf., t. V, p, 35, 225, 318.
pour la garantie des libertés publiques, un corps législatif de trente-cinq membres, nommés par le gouvernement, renouvelés par tiers parles électeurs, votant par oui et par non. Le tout fut soumis à un plébiscite, sous la tutelle persuasive d'Augereau. Les Bataves montraient peu de dispositions à voter; on décréta que les abstentions compteraient pour des adhésions. La Constitution, ainsi ratifiée, fut promulguée le 6 octobre. Pour encourager les Bataves et favoriser le nouveau gouvernement, Bonaparte avait consenti, le 29 août, à réduire A 10,000 les 25,000 hommes entretenus par la Hollande, jusqu'à la paix avec l'Angleterre. La Hollande, en compensation, paiera à la France 5 milhons de florins *.
Dans le même temps, Bonaparte avait mené à ses fins la grande affaire de la paix religieuse. Le Concordat, signé à Paris le 15 juillet, avait été ratifié le 10 septembre*. Consalvi, qui avait achevé la négociation, n'avait pas été plus heureux que Spina qui l'avait commencée. Le Saint-Siège n'avait rien gagné à spéculer sur la mauvaise fortune et à attendre cette déconfiture de la République, cet éboulement du Consulat que prédisaient tous les nouvellistes de l'Europe et que guettaient anxieusement toutes les chancelleries. Il dut faire le grand sacrifice — le renouvellement de l'épiscopat — sans obtenir la grande compensation, la religion d'État. La convention du 15 juillet constata simplement que la religion catholique « était celle de la majorité des citoyens français » et que les consuls en faisaient « la profession particulière » . Elle stipulait qu'il serait fait une nouvelle circonscription des évêchés, que les titulaires seraient invités par le Saint-Siège à démissionner et que, s'ils s'y refusaient, on pourvoirait à leur remplacement ; les nouveaux titulaires seront nommés par le premier Consul, et recevront du Pape l'institution cano- ^nique.
Bonaparte était impatient de promulguer le Concordat, comptant sur la popularité qu'il en recueillerait pour déjouer
* De Clergq, t. I, p. 452. — Lkobakd.
* Db Clercq, t. I, p. 446.
les complots royalistes et les intrigues anglaises dans l'Ouest, enlever aux Anglais leur principal moyen d'action en France et hâter, par suite, la conclusion de la paix. Mais il trouva des obstacles au cœur même de son gouvernement. Il dut renoncer à promulguer le Concordat isolément ; il dut consentir à l'encadrer dans une loi générale sur l'organisation des cultes, où le culte catholique se trouvait en parallèle avec les cultes protestants, les uns et les autres, d'ailleurs, soumis à des règlements analogues et à une surveillance commune du pouvoir laïque. Ces articles organiques^, comme on les nommera, devaient envelopper, en quelque sorte, déraison d'État l'arrangement conclu avec Rome et le rendre, sous cette forme, présentable aux Assemblées, indifférentes à la liberté religieuse et toujours en soupçon à l'endroit du Pape et de l'Église romaine. C'était une œuvre laborieuse, et tandis que le Conseil d'État s'y employait, Bonaparte se vit contraint de retourner ses plans, et de chercher dans la paix avec l'Angleterre un effet de prestige qui l'aiderait à étouffer dans Paris et dans l'armée l'opposition à la paix avec Rome.
Des considérations diverses, celles des affaires de l'Europe, celles de l'intérieur de la République l'engagèrent ainsi à presser les Anglais et à signer avec eux, très rapidement, ■une trêve, au moins apparente, précaire, en tous les cas, mais qui durerait assez pour permettre d'achever le reste : l'organisation de la République et l'organisation de l'Allemagne et de l'Italie, la suprématie du Consul au dedans, la suprématie de la France au dehors.
Otto était, à Londres, négociateur officieux, mais muni des pouvoirs nécessaires pour signer des préliminaires. Bonaparte écrivit à Talleyrand, le 17 septembre, de mettre les ministres anglais en demeure. Il n'entendait consentir aucune cession; pour les territoires que l'Angleterre avait conquis et qu'elle garderait, il « ne s'opposerait pas » , — rien de plus. « C'est
Loi du 18 germinal an X. — 8 avril 1802. — De Clekcq, t. I, p 533 •( suivante»,