CHAPITRE II
Peu de jours avant son départ de Paris, Bonaparte apprit que Kléber, à bout de ressources et désespérant des secours, avait capitulé ' : l'armée française évacuerait TÉ^ypte et rentrerait en France. Desaix s'était embarqué au cours des négociations. Desaix valait une armée. Bonaparte, averti de son arrivée, lui écrivit de Lausanne, le 14 mai : « Une bonne nouvelle pour toute la République, mais plus spécialement pour moi qui vous ai voué toute l'estime due aux hommes de votre talent avec une amitié que mon cœur, aujourd'hui bien vide et connaissant trop profondément les hommes, n'a pour personne. » — « Venez, ajoutait-il, le plus vite que vous pourrez, me rejoindre où je serai. Je vais descendre en Italie avec 20,000 hommes pour dég^ager Masséna, chasser Mêlas; après quoi, je retournerai à Paris. «
Paris l'obsédait. C'était une conquête toujours incertaine. Il avait l'esprit hanté de séditions, de complots. Toute sa vie, la crainte d'un soulèvement populaire dans les rues de Paris le troubla. En arrivant à Genève, il écrivit aux Consuls : « Je vous le recommande encore, frappez vigoureusement le premier, quel qu'il soit, qui s'écarterait de la ligne ^. w II redoute
* Convention d'El-Arkli avec Sydney-Smitli, 24 janvier 1800. — Bonaparte à Kléber, 19 avril! 800.
' GuAPTAL, !>. 291. — Aux consuls, 9 mai 1800.
L»ARMTSTICE. — 1800. *1
Fe^et, sur Topinion, de la capitulation de TÉgypte : on va ^parler de cette armée, de l'abandon qu'il en a fait. Il écrit à Talleyrand, le 15 mai : « Faites sentir que si je fusse resté en Egypte, cette superbe colonie serait encore à nous, comme, si je fusse resté en France, nous n'eussions pas perdu l'Italie. » Mais la seule réponse à faire, c'était le coup de prestige qui réparerait tout, qui ferait tout oublier, et Bonaparte ressentait — il ressentit toujours — profondément à quel point l'entreprise était hasardeuse et à quel point le succès serait précaire. « Je ne suis, disait-il à Volney, qu'un magistrat de la République. Je n'agis que sur les imaginations de la nation; lorsque ce moyen me manquera, je ne serai plus rienj un autre me succédera. »
Sa campagne fut politique, autant que militaire. Le 16 mai, il écrivit à Talleyrand : « Je crois, citoyen ministre, que, pour avancer le moment de la paix, il faut mener de front la guerre et les négociations... Faites connaître à M. de Thugut que le citoyen Lavalette, chargé d'affaires de la République à Dresde, a la confiance du gouvernement... »
Le 22 mai, il débouche en Lombardie. Le 2 juin, il est à Milan. Il y fait une rentrée solennelle, rétablit la République cisalpine. Il parle aux Italiens, à l'armée; mais il s'adresse aux Français et, par l'exemple de l'Italie, leur montre ce que serait la réaction qui suivrait sa mort ou sa chute du pouvoir, n Les horreurs qui ont été commises par les agents de l'Empereur à Milan sont sans exemple. On n'a épargné ni le sexe, ni l'âge, ni les talents. Le célèbre Fontana, mathématicien, gémissait sous le poids des chaînes. So;i seul crime était d'avoir occupé une place dans la République... Tous les privilégiés ont paru vouloir, pendant cette année où leur règne était revenu, s'indemniser, par toutes sortes de vexations et d'arrogance, des trois ans d'égalité qu'ils avaient soufferts... Il est nécessaire que le peuple français connaisse le sort que lui destinent les rois de l'Europe, si la contre-révolution s'opérait *. » Ajoutez
» Bulletins de» 8 et 4 juin 1800, — Cf. Bulletin du 18 juîn^
rexemple de Naples, plus sang^lant et si scandaleux qu^aii Parlement de Londres Nelson dut s'expliquer sur sa partialité dans les veng^eances des Bourbons *.
En même temps, Bonaparte offre la paix relig^ieuse et en déclare les conditions. Le 5 juin, il harangue les patriotes italiens : « Laissez vos prêtres dire la messe ; le peuple est souverain; s'il veut sa religion, respectez sa volonté. » Il dit aux prêtres : « Les amis naturels de l'Italie sont les Français. Que pouvez-vous attendre des protestants, des grecs, des musulmans qu'on vous a envoyés? Les Français, au contraire, sont de la même religion que vous. Nous avons bien eu quelques disputes ensemble; mais tout cela se raccommode et s'arrange. » Ces paroles remaniées, amplifiées se transformèrent en un véritable manifeste qui fut publié à Gênes. Bonaparte y promet de restaurer la religion catholique « dans son entier » , d'y employer tous les moyens dont le munit le « plein pouvoir » dont il est revêtu. Il en développe les motifs : la nécessité d'une religion, l'excellence de la catholique, «qui s'adapte aux diverses formes de gouvernement ; qui favorise davantage, en particulier, le gouvernement démocratique républicain » . La France le reconnaît, les églises sont rouvertes; il espère, dès qu'il pourra s'aboucher avec le nouveau pape, consommer l'entière réconciliation de la France avec le chef de l'Église.
Masséna, réduit aux extrémités, capitule; mais il le fait avec une rare politique. Le 5 juin, il sort de Gênes avec armes et bagages et se retire à Nice. Moreau force les Autrichiens à se replier derrière le Danube. Bonaparte se met en mouvement. Mal renseigné, il s'éparpille « à l'autrichienne » . Mêlas, au contraire, se concentre. Le 14 juin, il attaque Lannes et Victor et les refoule. Bonaparte marche à leur secours et appelle Desaix. Les Français reculent. Bonaparte voit défiler devant lui son armée battue. La bataille est perdue et la journée tourne au désastre, quand Desaix arrive et engage une seconde bataille. Les Autrichiens, surpris, se
» Cf., t. V, p. 42i.425