‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 41 sur 122 · LES PREMIÈRES CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES CONFÉRENCES

8ions. Cornwallis écrivait et parlait le français; il maintint, toutefois, son droit d'employer selon ses convenances, la langue anglaise, et il réclama un instrument du traité en anglais. A tout propos, il en référait à Londres. Joseph se voyait contraint, à son grand déplaisir, de faire de même à Paris ; il ne laissait point de s'en plaindre et de se répandre en doléances contre ses souffleurs. On le laissait dans l'ignorance ! On ne lui avait même point confié le traité de Badajoz! Jugeant d'ailleurs Cornwallis à son image, il le peignait à Talleyrand « dans une position forcée entre son caractère personnel et les dispositions de son gouvernement » .

Ces retardements n'étaient point pour surprendre Bonaparte. Talleyrand lui pouvait rappeler les manèges de Malmes- Hury à Lille, en 1797. « Quand on rapproche cet étalage de difficultés de la simplicité même de la question qui est à résoudre, il esf impossible de n-e pas supposer que quelque cause secrète vient traverser la conclusion des arrangements définitifs*. » La cause secrète^ Talleyrand ne l'avait que trop connue au temps du Directoire, c'était l'espoir d'une crise, d'un attentat, d'une maladie opportune, maintenant que tout reposait sur la vie d'un seul homme. Philippe Gobenzl mandait * : tt La fermentation augmente de jour en jour. » Les généraux cabalent, les démocrates s'agitent. « La cherté du pain, qui indispose la populace, vient à leur appui pour exciter le mécontentement qui se manifeste hautement. En différents endroits on a mis le feu à des moulins de grains pour renchérir la farine. Les mouches de la police ne peuvent suffire à arracher des murs les pamphlets qu'on y colle, et force bustes de Bonaparte sont jetés à la rivière .. On a multiplié les patrouilles qui croisent la nuit dans les rues de Paris ; et Bonaparte, qui devait partir le 12 décembre pour Lyon, n'ira pas de sitôt, et probablement point du tout. »

Talleyrand avait des raisons — des raisons de Cabinet noir — de soupçonner que les informateurs de Coblenz nourris-

* Bonaparte à Jonepb, 2 février 1802.

* Au yie«-cbanc«li«r, 15 décembre 1801.

saient aussi la correspondance de M. Hammond, le sous-secrc- (aire d'État, qui avait, à Londres, dans son département, les agents de Paris. Il l'écrivit à Otto, le 22 décembre : « On est informé qu'on répand à Londres les bruits lef plus ridicules sur l'état intérieur de la France; qu'on y paile de troubles prêts à éclore, de mécontentements parmi les généraux, d'inquiétudes à leur sujet; d'autres anxiétés par rapport aux grains ; qu'on annonce le voyage de Lyon comme étant manqué. La vérité est que jamais la France n'a présenté plus d'union, plus de calme intérieur; que le premier Consul partira — du 27 au 28 — laissant Paris livré aux dispositions qui résultent de la plus entière confiance dans le Gouvernement. »

Otto, de son côté, signalait le mécontentement croissant en Angleterre et les difficultés du Cabinet : « Il ne saurait faire un pas sans consulter une dizaine de comités de négociants et d'armateurs, jaloux de leurs droits, fondés ou usurpés, et prêts à attaquer le gouvernement qui se permettrait de les blesser : sous ce rapport, on dirait que la foi publique de ce pays n'a pas son centre à Saint-James, mais à la Bourse de Londres. »

Bonaparte avait fait préparer un « projet de traité de paix définitif » dont l'article 5, relatif aux restitutions des comptoirs et factoreries de l'Inde, portait : la libre navigation «dans les mers de l'Inde, dans le Gange et ses différentes embouchures » ; le a commerce direct et immédiat des Français pour tous objets w ; le trafic « sur le même pied » que les Anglais pour les vivres et denrées. Otto, chargé de suivre cette affaire, se heurtait à une résistance invincible. Les Anglais ne refusaient point de restituer et même d'étendre quelque peu les possessions françaises dans l'Inde, mais c'était à condition que ces possessions ouvriraient des débouchés au commerce anglais et non au commerce français *. Ils accordaient à la France des colonies administratives qui dispersent les forces, coûtent cher, ne produisent rien et demandent tout à l'importation

' Rapport d'Otto, k janvier 1802.

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étrangère. « Si la France n'avait pas ces possessions dans l'Inde, disait à Olto un Anglais « très instruit » , nous devrions lui en donner... Surtout parce que nous avons besoin d'acheteurs et que les Français nous sont fort utiles pour faire fleurir notre commerce et nos manufactures, m Mais point de commerce ni de manufactures florissantes en France, et se déversant sur les colonies! «« Ce ne sont plus les possessions françaises que l'on craint, mandait Otto, c'est le commerce de la France. » Addington ne voulait rien entendre sur cet article, non plus que sur celui de Terre-Neuve. « Il s'est appliqué à captiver la confiance du public, et surtout du commerce, et c'est sur cette confiance que repose son autorité... » ; il se croirait déshonoré^ s'il encourait le blâme de la Cité, et « ce dévouement s'étend jusqu'à certains préjugés commerciaux, avoués comme tels par lui-même, mais respectés parce qu'ils appartiennent à une grande masse d'habitants qu'il s'est fait la loi de ménager » .

Le contre-projet sur l'Inde, dit-il à Otto, a causé à Londres « la sensation la plus vive » . Il n'en parlait qu'avec « une sorte d'anxiété dans le regard m . — a Tous les articles qui concernent La pèche, la cession d'une partie de Terre-Neuve et la libre navigation de l'Inde lui paraissent également inadmissibles, et tellement contraires à l'opinion et aux prétentions du public anglais, que le Cabinet ne pourrait les accueillir sans se perdre... En supposant même que le refus du Cabinet devînt la cause d'une nouvelle guerre, il m'a déclaré qu'elle serait généralement approuvée par le Parlement et par le peuple. Ces sortes d'arrangements, poursuit-il, pourront devenir, dans des temps plus calmes des objets de négociation entre les deux gouvernements ^ » Le renvoi des prisonniers devmt un objet de trafic. Otto désirait qu'il s'opérât avant le traité ; le ministère anglais y mit son prix : la cession de Tabago en paiemeiit des frais d'entretien de ces malheureux, a II est impossible, mandait Otto, le 4 janvier 1802, de jeter les yeux

* Kappoil dûtto. 6 janvier 1802.

190 LE TRAITÉ D'AMIEWS. — ISOl.

sur les dépôts de nos prisonniers, sans frémir d'horreur; mais, quand j'ai vu que Tabago devait être le prix de ce sacrifice apparent, j'ai dû considérer les prisonniers comme les soldats d'une place assiég^ée, dont les privations et les souffrances sont sans doute extrêmes, mais qui se dévouent pour la gloire et l'honneur de leur pays. »

A Amiens, l'Espagne discute la cession de la Trinité : la Hollande demande une compensation pour Geylan. Les Anglais répliquent par la demande d'une indemnité pour le roi de Sardaigne, « moyennant quoi, écrit Joseph, ils adhéreraient par un article patent à tous les arrangements que la République française jugerait à propos de faire en Italie » . Joseph interroge Talleyrand : « La reconnaissance de la Cisalpine et du roi d'Étrurie est-elle une condition sine quâ non du traité définitif? » Enfin, Malte, sur quoi l'on discute toujours, et sur quoi l'on se sépare aussitôt que l'on croit s'être mis d*accord '.

Bonaparte jugea imprudent d'insister sur les concessions qu'il avait réclamées dans l'Inde. « Il faut tout faire, écrivait d'Hauterive à Joseph, pour obtenir de pouvoir améliorer et étendre notre position dans cette partie du monde, telle qu'elle avait été déterminée en 1783; mais il n'en faut pas faire un motif d'empêcher ni de retarder la paix*. »

Le premier Consul en avait d'autres raisons, les articles de commerce, le renouvellement du traité de 1786 dont il ne voulait pas entendre parler. Les Anglais lui donnaient une leçon d'économie politique, et lui fournissaient le meilleur prétexte pour décliner toute convention sur ce sujet; très résolu, d'ailleurs, à ne pas transformer la France agrandie en une de ces colonies de commerce britannique, que l'Angleterre entendait se réserver aux Indes.

Le 18 janvier, les négociateurs purent se croire à point. Joseph proposa que Malte fût remise à l'Ordre « sous la protection et la garantie de la France, de la Grande-Bretagne, de

» Rapports de Joseph, 19 et 22 janvier 1802.

* 29 décembre 1801, sur les instructions du «remier Consul

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