LA CONSULTE DE LYON
amener à tout oublier par Téquité et par la sagesse. . . La Cisalpine a besoin d'une pratique éclatante de la justice, et même des égards pour se rendre respectable. Gela doit dater de l'assemblée de Lyon, dont on attend, en Italie, les résultats, avec confiance dans le génie du premier Consul. »
Cette assemblée de Lyon, ce grand arbitrage, à la César, était l'expédient qu'avait trouvé Bonaparte pour organiser le Nord de l'Italie, le pacifier, le réconcilier avec la souveraineté française, lui attribuer toute l'indépendance compatible avec cette souveraineté, le protéger contre toute entreprise de l'Autriche, et par la Cisalpine ainsi constituée donner aux Italiens le modèle d'un gouvernement de transition, semirépublique nationale, semi-protectorat, qui les acheminerait, en les y exerçant, à la pleine possession d'eux-mêmes. Aux prises avec les mêmes difficultés qu'en France; recueillant, en Italie, le même héritage d'impéritie ; ayant à liquider la même banqueroute de brouillons et d'agioteurs politiques, il y trouva les mêmes remèdes, tirés non d'un système quelconque, mais de la nature des choses. Si, dans l'avenir, il entrevoyait l'Italie unifiée, avec Rome pour capitale, dans le présent, ni pour la France, ni pour l'Italie même, il ne voulait de cette unité, prématurée pour l'Italie, compromettante pour la France. Fidèle, en cela, aux traditions de l'ancien État français non moins qu'à l'esprit de la Révolution, il se montrait, ainsi que le Comité de salut public et le Directoire, aussi séparatiste ou fédéraliste en Italie et en Allemagne qu'unitaire et centralisateur en France. Mais, plus clairvoyant que ses prédécesseurs, il comprenait, alors, que la Révolution française, propagée en Europe, se tournerait contre la France, si les Français ne savaient pas la conduire à son terme et refusaient de reconnaître leur ouvrage ; s'ils s'obstinaient à dénier aux nations suscitées par eux cette unité nationale qui serait pour elles, comme pour eux, la garantie et la forme de l'indépendance. Il songeait à y préparer les Italiens par les mêmes moyens qui y avaient préparé les Français : « l'unité de principes et de législation, celle de penser
et de sentir, ce ciment assuré, infaillible des afj^lomérations humaines '. »
En juin I80I, au lendemain de Marengo, Bonaparte avait improvisé à la Cisalpine un gouvernement provisoire : une consulte, c'est-à-dire une assemblée de notables désignés par lui, et présidée par un Français, Petiet, ministre de la guerre sous le Directoire. Les Cisalpins entretenaient un représentant à Paris, Marescalchi. Ils députèrent, sous divers motifs, près du premier Consul, les principaux d'entre eux, gens de tête, gentilshommes libéraux, amenés à la République par les ft lumières » du despotisme éclairé, Italiens de 1789, brumairiens d'Italie, que Bonaparte avait connus et appréciés en 1796 : Aldini, Serbelloni, Melzi. Il les écouta, conféra avec eux et décida de réunir une grande consulte de Cisalpins à Lyon. Il fit préparer par ses « faiseurs » habituels, Maret, Hœderer, un projet de Constitution. Rœderer communiqua son plan à Talleyrand. « Il faut, lui dit-il, qu'une Constitution soit courte et... » il allait ajouter : claire. « Et obscure » , dit Talleyrand, lui coupant la parole.
« Peu de personnes, à la Convention, étaient en état de prévoir les résultats, et un sentiment d'humanité est toujours puissant sur l'imagination » , disait Bonaparte à Thibaudeau, à propos de la liberté des noirs, et le propos convenait mieux encore au décret du 16 novembre 1792 sur l'affranchissement des peuples, a Mais, à présent, continuait-il, tenir encore à ces principes ! il n'y a pas de bonne foi ! il n'y a que de l'amourpropre et de l'hypocrisie. Sans aller si loin, auriez-vous voulu, aurions-nous souffert qu'on mît les Français sous la dépendance des Italiens, des Piémontais? Nous aurions été bien traités; ils auraient fait de nous ce que les noirs ont fait des blancs '. Il nous a fallu, au contraire, prendre de grandes précautions, et les tenir dans la dépendance ; et s'il eût fallu faire périr toute l'Italie ou sacrifier deux soldats de mon arméC;
» Gampagnea d'Italie. OEuvrei, t. XXIX, p. 76, 283; XXXII; p. 305. • Et ils le firent à Vérone, à Naples, dans les Abruzzes, en 179G et 1799 Voif t. V, p. 88, 157, 323, 412, 424.