COMMENT BONAPARTE PRÉPARE LA PAIX. — 1801. 1T
moyens d'imposer la paix, il prépare les moyens de l'exploiter ;pour la plus grande prospérité et la plus grande puissance de la France sur le continent, en Allemagne et en Italie, surtout dans la Méditerranée et dans les deux Indes.
L'un de ces moyens, sur lequel les publicistes de la monarchie avaient souvent insisté, c'était que le Portugal cessât d'être une colonie commerciale et politique de l'Angleterre. Par le traité de Madrid, du 29 septembre I90I, Bonaparte avait obligé les Portugais à fermer leurs ports aux Anglais. Il importait que cette mesure fût strictement exécutée ; il importait, en outre, pour en retirer tout le parti nécessaire, d'assurer au commerce français ces mêmes ports, ouverts sur l'Amérique du Sud, sur la Guyane que le Portugal venait de céder à la France, sur la Louisiane cédée récemment par l'Espagne, sur le Mexique, en fermentation et qui semblait s'offrir; sur les Antilles entin où la France allait recouvrer ses possessions. Bonaparte envoya en mission à Lisbonne un de ses généraux les plus brillants, un de ceux sur lesquels il comptait le plus à la guerre et pour lesquels il éprouvait, aussi, le plus de faiblesse, Lannes, qui s'était rendu difficile à Paris, pour un temps. La légation de Portugal serait pour lui un purgatoire très doré, très doux, un proconsulat flatteur et avantageux. Il tiendrait les Portugais en bride et les mettrait au pas.
En même temps, Leclerc se préparait à partir pour Saint-Domingue, avec 35,000 hommes de troupes excellentes, revenues d'Espagne, revenant d'Egypte, aventureuses, frondeuse aussi et fort peu propres à la vie de garnison. Bonaparte les aimait mieux voir occupées que oisives, et, non moins que lee soldats, le général qu'il leur donnait, Leclerc, son beau-frère, qu'il trouvait encombrant en France, mais qu'il jugeait à la hauteur de toutes les tâches de guerre et de toutes les difficultés politiques. La colonie française de Saint-Domingue avait été successivement perdue et par la guerre anglaise et par la révolte des noirs. La Convention, sans reconquérir celte partie française, s'était fait céder la partie
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espagnole. 11 importait maintenant de s'installer dans l'Ile entière. L'entreprise était, dans l'esprit de Bonaparte, parfaitement sérieuse et, selon ses vues d'alors, de grande conséquence. Cette île, où tant de Français avaient fondé autrefois, et récemment perdu, leur fortune ; où nos armateurs de l'Ouest avaient exercé un négoce si fructueux; dont les créoles, et en particulier ceuxqui approchaient le premier Consul, Joséphine, sa parenté, sa clientèle, louaient la richesse, la salubrité; où il suffisait, disait-on, de se montrer pour redevenir maître, de toucher le sol pour le féconder, intéressait doublement Bonaparte; elle offrait, à la fois, une compensation à la perte de l'Egypte et une station sur la route de la Louisiane. Il trouverait, dans cette ile, dans cette Louisiane rendues à la France, un excitant, un aliment pour le commerce et pour la marine ; pour les émigrés, qui affluaient, un terrain d'activité, des occasions de relever leur fortune ; enfin, pour les esprits inquiets, pour les mécontents de l'armée, ceux que les loisirs de la paix menaçaient de jeter dans la politique et les complots, un emploi à leur turbulence, un aliment à leurs passions. 11 ne faisait d'ailleurs, en cela encore, que poursuivre le dessein iormé par le Comité du salut public, lorsqu'en 1795 ce Comité réclamait de l'Espagne la Louisiane et la partie espagnole de Saint-Domingue: Bonaparte se proposait d'accomplir ce que ces conventionnels avaient projeté *.
Il aurait pu chercher à s'entendre avec Toussaint Louverture qui s'était emparé de l'île et y avait établi une république dont il se flattait d'être le Bonaparte noir. Il préféra conquérir, imaginant qu'il serait facile aux hommes qui avaient vaincu les mameluks de soumettre ces esclaves révoltés; la menace y suffirait peut-être; la force, à coup sûr, y réussirait. « Qui osera se séparer du capitaine général sera un traître à la patrie, et la colère de la République le dévorera, comme le feu dévore vos cannes desséchées*. » C'était une erreur, et il le reconnut. « C'est la plus grande
* Cf. t. IV, p. 312, 378.
• Proclamation aux habitants de Saint-Domingue^ 8 novembce 1801.