‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 39 sur 122 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE TRAITÉ d'aMIENI 1801-1802

Bonaparte, naturellement, confia la négociation à son frère Joseph, le grand signataire du Consulat. Joseph daigna î'accepter, s'estimant néanmoins supérieur à la tâche, comme il s^estimait supérieur à son frère, par le mérite autant que par la naissance. Nulle dignité, le Consulat même, ne pouvait atteindre à la hauteur de sa modestie ni déconcerter son désintéressement. Sa fortune, d'ailleurs, se mesurait à l'étendue de sa philosophie : il possédait à Mortefontaine un domaine superbe qu'il arrondissait tous les jours ; à Paris, dans le faubourg Saint-Honoré, un hôtel somptueux * : au fond, la vanité sournoise et cauteleuse d'un petit esprit de parvenu, qui ne se trouve jamais en sa place, se met au-dessus de tous les emplois et s'accommode de ce feint détachement pour accepter tous les postes, décliner toutes les obligations et se débarrasser de toutes les responsabilités. Déjà il promettait ou faisait annoncer par ses affidés, en contraste à l'autocratie envahissante de son frère, un libéralisme bénin et équivoque, donnant à entendre que, si quelque aventure, la mort du Consul par la guerre, par l'assassinat, ou tout simplement par l'abus et usure de la vie, l'amenait à assumer le pouvoir suprême, il laisserait flotter les rênes; un Benjamin Constant avait

' Fr6«léric Massoit, Napoléon et S9S frères ^ t. I, eliap. vu. — T. II, ehtp.fHi.

LES PREMIÈRES CONFÉRENCES — 1801. iSS

droit d'espérer une tribune et des cabales parlementaires comme à Londres; une Mme de Staël, un salon qui deviendrait une cour de politique; les généraux, une surveillance moins clairvoyante; les idéologues, la direction du Sénat : tel Gaston d'Orléans, à la veille de la Fronde, entre Retz, Mme de Longueville, les princes et Messieurs du Parlement.

A.U dehors, tout « européen » , tout à la paix, la paix facile et coulante; convenant que l'ambition de son frère décourageait seule la bienveillance de l'Europe; flattant les diplomates étrangers; en réalité leurré par eux, mais caressé, enguirlandé, et pour les propos qui lui échappaient et pour le précieux instrument qu'il leur fournissait en sa personne. Qui plus est, entêté de l'Angleterre, par penchant naturel et aussi par attitude de candidat. Il croyait, ingénument, que si la France se montrait modeste, l'Angleterre, aussitôt, se montrerait désintéressée. Il ne doutait point — c*était chez lui un article de foi, ou plutôt une superstition fondamentale — que l'Angleterre consentît sincèrement « aux limites » . Ses amis, et avec eux, les libéraux, gardèrent cette illusion jusqu'en 1814. « Quand le général Bonaparte revint d'Egypte, écrit Mme de Staël, la Suisse, la Hollande et le Piémont étaient encore sous l'influence française ; la barrière du Rhin, conquise par la République, ne lui était point disputée... » Il ne fallut, en effet, pour seconder la bonne volonté des Autrichiens et les amener à Lunéville, que deux campagnes, Marengo et Hohenlinden! Quant aux Anglais, il suffisait de ne les point contrarier en mer et aux colonies pour les réconcilier à jamais avec l'extension de la République ! Joseph se jugeait destiné à sceller cette belle réconciliation. « Les vagues, disait-il, en 1799, à un de ses amis, ont jeté notre famille sur le sol de la France ; nous ferons de grands sacrifices pour conserver notre fortune : l'alliance anglaise est notre premier désir; unies, l'Angleterre et la France imposeraient la paix au monde. »

Le premier Consul ne se payait point de ces chimères. Il prenait les choses au naturel. Ses instructions à Joseph sont parfaitement positives. Joseph poserait la griffe et tiendrait le

protocole. Bonaparte mènerait tout, parTalIeyrand, etTalleyrand rédig^ea, sous sa dictée, le plan de la nég^ociation. — Les Anglais chercheraient vraisemblablement les moyens de réoccuper Malte sans coup férir, le jour où la guerre recommencerait. Ce fut une des principales préoccupations de Bonaparte de les en empêcher. Les préliminaires portaient que l'île serait évacuée par les troupes anglaises et restituée à l'Ordre, sous la garantie d'une grande puissance. Bonaparte trouvait la Russie trop éloignée, l'Autriche dangereuse ; il proposa l'Espagne, et, de préférence encore, Naples, mieux placée et plus facilement sous ses prises. Il aurait désiré « quelques clauses relatives à l'Inde et qui pussent y assurer toute la jouissance des établissements rendus, la faculté de les fortifier et une liberté raisonnable de navigation et de commerce » , c'est-à-dire, au lieu des comptoirs indigents et précaires que restituait l'Angleterre, une banlieue assez étendue pour y former des villes, s'y retrancher et ouvrir des avenues. Quelques arrangements aussi pour Terre-Neuve, meilleurs que ceux de 1783. Pour l'ensemble, un trait de plume devait suffire : reprendre les préliminaires, et « mettre au présent ce qui est au futur ». — « Quant à la prétention qu'on peut supposer au gouvernement britannique, de vouloir ramener dans la discussion ce qui concerne le roi de Sardaigne, l'établissement des Français h Flessingue, la navigation sur l'Escaut, l'entretien d'un certain nombre de troupes françaises dans les républiques batave, cisalpine, etc., enfin de chercher à y renouer quelques liaisons avec les affaires d'Allemagne, ce sont encore des points sur lesquels il faut attendre, en se préparant cependant à repousser, à cet égard, toute discussion et toute insertion au traité. »

Ces instructions furent adressées à Joseph le 15 novembre 1801. Le 20, Talleyrand lui répéta : a Vous regarderez comme positif que le gouvernement ne veut entendre parler ni du roi de Sardaigne, ni du stathouder, ni de ce qui concerne les affaires intérieures de la Batavie, celles de l'Allemagne, de rHelvctle et des républiques d'Italie. Tous ces

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